Les Stances à Sophie
Chapitre 3
Le jour du mariage on est toujours de mauvaise humeur. Lui aussi. Il grogne parce que le maire a fait un discours idiot. Selon lui. Qu’est-ce qu’il attendait, c’est un mariage, ce n’est pas un Prix Nobel. Le maire a fait un discours normal. Les choses ressemblent à ce qu’elles sont. L’étonnant est qu’il s’en étonne plus que moi. Moi je souris. Il me demande pourquoi je souris. Je lui dis que c’est drôle. Il n’insiste pas. Une femme qui vient de faire une dépression nerveuse et de coûter deux cent mille balles de clinique se manie avec précautions. Hier il m’a demandé Est-ce que tu es heureuse, et ça s’est mis à couler. Je ne serais pas encore tout à fait guérie paraît-il. C’est pour ça aussi probablement qu’il n’a fait aucune réflexion sur mon habillement (je ne vois pas d’autre mot).
Qu’est-ce qui m’a pris ? Pourquoi, entre mille, ai-je été choisir ce tailleur ? Je n’avais pourtant pas à lésiner, il m’avait ouvert un crédit somptueux, avec la consigne, implicite : Pour une fois fais un effort. Je l’avais fait.
En me regardant une dernière fois dans la glace le matin, avant le Départ (Adieu petite chambre), je me suis aperçue que j’étais en grand deuil. Comment avais-je fait ? Ce chapeau, là, sur ma tête. Je l’avais pourtant essayé, j’en avais essayé cinquante. Eh bien j’avais choisi celui-là. Je suis vraiment formidable. D’emblée, sans savoir, j’avais découvert comment on se met pour un enterrement de tante à Romorantin. Et encore avec les prix uniques je suis sûre que maintenant ils font mieux. Justement moi pour une fois je n’y étais pas allée, au prix unique. J’avais visé plus haut. Ça m’apprendra.
Mais quoi faire, à présent ? On ne va pas à un mariage, surtout le sien, en pantalon et motor coat. Je n’ai rien à me mettre, et le peu est dans les valises. Il était désespérément trop tard. Je me suis dit : je n’y vais pas. Nous avons de ces blocages, nous autres femmes, touchant à l’esthétique, des décisions délirantes peuvent être prises sur du chiffon. La pensée que Tout serait à recommencer m’a pourtant remise sur pied. J’ai séché mes larmes, et le rimmel que pour accentuer l’effet mortuaire j’avais cru bon de mettre, exceptionnellement ce jour-là. J’étais hideuse, je n’avais qu’une solution, ne pas me regarder dans une glace de toute la journée. J’étais en retard, la voiture attendait, ainsi que mon témoin, puisque moi je n’avais pas de famille.
Lui en avait. Il fallut bien qu’elle me vît arriver. Je contemplai dans leurs regards l’image de mon désastre ; dans les siens à lui, sa honte. Il ne s’attendait pas à ça. Moi non plus, mais comment lui dire ? Personne n’allait aborder le sujet, par délicatesse. Ah, comment passer inaperçue ? Ce n’est pas facile quand on est la mariée.
La Mère est littéralement saisie par la pitié. Pauvre fille (moi). Son fils épouse une pauvre orpheline, qui ne sait même pas s’habiller. Ce sont des choses auxquelles il faut se résigner, quand on a des enfants. Ils vont vous ramasser n’importe quoi, et de nos jours avec cette confusion des classes on ne peut même pas se formaliser sans passer pour rétrograde. Elle songe aux Jeunes Filles autrement bien qui n’auraient pas demandé mieux, un beau garçon comme Philippe, et on aurait eu un Vrai Mariage avec annonce dans le Figaro, peut-être même photo, au lieu de cette honteuse intimité qui sent la régularisation. Elle songe aussi, deuxième temps, que parti comme il était ce naïf, pris au piège des sens, il aurait pu pêcher une putain de métier et tout de même il n’a pas été jusque-là. Elle m’embrasse avec une profonde tristesse. Elle porte un manteau grège, en soie sauvage ; sa sœur Irène est en shantung pastel ; Stéphanie en blanche broderie anglaise comme il sied à son âge ; et ma propre Camille, mon témoin et unique soutien – pas ma meilleure amie mais la plus présentable, à qui je m’en étais tenue dans l’intérêt général, pour faire tache je suffisais et puis pour ce qu’on se marre, inutile d’en faire profiter les copains – est dans un adorable machin rose flambant tout neuf, et on la prend partout pour la mariée : comment irait-on la supposer dans cette cousine de province, frappée par un deuil récent, et qui cherche à se dissimuler ? J’ai surpris, posé sur Camille, un regard nostalgique de madame Aignan : si encore il avait plutôt pris celle-là ! – Bref il n’y a que moi, que moi en noir au milieu de cette floraison d’hortensias, moi en lainage noir dans ce matin radieux, en plein printemps, et pour comble il fait beau. Je souhaite qu’il pleuve, ardemment. Du reste la superstition ne dit-elle pas qu’il doit pleuvoir sur un mariage pour qu’il soit heureux ? Sur celui-ci il ne tombera pas une goutte de la journée.
