Les Stances à Sophie
Chapitre 6
On est partis en vacances la semaine suivante, chaque « ménage » de son côté. Heureusement en un sens : on y prenait goût. Ce n’étaient que courses ensemble dans les magasins, robes à rectifier, rangement soi-disant, forcément à l’approche des vacances c’est bien connu il y a un tas de préparatifs, du travail par-dessus la tête. Une activité débordante régnait dans les deux ménages, les époux en étaient attendris. Et dans quelle belle humeur étaient les épouses le soir ! C’est qu’en plus, on la trouvait bien bonne. « J’ai passé l’après-midi avec Julia » – et ce n’est pas un alibi !
Je pars, pleine de feu et d’entrain. Un peu de manque mais je me sens vivre. Je chante. Depuis quand je n’ai pas chanté. Philippe me regarde, surpris : il ne m’a jamais entendue, il paraît que j’ai une voix. Il fait beau. Philippe aussi est content, pour d’autres raisons, il a touché sa nouvelle 508 over roof tant attendue depuis le Salon, tous les avantages d’une voiture de sport sans les inconvénients, quatre places sièges transformables on peut dormir dedans pas besoin de remorque (dieu soit loué) arrosage automatique quatre tiroirs air conditionné respiration artificielle boîte à gants à musique sortie de secours ascenseur est-ce que je sais plein de nickels et en plus elle roule. La joie de Philippe se double de ce que Jean-Pierre, lui, n’a pas encore sa Victory grand sport 220 kilomètres mille chevaux au frein qu’on me pardonne si je me trompe il nous a tant bassinés avec j’ai des circonstances atténuantes. En attendant, Philippe dans la sienne c’est un Prince de la Route. C’est qu’il n’y en a pas beaucoup qui l’ont encore celle-là, on en a croisé une en cinq cents bornes il a fait un peu la gueule. Prise d’audace, ou peut-être contaminée à force de l’entendre louanger depuis le départ sans arrêt, on n’est pas de bois, je lui demande de me la laisser essayer.
Il y a longtemps que je n’ai émis pareille prétention. Depuis qu’avec l’autre une fois j’ai fait grincer les vitesses, je sortais de l’anglaise de Thomas où elles sont dans l’autre sens. Après je n’avais plus osé recommencer, il avait tellement souffert le pauvre chéri. Mais aujourd’hui je suis de bonne humeur.
— Non. Tu vas me l’esquinter. Une voiture neuve.
Deuxième reprise :
— Elle est en rodage.
Il ment, il l’a rodée à toute pompe sur l’autoroute avant de partir.
— Quinze cents, quoi, ça lui suffit.
— Pas une voiture comme ça.
— Mais je sais roder, ce n’est pas sorcier.
— Il faut sentir le moteur. Tu n’as pas l’habitude.
— C’est pas comme ça que je la prendrai.
— Je ne tiens pas à ce que tu la prennes sur la mienne. Merci bien.
Quinze cents. Dix-sept cents. Elle est de plus en plus rodée.
— Alors, paye m’en une.
— Je croyais que tu méprisais les voitures ?
Il confond avec les hommes qui en parlent. Exprès bien sûr il confond. Dix-huit cents. Il gratte, il gratte.
— J’irai pas vite.
— Pour nous faire perdre du temps ?
— Mais on en a !
— Ce n’est pas une raison.
Deux mille. Si encore c’était une usine nucléaire, je comprendrais qu’il ne veuille pas que j’y touche. Mais une simple bagnole. En mettant les choses au pire ça se répare.
— Tu dis tellement qu’elle est solide : elle va me résister.
— Qu’est-ce que tu as Céline en ce moment ? Jamais je ne t’ai vue capricieuse comme ça !
— Capricieuse, pour une fois que j’ai envie de quelque chose. Ça n’arrive pas tellement souvent.
Deux mille cent, deux cents, deux cinquante.
— Laisse-moi conduire, Philippe.
— Tu es têtue.
— Têtue, elle est bonne : j’ai envie de conduire et je ne le fais pas, comment voudrais-tu que ça me passe ! Je te préviens, ça ne va pas me passer.
— Hhha ! Là là !
Il semble un peu à bout d’arguments. Je me mets à grogner.
— Avant je conduisais. J’ai pas conduit depuis mon mariage. Je finirai par ne plus savoir. C’est tout de même idiot.
— Mais tu as emporté ton permis ?
— Bien sûr.
— Ah, tu l’as pris.
Il est franchement déçu.
— Des fois que tu te serais cassé quelque chose. On ne sait jamais, hein ? Ça peut arriver, non ? Ça t’aurait bien arrangé, là. D’abord j’ai l’habitude de conduire la nuit je vois très bien et toi tu n’aimes pas ça. Suppose qu’on soit obligés de conduire la nuit ? Si tu es fatigué. Ou si tu es malade. Ou si…
Il cède. Il n’en peut plus. Il voit qu’il va m’avoir comme ça tout le voyage. Et il m’aurait eue, j’étais décidée à l’emmerder. J’en ai marre à la fin. Y a pas de raison. C’est à moi aussi la voiture, on est mariés (pardon, on est mariés sous le régime de la séparation rien n’est à moi, tiens j’y avais pas pensé à ce petit coup ça va chercher loin leurs trucs… Mais y a pas de raison tout de même).
— On va voir ce que tu sais faire ! dit-il, en me laissant la place avec un regret cuisant et des airs de me faire passer le permis. Le diable l’emporte. Je me lance. Ah, c’est agréable. Il fait beau. J’aimais bien conduire. J’avais oublié ça aussi.
— Han !
C’est lui, à côté. Il est assis tout raide, crispé, la main droite agrippée à la portière, la gauche prête à voler sur le volant. Je le sens.
— Tu vas trop vite – Attention – Regarde à ta gauche.
— Quoi ?
— Ce type qui va te doubler.
— Je le vois bien. Qu’il double.
— Alors n’accélère pas !
— Je n’accélère pas.
— Si, tu accélères. Céline, tu ne vas pas droit. Regarde devant toi – Mais ne regarde pas ton capot !
— Je ne regarde pas le capot.
— Si, tu regardes le capot ! – Troisième. Troisième je te dis, passe en Troisième ! – Mais roule donc à droite tu es au milieu de la chaussée ! Oh ! Oh ! Oh non, Céline, ce cycliste ! Tu lui as rasé les fesses !
— Quel cycliste ?
Ça c’est histoire de le rassurer un peu. Ce qu’il m’emmerde ! Non mais ce qu’il m’emmerde !
— Mon dieu !… – Céline. Tu vas nous tuer. Céline tu vas nous tuer ! Le camion ! Le camion Céline ! Oh ! Céline arrête ! Arrête je ne peux plus ! Arrête. Mais pas là ! On ne s’arrête pas au milieu de la route ! Va plus loin mais au pas je t’en prie, au pas. Mets ta flèche. Passe en seconde. En seconde.
Où elle est la seconde ? Merde, je ne sais plus rien. Merde merde merde merde !
— Là. Monte maintenant. Mais fais attention, pas dans l’arbre. Là. Le frein. Ouf.
Il s’effondre, il est blême ; il tremble.
