Les Vierges et autres nouvelles

Irène Némirovsky · Chapitre 9 sur 13

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Les Vierges et autres nouvelles

Les Revenants ................................................................ 138

LES REVENANTS

 

 

Le temps nous durcit ; il nous fige dans une attitude qui tout d’abord a pu être le simple effet d’un hasard et non d’un choix ou de quelque impérieuse nécessité intérieure. Lorsque mes fils me laissent seule : « Oh, maman ne s’ennuie ja-mais », assurent-ils. « Maman ? Donnez-lui son tricot, le coin de son feu et les comptes de la bonne, elle est parfaitement heureuse… »

Quand ils étaient petits et que leur infernal tapage ne cessait que le soir, cette heure, il est vrai, était douce. Georges, mon mari, s’endormait sur un livre ; dans la chambre de mes quatre aînés (celle que j’appelais « la cage aux lions ») on entendait encore leurs rires étouffés, le bruit de leurs pieds nus sur le plancher. Les jumeaux, gavés de lait, se taisaient enfin, et moi… je soupirais : « Ah, que je vais être tranquille entre le panier à ouvrage, plein à déborder de chaussettes trouées, et le carnet de la blanchisseuse ! Que je vais être heureuse, mon Dieu ! Tranquille, certes. Heureuse ? Maintenant la paix elle-même me fuit. C’est l’heure des re-grets. Si Georges, du moins… Mais sa maladie d’estomac seule l’occupe : le pauvre Georges a toujours eu une santé délicate. Je me souviens que, le jour de notre mariage (j’avais encore ma robe de noces), il a demandé à maman une boule d’eau chaude et il l’appuyait sur son ventre avec un petit sourire pâle et pincé. Ainsi, il soupire et se tait, et moi, je tricote, et nos fils, en rentrant, s’ils y pensent, jette-ront sur ce tableau un coup d’œil attendri et, plus tard, ils di-ront à leurs enfants : « Papa et maman ont été heureux en-semble. Jamais ils ne se sont querellés. » Jamais, non. Et ils

– 138 – ont eu six enfants, six beaux garçons qui ont tous vécu. Il y a des existences, lorsqu’elles s’achèvent, qui vous laissent dans la bouche le goût de veau froid, nourrissant, pâle et fade. C’est ce que je sentirai au moment de mourir, je pense.

Nous habitons rue de Rome. Quand nous nous sommes mariés, il était bien entendu que nous quitterions au plus tôt cet immeuble noirâtre qui tremblait de la cave au faîte quand passait le train et qui vibrait des coups de sifflet de la gare Saint-Lazare et s’enveloppait de ses fumées. Mais nous avions de moins en moins d’argent et de plus en plus d’enfants et, maintenant, nous avons ici nos habitudes, et il y a une ligne de métro commode pour le bureau de Georges et le lycée des jumeaux… D’ailleurs, ce n’est pas à tel ou tel endroit de Paris que je voudrais habiter. Ce qu’il me faut, c’est la campagne, c’est Monjeu, et le Monjeu de maintenant, lui-même ruiné, dégradé, racheté par notre ancien fermier, le père de Simon, ne me contenterait pas. C’est le Monjeu d’autrefois qui me tient au cœur. Mais il est perdu. Je suis Mme Georges Dufour, j’ai quarante-quatre ans. Les revenants ne m’ont jamais visitée, moi.

Les revenants ? Quand j’étais petite, nous avions un vieux domestique qui nous racontait, à mes sœurs et à moi, que les morts revenaient à Monjeu. Nous n’étions pas cré-dules et nous nous moquions de lui. Mais ce qui me frappait, c’est que le bonhomme disait invariablement : « Ils étaient tristes et ils pleuraient. » Pourquoi ? Moi, je les imaginais heureux, les morts, ayant retrouvé une inaltérable jeunesse, réunis à ceux qu’ici-bas ils ont aimés, s’efforçant de partager avec nous leur joie. À Monjeu, de la chambre du haut, celle de mon cousin Marc, on voyait l’ancien cimetière, celui où l’on avait enterré les morts de l’épidémie de choléra, en 1830. Marc avait choisi exprès cette chambre. Je me sou-

