Les Stances à Sophie

Christiane Rochefort · Chapitre 2 sur 9

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Les Stances à Sophie

Chapitre 2

— Allons, oui ou non, est-ce que tu es heureuse comme ça ?

Quoi répondre. Oui ou non. Heureuse. Qu’est-ce que ça veut dire. Est-ce que je sais. Heureuse. Non, bien sûr. Et après ?

— Mais je m’en fous d’être heureuse !

— Allons allons. Tu serais la seule. Tout le monde veut être heureux.

— Moi, je m’en fous.

— Être malheureux tout exprès pour ne pas être comme tout le monde, c’est pousser l’originalité un peu loin ne trouves-tu pas ?

— Mais Philippe… c’est pas ça… ça m’est égal d’être comme tout le monde ou pas, mais si tout le monde c’est des cons…

— Ça y est, voilà l’étendard de la révolte. Qu’est-ce que tu lis ces temps-ci mon chat ? Mao Tsé Tung ?

— France-Dimanche ! Merde à la fin ils me font –

— Et le vocabulaire à l’avenant.

— chier avec leur bonheur ! Le Shah est heureux, la Princesse est heureuse, l’emballeur est heureux, c’est une vraie manie qu’ils ont tous. Hier j’ai acheté du beurre, ça s’appelait Bon Beurre Porte Bonheur, non je te jure c’est pas une blague ! Il y a aussi des lampes du Bonheur, il paraît que dès qu’on les allume on est heureux. C’est la grande mode. Ils furent tous heureux et eurent beaucoup d’enfants heureux. Avec la bombe atomique sur la tête. En attendant que ça tombe. Merde.

— Toi et ta bombe, tu la mets partout.

— Moi, je la mets partout ? C’est moi qui la mets ? Merde alors. Je l’ai peut-être inventée ?

— Oh écoute, tu ne pourrais pas faire une phrase sans y mettre merde ? c’est monotone à la fin.

— C’est pas moi, c’est le sujet qui veut ça.

— Quoi le sujet ? Je te parle d’être heureuse, je ne vois pas en quoi ça exige cet ingrédient.

— Moi si. Le bonheur, merde.

— Ah bon. Il soupire. Dans ce cas je n’ai plus qu’à m’en aller. Je ne vois pas ce que je fais ici. Moi qui ne songe qu’à te rendre heureuse. Qui n’ai qu’une pensée : ton bonheur. Il repose son pain, qu’il émiettait ; son regard se détourne de moi ; le soleil se voile, la terre s’obscurcit. J’ai fait une faute. Je me suis exprimée. Je n’aurais pas dû. Pourquoi ne puis-je tenir ma langue ? Je sais pourtant ce qui arrive chaque fois. Ce qu’il faut quand on est amoureux c’est non seulement des boules quiès dans les oreilles mais du sparadrap sur la bouche.

 

— Je ne sais vraiment pas pourquoi je m’intéresse à toi. Tu es décourageante, tu sais…

Mon dieu, s’il vous plaît, faites quelque chose. Il va partir. À jamais. Et moi, que ferai-je ? Que ferai-je sans lui ? Les jours vides, les nuits…

— Et moi je commence à me décourager… À me demander si je ne perds pas mon temps. Alors que. Soupir. Vois-tu Céline, j’en suis arrivé à un moment crucial dans la vie d’un homme. Le moment où il faut prendre des Décisions. Des décisions sérieuses. Et il se trouve que ces décisions dépendent, en partie, de toi. Et toi ! toi…

Aïe.

— Toi tu es là, sans rien voir, ou alors si tu vois c’est encore pire c’est que tu t’en fous comme d’une guigne de ce que je peux faire ou ne pas faire, que je sois là ou pas, je ne suis qu’un parmi d’autres…

— Philippe…

— Qui passe dans ta vie. Alors que moi je songe à te garder près de moi – toujours –

Aïe, aïe, aïe, aïe. Oh mon cœur. Oh, ma faiblesse ! Oh ce mot ! Pourquoi suis-je molle, soudain sans forces ? Qu’est-ce qu’il y a donc dans ce mot ? Quelle magie – quel poison ?

— … que je lutte pour ça tous les jours… Contre ma mère ; contre mon père ; qui avaient formé pour moi d’autres projets je peux te dire, et ne cessent de me harceler ! Le nombre de filles avec avantages et tout que ma mère a pu me jeter dans les jambes… et que je n’ai même pas regardées… Est-ce que tu crois que ce n’est pas un sacrifice pour moi, une telle décision ? Et il faut encore que je lutte contre toi ? Je ne tiendrai pas éternellement tu sais. Je te préviens.

Aïe.

