Les Stances à Sophie

Christiane Rochefort · Chapitre 4 sur 9

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Les Stances à Sophie

Chapitre 4

Qui n’a jamais de sa vie choisi des doubles rideaux ne peut pas savoir. On n’y résiste pas. On se croit fort, mais les doubles rideaux sont encore plus forts. On les prend d’abord de haut, on fait un peu comme si c’était un autre, qu’on regarderait d’un air amusé choisir des doubles rideaux, un autre qui serait supposons votre serviteur, pas vraiment vous, vous vous ne pouvez pas vous passionner pour des doubles rideaux, vous êtes en dehors. Et puis plouc. On y est. Que s’est-il passé ? On n’a pas eu le temps de voir, comme on n’a pas le temps de se voir tomber dans le sommeil. On est tombé dans le type qui choisissait des doubles rideaux, dans le serviteur, on ne fait plus qu’un avec lui, on a oublié complètement l’existence de l’autre, c’est-à-dire de soi-même. On est englouti. Très important le choix de doubles rideaux. La couleur ; le tissu ; la tombée du tissu (on se met à employer de ces mots !) ; doublera-t-on, ou pas ? Très important. Tout est très important. Les tissus lourds sont en général d’une laideur à hurler ; qu’est-ce qu’ils ne vont pas inventer ; c’est une entreprise de perversion du goût. Le rayon d’ameublement c’est le musée des horreurs. « Mais Madame nous en vendons beaucoup », voilà l’argument clé. Eh, qu’est-ce que j’en ai à foutre de ce que les autres aiment ? Vous n’avez pas au moins, pour ceux qui sont restés normaux, quelque chose de simple ? Vous comprenez, de simple ? Un tissu, vous comprenez ? « Mais Madame, c’est ce qui se fait. » C’est ce que les fabricants font, ça oui, je le vois bien, mais ce que le client veut, on s’en occupe, ou non ? Nous en vendons beaucoup Madame. Mais nom de Dieu qu’est-ce que vous voulez que les gens achètent, sinon ce qu’il y a ! ils ne peuvent pas acheter ce qu’il n’y a pas ! c’est invraisemblable. Insupportable. C’est de la dictature. Pour les doubles rideaux Madame ? Voyez donc plutôt à l’ameublement. J’en sors, il n’y a rien. Rien ? La vendeuse atterrée contemple l’énorme superficie du rayon condamné. Mais ça Madame ce n’est pas du double rideau c’est de la doublure. Et qu’est-ce qui vous fait décider que c’est de la doublure ? Si je les accroche aux fenêtres ça ne sera pas des doubles rideaux ? Sémantique, à moi ! Les gens sont abusés. Ils ne savent plus ce que c’est qu’une chose, ils savent seulement ce que c’est qu’un nom. J’ai acheté de la satinette dans la réprobation, la vendeuse était bouleversée. Et maintenant le dessus de lit, qui devra, ou ne devra pas, être assorti aux rideaux. Lisez France-Femme et vous saurez vivre. S’il vous plaît, en un mètre soixante. Ça n’existe pas Madame. Comment ça n’existe pas ? Mais les meubles, c’est grand en général. La largeur en ameublement Madame c’est un mètre trente. Mais c’est idiot ! C’est comme ça. Et qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse avec un mètre trente sur un lit, les lits ils n’ont pas un mètre quarante ? Ah alors voyez au rayon literie Madame, si c’est pour un lit. Literie pour les lits. On trouve choquant que j’ose chercher ailleurs, que je sorte de la prison du verbe. Que je demande ce dont j’ai envie, et non prenne ce qu’on propose. D’où je sors, pour ne pas savoir que ce n’est pas l’offre qui répond à la demande mais la demande qui doit obéir à l’offre. Elles le savent, elles, que le système a basculé, ou plutôt elles ne le savent pas, elles ont basculé avec. Ce n’est pas leur faute, c’est le système qui les paye. Trois sous et toujours debout et la permission pour aller pisser, mais l’homme est une marchandise cotée bas. Ce soir elle dira à son mari : aujourd’hui on a eu une dingue ; je sillonne les Avenues du Commerce en quête de logique, elle a raison sans doute. Je voudrais du voile de coton, mais sans plumetis. Cela ne se fait pas Madame. Pourquoi. Parce que c’est comme ça que ça se fait Madame. Et ça se fait comme ça pourquoi ? Elle s’énerve. On ne nous le demande pas Madame. Mais moi, je ne suis pas en train de le demander ? Non ce n’est pas ça : on ne le demande pas, alors moi qui le demande je n’existe pas. On me nie. On n’a qu’à attendre que je m’en aille. Mécanique subtile à produire des moutons. Je n’aurai pas mes rideaux si je continue. Ou bien il faudra que je cède, ils m’auront ; ils sont forts. Ils ont décidé que cette année j’aurai des casseroles tango, pétrole ou tourterelle ; tout comme les autres dames. Il n’y a pas de raison. Parce qu’enfin si on laissait les gens tranquilles ces andouilles achèteraient des casseroles une fois pour toutes et où on irait ; il faut bien se défendre contre ces indolents crétins qui si on ne les secouait pas vivraient encore dans les arbres, cueillant des fruits. Il faut leur trouver sans arrêt des trucs nouveaux pour qu’ils sortent leur fric, ils sont si avares. Les sacs, les maillots de bain sont également tango cette année je ne sais pas si vous l’avez remarqué, et si vous vous reportez à France-Femme vous verrez que ça y fait rage à chaque page et si vous ne vous y mettez pas vous aurez l’air d’une noix. C’est un ordre. Les couleurs élues m’agressent de partout, violent mes yeux, s’enfoncent dans ma cervelle. Et finalement, elles ne sont pas si mal : des tons très étudiés, des Comités de Coordination s’y sont penchés des heures durant vous pensez ce n’est pas pour rien, ces messieurs ne sont pas du genre à perdre leur temps avec l’arc-en-ciel, et puis comme par enchantement les casseroles bleu pâle comme je voulais sont introuvables dans les rayons : on ne les fait plus Madame – vais-je m’épuiser en vaines recherches, me faire archéologue de casseroles, par pur entêtement ? Allons, ce serait encore plus bête de s’obstiner, et puis qu’est-ce que ça peut me foutre au fond la couleur de mes casseroles, je ne les verrai jamais j’aurai une bonne. Je rentre avec une batterie tourterelle, épuisée, au bord des larmes, broyée par le système.

— Je ne comprends pas comment tu réussis à vivre une tragédie en traversant un grand magasin, dit Philippe. Il n’y a que toi. Ce doit être la fatigue.

— Mais c’est charmant le plumetis, dit madame Aignan. Surtout pour une chambre. Mais si vous tenez à l’uni vous avez le voile de nylon, qui est en plus beaucoup plus facile à laver, et ne se repasse pratiquement pas.

Madame Aignan, née Rabu (il paraît que c’est très bien) parle comme ma vendeuse ; elles ont la même syntaxe. Après tout c’est logique : toutes deux sont dans le commerce, haut ou bas n’y change pas grand-chose.

— Mais le nylon ils ne le font pas blanc. Je veux blanc.

— Vous avez des idées très arrêtées aussi.

— Que voulez-vous Madame, quand on s’intéresse…

Philippe me lance un regard acier : je l’ai encore appelée Madame, je ne m’y mettrai jamais. Mère, ça m’écorche la gueule ; c’est pas ma mère ; j’ai horreur des mots qui n’ont pas de sens. Elle, cependant, me regarde avec affection : elle s’y met cette petite, elle se donne du mal finalement, elle se passionne pour son petit intérieur. Mon Intérieur. Pour l’instant, en attendant que les peintres les maçons les menuisiers les plombiers, cette armée de parasites comme dit madame Aignan, en aient fini là-bas rue de la Pompe, et ce ne sera pas de sitôt dit M. Aignan l’artisan français est non seulement le plus cher mais le plus lent du monde, et pas le meilleur ajoute Irène, il faut prendre des Espagnols ou des Grecs ils sont pour rien, mais les factures dit Philippe, sans facture pour les impôts je suis marron, bref, en attendant on campe chez les Aignan, dans la chambre de Philippe, Empire et pendeloques, mauvais souvenir mais qui semble oublié courtoisement, sauf de Bruno et Stéphanie qui ont une fois apposé sur la porte de la chambre néo-conjugale l’écriteau : Carmel, que j’ai transféré sans délai sur la porte des chiottes communes, d’où une main pieuse l’a, peu après, ôté ; qui l’a vu entre-temps et qui non, mystère, ce sont des gens bien élevés. Nous autres mal élevés, on a gardé l’habitude de dire entre nous « je vais au carmel », pour aller là. Heureusement qu’il y a Bruno et Stéphanie dans le coin, parce que lorsqu’ils ne sont pas là…

— Bien sûr je vous comprends, vous êtes jeune et passionnée, moi aussi quand je me suis mariée j’avais mes petites phobies, n’est-ce pas Charles ?

