Les Stances à Sophie
Chapitre 5
On est invité à l’abandon total, et on se retrouve intendant de maison. Au Carmel aussi il est vrai on n’affronte que d’humbles travaux, qu’il faut accepter d’un cœur joyeux, pour la gloire de Dieu. Amen.
J’ai été sage comme une image. Dieu témoigne. J’ai fait tout ce qu’il voulait. J’ai répondu à la demande, avec précision. Si, dans une période d’adaptation, il m’est arrivé de me montrer rétive, je suis cependant venue à reddition chaque fois. Et maintenant, je ne conteste plus. Je fais. Que celles qui ne sont pas tombées me jettent la première pierre. Tout ce qu’il veut, il l’obtient. Tout ce qu’il attend d’une Femme-une-vraie, de l’Amour Absolu et sans réserve, il l’a. Les chaussettes sont lavées. Les cols sont, ou ne sont pas, empesés. Les chaussures noires sont noires. Il n’y a pas de taches aux costumes. Le papier est renouvelé dans les chiottes à mesure des besoins. La table est mise quand il rentre. Les comptes sont tenus. Je me lève avec lui et je discute le programme de la journée. Il y a un menu tous les jours, qui tient compte de ses goûts et de son métabolisme. Je donne à dîner. Ma table a de la réputation : moi comme je n’ai pas été élevée chez les bourgeois je sais ce que c’est que la gueule, quand je donne à manger aux gens je leur donne à manger, après ils ne peuvent plus se traîner et le lendemain ils ont des crises de foie. J’ai enseigné la cuisine française à Juana, ce pour quoi je me suis donné la peine d’apprendre l’espagnol et maintenant je le parle, un bienfait n’est jamais perdu et ça fait riche quand je donne des ordres. Comme, en outre, je réfléchis, ça produit des résultats, par exemple, un Belge, je ne manquerai jamais de mettre des patates sur la table en plus du légume, un Italien aura son parmesan et ses cure-dents, etc., Philippe reçoit beaucoup dans le pays limitrophe, Petite Europe Marché Commun et Tutti Quanti. Pour les simples familiers, je me souviens de ce qu’ils aiment, et n’aiment pas, s’il y a une erreur c’est toujours exprès.
Les Beaux-Parents sont entièrement revenus de leurs préventions. Je les appelle Mère Père Belle-Maman Beau-Papa au moins trois fois dans chaque phrase, je ne fais jamais rien à moitié, le seul moyen d’arriver à y trouver des joies, enfin les joies qu’il peut y avoir dedans, c’est de faire les choses à fond. Je cause : je dis oui oui bien sûr. J’approche les cendriers des fauteuils, j’allume les cigarettes (très apprécié), pas une ne m’échappe, une cigarette sort et hop, je suis là, avec un briquet allumé. Je crois que je pourrais à présent sortir le revolver aussi vite que les gunmen. Je fais repasser les plats trois fois, toujours bien pleins (ce qu’on peut foutre en l’air comme boustifaille dans cette baraque c’est un scandale, je devrais tenir soupe populaire ouverte à l’entrée de service si j’avais un peu de cœur). Je veille au constant remplissage des godets, jamais un verre vide dans mon champ visuel, j’ai un bar presque comme Harry’s, je bourre mes clients comme des outres, une vraie petite Geisha. Y a pas de milieu. À mon apéritif on ne passe pas seulement l’olive, mais le saucisson en plusieurs espèces, la crevette suivie du rince-doigts, et quand je suis un peu de mauvais poil le caviar. Philippe regarde ça non sans douleur, mais les gens en ont tellement plein la vue qu’il est consolé. Parfois je sors les chandelles ; ça coule ça pue ça éblouit mais ils aiment tellement ça le bon vieux temps. Et je n’hésite pas à servir à table sur nappe brodée la potée auvergnate ou le haricot de mouton, qu’ils ont si peu l’occasion de manger ailleurs. La potée aux chandelles, c’est chic. Ça leur va bien. Durant qu’ils bâfrent l’électrophone à changeur leur ressert en sourdine un dîner en musique préalablement ordonné, Suite pour les Dîners du Roy c’est bien le moins ou Petits Riens, avec parfois une erreur, un disque qui s’est glissé, Mingus ou Mandalay song ou Mon Berger Fidèle, une fois ils ont eu l’Affiche Rouge ça a jeté un froid. Après ils ont le choix entre toutes les races de whisky. Il faut être parfait ou bien c’est pas la peine. Je vais de l’un à l’autre, je me déploie ; je n’arrête pas. Du reste, que ferai-je si je m’arrête ? Au moins comme ça je suis occupée, le temps passe, la soirée se tire.