— Si tu ne veux pas être heureuse, je ne peux tout de même pas te forcer…

Tralala. Le bonheur, avec des cornes et un pied fourchu, me guigne au tournant de la route. Au milieu du chemin de notre vie. La Tentation. La Liberté, ou l’Amour ! Le couteau sur la gorge. Et au nom de quoi, la repousser ? La liberté. La liberté de quoi ? La Liberté. De quoi ? de quoi ? Tu as vingt-sept ans, dit Philippe, il serait temps de savoir ce que tu veux faire, dans la vie. Pour les rêveries fumeuses, tu as un petit peu passé la limite d’âge, dit Philippe. Il serait temps, il serait temps. Ou bien tu risques de te réveiller trop tard pour t’apercevoir que tu as loupé le coche (quel coche, quel coche ?).

— Je vois que tu ne dis rien. Si c’est tout l’effet que te font mes paroles…

Il faut absolument que je dise quelque chose. Absolument.

— Philippe…

Un peu court toutefois. C’est aussi son avis.

— Oui ?

— C’est pas que je veux pas être heureuse c’est pas ça que je voulais dire…

— Alors c’est quoi ?

— Je voulais dire… (s’il vous plaît, un peigne) c’est pas de ça qu’il s’agit… dans la vie…

— Ah. Et il s’agit de quoi alors ? – Réponds ? – Hein ? – Il s’agit de quoi dans la vie ?

— Euh. Je ne sais pas.

— Ah bien. Ça évidemment si tu ne sais pas de quoi il s’agit ça vaut la peine de souffrir pour, tous les jours de ton existence. De sacrifier ton bonheur. C’est beau de souffrir pour ses idées. Qu’est-ce qu’il y a ? Mais voyons qu’est-ce qu’il y a Céline ? mais tu pleures ?

Qu’est-ce que je peux faire d’autre ? Vraiment qu’est-ce que je pouvais faire d’autre ? Je ne sais pas, moi, c’est vrai, de quoi il s’agit ! Je suis en plein cirage, je n’y comprends rien.

— Voyons mon chaton…

Il sourit. Il a puisé de nouvelles forces dans le constat de ma faiblesse. Il est content. Il prend ma main.

— Voyons tu ne vas pas te mettre à pleurer comme ça devant tout le monde ! Les gens vont croire que je suis un méchant, un tortionnaire !… Enfin est-ce que tu crois que je cherche à te faire de la peine, moi ? J’essaye seulement de mettre un peu d’ordre dans cette petite tête. Il caresse ladite. C’est plein de fausses idées, qui te font du mal. Qui cachent les vraies choses qui y sont. Et moi…

Sa main enferme la mienne. Voilà les huîtres, il la retire, pour attraper son plat.

— … et moi, vois-tu, il avale une huître, je ne veux pas que tu te fasses du mal ; il avale une huître. Inutilement. Il avale. J’ai envie que tu sois heureuse. Il avale. Même malgré toi. Il avale une huître. Et toi, tu pleures ! Allez, mange, elles sont délicieuses. Il avale. Tu te débats comme si je voulais t’administrer du poison. Je suis du poison ? Il avale une huître. Il soupire. La vérité c’est que tu ne m’aimes pas.

— Oh Philippe !…

Il avale deux huîtres.

— Alors ? Alors pourquoi refuses-tu de t’abandonner à tes sentiments ? Pour des principes ? Lesquels ? Tu ne le sais même pas ! Pourquoi essayes-tu d’étouffer ce qu’il y a de meilleur en toi ? Je le sais, moi, ce qu’il y a de meilleur en toi. Il avale une huître.

— Ah ? Qu’est-ce que c’est ?

— Tu es une femme.

C’est là qu’ils sont merveilleux.

 

*

 

Je le regarde. Si je lui disais moi supposons, je sais ce qu’il y a de meilleur en toi, c’est que tu es un homme. Alors, ça voudrait dire quoi. Ce qu’il y a de meilleur en toi c’est que tu es un homme. Voyons. Ce qu’il y a de meilleur dans une banane c’est que c’est une banane. Dans le fond c’est assez vrai. Mais une banane est vraiment une banane. Le cas est simple, tandis qu’un homme –

— À quoi penses-tu ?

— À rien.

Avec l’expérience on devient prudent. Le sparadrap. Puisque le danger semble écarté, que Philippe est encore là, qu’il mange des huîtres avec pas du tout l’air de songer à bouger de sa chaise, je n’ai qu’à me tenir.

— Mais si. Je vois bien que tu penses. Je vois toujours quand tu penses.

— Je pensais aux bananes.

— En mangeant des huîtres ?

— Au fait c’est vrai qu’elles sont bonnes. Ce qu’il y a de meilleur en elles, c’est les huîtres. J’en veux encore.