– 139 – viens que les domestiques en avaient peur. Jamais aucun d’eux ne se fût hasardé là, la nuit. Jamais nous n’avons été troublés. Jamais personne n’a rien découvert… Mais le vieux jardinier dont je parle hochait la tête : « Ils reviennent chez Monsieur Marc », disait-il en parlant des morts. « Il a le don. » Que nous nous moquions de lui, mon Dieu, que de fous rires…

Monjeu… À mesure que je grandissais, la terre se mor-celait ; les domaines passaient, les uns après les autres, aux mains de fermiers ou de marchands de bestiaux enrichis. Que j’aimais le pays, le château, la terrasse, le verger… Les prunes de Monjeu. Énormes, transparentes, jaunes comme l’ambre, et ce jus sucré qui coulait sur nos doigts… Ma sœur me disait d’ailleurs dernièrement : « Oh, toi, tu t’es fait de Monjeu une légende. C’était une grande maison froide, in-commode, et l’hiver on y mourait d’ennui. Mais toi, n’est-ce pas… » Sourire. Sous-entendu : « … Toi, tu avais Marc aux vacances, et, le reste du temps, tu l’attendais. » Je haussai les épaules alors, d’un air indifférent, à peine mélancolique (c’est inouï ce qu’on peut être hypocrite entre sœurs, et combien inutilement) : « Ce pauvre Marc… C’est bien loin, tout ça… » Il y aura demain vingt-quatre ans qu’il est mort.

Une grande maison, froide et incommode… Je l’ai revue deux ans après notre mariage. J’avais tellement le mal du pays que Georges lui-même s’en est aperçu. Les déplace-ments déjà n’étaient pas faciles : nous avions Gaston et j’étais enceinte de Robert. Mais mon mari a fait ce sacrifice. Nous avions pris huit jours de vacances. Pauvre Monjeu… Du linge séchait sur la terrasse et sous les branches de ce marronnier qui se couvrait au printemps de si belles fleurs roses. Des tessons de bouteilles, de vieux pots cassés dans les chemins. Un flot de moutons passait sous la petite porte

– 140 – de pierre à colonnettes. Il pleuvait ; il montait une odeur in-fecte de l’étang qui n’avait pas été curé depuis notre départ. Les Simon avaient convoité Monjeu des années avant qu’il fût à vendre ; ils avaient patiemment attendu notre ruine, mais, malgré tout, la dépense avait été forte pour eux ; ils s’étaient endettés et ils ne pouvaient plus « remonter le cou-rant ». Monjeu les entraînait tout doucement vers le fond, comme il l’avait fait pour nous.

Au commencement, quand Gaston et Robert étaient pe-tits, j’essayais bien de leur parler de Monjeu, mais cela ne les intéressait pas, cela les agaçait même un peu ; peut-être imi-taient-ils inconsciemment l’attitude de leur père (« oh ! le pays d’Hélène… la maison d’Hélène, ce trou à rats », disait-il). Je me suis parfois demandé si un peu de jalousie ?… Mais non, c’est impossible.

Après Gaston et Robert, deux autres garçons sont nés : Didier et Henri, à dix mois de distance l’un de l’autre, et Henri ne marchait pas encore lorsque j’ai eu les jumeaux. Vieille avant l’âge, fière pourtant de ma « couronne de fils », comme je l’appelais. Ces enfants, beaux et vigoureux, étaient la seule parure que je pouvais me permettre. Le jeudi, quand je les promenais rue de Rome ou dans le square des Bati-gnolles, des femmes souriaient, disaient : « Quels beaux gar-çons ! Comme ils se portent bien… » et je devinais qu’elles calculaient le soin, l’argent, le temps, l’amour que cela repré-sentait, tous ces petits corps à nourrir, à habiller, ces esprits à former et à instruire. (Et beaucoup pensaient : « Grand bien lui fasse ! J’aime mieux que ce soit elle que moi, pour sûr ! ») N’importe ! c’était cela que j’avais voulu. Après la mort de Marc, j’ai pris le premier homme épousable (à peine épou-sable : ce Georges Dufour, ce petit fonctionnaire que mes pa-rents méprisaient), parce que je pensais que la maternité

– 141 – heureuse pouvait faire oublier l’amour. C’est d’ailleurs la vé-rité : quand on soigne les enfants, quand ils sont là, pendus après vous dans vos bras, criant, riant, se querellant, exi-geant tout de vous, on n’a plus à la lettre le temps de penser. La nuit, les rêves eux-mêmes deviennent paisibles et inno-cents auprès d’un berceau.