À son issue je ressens une bonne fatigue physique, surtout les pieds d’être restée tout le temps debout. Philippe me prend dans ses bras, il est content, il me répète les mille compliments qu’il a reçus sur sa femme et dieu sait qu’ils me vont droit au cœur, j’ai d’exquises délicatesses, des idées si charmantes, je me donne tant de peine, je veille à tout. Qui peut trouver une femme vertueuse ? Le cœur de son mari a confiance en elle, Elle lui fait du bien, et non du mal, Tous les jours de sa vie. Elle travaille d’une main joyeuse. Elle est comme un navire marchand. Son mari est considéré aux portes. Elle est revêtue de force et de gloire, et elle se rit de l’avenir…
… La grâce est trompeuse, et la beauté est vaine.
Il les sent passer ses dîners Philippe je n’y vais pas de mainmorte ; mais quoi : ça rapporte. Ce n’est pas de la dépense c’est du placement. D’ailleurs il peut le retrouver son argent, il est dans le livre y compris les chandelles.
Je ne dis plus merde en public. C’est vrai, à quoi bon ? Au reste je parle peu, je n’exprime pas mes idées ; au fait, il ne m’en vient pas. Je suis polie aimable douce – comme votre femme est douce ! Je manque peut-être un peu de brillant, mais on ne peut tout avoir. Et ça ne gêne pas, pour parler les autres sont là. Moi j’ai perdu l’habitude ; ça se perd vite. J’écoute, j’écoute, comment pourrais-je dire ? avec ma troisième oreille. Elle a poussé, tout d’un coup. Pas ce qu’ils disent (qui n’a jamais aucun, aucun, aucun intérêt) mais comme ils disent. Le rythme. Le son. C’est curieux. Beaucoup plus intéressant. L’un mettons dit Blanc (peu importe le sujet, un film, les Russes, la question n’est pas là) ; l’autre dit Noir. Blanc parle, Noir attend ; pas la conclusion : un creux, alors il s’y précipite en boulant sa phrase. Blanc n’écoute pas : il surveille Noir pour ne pas louper le moment où il fera un creux, soit qu’il allume sa cigarette ou qu’il boive une gorgée, afin de s’y ruer à son tour et se mettre à parler ; il écoute très bien ce que lui-même dit ; et Noir pendant ce temps-là, attend. En général ils sont plusieurs sur le même os, alors ils entrent tous ensemble dans chaque creux qui se présente et ça se met à pépier comme des mariages de moineaux, jusqu’à ce que l’un gagne. Et toutes leurs phrases commencent par : Moi Je.
Exemple : « Moi je trouve que la Victory est la meilleure voiture existant actuellement sur le marché, dit Jean-Pierre Bigeon, qui du reste ne sait rien dire d’autre. Sa compression… » – pour la suite et le détail exact consultez le prospectus de la marque. Car ce qu’il y a de remarquable c’est qu’une fois placé le MoiJe ils répètent mot pour mot ce qu’ils ont piqué à l’extérieur, contenu, syntaxe et vocabulaire. Tout ce qu’ils ont à eux c’est le MoiJe, le reste est pur reflet. C’est dans le MoiJe qu’est tout l’apport original, toute la charge émotionnelle. Le texte, pas la peine de l’écouter ; par contre, ce qui mérite l’attention c’est le son : c’est tout en nerfs, étranglé, comme coincé quelque part ; sans épaisseur ; ils sortent parfois des aigus prodigieux, qui mettraient des bêtes en fuite. Mais comme personne n’écoute personne ne fuit. Si au lieu d’être là à essayer frénétiquement d’attraper le crachoir ils prêtaient seulement l’oreille au son, ils feraient sans doute les mêmes observations que moi, qui sont vraiment élémentaires il suffit de ne pas être sourd ; et après ils ne pourraient plus sauter dans ce nid de frelons. Moi, je ne peux plus. Ça m’a passé. J’ai pris une distance, oh pas grand-chose, j’ai l’air à la même place – mais curieusement infranchissable désormais. Une vitre ténue nous sépare. Je ne sais pas de quoi elle est faite : je l’ai produite par un petit mouvement de recul, imperceptible, que j’ai fait un jour ; depuis ils sont dans un aquarium.