— Ça ne va pas te faire de mal ?

— Penses-tu, j’ai un estomac en fer.

— On dit ça, et puis on le paye plus tard.

— Plus tard, bah.

— Tiens, tu n’as pas dit merde.

— Tu vois. Je progresse.

Il rit. Il est content. Il commande d’autres huîtres.

— Je voudrais aussi d’autre vin.

— Quoi, tu as déjà sifflé toute la bouteille ?

— Comment, j’ai ! Et toi ?

— Tu sais bien que je touche à peine au blanc. Par contre toi, tu y touches beaucoup il me semble… si tu comptes finir une seconde bouteille avant le Brouilly…

— Je ne prendrai pas de Brouilly, je continuerai sur celui-ci ; j’ai horreur des changements de crus dans un repas.

— Mais avec le coq au vin ! Tu ne vas pas boire du Sancerre avec le coq au vin !

— Pourquoi ?

— Mais voyons… avec le coq au vin on prend du rouge… Et puis de toutes façons tu bois trop ; pour une femme.

— Et qu’est-ce que c’est une femme ?

— Ah ah, tu y reviens. Eh bien, c’est ce que tu ne veux pas être, dit-il, plaisamment.

— Moi ?

— Oui, toi !

Il rit. Il est content. Il sait de quoi il parle : un, ce que c’est qu’une femme, deux, que je ne veux pas l’être. Moi. Moi qui depuis plusieurs mois dans ses bras (sans parler des autres avant alors n’en parlons pas) – je Refuse mon Destin de Femme.

— Mais oui, confirme-t-il avec un bon sourire, tu ne veux pas être une femme.

Le malheur c’est que du fait qu’on dispose de la parole on est constamment tenté de la prendre ; alors que ce serait tellement plus malin de se taire. Ça ne devrait pas être si facile tout de même ; ça ne devrait pas pouvoir sortir comme ça sans y penser, une certaine dose de quelque chose devrait être exigée pour que la langue se lève ; sans aller jusqu’à un bœuf, une certaine dose de quelque chose ; par exemple, pour pleurer, il faut une certaine dose de tristesse au départ ; ou bien être du métier, ce qui n’est pas facile non plus.

Mais parler, n’importe qui se permet n’importe quand n’importe comment, et n’importe quoi. Mais aussi, que faire pendant qu’il ne se passe rien. Il y a des vides. Les mots, ça remplit. Même aimer, ça n’occupe pas toutes les secondes de la vie paraît-il ; dans le fond, on est pauvres. En attendant la suite, me voilà en train de demander une définition, qu’est-ce qu’il entend, lui, par « une femme » ; parce que, moi, je m’en sens parfaitement une et ça me satisfait bien. Alors je voudrais savoir ce que lui. Il a une définition ; le machin est à tiroirs j’aurais dû le savoir. Une femme est faite avant tout pour aimer. Ah ah, il faudrait maintenant une définition pour Aimer, et il y aurait encore un tiroir, également vide et contenant un tiroir, vide aussi.

— Mais j’ai passé ma vie à ça ! (Le sparadrap ma fille, le sparadrap ! Trop tard.)

Ah mais non. Pas comme j’ai fait. Comme j’ai fait ce n’était pas vraiment aimer. Ça porte au reste un autre nom (j’avais oublié, avec les autres, on couche) et puis je ferais aussi bien de ne pas le rappeler, il n’y a pas tellement de quoi se vanter, outre que ce n’est rien d’agréable à entendre pour Celui qui est là présent et qui constamment, par courtoisie pour moi, s’efforce de l’oublier. Et, puis-je dire ce qui m’en reste ?

— Rien.

— Alors tu vois. Ça t’a avancée à quoi ?

— Alors puisqu’il ne m’en reste rien ça devrait pas te gêner non plus.

— Voilà, tu raisonnes.

Je raisonne.

— Et toi, qu’est-ce que tu fais ?

— Moi, dit-il, je parle sérieusement. Du moins j’essaye. Et j’ai du mérite, parce qu’avec toi ce n’est pas commode.

— Parce que je te réponds quand tu parles ?

— Tu vois. Tu continues.

— Mais Philippe…

— Tu vois : « mais ». Toujours mais.

— Mais enfin Philippe !…

— « Mais ».

— Mêêêê, Mêêêê !

— Voyons, tiens-toi un peu, on va penser que je suis avec une folle.

— Tu es avec un mouton. C’est pas ça que tu veux ?

— Tu dis des bêtises.

— Je suis une femme, j’ai le droit !

— Oh, mais pas celui d’abuser ! dit-il ; mais ravi.

— Et comment saurais-je, pauvre fille, quand j’abuse ?

— Quand je te le dirais.

— Ah bon. Comme ça au moins c’est simple.