— Rmmm.

— Mais ce ne sont pas seulement des caprices ! Je ne veux pas des choses compliquées justement je veux des choses simples, et je ne peux pas comprendre pourquoi on ne fait pas des choses simples ! Ça me tue.

— Ma chérie, dit Philippe, doctoral, tu dois comprendre que la Production obéit à certaines normes…

— Alors nous on doit obéir aussi, pour les arranger !

— Voilà l’étendard de la révolte, dit-il, avec un sourire indulgent destiné à la neutralisation.

— Je suis un révolutionnaire, je ne veux pas de plumetis.

— Vous êtes-vous demandé, intervient le père, où on irait s’il fallait tenir compte des désirs de chacun ?

— Oui.

— Alors vous voyez.

— Je vois que ça ne me fait ni chaud ni froid, vu où on est déjà. Pagaille pour pagaille.

— C’est une anarchiste, dit Irène, toujours le mot juste.

— Pourquoi n’allez-vous pas plutôt chez un bon petit tapissier, dit madame Aignan. Il vous conseillerait. Ces gens-là ont l’habitude. Cela vous éviterait tous ces ennuis.

— Tu dis un petit peu n’importe quoi ma chérie, dit Philippe. Ce sont des questions dont on ne peut parler qu’en connaissance de cause. C’est plus compliqué que tu ne crois…

— Qu’est-ce qui vaut mieux : que la forêt empêche de voir les arbres, ou que les arbres empêchent de voir la forêt ?

— Hein ? dit la famille Aignan.

— Je peux comprendre que les machines ne sont pas élastiques, ce n’est pas sorcier, dis-je. Et que les fabricants sont faits pour gagner de l’argent et pas pour rendre service, Dieu les a créés comme ça on n’y peut rien. Pour l’instant. Je peux comprendre dans quel monde je vis. Je peux même acheter du nylon. Mais ce qui me fait mal au ventre, c’est que les gens n’arrivent même plus à entendre une simple phrase.

— Mais ma pauvre enfant, n’avez-vous pas encore compris que les gens sont bêtes ? dit madame Aignan. Prenez ma bonne par exemple. Francesca. Elle ne comprend absolument rien. Je peux lui expliquer des heures entières.

— Elle comprend peut-être l’espagnol ?

— Céline est jeune, dit Irène. Elle a encore des illusions.

— Je ne suis pas sûre qu’ils soient si bêtes. Je me borne à constater qu’ils le deviennent de plus en plus. Comment : en faisant des choses bêtes tout le temps, qu’on leur fait faire.

— Vous êtes une romantique, dit M. Aignan. Rousseau.

— Je veux bien être appelée comme ça mais ça ne signifie pas que j’aie tort.

— S’ils veulent ils peuvent, dit madame Aignan. Regardez le mari d’Odette, il était simple ouvrier, maintenant il est chef d’équipe ou je ne sais quoi ; il a suivi des stages ; un jour il sera contremaître. Chez Simca.

— Là où on déchire sa carte syndicale en entrant ?

— À quoi leur servirait-elle ? dit M. Aignan. Ils ont beaucoup plus d’avantages qu’ailleurs. Robert est très content. Il a sa voiture.

— Est-ce qu’un ouvrier aurait eu sa voiture autrefois ? Le mari de notre femme de ménage. Vous voyez bien. D’ailleurs il ne peut même plus la garer devant l’usine, ils en ont tous, ils n’ont plus la place.

— Autrefois les voitures n’existaient pas.

— C’est même comme ça qu’on en arrive à ne plus pouvoir circuler ni les uns ni les autres, dit M. Aignan. Vous savez combien j’ai mis des Champs-Élysées ici ? Vous ne le croiriez pas. Et pour se garer même l’avenue Henri-Martin est pleine comme un œuf.

— D’ouvriers de chez Simca ?

— Ceux-là ou d’autres, une voiture tient toujours à peu près la même place.

— C’est tout de même un scandale, dit Irène. On devrait faire quelque chose. Rationner. Empêcher que tout le monde puisse en acheter si facilement.

— Et où suggérez-vous que l’on mette les voitures qui sortent des usines ?

— Hein ? dit Irène. On n’a qu’à en faire moins. Plus cher.

— Il y en a qui n’ont même pas le nécessaire pour manger, dit madame Aignan, ils donnent des pommes de terre à leurs gosses. Mais ils ont leur voiture. Ils sont fous avec ça.

— Et la chaîne Irène, qu’est-ce que vous en ferez ?

— Plaît-il ?

— La chaîne, elle fabrique sans arrêt, non ? Et les voitures sortent. Alors il faut les vendre. Alors on invente le crédit pour que les gens qu’on ne paye pas assez puissent les acheter tout de même. Qu’est-ce que vous voulez qu’ils en fassent sinon ?

— Mais l’industrie automobile est une des premières de France ! se fâche M. Aignan. Elle fait travailler des centaines de milliers de gens qui, sans elle, seraient au chômage !

— Ah bien alors c’est parfait, votre truc est rond. Vous mettez une heure et demie pour venir des Champs-Élysées pendant que moi en métro je mets vingt minutes, et tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes capi –…

— Et toi bien entendu, tu as une solution ! coupe Philippe en toute hâte et furieux. Tu vas régler la Production, et la Circulation, et tout, toi !

— Bien sûr que j’ai une solution. Elle n’est d’ailleurs pas de moi. Et elle est connue comme le loup blanc. Ça n’aurait même pas été tellement compliqué à appliquer à temps, il y a quelques dizaines d’années ; mais on n’a pas laissé. Et dans le fond, c’est idiot, quand on regarde aujourd’hui comment c’est. Tout le monde y aurait gagné. Je dis ça, sur le plan de la pure logique.

Se braquent sur moi les regards des Aignan atterrés. Serais-je – Serait-elle – quoi en plus elle serait…

— Mais qu’est-ce que tu dis ? Qu’est-ce que tu racontes ? Tu dis n’importe quoi ! éclate Philippe. Des esprits un peu plus vastes que le tien permets-moi de te le dire étudient ces problèmes depuis des siècles et toi tu arrives et tu vas régler tout ! Mais pour qui te prends-tu ? D’ailleurs je ne sais pas pourquoi je me fâche ajoute-t-il soudain calme avec un regard d’excuse pour les Siens, il a honte, Céline est comme ça elle dit toujours n’importe quoi ça ne vaut pas la peine de se fâcher. Tu dois être fatiguée.

— Pour du plumetis, dit Irène. Ce serait trop bête.

— Une journée entière dans les grands magasins c’est épuisant aussi, après on s’énerve sur un rien, dit madame Aignan.

— Repose-toi un moment, dit Philippe, et les choses reprendront leur aspect normal.