Cette journée. Déjà on y arrive rendu. Les papiers ; moi la vue d’un papier ça me fout la colique. Les courses : ce qu’il faut acheter de choses pour se marier c’est incroyable ; et pourquoi. Les visas : faut filer sitôt le truc fait, il paraît que ça ne peut pas attendre, comme si la mairie était un moteur à réaction. Le Notaire ; la Séparation ; ça c’est le plus coquin : on s’unit et juste en même temps on se sépare ; et pour séparer quoi ? ses Biens à lui de mes Non-Biens à moi ; Amour éternel mais tout de même des précautions en cas, Abandon Total mais minute, pas de tout ! J’ai apprécié le Notaire. Je sortais de clinique, ça m’a immédiatement retapée ; je savais tout de suite où j’étais. Avec tout ça je suis arrivée au mariage quasiment les pieds devant. Ces choses-là me tuent. Non jamais je ne recommencerai c’est sûr. Ou bien je prendrai un secrétaire et je me ferai représenter.
Hier, j’ai été me confesser. Pour le bulletin. Je lui dis : Qu’est-ce que je vais bien pouvoir lui raconter à ce type ? Donne-moi une idée.
— Écoute, ce n’est tout de même pas à moi à te dicter tes confessions !
— Qu’est-ce que tu vas lui dire toi ?
— Mais ça ne te regarde pas !
Ma parole, aurait-il l’intention de le faire sérieusement ? Ses propos antérieurs me l’avaient fait supputer libre-penseur, et il est au parti radical ; le moderne, mais tout de même.
— Bon, je dirai que j’ai maraudé des pommes. Sinon on en a pour six mois. Et il me refusera l’absolution. Et le bulletin. On est bien obligé d’inventer. Je vais lui lire Joyce. Et puis je ne sais même plus le Confiteor. Je confesse à Dieu tout-puissant à Jésus-Christ son fils unique à la bienheureuse vierge Marie vierge et mère et à tous les saints, je confonds sûrement avec le Credo, que j’ai beaucoup péché, par pensée, par paroles et par actions, là ça va mieux, mea culpa mea culpa…
— Écoute, est-ce vraiment indispensable ?
Il est nerveux comme un deuxième assistant de film et manque emboutir le 32, qui le traite d’enculé. Je ris. Ça ne lui plaît pas que je rie. J’en profite pour dire que j’entends un cliquetis dans le moteur, c’est ce que je pratique quand un conducteur fait l’andouille à côté de moi. Ça les calme. Je suis désespérée mais j’ai horreur de mourir bêtement. Il écoute sagement son moteur jusqu’à la place Saint-Sulpice. Ma paroisse, à ce qu’il paraît. J’hésite au seuil de l’édifice. Je sais qu’il y fait froid. La seule fois que j’y suis allée c’était pour rattacher mon bas, qui avait lâché. Il y faisait froid.
Je dis : ça m’embête d’aller là. Pourquoi tout ce cirque ?
— Tu sais bien que c’est pour mes parents. Nous avons déjà réglé cette question en son temps, je ne vois pas pourquoi tu la reposes maintenant.
— Parce que je suis devant. Mais ils sont vraiment religieux tes parents ?
— Un mariage civil les embarrasserait. Or je ne vois aucune raison de les embarrasser.
— C’est effrayant.
— Quoi effrayant ?
— Alors si tu as des enfants ils se marieront à l’église pour ne pas t’embarrasser ? Et comme ça le truc continue jusqu’à la fin des temps, Dieu personne sait plus qui c’est mais le truc continue. Et tu ne trouves pas ça effrayant.
— Qu’est-ce que tu vas chercher.
— Dieu dans une église je vais chercher, ça n’a rien de bizarre non ?
— Mais la question n’est pas là ! Il s’agit d’un bulletin de confession, qu’il faut avoir. C’est tout simple. Ce n’est pas de la métaphysique. Tu ne changeras donc jamais ? Entre, on ne va pas rester sur ces marches jusqu’à ce que tu aies la révélation. Nous avons encore beaucoup à faire aujourd’hui.
— Ça m’embête. C’est moche de faire ça.
— Écoute, il fallait t’en aviser plus tôt.
— C’est maintenant que je le sais. C’est mes pieds.
— Si tu fais de la métaphysique avec tes pieds je ne m’étonne plus de rien. En tout cas il est trop tard, les papiers sont faits, le rendez-vous est pris. C’est même payé.
— Oh alors si c’est payé. Bon. Tout de même, me faire foutre les pieds dans une église non je te jure il faut que je t’aime. Sérieusement Philippe, je te prie de prendre ça comme une preuve d’amour.
— Mais ma chère amie voyons sois un peu logique : ou tu n’accordes aucune importance à ces choses-là comme tu le prétends et par conséquent il t’est indifférent de mettre les pieds comme tu dis dans une église, ou bien, si cela ne t’est pas indifférent, c’est que tu accordes de l’importance et en ce cas cesse de jouer les esprits forts. Sois donc un peu honnête.
Après ça je n’ai plus qu’à la boucler.
— Tu sais ce que je venais faire la dernière fois que je suis entrée là-dedans ?
— Non et je ne veux pas le savoir. Une fois pour toutes je te fais grâce de ce genre de confidences.
Qu’est-ce qu’il a pu s’imaginer ?
*
Les cloches sonnent. Il fait beau. Je suis mariée.
— Tu n’as pas l’air gai, dit Camille ; qui s’emmerde aussi du reste, c’est une vraie vacherie de l’avoir mise là mais il fallait bien quelqu’un.
— Je n’aurais pas dû me marier à l’église.
— C’est bien toi ça. En sortant.
— Comment voulais-tu que je le sache avant.