Je me souviens comme d’un monde prénatal du temps où je grouillais avec eux, livrée à la colère et aux injures vaines. Je ne pourrais plus, même si je voulais. Ils sont comme des images enregistrées sur un écran, et leurs paroles, telle la voix des dauphins, me parviennent par l’intermédiaire d’une bande séparée. Deux mondes décalés : dans l’un on est en état d’hypnose ; dans l’autre on est éveillé. Selon les apparences, l’agitation des corps, l’excitation des voix, c’est eux qui sont éveillés, et moi, muette et immobile, qui dors. Du reste, je sens bien que je dors. Je crois que je suis devenue schizophrène. Ah mais que le diable me brûle le cœur, les fous véritables, c’est eux !
En tout cas je me repose, ainsi ; si on s’adresse à moi je réponds toujours oui oui ; et ça marche très bien ; de toute façon ils n’écoutent pas. Mon opinion, qui s’en soucie ? Et moi-même, qu’ai-je à foutre d’opinions. On peut s’en passer. Je crois que je n’en ai plus. Bah bah bah. Combien de sucres. Ils sont contents. Philippe est content.
En vérité tout n’est pas encore parfait, je renâcle à la rédaction commune de la Déclaration ; je ne réponds pas à temps aux lettres, je laisse traîner les cartes de vœux, quelques factures ; j’oublie d’acheter des petites choses dont Il a besoin, je ne classe pas à mesure les papiers Maison dans le machin réservé à cet usage, à soufflets, qu’il m’a pourtant acheté pour m’aider, j’ai encore des négligences, des défaillances, qui, lorsqu’elles se reproduisent trop souvent, L’agacent, Il est obligé de me faire la remarque c’est fatigant pour Lui qui a beaucoup à faire déjà – mais enfin on y arrivera peu à peu, ça aussi ça finira par s’arranger, se tasser ; comme le reste.
Je m’organise vraiment de mieux en mieux. J’arrive même à avoir du temps à moi. Bon, mais quoi en faire ? Je ne sais pas. J’ouvre la porte de la chambre à donner : elle est vide.
Je ne rêve plus. Ou bien je ne me souviens plus ? Je suis toute claire. Sans doute n’ai-je plus d’inconscient. J’appelle : pas d’écho. Je parcours l’appartement, living, quatre pièces dépendances, je regarde si rien ne cloche ici ou là. Je glande. Chambre à donner, à personne. Je referme doucement la porte. Je fais peu de bruit. Je n’aime pas le bruit. Les miroirs me renvoient mon ombre au passage dans les corridors : qui est-ce ? Je n’aime pas cette dame là-bas, qui passe, dont le visage lisse et pâle reflète une absence. Je l’évite. Je ne veux pas l’affronter. Agréez Madame mes salutations distinguées. Fuyons. Lire, mais quoi ? La chair est triste hélas, – ah non ! c’est de quelqu’un que je déteste. Détestais. Je ne sais plus qui. Je me souviens seulement que je le détestais, et spécialement cette phrase-là. Cette phrase-là n’était pas pour moi. Moi qui ? Moi-maintenant s’endort sur les premières pages des livres ; ce ne sont que des caractères imprimés après tout. Le téléphone me réveille, c’est Loula qui a trouvé un nouveau masseur, avec des mains formidables, c’est Élisabeth, son gosse a la rougeole, c’est Minou, est-ce que je veux aller avec elle chez cette cartomancienne extraordinaire ? j’y vais ; j’aime les cartomanciennes, elles disent des choses : Je vous Vois à peine… c’est étrange… Vous ne voulez pas sortir… Votre jeu est blanc… Je ne Vois absolument Rien. Ou c’est Belle-maman qui a un thé, autant ça qu’autre chose n’est-ce pas. Le jeudi c’est Stéphanie, elle veut aller voir un Mickey, vite je cours ; mais il n’y a qu’un jeudi par semaine ; et puis Stéphanie, il me semble que je la déçois ; on dirait qu’elle attend quelque chose de moi, qui ne vient pas. Je crois que je l’ennuie un peu. Non, je ne me suis pas resaoulée ; le whisky est amer ; la marque que j’aimais a dû disparaître du marché sans que je sache. Quand j’en bois je m’endors. Il n’est que quatre heures ? Je croyais six, et Philippe allait rentrer, ce soir nous avons un dîner qu’est-ce que je vais mettre ? intéressante méditation, mais il est encore trop tôt. Mettre un disque. Mais lequel. Lequel voyons. La musique, il faut avoir envie. On n’écoute pas la musique comme ça parce qu’on a décidé. Il paraît que ce n’est pas un passe-temps. J’ai essayé ; ce n’est que des sons. À l’école on m’a appris que ce sont des vibrations de l’air, c’est bien vrai.