 

Leur aspect normal. Je prends une aspirine. J’en prends beaucoup ces temps-ci. Ça aide. Mon médecin – j’ai un médecin, comme j’ai un Notaire, celui qui a séparé les Biens de Philippe des Non-miens, une opération remarquable ; comme j’ai une petite couturière, qui m’a déjà raté deux robes dans lesquelles Philippe me trouve enfin sortable, j’ai l’air d’un haricot dans l’une et d’une fraise Chantilly dans l’autre mais je ne fais plus tache chez Prunier c’est le principal ; comme j’ai une bonne, espagnole et fournie, dès la prise de possession de l’appartement, par madame Aignan, qui en a une mine inépuisable, d’importation directe et à bas prix, que j’ai voulu un peu augmenter mais Philippe s’y est opposé, pas qu’il ne lui veuille pas du bien au contraire il est très social mais ça allait troubler les cours, du reste c’était de la démagogie de ma part a-t-il dit et il n’avait pas tort, il ne faut pas augmenter les bonnes il faut les diminuer au contraire de façon qu’elles en aient vraiment marre et foutent le feu aux baraques une bonne fois et qu’on n’en parle plus – mon médecin donc m’a révélé que je souffrais d’une légère Agapaxie chronique, maladie qui se caractérise par de la tristesse devant les événements malheureux et de la joie devant les événements heureux, même, précise le Dictionnaire des Termes, s’ils ne vous concernent pas personnellement, et qui (maladie qui), du fait de ces constantes réactions, est très incommode pour l’Entourage Familial et que par conséquent il importe de guérir. Je ne blague pas j’ai lu le livre, et j’ai demandé au médecin si les gens n’étaient pas tous en train de devenir dingues pour mettre des machins pareils noir sur blanc. Il m’a répondu : Vous voyez bien que vous êtes agapactique. De là les troubles éprouvés dans les rayons d’ameublement. Contre eux, madame Aignan a préconisé un petit tapissier décorateur pas cher dont elle avait l’adresse. Le médecin, lui, espère me guérir par une neutralisation progressive de la sensibilité, grâce à des petites pilules, ma bonne volonté, le temps la sagesse et mon roi. À tout hasard j’ai foutu les petites pilules dans les chiottes, il faut être prudent, et j’ai mis à la place dans le tube un laxatif léger, Philippe est content de me voir avaler un truc et moi j’ai le teint frais. Tu vois ce que c’est que de mener une vie saine, se coucher de bonne heure, se lever tôt, ne pas boire trop. Dit-il. J’engraisse. Mes pantalons me serrent. Pourquoi ne t’achètes-tu pas plutôt une robe répète patiemment Philippe chaque fois que je demande une ouverture de crédit pour un nouveau, tu sais que je ne te refuse rien ; et puis où le mettrais-tu ? pas pour sortir avec moi je te préviens. Alors ? Pas qu’il soit avare, il dépense, mais il aime savoir où ça va, et il aime que ça aille où il veut. Ma parole je serai obligée de gratter sur les comptes, il faudra que j’y vienne, ainsi que me le conseille Julia Bigeon. Comme une bonne.

— Mais nous le faisons toutes, dit-elle, comment veux-tu qu’on s’en tire autrement ? ils nous donnent trop juste.

— C’est drôle, ils ne sont pas avares pour le reste ; seulement pour ce qu’ils nous donnent.

— Que veux-tu il faut les comprendre : c’est leur fric.

— Évidemment. C’est eux qui s’emmerdent pour l’attraper.

— Qui ont les responsabilités.

— Les charges.

— Les soucis d’avenir.

— Les déclarations d’impôts.

— Tout ça c’est pour eux.

— Mon dieu que je n’aimerais pas être un mari ! Ce n’est qu’une suite d’assommantes corvées ! Pourquoi font-ils ça ?

— Parce que la solitude leur est plus pénible encore : songe à leur retour le soir dans leur petit studio, rien, personne, seul avec soi-même : le vide.

— Les malheureux ! ils ont bien la plus mauvaise part. Ça n’est pas drôle d’être un homme sur la terre.

— Oui. Nous batifolons, nous papotons, nous choisissons les robes.

— Durant qu’ils pâlissent au fond des bureaux, sans soleil. – entourés de téléphone et remplis d’importance.

— C’est leur petite compensation que veux-tu.

— Heureusement qu’ils ont les guerres de temps en temps, pour souffler un peu.

— Du reste tu verras, des comptes faux c’est tout de même plus divertissant que des comptes justes, dit Julia. On invente. On finit même par s’amuser. C’est ma mère qui me l’a conseillé, elle l’a fait toute sa vie, et personne ne s’en est trouvé plus mal.

Julia est la femme de Jean-Pierre. Jean-Pierre est un ami de Philippe. Il travaille comme lui au Plan, cela crée des liens, bien que Philippe soit à la Décentralisation et Jean-Pierre au Regroupement.

— En somme vous faites le contraire l’un de l’autre ?

Comme on sort souvent ensemble, j’essaye de m’intéresser ; de participer. Non, sérieusement, je fais un effort. Je veux me mêler à sa vie. Ne suis-je pas sa femme ?

— Mais non voyons tu ne comprends pas, et d’ailleurs ce serait trop long à t’expliquer c’est un peu complexe, vois-tu il ne s’agit pas des mêmes choses. Mais en quelque sorte elles se compléteraient.

— Ah oui je vois, ça me rappelle l’histoire de ces deux architectes qui avaient reçu commande de l’aménagement de deux parties d’une ville ; l’un en haut a démoli des maisons pour faire une promenade panorama, et pendant ce temps-là l’autre en bas montait des gratte-ciel. Quand ils ont eu fini tous les deux…

— Mais ce n’est pas du tout pareil voyons. Au contraire. Moi je tente de mettre sur pied la Décentralisation de certaines industries dont l’implantation sur Paris n’est pas indispensable, et de les implanter dans des régions sous-développées qu’elles pourraient faire revivre et prospérer.

— Pourquoi ?

— Mais parce que ces régions, sinon, sont mortes, et c’est irrationnel dans un Pays de laisser de la place perdue.

— Place perdue ? Mais il y a bien quelque chose dessus… des arbres. De l’herbe.

— Et qu’est-ce que tu veux faire avec des arbres et de l’herbe ? ça ne fait pas vivre des gens. Essaye de me suivre : vois-tu Paris c’est comme le soleil, et les autres villes c’est comme des planètes qui tourneraient autour. Il faut qu’il y ait une harmonie tu comprends ? Et c’est ce que nous nous efforçons d’établir.

Heu. Paris c’est une entrecôte et les autres villes sont comme des frites qui seraient posées autour. Paris c’est comme un éléphant, et les autres villes c’est comme des puces que cet éléphant aurait ; alors il se gratterait. Moi la preuve par l’analogie j’aime ça. Je peux lui en tirer une bonne vingtaine s’il en est à court. Quant à faire reposer la vie d’un pays dessus c’est hautement poétique voilà ce qu’on peut dire. Et que cette poésie soit entre les mains de Philippes Aignans et de Jeans-Pierres Bigeons il y a de quoi être parfaitement rassuré.

— Tandis que Jean-Pierre, vois-tu, poursuit mon doux rêveur, il s’efforce de regrouper dans un secteur donné des industries complémentaires en quelque sorte, supposons voyons… pour te donner un exemple…

— Des canards et des petits pois. Une manufacture d’armes et des condamnés à mort. Une filature et des strip-teaseuses. Un ogre et des jardins d’enfants.

— Des chevaux et des alouettes, dit Julia.

— Elles ne sont pas sérieuses, dit Philippe. On ne peut pas essayer de leur parler sérieusement.

— C’est d’ailleurs ce qui fait leur charme, dit Jean-Pierre. Sinon on ne les aimerait pas tant.

— Plus on est con plus ils nous aiment, dit Julia.

— Faut pas s’en plaindre c’est reposant, dis-je.

— C’est toi qui demandes qu’on t’explique ! dit Philippe. Et après tu n’écoutes pas.

— Mais c’est fait j’ai tout compris ! c’est vous qui assassinez les paysages, et souillez les rivières.

— La poésie c’est très beau mon chéri et c’est charmant le tourisme, mais il faut d’abord que les hommes mangent.

— De la merde ?

Silence consterné. Philippe se racle la gorge. Jean-Pierre, galant, enchaîne avec sa finesse habituelle.

— Peut-être exagérez-vous un peu chère amie, vous poussez au noir.

Philippe se reracle la gorge pour finir de faire glisser la pilule.