Je n’aurais pas dû abjurer pour faire plaisir à madame Aignan. Madame Aignan ne vaut pas une abjuration. Personne d’ailleurs. Je n’aurais pas dû c’est tout. J’ai commis une faute. Mais, à quel Dieu en demander pardon et grâce ? Les chrétiens ont de la chance, ils ont quelqu’un. Nous on doit se débrouiller seuls. Je ne vais pas me pardonner ça. Ce n’était pas vrai, son raisonnement. Je me suis laissé avoir. Et maintenant faudra-t-il pour être en règle aller me faire excommunier à Rome ?
Ils disent que l’amour excuse tout. Je n’en suis pas sûre. Allons, en route. Philippe – tiens, il est là ? – m’ouvre la portière avec cérémonie. Je crois que mon bas a craqué. Du calme, il n’y a plus que le déjeuner à tirer. Et après, la vie. Chauffeur, au Carmel.
— En tout cas nous avons une belle journée, note Irène, quand nous nous déversons tous en tas chez les Aignan, où se fait le déjeuner, puisque la mariée n’a pas de famille. Pas un nuage, dit-elle. C’est rare à cette saison. Nous avons de la chance, conclut-elle.
— Est-ce qu’il ne faut pas plutôt qu’il pleuve à un mariage pour que ça marche ? dit Bruno, que les noces de son Aîné ne semblent pas porter à la charité. J’ai entendu dire ça.
— Je ne sais pas où tu as pu entendre dire ça, lui répond sa mère. Ça n’existe pas. Tu as dû l’inventer.
— Je l’ai entendu, dit Bruno.
— Moi aussi maman, appuie Stéphanie.
— Ce sont des histoires de bonnes femmes, dit leur mère avec un regard furieux auquel les chérubins paraissent peu sensibles.
— Peut-être à la campagne, dit Irène pour arranger les choses.
— Non c’était au cinéma, dit Stéphanie.
— Je veux dire, précise Irène, c’est peut-être vrai à la campagne, où le climat a beaucoup d’importance. Pour l’agriculture. Mais ici…
— Vous n’êtes pas trop fatiguée Céline, interroge madame Aignan pour tenter d’écraser le coup.
Je suis abrutie. Vannée. Qu’ai-je donc tant fait, rien pourtant. Me marier. Où est Philippe ? Il parle avec son père. Si on veut ne plus se connaître il suffit de se marier. Quand je pense qu’autrefois nous couchions ensemble ! Quand je le voyais arriver dans ce temps-là, mon cœur sautait de joie. Qu’est-ce que je fais là ? Je ne connais personne, sauf Camille, à qui je m’accroche comme une huître.
— Tu as l’air perdue ma pauvre.
— Je le suis. Je ne connais personne ici. Si on allait ailleurs ?
— Ça te va comme un gant à un poisson rouge d’être mariée. Comment as-tu fait ?
— Je ne me souviens plus bien. Il y avait une histoire affreuse, avec des huîtres. Après j’ai dormi. Je pense qu’il s’agit d’un électrochoc. Je me suis réveillée ce matin, en grand deuil ; trop tard, la messe était payée.
Réveillée c’est beaucoup dire. Venez vous mettre un peu à votre aise, dit madame Aignan, qui en a marre de me voir plantée comme un pot. J’ôte ma veste, et j’apparais dans un chemisier façon romantique avec des godets ; quelque chose comme Harpo Marx dans le rôle de Sissi. Qu’est-ce que j’ai été foutre d’acheter ça encore ? Qu’est-ce que je croyais ? Que l’habit allait faire le moine ? Dans le fond c’est une tragédie de la bonne volonté : j’ai vraiment essayé de m’habiller en mariée, et je ne suis pas douée. J’ai remis ma veste : c’était encore plus moche en dessous ; ou alors que je me mette à poil. J’ai surpris le regard de madame Aignan arrêté à la hauteur de mon ventre. Évidemment. Elle s’attendait à y compter dans les cinq mois ; on ne pouvait épouser ça que pour ce motif. Eh bien non chère Madame, je suis plate comme un cahier, j’ai de l’hygiène et des principes. Alors ce doit être par pitié répond-elle (je suis télépathe dans les cas simples), une pauvre fille malade à la clinique cure de sommeil, dépression nerveuse soi-disant qui en vérité devait être une tentative de suicide destinée à raccrocher mon garçon prêt à la quitter pour une de ces innombrables jeunes filles qui ne demandaient que ça – et qui par parenthèse chère Madame viennent se faire trombonner sereinement par les beatniks de service dans les partys au quartier, j’ai même dû en croiser quelques au hasard des salles de bains, et loin de moi l’idée de le leur reprocher – bref mon pauvre garçon n’a fait que céder à un chantage pense la mère. Je lui souris. Chère Madame votre fils m’épouse par amour, c’est triste mais vrai.
Sans le chapeau, c’est tout de même un progrès. Je me peigne avec les doigts comme d’habitude. Je me reconnais presque. Je noie mon whisky dans un demi-litre d’eau. J’ai soif. À qui demander où sont les waters ? Je demande à Stéphanie ; à son âge on comprend encore la vie. Elle me précède dans un interminable couloir.
— C’est encore loin ? je peux à peine marcher. Je ne pense qu’à ça depuis la mairie.
— Même en disant Oui ?
— C’est là que ça m’a pris.