Dès la naissance du troisième, le nom même de Monjeu n’a plus été prononcé par moi. C’est pourquoi j’ai trouvé si étrange ce qui est arrivé par la suite. Mais il faut décrire d’abord notre appartement. Ce qui le rend si exigu et si étouffant, ce qui fait aussi que, malgré tout le mal que je me donne, le ménage ne peut jamais être parfaitement fait, c’est qu’au moment où Monjeu fut vendu, ma sœur et moi nous nous sommes partagé les meubles qui restaient. Georges a toujours refusé de s’en défaire, estimant que dans l’état de délabrement où ils étaient, on n’en retirerait pas la moitié de leur valeur, que mieux valait les garder et qu’on les restaure-rait un jour. Tous les ménages pauvres connaissent cette ex-pression : « un jour », ce jour qui doit venir où, miraculeuse-ment, on trouvera de l’argent pour repeindre le cabinet de toilette, pour acheter un nouveau tapis, pour faire un voyage… En attendant, une chambre avait été sacrifiée pour contenir le vieux canapé, les grands fauteuils du salon, le chiffonnier et la commode de ma chambre de jeune fille. Une fois par semaine, je faisais la pièce à fond ; le reste du temps, les volets demeuraient fermés ; des sachets de naphtaline étaient cousus aux housses ; personne n’habitait cette chambre. Comme moi-même, les enfants l’évitaient : « On ne peut pas y jouer, on se cogne partout, il y a trop de choses », disaient-ils. Mais une fois, les jumeaux y entrèrent pour chercher une balle qui avait roulé sous la porte. Je me sou-viens, ils se disputaient comme d’habitude. Six garçons en-tretiennent autour d’une mère un tel climat d’orage que ce

– 142 – qui la frappe, c’est le silence. Ce fut ce qui m’étonna : ce si-lence subit. Au bout d’une heure, comme je ne les entendais plus, j’appelais : « Jean, René, qu’est-ce que vous faites ? »

Ils ne répondaient pas. J’allais ouvrir la porte quand ils crièrent :

— Nous jouons, maman !

Je ne m’occupai plus d’eux ; ils étaient sages ; cela arri-vait rarement ; je ne demandais rien d’autre. Ils avaient alors six ans. Ils étaient plus délicats que les aînés et plus nerveux. J’avais eu du mal à les élever. C’étaient deux petits garçons pâles, l’un brun et l’autre blond, qui ne se ressemblaient pas de visage, mais de regard : ils avaient des yeux de chat, di-sions-nous, légèrement retroussés et d’une couleur verte, des yeux attentifs, pénétrants, perspicaces même, des yeux ex-traordinaires pour de si petits enfants. Depuis ce jour, ce fut chose entendue : la chambre aux meubles était le domaine des jumeaux ; on était tranquille lorsqu’ils étaient là ; ils ne criaient pas ; ils ne se disputaient pas. Cela dura longtemps, plusieurs mois peut-être. Quelquefois, je les interrogeais :

— Mais qu’est-ce que vous faites ? On ne vous entend pas… À quoi jouez-vous ?

Ils semblaient se concerter du regard avant de répondre, et la réponse était toujours la même :

— On s’amuse…

Une seule fois, au cours de l’hiver, j’entrai dans cette pièce pour les chercher, car à tous mes appels ils étaient de-meurés muets. Ma sœur était en visite et voulait les voir. Je les trouvais assis sur le canapé, côte à côte, immobiles, si-lencieux, et ils avaient formé avec la housse rabattue sur leur

– 143 – tête une sorte de petit auvent sous lequel ils s’abritaient. J’entrai. Ils ne me virent pas.

« Votre tante est là, mes petits. » Ma voix parut les éveil-ler. À ma grande surprise, ils éclatèrent en pleurs :

— Pourquoi viens-tu ? Tu ne dois pas venir ici ! Il ne faut pas ! C’est défendu ! criaient-ils.

Je crus à un caprice. Je grondai. Puis je voulus les attirer à moi. Ils résistaient, me repoussaient. J’ouvris les volets et, alors seulement, lorsque la lumière m’éclaira, ils revinrent à eux. Ils se laissèrent entraîner sans rien dire. Mais à peine ma sœur nous avait-elle quittés, qu’ils se glissaient de nou-veau dans la chambre.

Un soir, je venais de les coucher et Jean, déjà, dormait. Je rangeais l’armoire aux jouets, lorsque j’entendis René fre-donner dans son lit. J’écoutai.