— Sors, dépêche-toi.
Je sors. Je ne sais pas si je vais remonter. Vraiment j’hésite.
— Eh bien, qu’est-ce que tu attends ? Monte ! Qu’est-ce que tu attends ?
Que faire au milieu d’une route ? Et puis reprendre la valise, et après qu’est-ce que je fous avec une valise, pour le stop. J’ai horreur d’avoir les mains encombrées. Et puis j’ai envie d’aller au soleil. À tant que de faire du stop, en voilà un là qui me dit de monter et la valise est déjà chargée. Je monte ; pour raisons pratiques. Mollement. Il démarre en flèche. Ça y est, il la tient, il l’a eue, il l’a récupérée, il est content. Rassuré. Je l’entends qui pousse un grand soupir.
— Ma pauvre fille, tu n’es pas douée.
— Ça va n’en remets pas c’est pas la peine c’est fait.
— Qu’est-ce qui est fait ?
— Ce que tu voulais.
— Et qu’est-ce que je voulais d’après toi ?
— Me scier.
— Ah ah ! Comme s’il y avait quelque chose à scier ! Ah ah !
— Je t’ai dit que ça va. Garde ton jouet. Tâche seulement de ne pas me tuer je tiens à ma peau. C’est tout ce que je te demande. Parce qu’entre nous, je ne te l’ai jamais dit mais comme chauffeur j’en ai vu de meilleurs que toi.
— Ah ah. Le coup de pied de l’âne.
— Regarde donc devant toi.
Je pourrais lui faire aussi le coup, mais ça m’emmerde vraiment trop. Et comme j’ai dit je tiens à ma peau et ce genre de plaisanterie est fatal. On ne peut pas conduire avec son mari à côté c’est une règle absolue. D’ailleurs la loi devrait l’interdire ; c’est dangereux. Avec un type qui chie dans son froc à côté même Fangio se foutrait dans les arbres.
Quel con. Il n’y a personne qui vous méprise autant, qui vous fasse aussi peu confiance, qu’un mari. Celui-là s’y est repris à deux fois avec moi mais il a fini par m’avoir, j’oserai plus toucher à un volant. Ces zigzags que je faisais à la fin, et je ne savais plus où étaient les pédales, c’était horrible à voir. Un danger public. Et dire que j’étais spécialiste de la conduite de nuit et des dix heures d’affilée. Lui Philippe il est mort à six, faut s’arrêter. Qu’est-ce que j’en ai trimbalé des copains endormis, ou bourrés, sur les routes de la Côte, à l’heure du Berger ! J’aimais ça, quand ils dormaient tous là-dedans, que j’étais seule éveillée, roulant, sous les étoiles. Ah là là ce que j’aimais ça ! D’abord c’est à ça que c’est bon les voitures. À s’amuser, en bande ; à faire des virées. Bouffer de l’autoroute comme ça, ce n’est qu’une triste corvée, moi quand je l’ai fait pour des copains je l’ai toujours vu comme un service, échangé contre le prix du voyage. S’ils avaient un gramme de bon sens ils se rendraient compte que c’est un boulot, et ils se feraient payer pour. Ça devrait être confié à des professionnels appointés, comme les locomotives. Au moins avec les mécaniciens des locomotives on est tranquilles : ces gens-là sont hautement qualifiés, et ils savent qu’ils ont une responsabilité. Tandis qu’un privé ! Responsabilité vous pensez. Ils en sont loin. Regardez-moi ça : Monsieur est à son volant, voyant rien du pays, et tout fier parce que son compteur marque cent cinquante comme s’il en avait le mérite alors que la machine est construite spécialement pour et que lui il a qu’à appuyer son pied. C’est insensé d’en être là, un type qui aurait perdu à ce point-là le sens du réel dans n’importe quel autre domaine on le foutrait en cabane ; délire de puissance sur deux centimètres, masturbation avec la plante d’un pied, il en faut moins pour la camisole. Et ma vie est entre les mains de ce maniaque, faut que je sois dingue moi aussi quand on y réfléchit.
Enfin, tandis qu’il se besogne on approche du soleil, et avec un peu de veine on y arrivera. Je me carre dans mon coin. Je m’occupe du paysage puisque j’ai le temps de m’en occuper ; enfin de ce qui se laisse voir. De temps en temps je pousse un petit cri d’effroi, ou je m’agrippe, pour le principe de ne pas le laisser jouir tout à fait tranquillement. Je rêvasse. Je nourris des pensées lascives, à propos des événements récents. Que mon chauffeur turbine pendant ce temps-là.
Je veux du soleil. Du soleil du soleil. Complètement abrutie, assommée de soleil comme une bête sans aucune pensée je traverserai ces vacances. Sur le bateau je me fous à poil, soi-disant pour ne pas avoir des marques, je me noie dans le soleil. Puisque Philippe me paye du soleil, je veux en profiter, j’en veux jusque-là. J’en veux partout. J’en voudrais même dedans si c’était possible. Une vraie idylle, il devrait être jaloux. Une rage élémentaire, physique, monstrueuse, de soleil. Je dois avoir une maladie, que le soleil guérirait. Le soir quand il est couché je veux danser. J’ai déjà loupé deux danses nouvelles depuis mon mariage, et il y en a une troisième qui commence. Justement elles sont ravissantes. Il faut que je m’y remette. Louper des danses, c’est vieillir. Perdre le mouvement des choses, s’arrêter, sortir du temps : vieillir.
— Je me sens ridicule à me trémousser comme ça, dit Philippe.
Mais non voyons, le tout est de s’y mettre. J’insiste, j’essaye de le maintenir sur la piste, où, devenu lourd, il piétine comme un ours en face de moi.
— Et toi aussi du reste, tu es ridicule. Nous sommes ridicules.
Vieux couple. Vieux ménage. Maintenant assis à notre table, sages, regardant la jeunesse qui s’en donne comme il convient à son âge. Trente. Trente. Ça sonne comme un glas. Trente. Il a peut-être raison, il ne faut pas s’acharner à rester dans le train au-delà de son temps, c’est « ridicule ». J’en pleurerais. Je vois les autres qui sautent là-bas. Ce qu’ils s’amusent ! Ce qu’ils sont contents ! je suis malade d’envie. Je ne veux pas vieillir ! Je ne veux pas vieillir, moi !
C’est de l’hystérie ma fille, dicte sévèrement une voix intérieure qui aurait le timbre de la mienne et le ton de Philippe. C’est simplement de l’hystérie. Tu t’accroches ma pauvre. Regarde ces petits hier, qui jouaient au volley, comme tu t’es ruée sur eux qui manquaient d’un partenaire ; ça c’est un signe : le goût pour la jeunesse. Ne t’impose pas comme ça, dit Philippe. Mais ils m’ont appelée ! Je les ai fait rire tout le temps ! Évidemment si tu fais le pitre pour les attirer. Tu vas encore avec ton jardin d’enfants ? dit Philippe. Bon, il y a le soleil. Le soleil est à tout le monde, même à moi. Philippe barre, et me signale les bateaux qui approchent, dès cinq cents mètres : Couvre-toi. Finalement j’ai attrapé une insolation, quand je croyais que je ne risquais plus rien. Voilà, tu veux toujours trop en faire. Tu ne sais pas te limiter.