Elle retourne vers moi un visage étonné : mon apparence serait-elle trompeuse ? Ses yeux m’interrogent ; beaux yeux insolents, auxquels je tâche de répondre. Enfin on arrive aux lieux. Quand j’en ressors, elle m’attend : des fois que vous vous perdiez ; ça va mieux ? Oui, maintenant je vais pouvoir boire. Pour oublier ? dit-elle. Je ne sais pas, je ne sais même plus ce que j’ai à oublier. Elle rit. Qu’est-ce que vous faisiez avant ? C’est curieux les gamines. Avant quoi ? Avant d’épouser Philippe. Du strip-tease. Oh, dit Stéphanie admirative, je comprends pourquoi maman fait la gueule. Elle ne le sait pas, dis-je, on le lui a caché. Je comprends, dit Stéphanie, ça valait mieux, je lui dirai pas comptez sur moi. Oh maintenant ça n’a plus d’importance dis-je, je ne vais pas continuer je crois, Philippe ne veut pas, il dit qu’il gagne assez pour deux. Ça rapporte beaucoup, le strip-tease ? Oh, on peut vivre. C’est drôle que vous épousiez Philippe, dit-elle. Oui, n’est-ce pas ? c’est aussi ce que je pense.
À notre entrée dans le salon des sons sinistres retentissent : Tam, tam, tatam, tam, tatam, tatam, tatam…
— Bruno ! s’écrie la mère, qu’est-ce que c’est que ça !
— Quoi, dit-il, c’est la marche nuptiale. Merde non, je me suis trompé de face, c’est la funèbre. Excusez-moi me dit-il au passage. Il constate que je me marre et reste le disque en l’air.
— Ça ne fait rien dis-je c’est joli aussi, j’aime beaucoup la musique. Est-ce qu’il y a quelque chose que vous aimeriez entendre ? dit-il. Peut-être l’Héroïque ? dis-je. Ou du Brassens… Oh, est-ce que vous avez du Cool ?
— Déjà ? dit Bruno.
— Peut-être un peu plus tard ?…
Je suis assise par terre, Stéphanie aussi ; on fouille dans les disques ; on s’emmerde déjà moins. Stéphanie veut une chanson de Ferré, tu sais le type qui s’envoie la bonne et bouffe des pissenlits ? Ils vont faire la gueule, on va se marrer.
— Madame est servie.
— Ça doit être moi, Madame ?
— Merde, dit Bruno, ça commençait à s’arranger.
On mange mal chez les bourgeois je l’ai maintes fois constaté. Et on ne repasse pas assez les plats. Qu’est-ce qu’ils veulent en faire après on se demande. Même pour un mariage. Ils ont tout fait faire chez le traiteur, c’est racé mais recuit. Enfin c’est la vie, comme dit Philippe. Les deux gosses là-bas à l’autre bout parfois me font des signes d’intelligence ; heureusement parce que les autres. La parenté et Philippe ont mené jusqu’à épuisement le thème du Voyage de Noces, Philippe sait exactement tous les endroits où nous allons passer et ce qu’on va y voir, ce serait même plus la peine d’y aller. Je n’ai pas participé, je ne suis pas assez forte en géographie, c’était mon point faible, mon meilleur était les maths mais ça ne sert à rien dans la conversation. Les vieux, mus par l’Association d’idées, y sont allés de leurs souvenirs correspondants, la Venise du Nord les Tulipes et les Fjords ; maintenant on va davantage vers le sud ; il fait plus chaud, dit Irène, et Philippe précise qu’il y a la mer, dans le Nord aussi dit madame Aignan, oui mais ce n’est pas la même, dans le sud c’est la Méditerranée indique Irène, la Méditerranée est à la mode maintenant même à cette saison surtout qu’il n’y a pas l’horrible foule de Juillet, et les prix aussi, les prix, il faut en profiter, il y a aussi la montagne dit M. Aignan, moi j’aime bien la montagne c’est sain, il y a de l’air, c’est très à la mode aussi surtout au printemps, sans toute cette foule d’hiver, mais pour un Voyage de Noces avance madame Aignan la montagne n’est peut-être pas le plus indiqué, Pourquoi, demande Irène, Pourquoi pas ? On se casse les pattes intervient Bruno et alors ce n’est pas commode, Moi j’aurais bien aimé aller en Espagne coupe Philippe mécontent de l’intervention de son cadet, mais Céline n’aime pas l’Espagne, tout le monde de se récrier, comment vous n’aimez pas l’Espagne, comment peut-on ne pas aimer l’Espagne ! Vous connaissez ? m’est-il demandé, vous savez il faut bien connaître, il y a des petits coins où les touristes ne vont pas c’est là qu’il faut pousser, vous y êtes allée ? Non. C’est la première fois que je l’ouvre. Alors si vous n’y êtes pas allée ? Philippe sourit avec indulgence, prend ma main : elle n’aime pas. Je n’aime pas le Flamenco, dis-je, Comment vous n’aimez pas le Flamenco c’est si beau ! proclame Irène, et les autres chorus, ils aiment tous le Flamenco ils ont ça dans le sang les Français c’est bien connu, il n’y a qu’à voir comme ils tapent dans leurs mains à la Guitare ou au Barrio Chino de Paris avec une flamme sauvagement gitane et à contretemps, et puis l’Espagne est si bon marché dit madame Aignan. En plus je n’aime pas les corridas dis-je, Mais si vous n’en avez jamais vu dit Irène, attendez d’en avoir vu, comment pouvez-vous savoir ? Moi je croyais que je n’aimerais pas ça c’est si cruel et puis j’en ai vu une, et j’ai été prise. Par qui ? dit Bruno, Bruno ! dit le père mais sur un ton de doux reproche vu la solennité du jour qu’il ne faut pas ternir, Irène rit pour faire voir qu’elle n’est pas fâchée et enchaîne sur la description Comment elle a été prise par la Corrida (ahah) et a jeté ses gants en bas, et il y en a un qui