« Mais qu’est-ce qu’il chante ? pensai-je. Où ai-je enten-du cet air ? »

C’était une chanson de mon pays. Marc la connaissait, et elle me rappelait tant de choses que jamais je ne l’avais ap-prise à mes petits. J’avais même cru l’oublier. Ce n’était pas de ma bouche qu’ils avaient pu l’entendre :

 

On dans’ souvent chez nous, — Moi, seulette, j’ garde l’âne. On dans’ souvent chez nous, On oublie la Marie Sou.

Ah, quand mon tour viendra,

— Garde l’âne, garde l’âne, Ah, quand mon tour viendra,

Garde l’âne qui voudra !

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Je me levai sans faire de bruit ; je m’approchai du lit ; j’achevais la chanson (comment avais-je cru l’oublier ?) :

 

On chant’ souvent chez nous, — Moi, seulette, j’ garde l’âne. On chant’ souvent chez nous, J’ai l’ cœur plein de chants si doux… Ah, quand mon tour viendra,

— Garde l’âne, garde l’âne. Ah, quand mon tour viendra,

Garde l’âne qui voudra !

 

Tout à coup il se mit à rire, d’un rire si léger, si joyeux que j’en eus le cœur tout remué. Mes garçons avaient un ca-ractère vif et gai, mais ce rire était différent des autres, si tendre et si moqueur… Il rejeta le couvre-pieds et je vis sa petite figure toute rouge, animée, les yeux brillants :

— Maman, tu la connais aussi, la chanson ?

— Mais bien sûr, mon petit. C’est moi qui la chantais quand j’étais petite.

— Toi ? Oh, non !

— Mais si, je t’assure. Je croyais l’avoir oubliée. J’ai dû la chanter devant toi sans m’en apercevoir.

Il secoua la tête.

— Non, non, ce n’est pas toi… C’est le petit garçon.

— Quel petit garçon ?

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Il ne répondit pas. Je caressai ses cheveux, je l’embras-sai. Je lui dis tout bas :

— Comment s’appelle-t-il ? Où l’as-tu vu ? Dis-le-moi, voyons…

Il s’était détourné ; il traçait avec son doigt des lettres ou des dessins sur la tapisserie ; il répondit enfin :

— Dans la chambre aux meubles, il vient un petit gar-çon… Mais il ne faut pas le dire !

— Et Jean le voit aussi ?

— Oh oui, bien sûr ! Il s’amuse avec nous…

Je l’avais pris dans mes bras ; je le serrai contre ma poi-trine ; nous chuchotions tous deux. La chambre était très sombre et tranquille, si vivante, si habitée avec tous ces souffles d’enfants endormis.

— Comment est-il habillé ? Dis-le-moi. Voyons, tu peux bien me le dire… Moi aussi, quand j’avais ton âge, je l’ai connu, ce petit garçon.

Je savais qu’il me ferait le portrait de Marc, avec ses cheveux longs, son costume marin blanc, une cicatrice qu’il avait au coin de sa bouche, un petit sifflet d’un sou qu’il por-tait dans sa poche, attaché par un cordon noir. J’écoutai mon fils me décrire l’enfant que j’avais aimé, l’ami que j’avais perdu.

— Est-ce que tu sais comment il s’appelle ?

J’avais parlé trop fort, trop vite ; je l’avais pris par les épaules et il me lança tout à coup un regard profond et mé-fiant :

 

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— J’suis fatigué. J’ai sommeil. Éteins la lampe, ma-man…

— Écoute, mon petit… est-ce que c’est un rêve que vous faites, Jean et toi ? Ou un jeu que vous jouez ? Dis-moi, voyons, je ne vous gronderai pas. J’aimerais tant… com-prendre.

Mais faire parler de force un enfant qui veut se taire, j’aurais dû savoir que c’est impossible ! Il était étendu sur le dos et, chaque fois que je m’approchais de lui, il se détour-nait, il m’échappait d’un mouvement prudent et adroit. Par-fois il me semblait qu’il se moquait de moi ; avec ses longues paupières plissées et les coins retroussés de ses lèvres, il avait un air narquois qui m’irritait un peu, mais me rassurait aussi.