— Ma femme est une réactionnaire. Elle se dit progressiste – je crois ? dit-il tourné vers moi qui n’ai jamais rien proféré de pareil, et en réalité elle est une farouche réactionnaire. Elle crache sur le progrès. Elle voudrait filer elle-même ses robes et faire du feu en frottant deux silex. Et aller chercher l’eau, non polluée, à la source dans la montagne ; à l’aube. Hein mon chéri tu aimerais ça ?

— Je ne suis pas contre le progrès, je suis contre la conne – contre le mauvais usage, du progrès. Le progrès, enfin le vôtre, est une entreprise de viol.

— Oh oh, dit Jean-Pierre, égrillard, et Philippe : Mais voyons Céline tu ne tiens aucun compte des faits… jamais du reste.

— Et vous autres vous ne tenez compte que d’un certain ordre de fait : la quantité. Plus précisément la quantité de fric que ça peut rapporter dans le délai le plus bref. Vous pensez avec des bulldozers.

— Nous sommes pressés, Céline, figure-toi. La population s’accroît à un rythme…

— Que vous faites tout pour accélérer ! Y a-t-il un Conseiller au Plan de la Natalité ? J’aimerais le voir celui-là tiens ; lui dire deux mots.

— La question n’est pas là.

— Elle est bel et bien là la question. C’est presque la seule. Et celle-là vous n’y touchez pas. Sujet tabou. La France a même l’honneur d’être un des deux pays qui se sont opposés à l’examen international du problème. Et pendant ce temps-là vous démolissez, vous dégradez, vous enlaidissez tout. Développement vous appelez ça. Merde.

— Céline, ne t’ai-je pas déjà dit…

— C’est dévastation qu’il faut dire. Cette planète, c’est un vrai chantier. Vous n’avez que le bonheur des gens en tête et vous leur faites bouffer du poison, respirer du poison, vous les faites vivre dans la laideur. La beauté ça alors ça n’existe pas du tout.

— La beauté n’est pas un facteur… dit Jean-Pierre.

— Tiens je ne vous le fais pas dire.

— … facteur primordial. Il y en a de plus urgents et importants à considérer d’abord.

— Plus importants. Ah oui. Vous savez ça, vous, ce qui est important. Vous savez ce que c’est, des hommes, sans le sens de la beauté ? Bien moins que des bêtes. Vous n’avez pas par hasard remarqué que des civilisations disparues il ne reste que ça, la beauté ?

— Mais est-ce qu’on a à s’occuper de ce qui va rester quand ça sera disparu ! braille Philippe. On vit dans le présent !

— Moi j’adore les Égyptiens, dit Julia.

— On ne peut tout de même pas arrêter le progrès pour que tu puisses te promener dans un musée ma chérie, lui rétorque le sien.

— C’est une belle question, dis-je. Ma réponse serait oui. Malheureusement elle ne se pose pas, car avec votre sacrée bombe nous on ne laisserait même pas de musées si on faisait de quoi y mettre.

— Ça y est !… soupire excédé Philippe, et aux autres : n’y faites pas attention c’est une maniaque.

— Question bombe le monde se divise en deux catégories : les maniaques, et les aveugles.

— Et où avez-vous l’intention d’aller pour les vacances, dit Philippe, à quoi Jean-Pierre se hâte de répondre que la Turquie les attirerait vivement et hop c’est parti en direction du Bosphore, et est-ce qu’on peut visiter les rampes de lancement dit Julia moi j’aimerais visiter une rampe de lancement voir comment c’est fait, mais cette tentative n’a aucun succès et nous nous écartons d’eux pour papoter entre nous.

En sortant, Philippe :

— Alors ça ne te passera jamais ?

— J’espère bien, ça voudrait dire que je suis abrutie.

— Eh bien il faudra que ça te passe. Car moi je ne supporterai plus tes manières grossières.

— Ah c’est de la forme que tu parles. Je croyais que c’était des idées excuse-moi.

— Tes idées je m’en fous. On n’en a rien à faire, de tes zzidées ! Tout ce que je vois c’est qu’on ne peut pas te sortir.

— Ne me sors pas. Pour ce qu’on se marre, moi j’irai voir un western.

— Mais si j’ai une femme c’est pour sortir avec !

— Ah. Je croyais que c’est parce que tu l’aimais.

— L’un n’empêche pas l’autre il me semble ! Justement ça devrait être le contraire, si tu m’aimais tu aurais à cœur de ne pas me ridiculiser en public avec tes manières de voyou !

— Ah oui. La merde vous voulez bien la fabriquer, mais pas qu’on vienne vous l’appeler par son nom sous le nez ?

— Je te prie une dernière fois…

— Voyons Philippe nous sommes seuls à présent. En tout cas ne compte pas sur moi pour l’appeler des roses, du prestige et de la prospérité.

— Eh bien vois-tu le mieux sera dorénavant de ne pas en parler du tout. Du reste c’est mon travail, tu n’as pas à t’en occuper, ça ne te regarde pas, c’est mon affaire.

 

— Il a raison, dit Julia. Pourquoi tu discutes avec lui ? Qu’est-ce que tu crois qu’il y a à apprendre à parler avec eux ? C’est des mondes différents. Tu n’en as rien à foutre de son business. Tu es sa femme, pas son associée. Il n’y a qu’une chose qui te concerne là-dedans : qu’il ramasse le fric et que toi tu le bouffes. On dirait que tu n’arrives pas à comprendre ce que c’est que le mariage, ça devrait pourtant rentrer à force qu’on te mouche. Laisse-les causer. Dis oui. Arrange-lui ses petits comptes. Qu’il soit content et toi tranquille. T’es un peu cloche dans le fond.

Philippe aime bien me voir fréquenter les femmes de ses amis. Il attend beaucoup de leur exemple et de leur influence sur moi, meilleure que celle de mes relations passées, desquelles je me suis éloignée de plus en plus ; du reste, je n’ai plus grand-chose à leur dire ; peut-être elles non plus…

Peu à peu, doucement, je m’y mets. On apprend, on apprend. Tous les soirs j’inscris dans un carnet les dépenses de la journée, ça exerce la mémoire et ça occupe l’esprit, papier w.-c. poubelle en plastic sac à linge sale, pendant ce temps-là on ne pense pas à mal ; à la fin du mois j’additionne. Quand on ne fait pas les comptes l’argent part en fumée dit Philippe, après on ne le retrouve plus. Tandis qu’avec les Comptes on sait où il est. C’est bien vrai : où ont bien pu passer ces vingt mille balles ? Eh bien on arrive à le savoir comme ça, à les Retrouver, et en y mettant du sien on en retrouve même plus. On est rassuré. On peut aller dormir. Là Philippe vient contre moi, et me fait l’amour. La journée est terminée. Demain une autre se lèvera, à huit heures, avec la voix de Juana nous priant de passer à table. Comment ne pas obéir ? Les bols sont posés là-bas l’un en face de l’autre, le café est en train de perdre son arôme, le lait refroidit, les œufs durcissent et Juana perd son temps alors qu’elle a tant à faire, et on ne peut pas faire perdre à Juana le temps qu’on lui paye ce serait du gâchis ; Philippe est debout, tout armé, piaffant, au seuil d’une journée richement jalonnée de rendez-vous conseils et projets planificateurs, et qui n’attend plus que moi pour s’ébranler. Toute une journée m’attend ; une maison m’attend ; je bloque la marche du temps, moi petite mouche indolente là dans le lit où maintenant seule je m’étale, bien au chaud. Alors, tu te lèves ? On n’attend plus que toi. Comment résister ? Trop de forces sont conjurées contre mon dérisoire sommeil.