C’est drôle, comme il est mauvais, tout d’un coup ? Voilà une éternité que je me « limitais », on dirait qu’il ne s’en est pas aperçu. Et à peine ai-je sorti un peu la tête de l’eau, il saute dessus à pieds joints. Il est rapide, Philippe. Quant à se limiter, lui il sait. Il se soigne ce petit. Il fait attention. Je l’aurais cru plus solide. C’est même ce qui m’en a tant imposé, cette impression de solidité qu’il donne ; un chêne, je disais, il ressemble à un chêne. Ces grands blonds bien bâtis, à les voir on croit que c’est du roc et en réalité c’est fragile comme des fillettes. Ça ne tient pas l’effort ; si ça n’a pas son sommeil c’est sur les genoux toute la journée ; ça n’entre pas dans l’eau un peu fraîche, ça ne fait pas la réaction en sortant ; ça fume trop ça a mal à la tête, ça mange du ragoût c’est patraque le lendemain ; ça s’enrhume en sortant du bal. À 38° ça se croit à la mort. Et ça ne sait jamais dire où ça a mal. Ça se balade avec des petites pilules dans les poches. Entre parenthèses, j’ai laissé les miennes à Paris et depuis je dors comme un loir. Son coup de soleil lui il l’a eu le premier jour. Il a assez gémi ; il sait ce que c’est ; il me soigne, il m’apporte des aspirines, me graisse le dos et fait monter le dîner dans la chambre ; il est tout gentil. Demain on ira à l’ombre. On fera une grande journée de repos. Les vacances ne sont pas faites pour s’agiter jusqu’à épuisement, elles sont faites pour revenir en forme à Paris afin d’avoir un bon hiver sans grippe et sans bronchite. Et des bons souvenirs, filmés en 9 mm, pour se les projeter quand on sera vieux.
*
Tout le monde me trouve belle. J’ai minci, je peux rentrer dans mes pantalons d’avant, je suis abricot, mes cheveux sont presque blancs ; je les ai fait couper bien ras, c’est tellement plus pratique pour la mer ai-je dit à Philippe quand j’ai commis la chose juste avant de partir comme ça à la dernière minute passez muscade, et maintenant ils ne peuvent pas repousser du jour au lendemain n’est-ce pas. D’autant que je rogne tous les jours un peu, en douce, devant la glace où je me regarde à nouveau avec sympathie. Non, il n’est pas vrai de dire qu’il faut se haïr soi-même ; il n’est pas vrai. Il faut s’aimer un peu. Il faut s’aimer un peu. À la base. Après on peut voir, pour les questions de transcendance. S’il y a lieu. N’en étant pas encore là, je me permets de me faire des petits signes d’amitié quand je me rencontre dans les glaces des corridors. Qui c’est ce diablotin blond là-bas qui se marre ? C’est moi, Céline Rodes. Et où est madame Philippe Aignan ?
Madame est sortie. À cinq heures. Elle est sortie, à cinq heures, elle est allée chez madame Jean-Pierre Bigeon (Julia Morelli). Mais le téléphone, là-bas, est aux Abonnés Absents. Les abonnés sont absents ; les Abonnées sont Absentes, elles sont sans doute parties faire des courses en ville, et en effet elles rentreront avec des tas de paquets. Mais entre-temps, mais entre-temps. C’est si simple, si simple.
— Qu’est-ce que tu as Céline ces temps-ci ?
— Moi ? Je vais très bien.
— Tu es nerveuse, agitée. Je te trouve bizarre.
Quelque chose ne lui plaît pas, à Philippe. Je ne suis évidemment ni nerveuse ni agitée, ça c’est son art de détourner les mots vers en bas. Je suis simplement de bonne humeur. Peut-être c’est ça qui ne lui plaît pas ? Non qu’il soupçonne du côté de Julia, non là au contraire il est content que j’aie une amie mariée avec qui j’aie des problèmes communs, ils se réjouissent Jean-Pierre et lui de notre charmant babillage et il faut dire qu’à force de nous exercer notre numéro de perruches est maintenant très au point, on leur passe des vrais festivals de connerie féminine telle qu’ils l’attendent, pourquoi les contrarier puisque rien ne les convaincra ? Deux vraies conasses. On récite France-Femme, soins de beauté recettes de cuisine produits d’entretien Horoscope. Comme ça ils sentent qu’ils ont des femmes. Chiantes, mais tout est à sa place et eux sont en paix.
Non ce qui ne plaît pas à Philippe c’est autre chose. Céline Rodes, je crois. Il a fait une offensive à propos des cheveux, selon lui ils ne repoussent pas vite, on dirait qu’ils sont bouffés aux rats ; il s’est heurté à un mur cette fois-ci, un mur très doux du reste, un mur de velours, j’ai dit : Tu crois ? ah bien c’est l’eau de mer ça s’arrangera, qu’est-ce qu’on fait ce soir moi je voudrais voir un western. Toi et tes westerns c’est une vraie manie. Manie il en a de bonnes : j’en parle peut-être souvent mais on n’y va jamais en fin de compte, c’est pas comme ça que ça peut me passer. Merde j’irai toute seule l’après-midi. Je ne sais pas pourquoi je n’y ai jamais pensé avant. Quoi cinéma six cents francs ? a dit Philippe en regardant les comptes du mois, que je sers toujours en vieux francs ce qui l’agace, je peux pas me mettre les autres dans la tête ça ne me parle pas, lui qui compte ses budgets investissements par millions qui sont des centaines de millions en réalité il s’y est fait plus vite, pour eux c’est pratique, mais nous avec nos petites sommes on ne réalise pas – quoi cinéma six cents francs, et il y en avait plusieurs dans le mois, tu vas au cinéma ? Eh oui, je vais au cinéma. Qu’est-ce qu’il peut dire ? C’est pas pour les six cents vieilles balles jamais il ne ferait une réflexion pour une misère pareille il n’en est pas là. Et sur quoi en ferait-il, une réflexion ? Il n’y a pas de mal à aller au cinéma, du moment que les chaussettes sont prêtes. Il ne trouve rien. Il se tait. Il a attendu longtemps mais finalement c’est venu ; il a trouvé un truc qui n’était pas fait, un désordre affreux je dois dire sur le secrétaire aux papiers maison, du reste je les ai foutus là parce que j’ai récupéré la table à écrire du living pour moi, j’en avais besoin, il n’arrivait pas à mettre la main sur l’Assurance Incendie, pas qu’il y ait le feu mais il voulait savoir le montant de la prime et dieu sait quoi d’aussi essentiel et urgent. Il s’est énervé. « Au lieu d’aller au cinéma !… » C’est donc sorti enfin. J’ai reconnu ma carence, et je lui ai demandé s’il en avait par hasard noté d’autres. Il n’a pas trouvé, sur l’instant.
— Eh bien à mon avis, c’est extrêmement peu. Je pense que je puis me considérer une épouse à peu près parfaite.