a atterri sur la corne du taureau la pauvre bête avait l’air si ridicule. Peut-être si on me garantit la mise à mort du torero, dis-je fermement, mais elle est sadique cette enfant ! s’exclame Irène attendrie. Ils sont merveilleux. Mais vous ne connaissez pas les règles, dit M. Aignan, qui me les explique parce que lui, il les connaît d’un bout à l’autre il ne lui manque que d’avoir été dans l’arène les mettre en pratique. Et puis l’Espagne ce n’est vraiment pas cher dit madame Aignan qui a oublié l’avoir déjà annoncé, la Yougoslavie non plus dit Philippe, et les voilà partis sur les devises, et le Coût de la Vie dans chaque coin du monde, calculé bien entendu ça va de soi d’après le rapport entre le salaire du manœuvre indigène et le prix du kilo de gros pain, et je te dissèque le centavo de telle sorte qu’en une semaine avec de savantes acrobaties sur le change ils finissent bien par se faire un boni de dix ronds, là je les perds de vue un court instant pour attraper ma quenelle et je les retrouve dans la Prospérité du Pays, Pont de Tancarville Autoroute du Sud Pierrelatte. Quand j’en ai tout de même assez d’entendre déconner je déclare : jusqu’à ce que ça craque tout ça parce que c’est creux par en dessous leur système, dans la presse étrangère vous savez comment on appelle la situation ici ? L’inflation. Vous ne lisez pas les journaux étrangers ? Silence, et le père, à présent également mien, me regarde songeur une seconde se disant que le jour du mariage il ne peut pas me renvoyer déjà à ma broderie, et me dédiant un sourire paternel, dit : Mais nous ennuyons cette enfant avec des sujets aussi rebutants, elle a raison de nous le faire remarquer, j’espère qu’il fera assez chaud pour que vous puissiez vous baigner là-bas ? Elle emporte son masque, embraye au plus vite Philippe avec attendrissement. Non ? admire le père, vous êtes une chasseresse sous-marine ? Oh non ! dis-je. Je regarde seulement. Jamais je ne voudrais tuer un poisson j’ai horreur de la chasse de toutes façons comme passe-temps c’est ridicule et inutilement coûteux, et tout un bluff. Quoi du bluff ! se récrie-t-il, cette fois pas content du tout et oubliant la solennité du jour car il y va chaque automne comme je ne l’ignore pas mais j’ai voulu mettre un peu d’animation parce que sinon je pique du nez dans mon pintadeau ; j’éperonne : des pauvres faisans à qui on donne le grain toute l’année quasiment à la main et qui viennent quand on les appelle comme des poules et puis un beau jour une bande de gens armés jusqu’aux dents arrivent et tirent dans le tas sans sommation, vous appelez ça du sport ? Céline, murmure Philippe dans ses dents mais maintenant que j’ai réussi à m’énerver je ne vais pas me laisser retomber, je n’ai pas l’habitude d’en supporter autant, dans ces cas-là en général je me taille mais ici je ne peux pas il faut que je fasse quelque chose. Vous y êtes allée ? redemande Irène, perfide cette fois, elle commence à entrevoir que je ne suis allée nulle part (nulle part où il faut). Moi jamais de la vie ! dis-je avec dédain. Alors vous ne pouvez pas savoir, dit Irène. Elle parle avec son cœur, dit M. Aignan qui s’est ressaisi, mais moi : encore je comprends qu’on chasse le sanglier à l’épieu. Alors je ne comprends plus, moi, dit le père, si vous avez l’âme sensible, l’épieu… Je vous le dis, elle est sadique, dit Irène, malicieuse. Philippe est atterré : j’accumule gaffe sur gaffe, il ne sait comment m’arrêter, je vais avoir des bleus à l’endroit où il me file des coups de genoux depuis un moment. Vous ne pouvez pas demander à mon père de chasser le sanglier dit Bruno, il n’en reviendrait pas ; les faisans c’est déjà juste, l’autre fois il y a eu un mort. C’est un chasseur qui l’avait tué dit Stéphanie, pas un faisan. N’empêche, dit Bruno, moi je serais plus rassuré s’il chassait la casquette. Voyons, dit la mère. Vous ne savez pas combien un sanglier peut être dangereux me dit, ignorant les enfants, le Nemrod de Septembre : quand il charge. Eh bien justement c’est ce qui fait le charme, sinon y a pas de sport. Je vous le dis, repart Irène, après la mort du torero la mort du chasseur. Elle est sadique. Voilà le dessert dit madame Aignan, comme si on pouvait ne pas le voir c’est une pièce montée, mais le coup réussit, tout le monde part dans le gâteau, À vous de couper Céline. Assez de champagne me souffle Philippe au passage de la bouteille, tu es déjà suffisamment énervée. À votre bonheur, dit le père, déterminé à ce que la journée se poursuive quoi qu’il en soit dans la liesse, il lève son verre, à votre bonheur à tous deux, madame Aignan essuie une larme de pure forme, que ça dure plus longtemps que le mien dit la Cousine Aimée en en versant plusieurs, son mari vient de mourir du cancer ainsi qu’elle ne l’a pas laissé ignorer tout à l’heure au moment du hors-d’œuvre avec les détails, un carcinome de l’intestin, nous levons nos verres, et alors du salon contigu parvient jusqu’à nous un air que je connais bien, et s’élèvent les paroles fameuses : « Il n’y a pas d’amour heureux. » Innocemment Bruno revient prendre sa place à table. Ce garçon a bien de l’à-propos, un jour ou l’autre je le lui dirai.