Je me souviens, quand je mettais six fois de suite cette espèce de Sinfonia de Vivaldi, avec ce disque loupé qui grattait juste en plein milieu. Et la troisième Leçon de Ténèbres. Et cette crise d’Affiche Rouge ! sans arrêt on la remettait. C’est drôle la musique. Ça prend par rages. Dans ce temps-là je bousillais un disque en une semaine. Où sont les rages d’antan. Ici les disques on les soigne. Ils sont dans un meuble enfermés. À cause de la poussière. C’est vrai que la poussière c’est mauvais pour les disques, et les choses sont faites pour se conserver pas pour s’user. Mais allez donc chercher des disques dans une armoire ! Il faut l’ouvrir, etc. Les disques, ça doit être à la main. Où sont-ils, mes vieux ? Classés, dans les autres. Il faudrait que je les mette à part, pour pouvoir les retrouver tout de suite. Mais les rages, où les retrouver ? Non, il n’y a rien qui me dise, dans tout ça ; il y a pourtant tout. Collection Archiv œuvres complètes de. Rien que de voir le nom de Beethoven ça me tue ; et dans cette sacrée baraque il y a des tas de microsillons avec plusieurs auteurs sur le même ; et ça, ça me met dans une telle rogne que je les casserais si c’était pas incassable cette saloperie. On arrive juste à les tordre. Naturellement c’est les disques à Philippe, avec plusieurs auteurs. Et pourquoi les fabricants se priveraient-ils de coller plusieurs auteurs puisqu’il y a des rustres qui les achètent. On ne peut pas leur demander d’être des saints aux fabricants non plus. Calme-toi ma petite, tu vas avoir mal à la tête ce soir. Chaque fois que je prends une rogne j’ai mal à la tête le soir, le médecin m’avait bien prévenue que ça en arriverait là. J’ai des pilules à prendre, calmantes ; et des remontantes, pour que les calmantes ne me calment pas trop. Plus quelques machins pour que les susdites ne me fatiguent pas le foie. Il paraît que maintenant j’ai un foie. Comme Philippe. C’est le médecin qui l’a découvert. Philippe a triomphé : il en était sûr, malgré mes dénégations. Avec la vie que j’ai menée dans ma jeunesse. Maintenant j’ai une vie normale. On me soigne pour cela.
Et est-ce que je suis heureuse, comme ça ? Philippe ne m’a pas reposé la question.
Et maintenant qu’est-ce qu’on fait ? On est heureux, je ne vois rien d’autre à faire. On est heureux et voilà. Et voilà. Et voilà. Et voilà. Et voilà… On a tout ce qu’il faut. D’abord je l’ai, Lui. Même, j’ai un vison. Et pas une étole s’il vous plaît, le manteau, carrément. Soyons juste, ça me va. Les autres ne s’y sont pas trompées, je l’ai vu sur leur figure, et à la suite il y a eu une offensive terrible dans les Ménages.