« Ils ont trouvé une photo de Marc égarée dans la chambre aux meubles. Ils me font une farce, ils jouent, mais quel drôle de jeu, funèbre, étrange… Ils ne savent pas, les pauvres petits, qu’ils me font mal… »

D’ailleurs, l’auraient-ils su… C’est curieux, si tendres, si affectueux qu’ils soient, les enfants ne détestent pas de vous faire un peu mal, s’ils le peuvent. Mais en cette occurrence vraiment, Jean et René étaient innocents. De toute ma vie passée avec Marc, de nos jeux, de nos premières caresses et de ce printemps qui précéda son départ, de ce dernier prin-temps avant sa mort, en 1916, que pouvaient-ils connaître ? Enfin, mon mari m’appela. Je dus éteindre la lampe et laisser le petit.

Le lendemain, dès que je fus seule, je courus dans cette chambre aux meubles. Je fouillai partout ; j’ôtai toutes les housses ; je cherchai sous tous les coussins capitonnés la

 

– 147 – lettre, la photo, l’album oubliés qui avaient pu décrire aux jumeaux ce cousin mort des années avant leur naissance. Je ne trouvai rien. Je m’assis sur le canapé, à la place où j’avais trouvé mes fils, dans l’ombre comme eux. Je ne sais pas ce que j’attendais. Je pleurai. J’appelai les morts. Marc, et mon père, et de vieux domestiques, et un chat blanc que j’avais aimé, tout ce passé perdu. Non ! Je ne croyais pas une se-conde que les revenants apparaîtraient ; je n’avais pas d’espoir. Je pensai seulement : « À mon insu, je suis telle-ment possédée par le souvenir de Monjeu que certaines images se forment en moi, et de moi pénètrent jusqu’à eux. Ils sont si petits ; leur esprit reçoit toute nourriture de moi, comme autrefois leur corps. Je leur verse mes rêves sans même le savoir. »

Mais qu’ils étaient donc puissants, obsédants, ces rêves ! Je m’étais mariée pour oublier le passé ; j’avais accepté et presque souhaité une vie étroite et pauvre pour en être écra-sée de fatigue, pour ne pas avoir le loisir de pleurer, de re-gretter, de me souvenir. C’était bien inutile. Je le sais main-tenant. On n’oublie que la souffrance. Que nous sommes drôlement faits, tout de même ! Notre faible mémoire ne garde que la trace du bonheur, si profondément marquée parfois que l’on dirait une blessure.

Je restai seule à peine un quart d’heure. C’était toujours ainsi :(une femme est garrottée par mille petits liens qui, pris à part, ne sont pas plus gros qu’un cheveu, mais qui, tous en-semble, l’entravent si bien qu’elle ne peut pas faire un pas hors du cercle étroit des obligations quotidiennes. Mes fils pouvaient se permettre de demeurer seuls dans cette chambre enchantée, mais moi… Oh, je le jure, j’allais revoir Marc et, auprès de lui, dans son ombre chère, la maison, le jardin de Monjeu, tous mes vieux souvenirs, lorsque j’en-

– 148 – tendis la bonne m’appeler : « Que Madame vienne voir ! » Je reconnaissais la voix glapissante et indignée qu’elle prenait lorsqu’elle venait de découvrir une bêtise des garçons. Et Dieu sait qu’ils en étaient prodigues ! Je ne me souviens plus quelle farce stupide ils avaient inventée ce jour-là. Jusqu’au soir je ne pus retrouver un instant de solitude ou de silence.

Une ou deux fois ensuite, j’essayai de retourner dans cette pièce. En vain ! Le présent jaloux m’arrachait sans cesse au passé. Non seulement les gens me dérangeaient, mais ma propre pensée veillait et me tourmentait comme un remords :

« Qu’est-ce que tu fais là ? Tu sais bien qu’il est l’heure d’aller chercher les enfants au cours. Tu sais bien que Didier ne repassera pas son catéchisme sans toi. Tu sais bien qu’ils ont besoin de toi. »

Oh, Marc, Monjeu, qu’ils étaient loin ! Je les perdais une seconde fois. Et par une sorte d’accord tacite entre les ju-meaux et moi, je leur livrais la clef du passé : je leur aban-donnais cette chambre. Je ne les interrogeai pas. Pendant plusieurs mois je ne leur parlai de rien, et puis, un soir où j’avais eu avec Georges une discussion plus mesquine et plus bête encore que d’habitude, au moment où je couchais René, je demandai, en cachant ma figure dans ses cheveux :

— Tu ne me parles plus de vos jeux là-bas, dans la chambre aux meubles. Est-ce que le petit garçon revient ?