— Eh oui, dit-il. C’est simple. Tu vois. Très simple.

Il répète : c’est très simple. Il me regarde sans parler un instant, et reprend :

— Et ça ne te dit rien, cette simplicité-là ? Ça ne te dit rien ? Tu n’y as jamais goûté. Tu n’as jamais voulu, y goûter. C’est toute une part de la vie, que tu ignores. Il y a pourtant dans l’abandon total à l’amour, que tu refuses si farouchement, de grandes joies. Dont tu te prives. Que tu risques de ne jamais connaître…

— Mais – c’est le Carmel !

— Le Carmel avec un homme qu’on aime, ça te fait donc si peur ? Mais si tu m’aimais vraiment Céline, ce serait le paradis à tes yeux, ce carmel-là ! Ton plus cher désir ! Si tu n’en veux pas c’est très simple, c’est que tu ne m’aimes pas. Que dis-tu, alors ?

— Philippe… Je t’aime…

— Alors ? Veux-tu m’aimer – complètement ? ou alors, moi, vois-tu…

— Mais pourquoi Philippe… pourquoi ne peut-on continuer…

— Parce que moi je ne triche pas ! Parce que, moi, je ne joue pas, avec l’amour ! Toi, tu triches ! Tu joues ! Tu ne te donnes pas, tu te prêtes ! Et moi le prêt, ça ne m’intéresse pas ! Tu peux te reprendre, si tu ne t’es que prêtée ! Et dès maintenant ! Tu n’as toujours pas répondu, à la question que je t’ai posée tout à l’heure ! Elle était pourtant claire ! En tout cas moi je ne peux plus attendre. C’est oui, mais alors tout à fait. Ou bien – ou bien tu pourras de nouveau vivre à ta guise. Retourner à la liberté qui t’est si chère. Diriger ta vie toi-même, avec les brillants résultats qui en sont sortis jusqu’à présent. N’est-ce pas ? À vingt-sept ans, c’est un bel âge pour s’y mettre. On a déjà une bonne mesure de ses capacités. On peut dresser son petit bilan. De réussite, ou d’échec. Je ne sais pas comment tu établis le tien… Mais Céline… qu’est-ce qui t’arrive ? Que fais-tu ? Où vas-tu ?…

 

Où je vais ?

 

— Je crois que j’ai bien fait de venir. Je me doutais bien que je te trouverais dans cet état. Céline. Céline voyons. Regarde-moi. Mon pauvre petit. Ces pauvres yeux…

Il va chercher des serviettes mouillées, me les passe sur le front. Il s’est assis sur le bord du lit, où je suis effondrée, la tête dans les oreillers.

— Calme-toi. Voyons. Calme-toi. Je suis là. Tu veux bien que je sois là ? Viens. Oui, cache-toi contre moi. Là tu es en sûreté.

Je l’ai fui – et puis je n’avais plus rien. Mes vingt-sept ans, et rien. Rien dans les mains. Rien. Et même plus lui. Rien.

— Là, là, voyons, c’est fini maintenant c’est arrangé, tout va aller comme sur des roulettes tu verras. Calme-toi. Voyons. Ah, j’ai bien fait de réfléchir, de ne pas prendre ta fuite au sérieux, de ne pas désespérer… J’étais désespéré d’abord tu sais. Je tiens à toi… très fort… Me passer de toi, ça n’aurait pas été si facile tu sais… Quand je t’ai vue partir. Tu es partie comme une petite bête affolée, tu as tout laissé, ton sac, ton manteau. Et avec ce froid. C’est ce qui m’a fait me raviser. Voyons Céline, essaye de te calmer. Pourvu que tu n’aies pas pris mal… Tu es brûlante…

Il va chercher de l’aspirine, d’autres serviettes ; il me berce.

Il n’en attendait pas tant.

— Il fallait que ça crève un jour ou l’autre. Je savais bien que tu en avais gros sur le cœur. J’y ai mis le paquet mais il le fallait, il fallait que ça crève cet abcès, ça te faisait trop mal. Pleure, pleure, ça fait du bien. Je savais que j’en viendrais à bout, que la forteresse finirait par tomber. Ah, tu t’es défendue !… Eh bien quel arriéré mon pauvre chéri. Tu te rends compte de ce que tu gardais là au fond. Qui t’empoisonnait. Mon pauvre petit amour. Tu vois que tu as du cœur, si fort que tu t’en défendes. Mon pauvre chaton. Voyons, voyons. Calme-toi. Essaye de te calmer. Je suis là. Je reste là. Je t’aime. Tu n’as plus à avoir peur.

Le matin, il appela le médecin.

— Je suis là. Je ne te quitterai plus.

Ah mes amis pardonnez-moi je suis perdue.