Ça l’a désarçonné. Surtout le ton. Pas un brin de nerfs. J’étais en train de préparer une tapisserie, j’ai continué. Je la peins moi-même ; ça représente Adam et Ève l’Arbre le Serpent la Pomme. Tout en hauteur. Très joli. Enfin ce serait très joli si je la menais à bien ; ce qui est peu probable ; Philippe lui-même du reste l’a prophétisé ; l’idée de faire de la tapisserie lui a beaucoup plu, mais il a bien peur que je ne la mène pas au bout, comme les mille autres choses que j’ai entreprises dans ma vie et dont je n’ai jamais fini une seule.
— Quant à ce manque d’ordre dans les papiers, dis-je, qui seul me sépare de la perfection, pause, je passe le brun de l’Arbre, je pense qu’il est sans remède. Je ne peux pas. C’est trop chiant.
— Trop quoi ?
— Chiant.
Il reste sans voix. Il y a longtemps que je ne lui ai pas fait ça. Je m’exprime à présent en termes précieux. Encore dans mon époque révolutionnaire me dégonflais-je toujours à la seconde interpellation.
— Je crois dis-je profitant de sa stupeur que si tu veux que ce soit fait comme tu l’entends le mieux sera de t’en occuper toi-même.
— Quoi ? Mais j’ai assez de choses assommantes sur le dos comme ça, moi ! Il me semble que tu peux en faire une petite qui t’ennuie ! Puisque tu trouves le temps d’aller au cinéma… (bis, car je n’ai pas paru comprendre la première fois).
— J’en ai également pas mal déjà, moi aussi, qui m’ennuient, dis-je, d’une petite voix calme. L’intendance, c’est un tissu d’ennui.
— L’intendance ?… (il ne comprend pas)
— La tenue d’une maison. Intendance, ça s’appelle. C’est un travail.
— Mais enfin pour une femme… c’est tout naturel… s’occuper de sa maison.
— Passons. Mais l’ordre administratif par contre c’est un travail d’homme. Ces papiers compliqués sont promus et rédigés par des hommes. Nous n’y entendons rien pour notre part.
— Si tu étais seule il faudrait pourtant bien que tu t’en occupes !
— Autant que je m’en souvienne, je n’avais rien de tout cela. Je ne sais comment je me débrouillais. Bien, sans doute.
Sa bouche s’ouvre. Sa bouche se ferme. Je sais bien ce qu’il est en train de préparer. Mais il ne le sort pas. Terrain glissant. Entre-temps moi j’ajoute, doucereusement :
— Je ne t’avais pas non plus mon chéri.
Je passe le jaune du serpent. Pourquoi je fais ça ? Une crise tout d’un coup. Une passion ravageuse. Choisir des laines. Des couleurs, des harmonies. Les couleurs de ces laines à tapisseries sont à se mettre à genoux devant. J’ai choisi les laines avant d’avoir le dessin peint. Et maniaque avec ça. Celle-ci, pas celle-là. Et puis, vouloir la préparer moi-même, quelqu’un qui n’en a jamais fait, tout le monde m’a dit que c’est de la folie furieuse. Madame Aignan (ravie elle aussi de me voir lancée dans les travaux féminins) m’a conseillé d’acheter un canevas préparé, et même tramé, pour le début. Elle m’a conduite chez le spécialiste où j’ai été conviée à élire un buisson de roses. J’ai demandé une copie de la Licorne. Elle est folle, débuter par là. Il fallait le faire faire, et encore, et à quel prix. Et attendre. Attendre je ne pouvais pas. C’était tout de suite, immédiatement, ça me brûlait. Alors bon je la ferais moi-même. Elle est folle, elle ne se rend pas compte. Ardeur de néophyte a dit la spécialiste, qui n’avait pas tort ; laissons-la, elle en reviendra elle-même ; quand elle aura gâté un ou deux canevas… En effet j’ai un peu peur.
— … vison.
C’est Philippe qui termine une phrase, ou même peut-être une péroraison, que je n’ai pas entendue heureusement car elle devait en contenir des vertes et des pas mûres.
— Comment ?
— Et tu as même un vison.
— Eh oui, tout se paye, lui ai-je répliqué tranquillement, et de continuer mon serpent. Pas facile. Ce ne sera pas facile. La tapisserie c’est interminable. Il y faut des Croisades pour le moins. Et pas tellement mon style après tout. Ah mais je sais !
Le lendemain j’achetais tout un matériel de peintre. Voilà ce que je voulais en vérité. Que je ne m’avouais pas. Cette tapisserie c’était du transfert pur et simple. Est-ce que je ne peignais pas, avant ? Mal mais la question n’est pas là ; je peignais ; l’avais-je oublié ? Décidément les voies de la Providence sont tortueuses, je veux dire, le chemin pour se retrouver quand on s’est perdu, n’est pas droit. De la tapisserie, c’est assez coquin. Quelque chose de tout de même féminin, mais qui rappelle. Coquin.
Un matériel complet, la note était lourde, sur les comptes. Beaucoup plus que les laines, qui n’étaient déjà pas pour rien. Philippe a tiqué. C’est cher, dit-il.
Vison, une brique. Voiture, deux briques. Peinture, dix-huit mille vieilles balles. C’est cher. Comme quoi tout est relatif.
— Et alors les laines, elles sont perdues ? (six mille).
Je propose immédiatement s’il en est là de décommander mon tailleur d’automne, qui en coûte le triple. De toute façon j’en ai marre des tailleurs ça ne me va pas ça me donne un genre rombière et à quoi ça sert, ou il fait chaud et on sort en robe, ou il fait froid et on met un manteau. J’ai mon vison. Si tu es gêné, dis-je. Mais pas du tout mais non il n’en est tout de même pas là c’est un détail tant pis puisque c’est fait ces peintures même si ça ne sert à rien c’est trop tard n’en parlons plus. Tandis qu’un tailleur j’en ai besoin, il faut que j’aie quelque chose à me mettre pour sortir il y tient.
— Ma femme fait de l’aquarelle, dit-il dans notre petit cercle. C’est son nouveau dada.
C’est de l’huile bien sûr. Mais il n’y a pas de petits gains : aquarelle convient mieux à ce que Philippe veut dire.
— Le mois dernier c’était de la tapisserie. Ça n’a pas duré.
*
La semaine suivante, j’ai demandé un piano. Histoire de rire un peu. Il cherchait un bureau anglais aux Puces. Moi, j’essayais les pianos.
— Qu’est-ce que tu fabriques Céline avec les pianos ?
— Je pense que nous devrions acheter un piano.
— Un piano, mais pour quoi faire ?
— Pour décorer l’appartement. Un appartement sans piano ce n’est pas complet. Ça fera très bien dans le living. Ce living appelle un piano.
— Si c’est pour décorer tu n’as pas besoin de les essayer. Les regarder suffit.
— Mais voyons Philippe ce serait trop bête d’acheter un piano dont on ne puisse pas jouer. Ce serait de l’argent gâché. Il faut qu’il soit bon.
— Mais, tu sais combien ça coûte un bon piano ? Si c’est pour décorer… Enfin Céline tu n’as aucune logique ! Ou c’est pour décorer ou c’est pour jouer…
— Alors j’apprendrai. Comme ça ce ne sera pas perdu.