L’expérience m’a vite montré que la résistance aux assauts était pour ce sommeil sacré plus néfaste que les assauts même ; tant il est vrai que rien n’éveille l’esprit comme l’affirmation d’un principe ; dans l’affirmation de celui-ci : il ne sert de rien que je me lève aussi, mon esprit se dressait tout armé dans une colère agapactique, et me voilà bien avancée. N’affirmons rien, flottons : je délègue parmi eux mon fantôme au premier appel ; je me mets en pilote automatique ; ce brave robot, évitant tous bruits et mouvements brusques susceptibles de troubler mon repos, s’en va beurrer des tartines, les tremper, en visant soigneusement le centre du bol afin de ne provoquer aucun accident, en particulier la Tartine-tombant-dans-le-café, et alors après pour la repêcher on s’en fout plein les doigts et elle ressort toute spongieuse, son beurre fondu, dégueulasse. Après le café au lait est gras. Et moi robot ou pas robot j’ai horreur des sensations déplaisantes comme ça dès le matin, ça donne mauvaise impression de la vie en général, et moi le matin je dors comme ça d’un œil, même des deux, mais le troisième au fond ne va pas si mal que ça, il vit, il grouille de vie même, et il connaît parfaitement son intérêt, le mien, qui est d’écarter de nous toute peine et en particulier la pire qui puisse être faite à l’âme, savoir la Connerie. Moi le matin j’ai une âme, elle vaut ce qu’elle vaut mais c’est la mienne et je dois faire avec, et le matin je suis dedans bien au chaud, bien rassemblée, bien unifiée, fidèle, un pied dans le rêve un pied dans la vie si seulement elle se présentait devant moi dans la lumineuse beauté à laquelle, le matin, je crois. Il n’est pas vrai que le matin je dors, la vérité c’est que je ne suis pas encore endormie dans les irréalités du jour. Le matin j’ai la foi ; je ne l’ai pas encore perdue. Le matin je suis moi, moi le matin je m’aime, moi le matin moi je.

— Oui oui.

— Quoi oui oui ? Je te demande si nous amenons les Bebeje (?) dîner ici ou si nous les emmenons au restaurant. Oui oui ce n’est pas une réponse.

— Comme tu veux mon chéri, susurre tendrement le robot gardien de ma tranquillité.

— Mais non pas comme je veux ! dit le mari d’une voix perforeuse, je dois savoir, et toi tu dois prendre des dispositions.

Dispositions. Brrr. Attention mot méchant, le robot tire le signal d’alarme.

— Attends un tout petit peu…

— Attends quoi ?

— Je cherche mon rêve.

— Ton rêve ! Mais moi je te parle réellement !

Réellement. Troisième Œil note le terme avec un grincement sarcastique. Robot tente d’atermoyer.

— Si je ne mets pas la main dessus il va s’en aller.

— Moi aussi je vais m’en aller je te signale. Dans dix minutes au plus tard il faut que je.

Les notations temporelles sont particulièrement funestes. Troisième Œil gémit : touché. Philippe est une fine lame ; il connaît des bottes : dispositions, dix minutes. Je lutte désespérément.

— Mais tu reviendras, toi…

— En somme tes rêves t’importent plus que moi.

— Mais mon chéri j’ai pas dit ça, bredouille Robot, un peu à court. Je voulais te raconter parce que c’était très beau. Je passais devant une maison…

— Écoute, moi je dois être parti dans cinq minutes si je veux être au bureau à temps, et avec la circulation par ici c’est imprévisible.

— Pourquoi tu ne prends pas le métro, tu pourrais prévoir exactement, ils passent à heures fixes par numéros.

— Et il faut que nous ayons décidé avant pour ce dîner.

Ce genre d’allusions concernant le métro lui passe toujours au-dessus de la tête, c’est bizarre lui pourtant si rationnel. Donc j’entendais une musique extraordinaire, venant d’en haut de la maison…

— … avec les Bjebne, si c’est ici ou dehors, et avant j’ai un rendez-vous avec les Japonais à propos des tarifs doua…

Je montais un escalier à marches très hautes (quoi M. Freud, n’ai-je point pourtant baisé hier ?) et il y avait des grottes rouges (de mieux en mieux), et la musique se rapprochait et j’arrivais dans

— très important réunion demain jusqu’à heure je

une grande salle dallée de marbre noir et blanc, qu’il fallait traverser pour

— chaussures noires

parvenir à une espèce de loggia où tombait descendant de hauts vitraux multicolores une lumière

— Juana pour l’empesage de ce col

vénitienne, sous laquelle des gens reposent sur des fourrures, non mais c’est de toute beauté cette histoire. J’ai un inconscient formidable ; un véritable artiste. Jamais je ne trouverais tout ça moi-même. La question est si je dois marcher seulement sur les dalles noires, ou sur les blanches. Question très importante, qui le niera, et dont le sens

— et demain soir nous avons à faire la Déclaration.

Déclaration de quoi ne surtout pas chercher à le savoir. L’avenir nous le dira. Que trop. Alors dalles blanches ou dalles noires ?

— date limite pour éviter la majoration. Tu sais combien nous payons pour Juana ?

Non, non, non ! je ne veux pas le savoir ! Je ne veux pas le savoir je ne veux pas ! Robot s’affole, c’est la panique, Troisième Œil hurle de douleur. Se bouche-t-on les oreilles quand son mari parle ? Il me le dit il va me le dire ça y est c’est fait ; il l’a lâché. Le chiffre. Mortel. C’est fini. La loggia là-bas, le paradis, s’estompe, disparaît à jamais, me laissant, le pied levé entre blanche et noire dalle, sans savoir désormais quoi faire, je suis rendue au monde des humains, des réalités comme on appelle. Réveillée, comme on dit. Coupée, désamorcée. Furieuse.

— Pourquoi faut-il en parler aujourd’hui si c’est demain ! ça suffira pas qu’on s’emmerde demain ?

— Tu veux dire que je t’emmerde si je comprends bien ?

— Tu vas me dire que c’est marrant ton truc ? Alors moi je dis qu’il suffit d’un à la fois qui s’emmerde avec.

— Et ce un, ça doit être moi ?

Oh merde.

— On a chacun ses corvées, alors je dis, c’est pourtant clair : pourquoi en faire en plus des sujets de conversation qui ne sont pas drôles. On peut faire la division du travail non ? Je dis à quoi ça sert qu’on soit deux à s’emmerder sur le même en même temps et en plus en causer avant ?

— Alors à quoi ça sert d’être deux si on ne peut pas se parler.

— J’ai dit qu’on n’a pas besoin de se parler de choses emmerdantes.

— Être deux c’est partager les soucis aussi.

— Non.

— À ton avis seulement les avantages ?

— Oui.

— C’est bien commode en effet, ma chère.

— J’ai pas dit ça, je sais pas pourquoi tu n’arrives pas à comprendre. J’ai dit que c’était pas la peine de partager les sujets emmerdants i-nu-ti-le-ment.

— Et si je te dis que tu m’as dit que je t’emmerde tu me diras que tu n’as pas dit ça ?

— Hein ?

Il ne faut tout de même pas m’en poser de trop dures à cette heure-là.

— Et quels autres sujets de conversation as-tu à m’offrir ? Hein ? Vas-y, je t’attends. Tu restes le nez dans ton bol sans dire un mot, il faut bien que je fasse les frais.

— Pourquoi ? Le silence c’est bien aussi.

— Charmant ! En somme je n’ai qu’à me taire !

— D’ailleurs j’ai voulu te raconter mon rêve, qui était beau. Ça c’était intéressant.

— Pour toi peut-être. Mais moi tes rêves ne m’intéressent pas.

— Tu vois.

— Je vois quoi ?

— Toi tu ne te gênes pas pour me dire que je t’emmerde. Même tu vas beaucoup plus loin.

— Mais moi ma petite fille moi j’ai autre chose à faire moi ! que des rêves ! J’ai des réalités, moi, à penser ! Pendant que tu planes dans ta poésie moi je m’occupe de choses concrètes.

C’est pas permis de maltraiter la sémantique à ce point-là, note Troisième Œil, très pointilleux sur cette question dès potron-minet. Mais nous n’allons pas ouvrir une discussion sur les définitions des mots avec un tel âne.

— De toutes façons maintenant il est parti, mon rêve, tu as gagné.

— Eh bien, tant mieux ! Comme ça tu pourras faire attention à ce que je dis durant les quelques secondes qui me restent, qui ne me restent même pas je suis en retard, grâce à toi. À tes rêves. Je te jure. Bon, je n’ai pas non plus le temps de discuter tu as de la chance. Alors où on dîne ?

