Les Vierges et autres nouvelles
L’ami et la Femme .......................................................... 158
L’AMI ET LA FEMME
Il y a dix ans, un avion qui volait de France en Chine ca-pota et prit feu dans les plaines de la Russie d’Asie. Deux hommes de l’équipage, le mécanicien Rémy et le steward Sert, furent sauvés par miracle. L’avion tomba sur les bords d’un fleuve gelé, dont les vagues demeuraient debout, figées, hérissées – blocs de glace qui avaient l’aspect de chevaux écumants, foudroyés en plein galop.
Une tempête avait fait dévier l’appareil de sa route. On ne retrouvait pas ses traces ; les hommes étaient seuls dans cette contrée vaste, lugubre et nue. Ils n’avaient rien pour se chauffer, rien à manger, et Sert était blessé. Leurs malheu-reux compagnons périrent dans les flammes. Quand celles-ci furent éteintes, Rémy et Sert cherchèrent les corps, mais il ne restait rien. La tempête, un instant apaisée, souffla de nouveau avec force ; il n’y avait pas d’abri dans ce pays plat comme la main, pas une colline, pas un arbre. Les deux hommes étaient entraînés dans un tourbillon de neige.
— Il faut marcher, dit Rémy. Si on s’arrête, on est foutus.
Avec courage, suivi de Sert qui perdait son sang en abondance, il s’avança dans la neige épaisse. Le vent, par-fois, les jetait sur le sol ; ils se relevaient et marchaient tou-jours. Ils croyaient apercevoir tantôt une maison, tantôt un traîneau ou une église, mais chaque fois ils reconnaissaient qu’ils étaient trompés par un mirage analogue à ceux du dé-sert. Il n’y avait rien autour d’eux que la neige ; en face d’eux, le fleuve glacé : il semblait moins un fleuve qu’une mer, terrible et sans limites visibles. Ils avaient erré pendant
– 158 – plusieurs heures lorsqu’ils virent à terre une sorte de hutte de neige, sans doute une cabane. Pleins d’espoir, ils se traînè-rent jusque-là. Mais ce n’étaient que les vestiges de leur avion, recouverts de neige fraîche : ils étaient revenus à leur point de départ. Sert dit à Rémy de le laisser là ; sa blessure le gênait pour marcher : « Sans moi, tu iras plus vite, vieux. Autant vaut qu’il y en ait un de sauvé. » Mais Rémy ne vou-lut rien entendre ; il le réconforta, lui fit un pansement de fortune, lui donna à sucer des morceaux de glace, et ils re-partirent.
Ces deux hommes étaient jeunes et braves. Ils résistè-rent pendant quatre jours au froid, à la faim et à la tempête. D’abord, ils avaient tenté de suivre les rives du fleuve, mais, aveuglés par la neige et le vent sauvage, ils se retrouvèrent bientôt au milieu des plaines. Là, ils étaient perdus ; ils ne savaient de quel côté se diriger. Ils croyaient avancer, mais peut-être ne faisaient-ils que tourner sur place ; l’ouragan ef-façait la marque de leurs pas. Le cinquième jour, ils étaient désespérés. Ils suçaient la neige, ils mâchonnaient des mor-ceaux de linge. La tentation la plus redoutable était celle du sommeil, celle de se laisser tomber sur cette couche molle et épaisse, de sombrer dans un voluptueux engourdissement. Quand l’un d’eux s’arrêtait, chancelant, semblait près de cé-der, l’autre, avec des bourrades, des coups de poing, le re-mettait en marche.
— Quand tu me verras flancher, dit Rémy, crie-moi dans l’oreille : « Pense à Louise ! » C’est ma femme, tu com-prends, je veux la revoir.
« Moi, je n’ai personne, pensa Sert, mais je veux m’en ti-rer. Seul, je n’aurais pas pu. Chic type, ce Rémy », songea-t-il encore.
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Ensuite ils n’eurent plus ni pensées ni paroles. Ils ne voyaient rien au-delà de l’effort surhumain qui consistait à mettre un pied devant l’autre ; puis, ce pas franchi, encore un, et encore un… le dernier. Non ! Un sursaut… Encore un pas. Le soir du cinquième jour, ils entendirent, distinct mais faible, l’aboiement d’un chien.
— On rêve, murmura Rémy.
Sert ne disait rien ; il était en tête maintenant ; il traînait derrière lui Rémy à bout de forces. Enfin, ils se trouvèrent devant une clôture ; un chien furieux se jeta sur eux. Puis un homme parut, mit le chien en fuite, et les rescapés entrèrent dans une maison basse et enfumée, éclairée à la chandelle ; ils virent une femme qui pétrissait de la pâte, debout devant une table, à côté d’un berceau grossier taillé dans un tronc d’arbre, puis ils perdirent connaissance.