Anniversaire de mariage. Noces de Fourrures, les fabricants devraient lancer ça je suis sûre que ce serait une affaire, je vais breveter l’idée. Ils ont déjà le Père Noël obligatoire, les Mères, les Pères, mais il y a encore de la place. Maintenant, selon Julia, je dois avoir mes perles. Noces de Perles.
Aussi j’ai été si sage, si sage. Je l’ai bien mérité. Je n’ai pas regardé un seul homme depuis que je suis mariée, enfin depuis ce type à cheval ; qui peut en dire autant ? Pas un homme. Jamais un geste déplacé, un regard en face ; toujours de biais. Je suis comme un pot. Les hommes, je n’y songe tout simplement pas. Sortis de l’idée. Sais plus ce que c’est. Même compte tenu de l’absence sur le marché de produits de qualité suffisante, car tout de même, d’autres font avec, et je suis sûre que dans le fond j’aurais pu en voir, au moins un ou deux, au besoin dans la rue, dans d’autres quartiers, si j’avais bien cherché. Je n’ai pas cherché. J’ai pas envie. Je m’en fous. Rien ne bouge là-dedans, aucun transport ne se déclare, aucune élévation de température, rien. Je ne comprends même plus les histoires cochonnes que ces messieurs se racontent à la veillée ; il est vrai que je fais jamais attention à ce qu’ils disent, mais au son de la voix (plus grasse, bien que toujours sans substance) je reconnais bien que ce sont des histoires cochonnes. Et tout ce que j’en ai à dire c’est qu’ils ne devraient pas, eux par ailleurs si à cheval sur la morale, se laisser aller ainsi devant les dames, qui sont de faibles créatures et que ça pourrait tenter. Pas moi bien sûr. Moi je n’ai rien entre les jambes. Disparu, envolé petit oiseau, bye bye. Peut-être que je suis comblée ?
L’autre jour j’ai vu un couple dans le métro, qui s’embrassait. À pleine bouche. On voyait tout. J’ai même trouvé qu’on voyait trop, j’étais choquée. Je me suis dit : mais pourquoi font-ils ça, qu’est-ce qu’ils y trouvent ? J’avais beau m’acharner à me souvenir que moi, moi-même, ici présente dans ce métro, je l’avais fait jadis, sans doute possible, et tout aussi impudiquement et avec ardeur et indifférence au monde, je ne sais plus avec qui mais je l’avais fait, et cette incompréhension, de ma part, était tout à fait étrange, je n’avais pas le droit – rien à faire, je n’arrivais pas à imaginer ce qu’on peut y trouver. J’ai honte de le dire, ça me paraissait juste répugnant, ces bouches qui se mélangent. Je me suis dit que ça devait être l’âge, me voilà bientôt sur la trentaine, et qu’il faudrait veiller à ne pas tout de même tourner rombière, tâcher de rester libérale, compréhensive à l’égard de la jeunesse. Vraiment le baiser sur la bouche ça m’avait passé, c’est une chose que je ne comprenais plus. Alors aller désirer un homme ! Ma réputation était clairement établie. La fidèle madame Aignan, c’est moi. Philippe peut porter haut, il le fait, un front lisse sans encourir à nos yeux à toutes le ridicule de Jean-Marc ou d’Hervé, ou même de Jean-Pierre, que Julia a trompé une fois pour le principe. Moi, je n’ai même pas de principe. J’ai juste rien. Ceux qui ont manqué d’intuition au point de s’y essayer m’ont simplement fourni une belle occasion de me payer leur tête, sur le thème Vous ne vous êtes pas regardé, qui me tenait depuis longtemps à cœur. Ils sont merveilleux. Et d’un tact ! Et modestes ! Ils disent : « une » femme ne peut pas rester fidèle allons ; vous n’êtes pas de bois tout de même, alors ? « une » femme ne peut pas résister toujours. Alors moi : ça dépend à quoi. À un homme, peut-être pas ; mais vous ! Voyons, « Vous ne vous êtes pas regardé ! » Vous croyez qu’on peut penser au sexe en vous regardant ? On pense à des factures, quand on vous regarde, cher ami. J’ai même conduit Jean-Pierre, qui s’excitait (Pourquoi ? Je n’ai rien d’excitant et je sais ce que c’est. Avaient-ils entre eux parié que le fier Philippe qui probablement finissait par leur casser les pieds au cours de ces conversations qu’ils ont, avec sa belle sécurité conjugale et moi les femmes je sais comment faire, etc. « le » serait tout comme eux ?), j’ai conduit Jean-Pierre devant une glace en pied et je lui ai passé la revue de détail. Comme en plus j’étais au courant de certains qui ne se voyaient pas dans la glace (nos conversations à nous sont plutôt d’ordre scientifique, on ne fait pas dans le lyrisme) j’ai fait de déplaisantes allusions, sous une forme interrogative qui ne puisse trahir mes sources. Après ça plus de bonhomme comme bien on pense ; j’ai toujours été au moins aussi forte sur la débandade que sur son inverse. Ayant tiré de lui l’aveu qu’il s’agissait bien d’un pari, je lui ai précisé que si je ne trompais pas Philippe c’est qu’il n’y avait pas de quoi. Que chacun connaisse sa place. En tout cas ça m’a fait beaucoup plus jouir que si j’avais dit oui. Quant à Hervé comme c’est une nave je lui ai sans discuter filé un rancart immédiat dans un bar de la Madeleine à deux pas des maisons de passe où il se voyait déjà, triomphant, pénétrer, et j’y ai expédié Philippe aux fins de l’éclairer sur la loyauté de son bon ami Benoît. Ils se sont brouillés et j’ai été débarrassée du même coup de Loula, j’en avais marre de ses téléphones de deux heures, de ses masseurs et de ses trois lardons. Il ne faut jamais perdre une occasion de se marrer y en a pas tellement.
Pour Jean-Pierre, je n’ai rien vendu. Pas qu’il soit pas chiant mais j’aime bien Julia. À elle j’ai tout raconté bien sûr, on a l’habitude de traiter ces questions entre nous. Des heures on passe à causer bonshommes, et pas sous l’angle du sentiment ; ni de la cochonnerie. Analyse de comportement disons, précise et scientifique. J’ai l’intention du reste d’écrire un Traité. J’entrepris jadis des études d’Ethnologie. Elles m’ont un peu déçue. Le programme présente des lacunes. Il se propose d’examiner les mœurs des peuplades sauvages mais il en est une dont il n’est point fait mention : la Race dite Blanche dite Civilisée. Dite « développée » ; ahah. Je pense que je vais m’y consacrer. Je serai le Malinovsky du Monde Occidental. Une science pas encore défrichée, et qui en a besoin. Car enfin il n’y a point d’équité à ce que le monde entier ait le droit de savoir, rien qu’en ouvrant un livre, comment les braves Mélanésiens font l’amour, alors que le procédé du Blanc Occidental n’est connu que par les Mémoires de Casanova et des vantardises d’après boire ; lesquelles du reste ne concernent que la quantité, phénomène sans aucun intérêt, et laissent de côté l’aspect qualitatif, dont la notion même semble ignorée par ici. Après tout je suis compétente, j’ai vu des spécimens de près, et in vivo. Entre Julia et moi, on totalise une somme d’observations déjà appréciable, au moins égale aux moyennes sur quoi se fondent les experts. Au besoin nous y adjoindrons des enquêtes sérieuses, pour lesquelles nous sommes armées de tests de véracité. Je prends des notes. On s’amuse. Avec Julia, je revis un peu. Un jour, j’ai même ressuscité. Il faisait chaud on venait de prendre une douche, tranquilles chez elle personne. On a eu envie de se faire plaisir. On l’a fait. Comme ça, simplement. Juste pour le plaisir.
N’est-ce pas plus gentil que tout seul ? Et puis tellement mieux.
Bon dieu ? J’avais complètement oublié.
*
Je me suis regardée dans la glace. Je me suis reconnue immédiatement. C’est moi, celle-là. Moi ! Moi ! Où j’étais donc passée ? Où j’étais disparue ? Qui c’est cette autre qui erre dans les corridors de l’appartement là-bas rue de la Pompe ?
C’est Madame Philippe Aignan.