Le test d’une bonne chanson, c’est que lorsqu’elle s’élève tout le monde se tait même les cons. Nous écoutons dans un religieux silence.
Des larmes me montent aux yeux à l’improviste. C’est une chose qui m’arrive un peu souvent ces temps-ci. Je me demande d’où elles me viennent.
*
On s’en va ! crie Philippe dans mon oreille, est-ce que je dormais ? Du reste il ne crie pas, il murmure en réalité ; je suis sur un divan. À l’hôpital peut-être. Non c’est une chambre, c’est Empire avec des pendeloques. Hideux d’ailleurs ; verdâtre ; écœurant. Tête pas encore bien solide, à peine sortie de dépression nerveuse ; est-ce que ce n’était pas plutôt une tentative de suicide dis-moi, disent des voix dont une connue, chut dit Philippe elle est réveillée, c’était madame Aignan qui parlait la voilà maintenant qui se montre, ça va mieux ? Oui oui dit Philippe d’un ton impatient, on vient dire au revoir tout de suite, on vous suit, laisse-nous, Je t’avais pourtant dit de ne pas boire tant dit-il à moi une fois seuls, tu sais bien que tu ne supportes plus ! Et justement aujourd’hui ! J’aurais pourtant voulu que tu te conduises convenablement. Au moins pour la journée ! Mais c’était trop te demander. Il arpente furieusement le plancher.
Bon, je vois ce que c’est. Banal. La question c’est ce que j’ai pu faire pendant. Je me connais. On m’a déjà raconté, j’ai de l’idée dans ces cas-là. Mais pour le coup mieux vaut ne pas poser de questions. À voir son air j’ai dû faire du bon travail.
— Tu es capable de te tenir debout ? Sans tituber ? Fais voir ? Je vise les raies du parquet. À mon avis ça va très bien, je les suis au poil.
J’accomplis aussi honorablement la traversée du salon, qui est pourtant grand ; il ne serait pas nécessaire que Philippe m’empoigne le bras avec une telle force, il doit confondre un peu de vent dans les voiles avec la polio ; il me fait mal. La vaste pièce est un rien déserte par rapport à tout à l’heure, où elle était pleine, pendant le cocktail. Il y a eu un cocktail. Seigneur, ai-je passé tout un cocktail sans m’en apercevoir ? C’est ennuyeux d’être distrait à ce point-là. À ma vue, le visage de Stéphanie s’épanouit : si je pouvais lire dessus ! elle semble avoir des bons souvenirs, elle, du cocktail. Quel dommage que vous deviez partir me dit Bruno d’un air entendu, mais entendu quoi ? Je reviendrai, dis-je à tout hasard. J’espère bien répond-il, en ce qui me concerne la maison vous reste ouverte. Aïe, ça a dû être grave. M. Aignan, père, m’embrasse cependant, bien que du bout des lèvres ; j’espère que ce beau voyage achèvera de vous rétablir me dit-il, reposez-vous bien surtout. Il a un sparadrap sur la joue, qui n’y était pas tout à l’heure, d’où lui est-il venu ? Il faut l’excuser dit Philippe, papa, tu sais qu’elle n’est pas encore très, qu’elle est encore un peu… Mais je l’excuse bien sûr dit le père je l’excuse (de quoi Seigneur ?), un jour pareil on excuse tout, Je comprends tout à fait mon garçon c’est oublié, allons, amusez-vous bien les enfants et revenez-nous en pleine forme !
Dernière haie avant la ligne droite, madame Aignan ; elle s’arrache à la veuve du cancéreux, qui semble s’accrocher, pour étreindre son fils ; elle renifle ; voyons maman dit Philippe, voyons, je ne pars pas à la guerre. Elle n’en paraît pas sûre. Ce n’est pas une haie c’est la rivière, sa joue est mouillée, heureusement elle ne reste pas longtemps sur la mienne, ça manque d’enthousiasme on dirait. Fini. Non, je n’échapperai pas à la veuve du carcinome, qui semble avoir attendu ce moment pour enfin laisser déborder son cœur, qu’elle n’a pas voulu assombrir cette journée mais que tout de même elle ne peut pas se retenir de dire combien c’était dur pour elle qui venait de le perdre de voir un Jeune Bonheur prendre son Départ pour la Vie, elle nous le souhaitait long, long, long, long, madame Aignan l’arracha avant l’éternité et confisqua un instant Philippe pour dernières je ne sais quelles recommandations. Je tenais très bien debout sans lui. Quelqu’un me tendit un mouchoir pour essuyer de mon visage de mariée les larmes de la Veuve, ce n’était pas Véronique, c’était Camille, l’air d’excellente humeur, Comment tu es encore là tu t’emmerdais pourtant ferme la dernière fois que je t’ai aperçue, J’ai trouvé une raison de rester dit-elle et son regard me désigna Bruno, qui répondit d’un sourire très à l’aise. Ah. Elle est rapide Camille. Moi aussi je l’étais, autrefois. Autrefois. Félicitations. À toi aussi dit-elle, tu as été sublime. Moi ? Quoi ? Qu’est-ce que j’ai fait ? J’ai baisé quelqu’un ? Qui ? Non, d’ailleurs qui, à part ton mari, puisque Bruno était entre mes mains, non, mais tu as été sublime tout de même. Surtout le discours sur le Carmel. Seigneur ! La chasse aux chasseurs était également un succès, qu’est-ce qu’on s’est marrés, je veux dire tous les trois. Pas les autres. Quant au strip-tease…
— Tu viens ? dit Philippe.