— Oui, répondit-il, et il mit ses bras autour de mon cou comme s’il allait me dire un secret, mais il se contenta de m’embrasser. Puis il releva la tête :

— C’est ton cœur qui bat si fort ? demanda-t-il.

 

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Il battait effectivement à grands coups sourds qui me faisaient mal. Il l’écouta sans rien dire, tout étonné.

— Maman, tu ne sais pas ? On joue là-bas qu’on est dans un grand jardin, très, très grand, avec des arbres drôlement coupés en forme d’animaux et de bonshommes.

— Oui, dis-je, car je reconnaissais les vestiges du jardin à la française, tout près du potager, mais tout est abandonné là-bas, n’est-ce pas ?

— Non, non, tout est gai, bien soigné, planté de belles fleurs, et dans les allées le sable est rouge.

C’était le jardin tel que mes parents me l’avaient décrit ; ils venaient d’arriver à Monjeu ; ils étaient jeunes mariés ; tout était riche, tranquille, en ordre. C’était bien avant ma naissance. Je pris dans les miennes les mains de mon petit garçon. Elles étaient tièdes, potelées et douces. Il n’avait pas de fièvre ; il ne délirait pas. D’ailleurs, aucune fièvre, aucun délire ne pouvaient expliquer cette vision étrange. Je n’osai pas le questionner. J’hésitai longtemps. Je demandai enfin :

— Qu’est-ce qu’il y a au bout de la grande allée ? Tu sais bien, celle qui suit la terrasse ?

De mon temps, il y avait une pièce d’eau que les roseaux et la vase envahissaient ; parfaitement ronde, elle était en-tourée de sept saules pleureurs aux longues chevelures vertes. On ne nous permettait pas de jouer sur ses bords : le sol était glissant et à la moindre pluie le terrain s’infiltrait d’une boue liquide qui noircissait nos souliers et nos bas. Je n’ai vu nulle part d’aussi belles libellules bleues. Je sais que, lorsque mes parents étaient jeunes, la pièce d’eau, nettoyée chaque année, était limpide et profonde, que souvent mon père et ma mère venaient goûter avec leurs amis sur ses

– 150 – rives, mais de toute cette vie écoulée je ne connaissais rien. « Ah, vous êtes venues trop tard, mes pauvres petites », di-sait maman à ma sœur et à moi. Elle en riait : elle a toujours été insouciante et légère, et mon père avait le même carac-tère qu’elle. Ils s’étaient tellement aimés ; ils avaient vécu si unis, si heureux que tous les soucis de leur âge mûr, ils les acceptaient d’un cœur paisible… Comme on s’acquitte d’une dette.

Était-il possible que de la jeunesse de mes parents, de tant de joie, de tant d’amour, quelque chose demeurât et pé-nétrât l’esprit de leurs petits-fils, quelque chose de surnatu-rel ? C’est bizarre. Interrogez les gens qui ne sont pas des mystiques, ou des nerveux, ou des malades, non, des gens ordinaires : « Est-ce que vous croyez au surnaturel ? Est-ce que vous croyez, par exemple, aux pressentiments, aux aver-tissements à distance ? Est-ce que vous croyez que les morts peuvent communiquer avec nous ? » Ils vous répondront en riant : « Bien sûr que non ! Quelle idée ! Naturellement, nous n’y croyons pas. » Mais interrogez-les encore, pressez-les. La seconde réponse sera : « Je n’y crois pas, mais… il m’est ar-rivé… » Peut-être est-ce le grand désir que nous avons de croire au surnaturel qui nous rend crédules et faibles. C’est possible. Moi, je sais seulement que René qui jouait avec mes mains et mes cheveux dénoués dans l’ombre me décri-vait l’allée devant la terrasse qu’il n’avait jamais vue et la forme de la pièce d’eau : « Toute ronde, maman, ronde comme un sou. »

— Mais les gens, René, est-ce que tu vois des gens ?

Il hésita un instant :

— Je ne sais pas… Je ne fais pas attention… J’entends rire… et parler tout haut, tout près de moi. Mais je joue, tu

– 151 – comprends, je n’ai jamais regardé. Mais je sais qu’il y a des messieurs et des dames, qu’une charrette avec un petit che-val apporte de grands paniers pour le goûter.