— À ton âge ? Mais les doigts, à ton âge… Tu sais Céline je crois que tu es vraiment folle.
— Quand j’étais petite je rêvais d’apprendre le piano.
— Je me demande de quoi tu ne rêvais pas, quand tu étais petite.
— Ça c’est bien vrai. Je voulais tout faire. Enfin tout ce qui est intéressant.
— Bon eh bien maintenant tu n’es plus petite. Tu devrais commencer à t’en rendre compte.
— Alors je veux un piano.
— Je ne sais vraiment pas ce que tu as ces temps-ci, ça ne tourne pas rond.
— Moi je trouve que ça n’a jamais été aussi bien.
— Ce n’en est que plus inquiétant.
— Ah oui ? Tu es inquiet quand je vais bien ?
— Quand tu es exaltée comme ça, ce n’est pas bon signe. Est-ce que tu prends tes médicaments en ce moment ?
— Mes abrutissants ? Sont dans les chiottes. Et j’y ai foutu mon foie avec. J’en ai plus. Tu as vu ma mine ? J’ai pas bonne mine ?
— Vraiment je ne sais pas ce que tu as. On dirait que tu cherches à me contrarier.
— Ça te contrarie que j’aie bonne mine ?
— Ne fais pas l’idiote exprès. Tu jettes tes médicaments. Tu as bonne mine parce que nous rentrons de vacances et que tu t’es reposée. Mais si tu ne prends pas les médicaments qu’on t’a ordonnés ce ne sera pas long à retomber.
— Pourquoi être si pessimiste mon chéri ? Il y a peut-être des gens qui se portent bien, naturellement ? Tu ne crois pas que ça existe ? Hein ? Moi en tout cas je ne veux pas être une droguée comme toutes ces bonnes femmes, on n’est pas encore en Amérique ici. Je me porte bien et je vais continuer. Si ça ne te contrarie pas trop. Et je veux un piano.
*
Je peins Julia. Pas toute nue, ça pourrait attirer l’attention. Dans une robe en banlon, d’un beau vert, décolletée en rond, toute droite ; infroissable ; facile à enlever. Et à remettre. D’ailleurs on est peu dérangées. Là-bas au fond de l’appartement dans la chambre à donner qui a enfin trouvé sa vocation, et même une double : atelier d’artiste et boudoir, Juana sait que Madame « travaille » ; elle en voit la preuve le matin, non sans admiration d’ailleurs. Elle ne frappe qu’en cas d’urgence, quand c’est Philippe qui appelle par exemple. Il y a aussi Stéphanie. Elle a pris le pli de nous tomber dessus. Une fois, c’était un peu juste, elle a dit : J’ai l’impression de déranger… Pour que Stéphanie dise ça on devait avoir l’air drôle. Quoi faire alors sinon foncer : Eh oui, tu déranges. Tu as interrompu une conversation qu’on ne peut pas continuer devant toi.
— Pourquoi ?
— Tu es trop petite.
— Merde, j’ai quinze ans ! Sur quoi ? Je peux au moins savoir sur quoi !
— L’amour.
— Les hommes, corrige Julia.
— Alors raison de plus pour y aller, autant que je sache avant de foncer, ça peut m’éviter des pépins.
— Ça t’évitera rien du tout, l’expérience des autres ne sert à rien.
— Autant que tu partes avec des illusions, sinon tu risquerais de ne pas partir du tout.
— C’est si moche que ça ?
— Non. Il y a des bons côtés aussi.
— Lesquels ? Vous voyez bien qu’on peut me dire.
Ça l’intéresse Stéphanie ces deux bonnes femmes qui en savent probablement long et ne l’engueulent pas quand elle l’ouvre trop, au contraire trouvent ça normal, et lui répondent au lieu de l’envoyer paître. Moi je sais ce que c’est qu’une fille de quinze ans ; je l’ai été. Ça peut en supporter. De toute façon la seule question à propos de n’importe qui à n’importe quel âge c’est s’il est idiot ou pas ; si on n’est pas idiot, la majorité c’est vers onze ans. Si on est idiot c’est jamais. Ce point de vue plaît à Stéphanie. Cet endroit, qui sent la térébenthine et peut-être aussi rayonne une espèce de vie, perceptible sinon définissable, l’attire. Elle débarque, elle n’a aucune raison de s’en priver et encore trop de candeur pour en supposer, elle s’assoit par terre, je peins, on cause, et maintenant elle s’est mise à dessiner. Ces choses-là sont contagieuses. Le climat. Après tout, elle fait bien dans notre petit monde. Stéphanie ne vous dérange pas trop ? dit sa mère. Mais non, elle ne nous dérange pas trop ; elle n’a pas tellement de liberté, elle a son lycée ; elle nous laisse assez de temps. Le temps, il y en a en abondance, l’important c’est de savoir s’en servir. Le temps il suffit de le prendre ; on peut en prendre autant qu’on veut, plus on le prend plus il y en a. Il suffit de savoir vivre. Je crains de devenir plus artiste en cela qu’en peinture. L’art c’est peut-être plus difficile, sauf que lorsqu’ils s’y mettent les gens se donnent beaucoup plus de mal pour l’art, que pour la vie.
— Et pourquoi ? c’est bête de leur part.
— Ils ne prennent pas le temps.
— Pourquoi ?
— Ils ont autre chose à faire.
— Quoi ?
— Tuer le temps.
Ce sont nos petits concetti. Italienne, Julia en a le goût, et je défends de mon mieux les couleurs des Parisiennes. C’est la peinture en somme qui irait le moins. C’est habile mais imprégné, on y retrouve un peu tout le monde. Je n’ai aucune originalité en peinture j’aime trop les peintres. Je peins comme ceux que j’aime moins le génie. D’ailleurs Philippe ne s’y est pas trompé.
— Dommage que Modigliani ait existé avant toi tu aurais pu faire une carrière.
Julia a un long cou alors évidemment.
— Il est vache avec toi.
— Chaque fois que j’essaye de faire quelque chose. Ça l’excite. Contre.
— Pourtant il t’aime. Il te paye des visons. Il te couve.
— Oui. Les nécrophiles aussi, aiment.
— Les quoi ?
— Amateurs de cadavres. Des types qui ne peuvent jouir que des mortes.
— Ne viendrais-tu pas de trouver la définition du Mari ?
Jean-Pierre est moins dur, il est vrai que je ne suis pas sa femme.
— Moi je trouve que c’est assez ressemblant. Elle a attrapé l’expression.
Pas toute, pas toute Monsieur, je n’ai pas assez de talent. Heureusement, vous en seriez tombé pâle, Vous ne l’auriez pas reconnue votre femme Monsieur, votre femme à moitié frigide, Monsieur Petits-Moyens-Grandes-Moyennes comme on vous appelle entre nous (Philippe c’est le Chasse-Rêves), Monsieur Tarzan du Champignon, Buffalo-Bill des Chevaux-Vapeurs, Superman du Carburateur (ils sont rentrés de vacances en chemin de fer cette fois-ci, la tire est en pièces détachées sur l’Olympe, ça fait jamais que la troisième qu’il bousille).