— Restaurant. (Ça me fera un peu moins chier.)

— Alors tu me retrouves à huit heures.

— Où ?

— Parce que ça tu n’as pas entendu non plus ?

Le diable sait tout ce que je n’ai pas entendu. À part Chaussures Noires et Col Empesé je ne sais rien de cet homme aujourd’hui. Dieu soit loué il vogue maintenant au volant de sa belle voiture néanmoins encore de série mais ça va changer, quand on aura liquidé les frais de l’appartement l’avance de papa le second tiers, vogue, avec ses onze chevaux fiscaux à six à l’heure dans la rue de la Pompe, au milieu de ses pareils chevaliers en Plans Comités Réunions Téléphones Efficience Développement Réalisations Équipement Standing Entreprises Coordination Investissement Reconversion Promotion Prospérité et Balai de Crin, tous ensemble au coude à coude à six à l’heure vers la Fortune du Pays en passant d’abord par la leur, si possible.

Et moi pendant ce temps-là

Moi pendant ce temps-là

Moi pendant ce temps-là, tralala. Pendant ce temps-là je loggia. Je lumières vénitiennes. Je musique. Je dors.

Le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt. Mais, quel monde ?

 

Une des grandes jouissances du mariage c’est l’absence du mari. On ignore ça si on n’y est pas passée. Vautrée sur le divan de la chambre à donner, je ramasse les morceaux. Une idée de moi ça, faire une chambre à donner ; ça a plu, ça fait bien ; et maintenant à donner à qui, sinon à moi ? Toutes les autres appartiennent à Juana, elle a des raisons d’y entrer contre lesquelles les pauvres miennes ne sauraient prévaloir. De la chambre conjugale sitôt des époux quittée elle doit secouer les linges, dedans elle doit faire pénétrer l’air, l’air de la rue de la Pompe mais quoi, on continue d’appeler ça air par tradition, la tradition ça survit longtemps aux réalités, il faudra quelques bébés asphyxiés à la suite d’une fenêtre ouverte pour inciter à une révision du terme. Mais dans la chambre à donner il n’y a pas d’air à faire entrer, il n’y a rien, aucun prétexte qui justifie une intrusion et l’occasion alors saisie de me demander ce qu’on mange aujourd’hui. Je m’en fous de ce qu’on mange aujourd’hui j’ai pas faim. Je n’appartiendrai à Juana qu’à onze heures, temps où l’idée de nourriture a presque cessé de m’écœurer. Et pour obtenir ça n’a-t-il pas fallu que je lutte ! que je mette sur pied toute une organisation ; un programme ! Moi. Il a fallu. Ménage de trois pièces. Et à onze heures, plouc, elle croirait me mécontenter si elle avait une minute de retard, elle arrive, et je dois lui trouver autre chose à faire. Ce que cette malheureuse peut être assoiffée de travail c’est démentiel. Dix minutes les bras ballants elle ne supporte pas. Ça doit être gai dans son pays. Elle a le sentiment de voler son argent, Dieu sait pourtant qu’on ne lui donne pas lourd ; et, pour lui ôter ce sentiment funeste de me voler je dois travailler à lui trouver du travail, moi qui ne suis pas payée. Est-ce juste ? Voilà bien le revers de l’esclavage, que le maître y est lui-même précipité. Alors je dois me mettre à penser à des choses emmerdantes pour lui en trouver une à faire, et qui soit utile en plus. Le labeur que ça me procure d’occuper la bonne c’est pas croyable, jamais j’ai sué autant quand j’étais à mon compte, jamais je ne me suis tant penchée sur les travaux domestiques, que depuis que je suis comme on dit servie. Opération d’une rentabilité remarquable. Je lui ai dit : Prenez donc un livre ; ou tricotez-vous un pull-over.

— Vous êtes folle ! se récrie madame Aignan. Ne leur dites jamais des choses pareilles ! Vous les gâchez ! Et puis, ça les trouble. Ces gens-là ne sont pas habitués. Vous croyez être gentille mais en réalité vous leur rendez le plus mauvais service ! Elle ne vous en sera pas reconnaissante allez ! Au contraire, ne lui laissez pas une seconde pour souffler, elle sera beaucoup plus heureuse. Et soyez sur son dos : ça les rassure dans le fond. Croyez-moi, je sais ce que c’est que les bonnes.

Selon Stéphanie, elle en a usé 183.

— Mais si je dois être tout le temps sur son dos alors autant le faire moi-même j’irai plus vite, ce n’est plus la peine d’avoir une bonne.

— Écoutez, c’est déjà assez difficile d’en trouver à notre époque, vous avez la chance d’en avoir, au moins profitez-en.

Ils ne cessent de m’émerveiller.

— L’espèce française est en voie de disparition en effet, dis-je, plus pour prolonger le plaisir que dans l’espérance de convaincre, mais avec le nouveau marché d’esclaves méditerranéens ça s’est bien arrangé…

— Oui bien sûr nous avons encore cette chance dit la brave femme, alors raison de plus pour en profiter. D’ailleurs Philippe a besoin d’une bonne, il a été habitué comme ça. Dès tout petit, vous auriez dû voir comme il savait commander.

Charmant bambin.

— Je suis certaine que vous savez faire « ces choses-là » ma chère enfant, dit-elle, délicatement allusive à ma supposée humble origine, mais Philippe voyez-vous, ça le dérangerait.

Pauvre Philippe. Alors à onze heures au boulot. Stupéfiante activité : penser aux carreaux, aux petites cuillers en argent (pourquoi en argent, ça donne goût à tout, enfin ils sont habitués comme ça). Aux cuivres. Penser. Division du travail : une pense, l’autre écoute et fait ce qu’elle a entendu. Alors elle oublie : comment retenir des mots ? Surtout quand on ne sait pas la langue, ça c’est l’inconvénient de l’esclave importé. Alors l’autre doit penser à se souvenir de ce que l’autre a oublié. Examiné sous l’aspect de l’efficience comme ils aiment dire c’est un système étonnant. Tout le monde a davantage de travail. Admirable. Et qu’est-ce qu’on va manger ? Du temps du célibat je me rendais compte de ça en traversant un marché la faim au ventre, jamais je ne m’amusais à y réfléchir d’avance. Je dis à Juana : achetez ce qui est beau aujourd’hui. Mais elle ne peut pas. Elle ne sait pas si ce qu’elle trouve beau, elle, va nous plaire ce jour-là, justement ce jour-là, et en fait ça ne nous plaît pas, on aurait voulu plutôt autre chose, mais on ne le savait pas avant de voir arriver le truc qui ne nous plaît pas. Juana ne peut pas prendre des responsabilités pareilles, elle veut savoir ce qu’on veut, qu’on ne puisse plus rien dire après. Et je la comprends. Mais comment le savoir nous-mêmes ? Alors j’invente ; j’invente des choses à manger, comme ça, au hasard, abstraitement, je les sors de ma tête où il n’y a rien, je n’ai pas des boutiques dans la tête, alors je dis les premières choses qui y viennent, c’est n’importe quoi, je ne sais pas si j’en ai envie, encore moins si Philippe en a envie, s’il en aura envie aujourd’hui, tout à l’heure, ce soir ; je ne sais rien. Et voilà un beau morceau de temps frais gâté dans cette activité insensée, qu’il faudra renouveler demain, et après-demain, et chaque jour, et songer qu’il y en a 365 dans une seule année et que des années il y en a on ne sait pas combien et qu’à chacun de ces jours la question sera posée et devra recevoir une réponse. Un jour, un de ces jours innombrables, tout à coup voilà on ne supporte plus de se demander que mange-t-on aujourd’hui ? on se met à se demander pourquoi, forcément. C’est obligatoire. On peut tenir assez longtemps mais un moment vient, où c’est obligatoire. C’est la question la plus bête du monde mais là elle est bel et bien posée par les faits et maintenant il est trop tard et elle ne comporte qu’une seule réponse : pour rien. « Que fait-on aujourd’hui Madame pour le déjeuner ? » On ne déjeune pas aujourd’hui Juana, je ne vois pas de raison de déjeuner, vous en voyez, vous ? De continuer comme ça ? Pensez-y une minute. Vous voyez. Juana s’enfuit à la cuisine, et ouvre le gaz. Nous allons manger au restaurant. Enfin, un menu.