J’avais entendu parler de ce petit cheval que l’on appe-lait Rustaud. Je savais même qu’il m’avait promenée, enfant, sur son dos, au fond d’un panier capitonné que l’on fixait à sa selle. Mais c’était au temps où je ne marchais pas encore ; de bonne heure, le cheval et la petite voiture furent vendus.

Mon fils, cependant, continuait à parler gaiement, légè-rement, et à travers son bavardage je saisissais des détails connus, et d’autres, ignorés de moi, ce champ de tulipes feu, par exemple, au milieu de la pelouse, et un petit kiosque qui avait été démoli par la foudre. Nous jouions dans ses ruines, Marc et moi. Entre les briques descellées de ses murs, il ca-chait des livres défendus. Plus tard, c’est là que je trouvais ses lettres, car nous étions à l’âge où on a l’un de l’autre une soif que ni la présence, ni les caresses ne peuvent étancher : dès qu’on s’est quitté, on s’écrit ; c’est une façon de s’embrasser encore. Mais René me parlait de ce kiosque tel qu’il était lorsque mon grand-père l’avait bâti pour ma mère, enfant.

— C’est la maison des poupées, dit René : elles ont leurs petits lits, des armoires avec des robes.

J’avais cru jusqu’ici que Jean dormait, lorsque je vis ses yeux obliques, brillants, aux cils noirs et épais, qui me regar-daient fixement. Il acheva d’un ton de confidence :

— Et il y a un traîneau avec le dedans tout en velours rouge…

 

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— Mais les gens ? répétai-je avec une angoisse presque insupportable, celle qu’on ressent dans les rêves et qui vous réveille en larmes. Est-ce que vous les voyez ?

Mais non. Ce que l’on pouvait deviner à travers leurs pa-roles, c’est que dans cette espèce de vision, de songe (je ne sais comment appeler cela), ils ne voyaient jamais de grandes personnes, étaient entre eux, entre enfants, mais les grandes personnes étaient là, ils en étaient sûrs, invisibles, tutélaires, ne s’adressant jamais à eux, mais leur versant une gaieté sereine, une tendresse qu’ils me communiquaient à moi-même maintenant, je ne sais comment. Une espérance surnaturelle me faisait battre le cœur.

Je me taisais ; les garçons cessèrent, eux aussi, de par-ler. Ils s’endormirent presque en même temps. Plus d’une heure, je demeurai assise entre leurs deux lits. J’avais peur tout à coup. Pour eux… Il me semblait que ces rêves leur fe-raient du mal. J’épiai leur sommeil. Mais non, il n’y avait pas trace d’agitation ou de douleur en eux, leurs joues étaient roses, leur haleine fraîche, leur pouls tranquille. Je retournai auprès de Georges. Auprès de Georges… Avais-je vraiment dormi une nuit auprès de lui, depuis que nous étions mariés ? J’avais couché à ses côtés, oui, mais mon sommeil m’em-portait loin de lui.

Je parlai de tout ceci à ma sœur.

— Tu me crois folle ? lui dis-je. Tu vas rire. Mais, je t’en prie, interroge les enfants ; ils te diront ce qu’ils voient dans la chambre aux meubles.

Elle haussa les épaules.

— Ils voient ce que tu leur fais voir. Tu es obsédée par Monjeu…

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— Ah ! c’est possible ! Mais, même ainsi, cela est ef-frayant et étrange.

Elle me prit la main.

— Hélène, qu’y a-t-il donc eu entre Marc et toi ?

— Rien, dis-je vivement (c’était absurde de mentir, je le sais bien, après tant d’années, mais je sais qu’elle a toujours été jalouse de Marc, et, enfin, ce ne serait pas la peine d’avoir caché notre amour pendant tant d’années pour le li-vrer maintenant), rien. J’aimais Marc, tu le sais, comme un frère.

— Oui, fit-elle avec un singulier sourire, comme un frère…

J’appelai Jean et René et, avec son habileté merveil-leuse, elle les fit parler, s’interrompant parfois pour me re-garder ; elle murmurait à voix basse :

— Oui, c’est cela, c’est tout à fait cela… c’est extraordi-naire…

— Tu reconnais Monjeu, Louise ?

— Oui.

— Et nos parents ? Crois-tu qu’ils voient nos parents ?

— Ils les voient à travers ton souvenir inconscient, Hé-lène.