Avec une femme heureusement on ne bousille que les sentiments quand on la prend mal.
— Dans le fond dit Julia, c’est le mariage qui doit rendre lesbienne. Moi je l’étais pas.
— Mais où vois-tu que tu l’es ? C’est pas parce qu’on fait un extra qu’on doit se mettre en catalogue. Dans les harems c’est courant. C’est du luxe, quoi.
— Il me semblait aussi. Mais je commence à me demander. Hier soir rue de Tilsitt, il y avait une brune sur le trottoir, sublime. Avec une frange.
— Oui, je l’ai vue.
— Ah tu vois. Toi aussi.
— Ben quoi. Elle est belle. Et elle est en vitrine. Alors c’est normal qu’on la voie.
J’ai été jusqu’à me demander ce qu’elle dirait…
— Si c’est pas sa spécialité on risque la paire de baffes, et l’ameutage des copines.
— Peut-être les flics ? Ce serait bien que les Jules soient obligés de venir nous dédouaner au quart, avec le motif.
— Et si ça marchait, pour le rentrer aux comptes ?
— Passe, dix mille.
— Impair ?
— Manque ?
— Peut-être repassage ?
— Médecine ?
— Et le remboursement de la Sécurité ? Pas de vignette.
— Produit de Beauté.
— Ah ça c’est pas mal. Adopté.
— N’empêche, je deviens tout à fait pervertie.
— Prude France ! Et dois-je dire. Prude Italie ! Autrefois Rome ! Voilà où on en est rendu ! Se croire pervertie pour une affaire pareille ! Mais les Grecs ils ne s’embarrassaient pas comme ça, ils allaient au marché aux esclaves et ils s’en ramenaient un ou une, comme ça pour le plaisir en toute simplicité ! En plus du reste. Du luxe, je te dis. Du luxe. Un sens perdu. Pas à la portée de tout le monde bien sûr il n’y avait pas de justice, mais quoi même les capitalistes aujourd’hui ils ne savent plus. Même dans leurs plaisirs ils trouvent le moyen de se faire chier ! Ma pauvre Julia mais t’es juste normale ! T’es seulement con d’écouter la rumeur.
— Ce que tu peux être rassurante.
— … et d’en faire un plat. De la psychologie. Merde la psychologie. On est pas lesbiennes. On fait du luxe. Point.
— Merci.
— Te absolvo.
— Deos gratias.
— D’abord j’aime pas les femmes. C’est trop doux. J’aime quand ça pique. Quand on sent les os et que c’est ferme par-dessus. Sans parler du reste, à propos de quoi il y a certaines religions que je regrette bien qu’elles soient disparues – faute de leur Objet peut-être ? j’en aurais fort été adepte.
— Moi non plus j’aime pas les femmes. Alors qu’est-ce que j’ai avec toi que les hommes n’ont pas ?
— Des loisirs.
— Pourquoi les hommes n’ont pas des loisirs ?
— On a déjà étudié cette question.
— Mais on l’a pas résolue.
— Non.
— Merde.
— Parce qu’ils travaillent.
— Évident. Pourquoi ils travaillent ?
— Pour gagner de l’argent.
— Pour quoi faire ?
— Pour avoir des loisirs.
— Raté. C’est pas là qu’il fallait arriver.
— Pour que nous, on ait des loisirs.
— Voilà. En réalité, ce sont nos esclaves.
— Et ils ne le savent pas !
— Qu’est-ce qu’on est rusées ! Comme on a bien organisé la Société !
— Pas mal. Mais pas vrai.
— Tu connais l’histoire du Napolitain. Le Milanais le voit étalé au soleil et lui dit : pourquoi tu travailles pas, tu aurais de l’argent. Et après ? dit le Napolitain. Tu achèterais une maison. Et après. Tu y mettrais une femme, tu monterais dans l’échelle sociale, tu deviendrais riche. Et après ? Et après dit le Milanais tu pourrais aller en vacances au soleil. Et le Napolitain dit : mais j’y suis déjà au soleil !
— Ouais. Elle est vieille ton histoire. Du XIXe siècle. Tu as vu Naples aujourd’hui ? On y est passé cet été ; j’ai pas voulu y rester. C’est couvert d’usines. Plein de fumée. On voit même plus celle du Vésuve elle est cachée par les autres. Voir Naples et mourir asphyxié. Ils s’y sont mis les Napolitains, maintenant ils sont en plein Développement les malheureux. D’ailleurs y a plus de soleil, avec toute cette fumée. Alors à quoi bon ? et où s’étaler ? Et tu sais pourquoi ? parce qu’on diminue les impôts des industriels qui vont se foutre dans le Sud et ils se font un boni. Voilà pourquoi il n’y a plus de soleil à Naples et qu’il y a du travail à la place.
— Je crois que le thème mérite d’être repris en soirée de gala, il est de nature à énerver le technocrate, réserve-le. Alors on en était à Les hommes ne travaillent pas pour avoir des loisirs.
— Ils travaillent pour autre chose.
— Ils travaillent pour avoir encore plus de travail.
— Pour pouvoir faire chier les autres en leur inventant du travail.
— Mais pourquoi avoir de plus en plus de travail ?
— Pour se faire chier.
— Pourquoi se faire chier ?
— Parce qu’ils n’ont pas une meilleure idée.
— J’y suis : ils travaillent parce qu’ils ne savent pas faire l’amour.
— Et ils ne savent pas faire l’amour parce qu’ils travaillent !
— Je crois qu’on a trouvé.
— Mais c’est sans remède.
*
« Si ce n’est pas trop vous déranger dans vos importants travaux… »
Ils ont débarqué à la maison dans le milieu de l’après-midi tous les deux. Ils étaient gais comme des pinsons, ils ont fait beaucoup de bruit en rentrant ; un peu bourrés peut-être : ils l’avaient sans doute arrosée avec le vendeur. La Nouvelle. La Merveille. Elle était enfin arrivée. La Victory ! C’est ça qu’ils étaient venus nous annoncer, en effet ça valait la peine. Ils nous ont trouvées, comme des anges, sages, moi maniant les pinceaux, Julia posant, en me faisant la lecture de La Princesse de Clèves ; c’est ce qui lui était tombé sous la main. Scène admirable, en vérité celle que j’aurais dû peindre, si j’eusse été hors du tableau : à la manière hollandaise, puisque je ne fais qu’à la manière de, avec dans un coin de la toile les deux Jules, hilares, venant nous annoncer l’arrivée de la Belle Bagnole et nous conviant à descendre l’admirer, « si ce n’était pas trop nous déranger dans nos importants travaux ».
Nous on aurait pu attendre. Mais il faut être compréhensif. On a balancé la Princesse et on a suivi. On a regardé. C’était une voiture.
— Vous n’avez pas l’air enthousiastes ?
— C’est une auto, a dit Julia.
— Tu ne trouves pas qu’elle fait un effet bœuf ?
— Tu sais quand on est dedans on ne la voit pas.
Jean-Pierre a regardé sa femme. C’est une idée qui ne lui était pas encore venue. J’ai enchaîné.
— Au fond c’est de l’altruisme d’acheter une voiture à effet : tout est pour les autres.