 

*

 

C’est avec les Bigeon et les Benoît qu’on dînait. Une fois ce sera avec les Benoît et les Duplat, ou les Duplat et les Bigeon. Les. Ça marche toujours par paire. Couple ils appellent. Ou : Ménage, Jeune Ménage ; pl. « les Jeunes Ménages ». Un terme affriolant il faut dire. Philippe a retenu une table dans un de ces endroits où il faut retenir ses tables sinon ça aurait l’air de dire que n’importe qui peut y aller, et qui est n’importe qui ? alors tout le monde réserve ; un de ces troquets où on vous fait griller votre côtelette sous le nez comme ça on profite de tout, la vue l’odeur et la fumée. Le prochain tour des gargotiers à la coule, qui auraient bien tort de se gêner, ce sera de leur faire faire leur tambouille eux-mêmes ; poêle en main, couverts de taches de graisse, ils seront ravis. Rien qui aime autant se sentir près de la Nature que les bourgeois. Moi si j’ouvrais un restaurant je ne réserverais des tables que si Madame vient dès le matin faire la corvée de pluche. On stationne là deux bonnes heures parce qu’avec ce système le service est long forcément et il y a foule puisque tout le monde va aux mêmes endroits le temps qu’ils sont à la mode, on est les uns sur les autres, ça beugle parce que chacun veut se faire entendre par-dessus les autres qui beuglent ; on étouffe, on est enfumés, des bêtes y tiendraient pas elles sonneraient l’alerte. Mais on n’est pas des bêtes. On tient. On appelle ça sortir. Après il est trop tard pour aller au ciné. Moi je voudrais voir un western. Alors on va dans une boîte ; on s’assoit ; on commande des whiskies. On est là. De temps en temps, deux s’en vont sur la piste faire un tour. On commande d’autres whiskies. La fumée des cigarettes succède à celle des côtelettes. Mes yeux me piquent.

Avant, mes yeux ne me piquaient pas. Il n’y avait pourtant pas moins de fumée dans toutes les boîtes c’est pareil. Avant je dansais. Bon, mais alors, je dansais. C’est quand on est complètement mort que ça commence. Et puis il ne faut pas être avec son mari. C’est un fait. Triste mais un fait. Quand on est avec son mari, on ne dit pas les mêmes choses, on ne fait pas les mêmes choses. Même Loula quand elle est seule elle est tout de même moins con, c’est pour dire. Et moi, qu’il se lève seulement pour aller pisser je deviens tout de suite plus brillante ; il revient je ternis. Pourquoi ? Un miracle. Faut-il supposer qu’un enchantement de même nature agit également sur eux ? On voudrait le croire ; ça laisserait espérer qu’ils peuvent être autre chose que ce qu’on en voit. Mais alors ce qui devient bizarre, c’est pourquoi on persiste à se fourrer ensemble si cela produit un résultat si universellement constipant. Drôle d’institution. Pourquoi, pourquoi ? Pourquoi ? Moi j’arrive ; je regarde. J’ai l’œil frais. Ça m’étonne encore. Les autres n’ont pas l’air de s’apercevoir. Ils causent. Ils ont mille sujets. Les films, les pièces, les autos, les autres gens. Là la fumée commence à me piquer. Piquer piquer piquer. Le whisky est amer. Il donne soif. L’eau piquante donne soif. Le citron pressé donne soif. Je fais des mégots de cinq centimètres. La cigarette donne soif. Ou bien on va faire un bridge, chez l’un des Jeunes Ménages. Glace whisky eau piquante cigarettes. Soif. Je joue comme un cochon au bridge. Au départ j’ai eu une période brillante, Philippe était ravi, enfin une chose qu’elle sait faire. Et puis je me suis mise à jouer comme un cochon, je ne savais plus les cartes qui étaient passées, quel était l’atout, qui avait demandé, et je jouais contre mon partenaire ; j’aimais être le mort. Il y a sans doute des limites. Après le bridge quand on est en forme on passe au poker. Tout le monde pense que je joue comme un pied, d’une façon bizarre disent-ils pour être polis. Il paraît que je trouble le jeu, je casse des coups, je l’empêche d’être comme il devrait, du Beau Poker. Peut-être mais chaque fois c’est moi qui pars avec de l’oseille. Ils sont mécontents : donner leur fric à quelqu’un qui joue aussi mal ça les peine. Mais moi c’est la seule chose qui m’intéresse, leur prendre leur fric ; je fais n’importe quoi pour atteindre cet objectif ; je tricherais, si je savais ; je veux leur fric. Puisque je suis là à m’emmerder, il faut qu’ils payent pour ça. Eux ils veulent faire du Beau Poker. Pour l’Art. Moi le poker je m’en fous je veux empocher leur fric ; et j’y arrive.

— Est-ce que tu aimerais l’argent ? dit Philippe, pas tellement fâché au reste de voir paraître ce trait de ma nature. Si le jeu révèle le vrai caractère des gens, et je le crois, ma parole Céline tu aimes l’argent.

— Ça dépend lequel.

— Oh non ça ne dépend pas lequel. L’argent c’est toujours l’argent. Ce serait une surprise…

En tout cas avec celui-là je me suis enfin payé mon froc ; de toutes façons j’ai toujours vécu « d’expédients » comme dit Philippe ; et pas n’importe lequel, un beau, d’une espèce de bleu pas tout à fait cobalt, en soie élastis, du tonnerre, et Philippe n’a eu rien à dire, ça ne paraissait pas sur les comptes. Ce serait injuste de prétendre qu’on n’a pas des petites joies. Naturellement je ne peux pas le mettre quand on « sort ». Quand on sort, nous les bonnes femmes on est toutes habillées pareil à peu près. Sauf que moi je n’ai pas encore mon étole. Je débute il est vrai.

— Tu l’auras, dit Julia. En commençant à le travailler dès maintenant tu peux l’attraper pour ton petit Noël de l’année prochaine. Avec sa situation Philippe ne peut pas traîner trop longtemps une femme sans vison, ça ferait jaser.

— Je m’en fous du vison j’en veux pas.

— Allons ne dis pas ça ; ne sois pas injuste. C’est plein de qualités le vison, c’est chaud c’est léger c’est joli ça va à tout le monde, et puis c’est solide. En cas, ça peut durer plus que le mariage.

Quand il y a Julia, ça va encore. C’est une vraie professionnelle. Elle est mariée parce qu’elle ne sait rien foutre et qu’elle a la cosse. Je l’aime bien : elle sait où elle est. J’aime bien les gens qui savent où ils sont, qu’ils soient n’importe où. Dans le fond, considérant ce que nous sommes l’une et l’autre, parties sur des principes différents, elle est beaucoup moins pomme que moi.

— Pourquoi tu ne t’es pas mise putain ?

— Trop fatigant. Toujours monter. Et puis tu te rends compte, combien de fois par jour ? Avec Jean-Pierre, je m’en tire avec une ou deux la semaine. Un seul homme, ce n’est jamais le diable.

— Tu n’aimes pas les hommes ?

— Trouve-m’en, et alors je te dirai. Avec ce qu’on a, dit-elle, ponctuant d’un regard panoramique, où veux-tu qu’on aille ?

 

*

 

De fait. Les derniers que j’aie aperçus c’était je crois bien pendant le Voyage de Noces. En général ils gardaient des bêtes. Non que j’aie un goût pervers pour le sauvage, mais il faut reconnaître que la virilité semble aller en raison inverse de l’urbanisation, si idiot, incommode et au fond illogique que ce soit. En tout cas, j’ai vu des hommes, là-bas ; je l’ai même fait remarquer à Philippe. Dans ce temps-là, je croyais à la Sincérité dans le Couple. J’ai fait une réflexion des plus banales, à propos d’un type sur un cheval, le cheval était également superbe, je crois avoir comparé les deux. On voit, ça n’allait pas loin. En plus on passait en voiture à quatre-vingts, vitesse touriste. Mais Philippe n’a pas aimé.