Elle attira à elle les deux petits garçons :

— Parlez-moi de la maison maintenant, leur dit-elle. Elle est grande et froide, n’est-ce pas ?

 

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— Nous n’aimons pas beaucoup jouer dans la maison, fit Jean avec une moue, il fait si bon dehors. Mais une fois le petit garçon nous a menés dans sa chambre.

— Où est-elle, cette chambre ?

— Tout en haut, au bout d’un long couloir, et il y a un carreau qui branle avant d’entrer.

— Juste sur le seuil, n’est-ce pas ?

— Oui, dans la porte. Mais nous n’aimons pas y aller. On voit des croix par la fenêtre. D’ailleurs, je vais te dire (René baissa la voix et saisit ma main) : il y a quelqu’un dans cette chambre…

— Un jeune homme et une jeune fille ?

— Oui.

— Ils s’embrassent, n’est-ce pas ? demanda ma sœur.

— Oui, ils s’embrassent. Comment le sais-tu, tante Louise ?

Je me levai :

— Assez ! Assez ! Taisez-vous. Allez jouer dans votre chambre, dans le vestibule, dans la cuisine, où vous voulez, mais ne retournez jamais dans la chambre aux meubles ! Jamais, vous entendez ! Jamais ! Je vous le défends.

Le lendemain, je fis venir un antiquaire et je vendis tout : le canapé, les fauteuils, le chiffonnier, tout partit le jour même. Georges, furieux, ne pouvait y croire :

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— Tu as fait cela sans me consulter ? Tu te rends compte que tu as été volée comme dans un bois ? Est-ce que tu es folle ?

— Je ne suis pas folle, mais je le serais devenue si ces meubles étaient restés ici plus longtemps.

— Je ne te comprends pas.

Je pris le parti le plus simple, le plus « femme ». Je me mis en colère :

— Tu crois que c’était possible, avec tout ce que j’ai à faire, cette espèce de garde-meuble à entretenir, toute cette poussière à essuyer chaque jour, ces bois à polir ? D’ailleurs, ils se mangeaient aux mites, ces fauteuils de velours. Enfin, ce qui est fait est fait. N’en parlons donc plus.

J’attendais la réaction des jumeaux. Ils se mirent à pleu-rer. Je les pris par le bras. Je les conduisis dans cette chambre – elle était claire, vide, banale et gaie.

— Maintenant vous pourrez y revenir, leur dis-je.

Ils regardaient autour d’eux avec une expression éton-née et boudeuse, comme lorsque je les réveillais, les matins d’hiver, pour quelque leçon.

— Ce n’est plus amusant, fit René.

Jean, les mains dans ses poches, examinait attentive-ment les rainures du plancher.

— Qu’est-ce que tu cherches ?

— Un sifflet…

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Il se baissa tout à coup, ramassa un sifflet à demi écrasé, un jouet de quelques sous qu’il glissa dans sa poche. Je ten-dis la main pour le prendre ; il me l’abandonna, mais, brus-quement, lui et son frère parurent perdre tout intérêt pour cette pièce. Ils m’échappèrent et je restai seule avec ce sifflet entre les mains.

Je ne me souvenais pas d’en avoir vu de pareil aux ju-meaux. Sans doute venait-il d’un de leurs frères aînés ? Je le portai à ma bouche ; il était presque broyé par le coup de ta-lon d’un des garçons, et il n’en sortit qu’un faible son flûté. Je le cachai dans mon sac. Ce sac me fut volé quelques se-maines plus tard, ou je le perdis ; il était assez usé et ne con-tenait qu’un carnet de métro et un billet de cinq francs. On se moqua de moi lorsque je fis le trajet, deux matinées de suite, de mon domicile à la préfecture de police, pour le ré-clamer aux Objets Trouvés. En vain.

Maintenant, les jumeaux ont quinze ans. J’ai essayé de leur rappeler la chambre aux meubles, mais ils sont à l’âge où l’on repousse les souvenirs d’enfance avec dédain et une sourde animosité, comme s’ils contenaient quelque chose de blessant pour leur nouvelle dignité de jeunes hommes.

Ils m’ont répondu d’un ton boudeur qu’ils avaient oublié et que, d’ailleurs, cela n’avait aucun intérêt. Georges n’a ja-mais rien su.

Avec ma sœur seule, je pourrais m’entretenir de Marc et de Monjeu, mais nous n’en avons jamais plus parlé.

 

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