— Mais, on en fait partie ! s’est écrié Jean-Pierre atteignant au génie, puis il s’est lancé dans la Description des Caractéristiques, et on s’est mises à regretter La Princesse de Clèves. Emmerdant pour emmerdant au moins c’est du beau style.
— Samedi on part. On y va tous vous voulez ?
— Où on ira ? disent les femmes.
— On va faire la course, disent les hommes.
— On veut aller à la mer, disent les femmes.
— Tu verras que j’arriverai avant toi, dit Philippe.
— On veut un endroit avec des rochers, disent les femmes.
— Ah ah ! dit Jean-Pierre. 220 ! Avec la tienne tu les fais jamais c’est un veau.
— On pêchera des crabes.
— Un veau mon cul dit Philippe recourant dans sa fureur à l’argot du Seizième, et de toute façon en rallye il n’y a pas que la vitesse il y a aussi l’adresse.
— On prend les maillots ? L’eau est sûrement encore bonne.
— Alors je crains pas grand-chose. Et avec son démarrage instantané, ses reprises, ses
— De toute façon on se fera arroser par les vagues même si on ne se baigne pas.
— Tu sembles oublier que tu es en rodage.
— As-tu une épuisette ?
— On en achètera une sur place.
— Mon petit mécano tu sais dont je t’ai parlé un type épatant me l’a commencée moi j’ai horreur de roder ça m’énerve, et avec deux heures par jour sur l’autoroute d’ici samedi.
— On pêchera des crevettes.
— Je pourrai déjà la pousser jusqu’à
— Pourvu qu’on tombe sur des marées basses.
— De toute façon elles seront grandes, l’équinoxe vient de passer.
— Eh bien alors moi aussi je peux les faire. Tu verras que j’arriverai avant.
— On n’a pas besoin de faire la course, essayent de dire les femmes, on n’a qu’à partir plus tôt. La mer, c’est pas loin.
Encore un coup où on fera bien de prendre ses précautions avant. Il ne fera pas bon descendre pisser. Enfin, au bout il y aura la mer, et la mer, c’est la mer, rien ne peut empêcher ça. On est partis à l’aube, le samedi, 30 septembre. Il faisait beau.
*
— Dans le fond on n’est pas tellement pressés, on est partis très tôt – oh tu as vu ? Les pommes ! Elles sont peut-être mûres – Tiens ils font des travaux là-bas – Tu te souviens où est l’embranchement, tu veux que je regarde la carte ?
J’essaye de parler d’un ton calme, voire enjoué. J’ai les foies. Décidément j’ai de plus en plus peur en auto avec Philippe. En plus ces deux conards aujourd’hui avec leur sacrée course. Passionnant.
— Oh. Un chat. Tout aplati. Ils l’ont eu ces salauds. J’espère sur le coup.
J’en ai compté quatre depuis le départ.
— Pourvu qu’il n’y en ait pas un qui traverse…
Je prie. Ne traversez pas. Ne traversez pas, nous voilà. À cette vitesse, même s’il essaye, il ne pourra pas. D’ailleurs il s’en fout bien. Ne traversez pas s’il vous plaît.
— Un autre chat.
— Tu sais si c’est pour me contrôler c’est pas la peine. Je vois exactement tout ce que tu vois.
— Alors j’espère que je vois tout.
— Alors ça sert à rien de le dire.
— En effet rien ne sert à rien. Sauf peut-être prier.
Il secoue la tête comme pour se débarrasser d’une mouche. Depuis les vacances, j’ai gardé le pli de l’emmerder dès qu’il dépasse cent trente, et il n’y coupera pas. J’ai la trouille, j’ai la trouille et j’ai la trouille.
— Tiens, un accident. Là sur la gauche tu as vu ?
À cent quarante tout ce qu’on voit c’est de la tôle avec des gens autour. On est déjà loin. Heureusement ce n’est pas une très belle route avec toutes ces betteraves de chaque côté, on peut la louper sans pleurer.
Sur les planches à Deauville, lieu du rendez-vous, Philippe a regardé fièrement sa montre. On était les premiers.
Alors on a attendu.
*
On a eu du mal à les retrouver. Jean-Pierre était à Bichat avec six côtes enfoncées et un trou dans le poumon.
— Et Julia ?
— Elle est morte.
*
Jean-Pierre Bigeon, trente-quatre ans, onze accidents, dont deux avec des blessés, et un mortel : sa femme. La Victory, doublant en côte – je l’ai vue cette côte, on n’apercevait pas l’autre versant ; c’était eux l’accident sur le bord de la route le matin, le métal et les gens, on a reconnu la voiture, en remontant sur Paris, lentement lentement cette fois, les cherchant, la mort dans l’âme – la Victory est entrée de plein fouet dans une 2 CV venant en sens inverse. Compteur bloqué à cent soixante. Dans la 2 CV quatre blessés graves, parmi lesquels une petite fille, colonne vertébrale brisée. Félicitations.
— Pourquoi n’est-il pas mort, lui !
— Voyons mon chéri. Qu’est-ce que ça aurait arrangé.
— Ça aurait arrangé qu’il ne serait jamais plus remonté dans une voiture, autant de gagné pour les autres comme chances de vie !
— Jean-Pierre n’est pas pire que les autres va.
— C’est bien ce qui est terrible. Il y en a des tas comme lui !
— Il y a en France plus de 175 000 accidents par an Céline, qui font plus de 230 000 blessés et tués. Comment veux-tu qu’ils arrivent toujours à des gens qu’on ne connaît pas ? Évidemment quand ce sont des amis qui sont touchés on est frappé davantage.
Évidemment. Étant donné ce chiffre, on ne saurait espérer passer une vie entière sans que des amis y soient inclus. C’est statistique. Par conséquent il n’y a qu’à dire OK.
— Sur ces 175 000 accidents combien sont causés par des névrosés ou des imbéciles ? J’aimerais le savoir. Puisqu’on est dans les statistiques en voilà une qui s’imposerait !
Je suis allée à l’hôpital. J’ai attendu qu’il soit un peu remis ; bien réveillé. Qu’il n’y ait personne. Je ne lui ai dit ni Bonjour ni Comment ça va ; je lui ai dit : « Vous avez tué votre femme. » Il s’est effondré dans les sanglots d’usage. Je sais je sais c’est affreux je ne me pardonnerai jamais ce n’est pas la peine de me le dire Céline j’y pense sans arrêt jour et nuit je ne peux pas supporter, etc. : des mots quoi. Ils font les choses et après ils « ne peuvent pas supporter ». Facile.
— Sans parler de la petite fille paralysée, que nous ne connaissons pas.
Il ne le savait pas qu’elle resterait paralysée. On ne lui avait pas encore dit. Pour le ménager. Tu parles. Je lui ai fourni les détails. Je lui avais apporté le journal. Re-sanglots.
— Vous doubliez en côte. Votre compteur marquait cent soixante. Je l’ai vue cette côte : pas de visibilité. Vous n’avez pas appris le Code de la route ?