— Adieu, dit Camille, et félicitations aussi pour le deuil, tu as eu un sacré courage de faire ça.
— N’est-ce pas ? c’est ce que je me suis dit moi aussi, quand je m’en suis aperçue ce matin…
— Tu viens ? dit Philippe.
*
Jamais la pensée de faire l’amour n’a été à ce point absente de mon esprit jamais.
Je voudrais dormir. Me reposer. Une journée pareille. Je suis morte. À quia. Quoi c’est un choc de se marier non ? Ça ne se digère pas comme une feuille de laitue. Je change de vie, moi. Ça fatigue. Je suis épuisée, je voudrais dormir. Et puis ce champagne, par-dessus ce vin ; ces vins ; leur manie des mélanges ; ça vous tue.
Avant quand on se rencontrait dans un lit Philippe et moi c’était pour faire l’amour. Autrement on avait nos chambres. Maintenant, et désormais, pour dormir aussi on n’a qu’un lit. Il y est déjà. Je le rejoins. Je voudrais dormir. Ou ne pas dormir. Réfléchir. Songer. Me calmer. Je ne sais pas. Je voudrais du temps. Me remettre. M’y faire. Ou peut-être causer ? Je ne sais pas. Alors il m’arrive dessus.
Bon, s’il n’a pas compris tout ça je ne vais pas me mettre à lui expliquer. Trop long. Trop compliqué. Passons, ce n’est pas une affaire, un homme qui est mon amant depuis six mois. Soyons simple. Laissons glisser.
C’est vite dit. Mais. Encore faut-il. Alors lui :
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Moi :
— Rien… peut-être je suis un peu fatiguée…
Et lui :
— Déjà ?
Et voilà. Coupez. Terminé. Mort. Le gouffre. Quand on est là, il n’y a rien à faire. C’est trop tard. Il fallait comprendre tout seul. Dans la vie pour se comprendre il n’y a qu’un moyen : se comprendre. Faute de quoi, tout est inutile, explications mises au point et tout. Ce qu’on peut faire, c’est essayer de passer. Ce que j’ai tenté. Mais on n’a pas le contrôle de tout, le corps ignore les tactiques, pour lui les choses sont ce qu’elles sont : ça n’était pas très accueillant. On n’y peut rien. Au fait je me demande comment font les putains. Elles doivent avoir un truc. Sinon c’est pas possible. Moi en tout cas si je ne suis pas pour, c’est un massacre.
Il a foutu le camp à l’autre bout du lit ; le dos tourné. Drapé dans sa dignité de mari offensé. De mari ; lui c’est tout ce qu’il voit.
Tu ne pouvais pas comprendre ? Tu ne pouvais pas comprendre ? Tu ne pouvais pas comprendre ? Tu ne pouvais pas voir ? Au moins voir ? C’était pourtant clair. Une journée pareille et on doit être frais comme un gardon ? Tu crois que c’est un aphrodisiaque, ta famille ? Si tu avais un peu de bon sens tu aurais dû me laisser huit jours pour la digérer ! Et par là-dessus la balade en voiture, deux cents bornes de nuit à cent quarante, et à la muette, Monsieur digne au volant sans un mot, et par là exprimant son dégoût pour l’ivrogne jetée sur la banquette avec une brutalité qui appelait, de la part d’une moins lâche que moi, la paire de gifles, ça aussi c’est de nature à vous mettre le ventre en joie il n’y a pas à dire. Qu’est-ce qu’ils croient qu’on est ? En quoi faites ? En viande ? Et après ça dans le lit pas un geste, pas une parole comme ça anodine pour faire passer, La journée a été dure ou Enfin c’est fini, quelque chose d’un peu humain non ? Autrefois jamais tu ne m’aurais approchée sans quelques préalables gentillesses, jamais, autrefois…
Ah mais autrefois c’est autrefois. Aujourd’hui tu es mon mari. C’est plus des faveurs c’est des prérogatives. Crétin. Et on m’attendait au tournant, ah ah. On allait voir ce qu’elle allait faire, maintenant qu’on était mariés. Qu’il m’avait épousée. Ahah. On m’attendait au tournant, la conclusion toute préparée – « Déjà » ? – c’est parti comme une flèche, à la seconde : c’était prêt d’avance. Et ça volait bas. Oh l’horrible type ! Maintenant à l’autre bout du lit, très loin. Qu’il y reste.
Mais mon cœur. Encore un truc qui ne se contrôle pas tiens, ah, sacrée carcasse, mon cœur cogne dans tous mes os, et voilà le plexus qui se démanche, la bon dieu de boule qui me monte, tableau clinique complet, le creux dans la poitrine, dans un instant je vais râler. J’agonise. C’est insupportable. Ce n’est pas possible. Il faut sortir de là, ou je meurs. Quelqu’un peut-il m’apporter des sels. Non c’est sérieux, je meurs vraiment quoi. Je l’aime ! Philippe !