— Tu attendras que je ne sois pas présent, si vraiment tu ne peux te contenir. Ce sera plus délicat.

— Mais Philippe… Mais je ne lui saute pas dessus ! Je n’y pense même pas ! D’ailleurs à cette vitesse ç’aurait pas été commode, je suis pas un cow-boy.

La plaisanterie ne lui a pas plu non plus, il l’a trouvée grossière. Il a horreur de la grossièreté. Et puis entre la pensée qui vous traverse et le fait accompli il a trouvé que la distance était bien mince, juste l’occasion. Hein ? dit-il. Pour être franc.

Pour être franc, évidemment en cas de circonstance propice, seule, célibataire, désœuvrée, la voiture en panne supposons, et le cheval aussi, je ne peux pas jurer. Surtout ne faisant que passer. C’est seulement ainsi qu’on connaît vraiment les pays ; que je comprends les voyages. Pas les voyages de noces bien sûr. Mais par là on voit bien que tout est, comme le dit Philippe, affaire de circonstance. Cependant, puisque entre le fait accompli et le fait non accompli il y a tout de même la différence qu’il n’y a rien, j’avais cru qu’on pouvait parler.

— Alors on ne peut pas parler ?

Peut-être dans la littérature dont j’ai l’habitude (il me prête des lectures étonnantes, j’aimerais connaître les titres). Mais cette littérature est frelatée (des titres, des titres !). Et, puisque tu sembles vouloir aborder ce sujet par la bande, il n’y a qu’une fidélité : ne pas avoir l’idée même de regarder ailleurs.

Ah c’est bien vrai. C’est dans l’évangile. Je m’abîme en méditation. Philippe il est fort. Il manie l’Absolu comme d’autres le club de golf. Reste plus après ça qu’à être parfait, à la hauteur de si divines exigences. Je me demande s’il y a songé, en ce qui le concerne. Mais il a de la veine : ce n’est pas ici dans cette ville, dans ce milieu, que ce genre de problèmes peut devenir brûlant, comme le fait remarquer Julia en d’autres termes. La catégorie que nous hantons, complet-veston cravaté, chasseurs de fromage dans les allées de l’industrie et de l’État, n’est point de nature à éveiller d’irrépressibles désirs. Que faire d’un Jean-Pierre Bigeon, d’un Hervé Benoît ? Ce sont des lampadaires. Un chien pourrait leur pisser à la jambe, mais non une femme les rêver dans son lit ; bien que ces innocents se comportent comme s’ils étaient sûrs du contraire ce qui nous fait toujours marrer. Comme dit Philippe, l’idée même n’en vient pas, et dans nos milieux, à moins de souffrir de bovarysme chronique ce qui est un cas courant mais pas le mien car je suis arrivée au mariage sans retard d’affection, on n’a pas de mal à être fidèle. Je le suis. Selon l’évangélique principe de Philippe je ne lève même pas les yeux sur eux, c’est tout comme s’ils n’existaient pas. Si Philippe ne prenait avec eux, le temps passant, quelques ressemblances, il n’y aurait pas lieu de s’inquiéter du tout.

Philippe, du reste, est content comme ça. Avoir réussi à faire d’une roulure de mon espèce, trouvée quasiment dans le ruisseau, dans une party c’est pareil, avoir réussi à faire de moi une femme fidèle, c’est un triomphe, qu’il attribue à ses mérites, celui y compris de me combler quotidiennement, sauf les trois jours où une femme est impure ; enfin ils sont quatre à présent, et je sens que je vais à cinq. Comme ça. Je ne saurais dire pourquoi. La vie, probablement.

— Tu peux arriver jusqu’à six sept sans invraisemblance, plus la migraine de la veille et le repos du lendemain, dit Julia. Ils savent qu’on est des enfants infirmes ça ne les étonne pas, je pense même que ça leur fait plaisir.

— Peut-être pas Philippe. Il lui faut tous les jours.

— Tu l’as mal habitué.

— Que veux-tu, quand on tombe amoureuse ! Je n’allais tout de même pas me priver moi-même. Et je crois que c’est dans sa nature, en somme ce serait plutôt une qualité.

— Dans la tienne aussi si je comprends bien.

— Je ne sais pas. Il est vrai que je ne me suis jamais laissée dépérir. Quoi, c’est bon de faire l’amour, non ?

— Oh moi tu sais je suis à moitié frigide.

— Mais c’est affreux ! Tu devrais voir un médecin ! Un psychanalyste ! Tu ne peux pas rester comme ça ma pauvre ! Écoute raconte-moi ta vie je vais t’arranger ça dans le fond il suffit d’un peu de bon sens. Tu mettras les visites dans les comptes, ça te fera des économies…

— Oh ce n’est pas la peine y a pas de mystère : un jour j’ai eu la flemme. Au début ça allait, enfin quand je tombais sur un pas trop maladroit. Et puis un jour tout d’un coup j’ai eu la flemme. Rien à dire de plus. Je pense que je m’y suis trop ennuyée. J’ai perdu courage.

— Bien sûr, si tu t’ennuies. Pour jouir il faut être un peu inspirée. On n’est pas des machines.

— Inspirée. Tu es drôle. Et tu en trouves toi des hommes qui t’inspirent ?

— Pas dans ce milieu-là évidemment. À part Philippe : c’est mon premier bourgeois. Mais ailleurs, parfois. À l’étranger, principalement. En somme, j’en ai trouvé. Peut-être que dans la plupart des cas je prends des vessies pour des lanternes. Qu’est-ce que tu veux j’ai tellement envie qu’ils soient des lanternes ! Des phares ! À la moindre lueur je me précipite, remplie d’espoir. En général c’était une illusion d’optique, je m’en aperçois plus tard. Mais pendant que je nourris l’illusion, je, c’est une merveille quoi.

— Évidemment si tout repose sur ton imagination. Moi je n’ai pas d’imagination. Je vois ce que je vois.

— Peut-être. Mais pas sûr. Pas tout repose. Il y a quelque chose quelque part tout de même. Peut-être de tous petits morceaux. Un ici, un là. Tous petits. Peut-être pour ça qu’il faut s’en offrir des tas. Peut-être que dans la vie il n’y a que des petits morceaux. La perfection c’est au ciel.

— Voilà que tu crois en Dieu ?

— Mais non, j’essaye de traduire. Et s’il n’y a que des morceaux ? peut-être qu’il faut le prendre comme ça, et je ne sais pas. Bien sûr je ne sais pas, je ne suis pas un sage chinois. Je commence toujours par croire que le truc est complet. Peut-être qu’il faut cette illusion ; ça aide. Je mélange avec d’autres trucs, le paysage, le temps qu’il fait, une chanson qu’on joue au même moment. Ça arrive à faire un tout. C’est mystérieux tout ça. Une fois j’ai fait l’amour avec la lune.

— Ou peut-être tu es tout à fait folle.

— D’accord je déconne. Mais marre-toi, tiens, toi tu es frigide et moi pas, qui est fou ? Et puis non et non je ne suis pas folle. C’est moi qui ai raison : c’est beau la lune. Fou qui ne le sait pas.

— Et Philippe c’était quoi ? La planète Mars ?

— Je n’en sais foutre rien. C’était l’aube ; il m’a tirée d’une party bordélique, m’a fourrée dans sa voiture et m’a jetée sur un pré…

— Il t’a prise pour une vache ?

— Le soleil se levait.

— Je comprends.

— L’air était frais et pur.

— La route large.

— La route du Carmel.

— Hein ?

— Du Carmel et de Damas réunis. Il m’a dit : ça ne fait pas une différence, avec là-bas ? il voulait parler du truc d’où on sortait ; il ne m’avait pas quittée des yeux de la soirée. Il m’a dit : ça vous satisfait, tout ça ? il voulait dire : la débauche. « Au fond de vous-même, ça vous satisfait ? » Au fond de moi-même, à l’aube, ivre, tu parles. Il m’a demandé : « Est-ce que tu es heureuse, comme ça ? »

 

— Et maintenant, tu es heureuse ? dit Julia.