Il a bredouillé, il était bien question de code dans un moment pareil où toute sa vie, qu’il y avait la place, que la 2 CV ne roulait « pas tout à fait » sur sa droite, et le compteur sûrement faussé dans le choc. Bien question de code mais « dans un moment pareil » on trouve quand même les arguments pour l’assurance, mensonges compris. Et, tout de suite, ils accusent : c’est l’Autre.
— Vous avez eu le temps de noter tout ça et pas celui d’avoir un réflexe ? Mes compliments.
Pourquoi étais-je venue si c’était pour lui dire de telles horreurs, n’était-il pas déjà assez puni, fallait-il encore que même ses amis –
— C’était quoi la voiture devant vous ?
— Maserati.
— Vous vouliez la doubler et vous ne le pouviez pas. Ça vous agaçait, hein ? Mais Monsieur un Jean-Pierre Bigeon ne double pas une Maserati. Un Jean-Pierre Bigeon reste derrière une Maserati. Toujours.
Oh, que je me taise ! Je vous en supplie, laissez-moi en paix avec ma douleur ! – mais qu’est-ce qu’il pouvait faire, il était cloué sur un lit, entouré de bandages, pris dans le plâtre, il était bien forcé de me supporter. C’est la fatalité ! s’écria-t-il.
— Pas la fatalité, la connerie. Vous avez tué votre femme parce que vous êtes un con. Vous ne savez pas conduire une auto. Quand on n’est pas un homme on va à bicyclette. Vous n’avez pas de réflexes. Pas assez de forces pour tenir une machine. Vous êtes un petit type avec une névrose de puissance, comme un tas d’autres cons.
— Vous me haïssez. Je le comprends. Vous souffrez. Mais – Céline – Pourquoi – m’accabler – quand je suis déjà – peut-être je vais mourir –
— Laissez donc la psychologie il s’agit de technique. Ne touchez plus jamais une voiture vous n’avez pas la capacité, là-dessus je suis partie.
— Je viens de voir Jean-Pierre, dit Philippe. Il a eu une violente crise de désespoir hier. Il s’est jeté en bas de son lit.
S’il croit m’émouvoir il se met le doigt dans l’œil. Que Jean-Pierre Bigeon se jette où il veut.
— C’était après ta visite. Dont tu t’es gardée de me faire part du reste. Preuve que tu n’étais pas si fière. Céline pourquoi as-tu fait ça ?
— Par caprice.
— Ne te rebiffe pas. Céline. Je comprends ta peine. Je la comprends. Mais ce n’est pas dans la cruauté que tu trouveras ta consolation.
— Ah ah. C’est dans quoi ? La résignation ?
— Plutôt, oui. Je sais bien que ce n’est pas facile, mais…
— Ça va bien quand c’est Dieu qui ôte, ce que tu dis, et encore je voudrais t’y voir ; mais quand c’est Jean-Pierre Bigeon –
— Ce n’est encore pas une raison pour être cruelle. La vengeance…
— Je n’ai pas été cruelle. Tu fais de la psychologie. Je me fous de la psychologie.
— Quoi ? Pas cruelle. Tu es allée lui dire qu’il a tué sa femme, paralysé une fillette…
— Ben quoi, c’est vrai.
— Alors qu’on faisait tout pour lui cacher la vérité !
— Pourquoi ?
— Mais tu n’as donc pas de cœur ? Il s’en assoit. Pourquoi ? Par pitié, s’il faut te le dire. Tu n’éprouves pas ça, toi, la pitié ?
— C’est un con.
— Oui, je sais, tu le lui as dit aussi. Et alors ça te paraît une raison ?
— Je ne suis pas Jésus-Christ, moi, pour avoir pitié même des cons. Et vous non plus d’ailleurs. C’est pas de la pitié que vous avez c’est de la routine ; et de la solidarité. Moi au moins j’ai pitié des gens qui ne sont pas responsables. J’ai pitié de Julia, des pauvres types dans la 2 CV, et des suivants.
— Et avoir pitié d’eux ça veut dire les venger ?
— Je n’ai rien vengé du tout. Écoute Philippe, je n’ai rien cherché, ni vengeance, ni consolation, ni rien de personnel si tu peux comprendre ce que ça veut dire. Je suis allée seulement expliquer à Jean-Pierre Bigeon qu’il ne doit plus jamais toucher à une voiture, parce qu’il ne sait pas s’en servir. C’est tout.
— Et ça ne pouvait pas attendre ? Es-tu un monstre ? Tu ne comprends pas toi qu’on ne va pas dire de telles choses à un homme dans son état ? Il ne va pas y toucher demain à une voiture ! Tu pouvais attendre qu’il soit en mesure de supporter !
— En mesure de supporter tu sais ce que ça veut dire avec les cons ? Ça veut dire en mesure de s’en foutre. Un con c’est épais. Avec les cons il faut enfoncer quand c’est mou. Un con ça ne comprend pas ça se marque. C’est pourquoi justement il fallait profiter de son état pour que ça rentre, c’était le moment ou jamais et j’ai sauté dessus.
— Eh bien tu peux être satisfaite ! Son état s’est aggravé depuis ton intervention. Ça a dû rentrer.
— Le ciel t’entende.
— S’il meurt, tu seras une criminelle ! Tu entends ! Une criminelle !
— S’il meurt ce sera de côtes cassées, pas d’être tombé d’un lit. On ne meurt pas de tomber d’un lit.
— Ma pauvre fille tu es complètement amorale. Je préfère penser que le chagrin t’égare. Je ne savais pas que tu aimais Julia à ce point-là je dois dire. Ni même que tu étais capable de sentiments si violents. Tu ne m’en avais pas donné l’impression jusqu’à présent. Je n’ose espérer que tu en aurais fait autant pour moi.
— Ce n’est pas le chagrin c’est la colère. Je l’aurais fait pour n’importe qui.
— Charmant.
— Voyons Philippe, accorde tes violons.
— Quoi ?
— Ou trouve mes sentiments trop forts ou trouve qu’ils ne le sont pas assez mais pas les deux en même temps – oh et puis j’en ai marre de cette discussion stupide. J’ai fait ce que j’ai cru devoir faire et si ce n’est pas bon on verra ça au Jugement Dernier, ce n’est pas à toi de juger.
— J’ai mal entendu ?
— Non, tu as bien entendu.
— Madame joue les justiciers et le reste des humains n’a plus qu’à se taire !…
— Je t’en prie Philippe. Ne mélange pas les petites histoires personnelles et les choses graves. C’est fatigant.
— Tu dis ?
— Je dis merde.
Philippe partit en claquant la porte. Jean-Pierre Bigeon ne mourut pas, il n’y avait jamais songé du reste. Ces bêtes-là ont la peau dure. Et il conduisit d’autres voitures, et peut-être tua d’autres gens, je ne sais pas je ne le revis plus. Philippe me l’épargna, dans le dessein de le ménager lui. Il se tira bien de l’histoire, sa compagnie ayant réussi à prouver que la 2 CV ne roulait pas exactement sur la droite en raclant le talus. La petite fille eut une rente médiocre. Julia, elle, était morte. Heureusement, car son visage était en bouillie quand on la retira des débris de la Victory. Je priai que c’eût été sur le coup, comme le chat.