Et maintenant qu’est-ce qu’on fait ? Je m’en vais, il n’y a rien d’autre à faire. Il est impossible, quoi. Allons, debout. Lève-toi. Tu entends carcasse. Mais elle ne veut pas. Elle souffre la pauvre. Elle a mal. Gnagnagna. Ça y est voilà qu’elle pleure. Encore un instant elle dira papa maman. C’est fait elle parle ; elle dit : Philippe, s’il te plaît…
— Je suis fatigué.
Tiens, il ne dort pas en tout cas. Il renvoie la balle. Bêtement mais il renvoie, tout n’est pas perdu.
— Eh bien il y a de quoi. Moi j’aurais compris que tu sois fatigué.
— Tu as pris le temps de fabriquer de bonnes raisons ?
Fatigant. La moitié de moi pour le moins voudrait être à cent lieues plutôt qu’aux prises avec un tel paquet de sottises. Mais l’autre moitié ne veut pas démarrer d’ici. Pour rien au monde. Ma moitié numéro deux tuerait plutôt ma moitié numéro un ; c’est du reste ce qu’elle fait. Elle répète Philippe s’il te plaît, il paraît que c’est tout ce qu’elle sait dire. D’ailleurs ça marche. Il a bougé. Si j’étais un peu maligne, ce serait le moment de tourner le dos à mon tour, si j’étais un peu putain. Mais je ne suis pas maligne, je ne suis pas putain, j’aime. Oh merde. Carcasse bouge aussi.
— Tu n’es plus fatiguée tout d’un coup ?
— Non.
Abrégeons. En vérité je suis exténuée, et en plus dégoûtée, mais que la vérité aille se rhabiller ce n’est pas sa place ici. Le reste sera laissé à la Nature, qui n’est pas regardante. Quel travail. Mon dieu s’il vous plaît faites que pendant ce temps-là mon sacré corps se soit un peu apprivoisé, que le bien-aimé n’arrive pas dans une râpe. Je ne sais pas mais il a dû décider de ne pas s’arrêter aux détails cette fois. Il avait peur, lui aussi. Lequel des deux a eu le plus peur ? Ah c’est beau l’amour. Pour la suite je n’ai qu’à faire confiance, il a par chance la bonne manière ; c’est même ainsi qu’il m’a attrapée. Ils sont rares : on est surprises. Il y en a qui me comprendront. Le lendemain de cette « surprise », plus connue sous le terme de Coup de Foudre, je fus trouver Thomas, et je lui dis : que veux-tu, il a la bonne manière. C’était pour m’excuser. On ne tombe pas folle amoureuse d’un autre, en plein cours d’une liaison charmante, sans présenter des explications. Dans ce temps-là j’étais innocente, je ne pensais pas que ledit cours dût pour autant être à jamais interrompu ; j’envisageais que Thomas, un excellent ami, de ceux qu’on garde, serait un peu sur la touche durant les premiers excès d’une passion naissante, et puis, un jour, un peu plus tôt un peu plus tard, tout rentrerait dans ce que j’appelais l’ordre, et que Philippe appelle le désordre ; et la vie continue. « Et est-ce que tu étais heureuse comme ça ? » Eh bien je n’étais pas malheureuse. La question ne se posait pas. On vivait. Les choses venaient comme elles venaient ; on les prenait ; on passait ; ou bien, elles passaient. En ce temps-là tout était naturel. On aimait tout le temps, et faut-il vraiment un complément de personne ? J’ai dû aimer des villes, à travers des gens. « Et peux-tu me dire ce qu’il t’en reste ? » Eh bien il m’en reste les villes ; des musiques du vin des odeurs des couleurs des sons des lumières ; il nous en reste la vie même. Ce qu’on est. Plus autre chose, qu’on n’avait pas avant, et qu’on n’entrevoit que si on s’est fait suffisamment culbuter dans l’âge propice. Quelque chose à propos de l’amour même, et qui l’élargit quelque peu. Je n’en sais pas plus long je n’ai pas eu le temps d’achever mes études. Le sacrifice de Thomas fut exigé, et total, je ne devais même plus le rencontrer. Les autres ne me coûtaient pas ils ne faisaient que passer. « Ou c’est moi, ou c’est lui. » L’ultimatum, tout de suite. La violence. La précipitation. Quelles mœurs. Voilà bien les Occidentaux. Ils ne peuvent pas laisser les choses aller, avec le respect qui leur est dû. On aurait bien vu, non ? Non. Ils commandent aux choses d’être comme il leur convient qu’elles soient. Des fois ça réussit. Apparemment. C’est comme ça entre autres qu’ils ont conquis le monde. Oui mais, à quel prix ? il n’y a qu’à voir. Thomas fut sacrifié, que pouvais-je faire ? j’étais coincée. Et voilà comment on nous fait perdre l’innocence. Ce qui me navre dit-il, ce n’est pas seulement de te perdre, c’est que ce soit si bêtement. Je te comprends – mais, qu’est-ce que l’amour ? La passion, d’où vient-elle ? – et où s’en retourne-t-elle ? Je ne le savais pas non plus. Thomas fut sacrifié mais à quel prix l’avenir nous le dira. Ils foncent d’abord et puis ils aperçoivent les conséquences quand elles leur arrivent dessus. D’où vient la passion ? où s’en retourne-t-elle ? Pourquoi mon corps est-il là, habité d’un esprit blessé ? pensai-je dans les bras de Philippe, même la bonne manière laisse place pour penser et moi faire l’amour ça m’inspire, ça m’éclaircit les idées. On partit à l’aube selon le programme, ayant à peine fermé l’œil. Il l’avait eue sa Nuit de Noces.