Au bout de quelques heures, soignés, réchauffés, ils fi-rent enfin comprendre par gestes leur aventure et ils deman-dèrent à manger. On leur donna une soupe aux betteraves et des galettes. Ils étaient assis sur le poêle ; leurs jambes pen-daient dans le vide ; ils tenaient sur les genoux une écuelle pleine de soupe ; ils rompaient du pain noir entre leurs doigts. Ils écoutaient. Ils regardaient avec ravissement. Cette misérable cabane était un lieu divin ; l’odeur de la pâte fraîche était l’odeur même de la vie, chaude et nourrissante.
— Ah, mon vieux, disaient-ils par moments avec un large rire, ben mon vieux, ben, mon pauvre vieux !
Rémy était de petite taille, avec une figure d’enfant, une grande bouche souriante, des yeux clairs et un nez retroussé. Sert était un très beau garçon de vingt ans, la taille mince, les épaules larges ; il avait une petite tête étroite aux che-
– 160 – veux noirs, aux tempes et aux joues comme aspirées en de-dans, et ce profil coupant, le mouvement fuyant du front, la forme du grand nez busqué et on ne savait quel air fier et in-trépide le faisaient ressembler à un oiseau de grande race : il avait des yeux d’or et des paupières lourdes. C’était une tête brûlée, un aventurier. Chômeur depuis plusieurs mois, il avait réussi enfin à trouver une place de steward à bord de l’avion, pour pouvoir, expliqua-t-il à Rémy, se procurer un passage gratuit jusqu’à Shanghai, où un de ses amis avait ouvert un bar.
— Il trouvera bien à me caser. C’est un copain. Je ne crois pas à beaucoup de choses, mais je crois à un bon co-pain. J’en ai marre de l’Europe. Je compte sur lui, dit-il, et, levant les yeux vers Rémy, il sourit. C’est toi qui t’es montré un bon copain, vieux. Sans toi…
— Oh ! ne me charrie pas… T’en as fait autant… Les derniers moments, si tu ne m’avais pas remorqué tel un poids mort, oh là là… Dire qu’on est sauvés quand même ! Ta blessure, elle ne te fait pas trop souffrir ?
Sert s’était fabriqué un appareil rudimentaire qui, posé sur la plaie, le soulageait un peu. Il répondit donc :
— Ça va. Mais c’est toi qui fais une drôle de tête.
Rémy, très pâle, les narines pincées, fit un effort pour sourire : il était secoué de frissons et des cloches sonnaient à ses oreilles. Mais il crâna.
— Je suis solide. Je ne crains rien. Je me suis trouvé dé-jà dans de drôles de situations. C’est le métier qui veut ça. Tel que tu me vois, il y a cinq ans, quand je volais de Tou-louse à Dakar, j’ai été fait prisonnier par les Maures. Sept jours à dos de chameau, mon vieux, et rien à bouffer. Mais
– 161 – j’ai tenu. Je venais de me marier et la pensée de ma femme me donnait du courage… Ici aussi. Chaque pas que je faisais, c’était pour elle. Ma femme… Mon vieux, tu ne peux pas sa-voir. C’est le Bon Dieu pour moi.
Il parlait bas et vite, d’une voix étrange, entrecoupée, sifflante.
— Tu es malade, lui dit Sert avec inquiétude.
— Penses-tu !
Il s’allongea sur le poêle, se couvrit les jambes avec des chiffons sales qui étaient jetés là et ferma les yeux. Quand il les ouvrit, au bout de quelques instants, il regarda avec une expression de stupeur la cabane plongée dans les ténèbres, sauf le bout de chandelle rougeoyante au centre de la table ; l’enfant criait, les paysans attablés avançaient au-dessus de leurs écuelles des mufles de bêtes.
— Ça alors, murmura-t-il. Je me croyais chez nous !
— Tu as rêvé, vieux.
— Chez nous. On a un logement, rue Monge, Louise et moi… Je la voyais mettant le couvert, et le bifteck sur la table, et nos deux assiettes sous la lampe. Ce que c’est doux, une femme à soi, à soi tout seul, tu ne peux pas com-prendre… J’entendais même Jip, le fox-terrier… Mais je l’entends encore, s’écria-t-il en essayant de se redresser.
— Non ! C’est le vent.
La tempête hurlait et gémissait ; elle battait les murs avec une force effrayante. Par moments la flamme de la chandelle était couchée horizontalement et on entendait sur le toit des coups sourds et profonds. Sert essaya de faire
– 162 – comprendre au paysan qu’il voulait gagner au plus vite une ville, qu’il désirait un traîneau pour s’y rendre, mais l’homme se contenta de secouer la tête et de lui faire, d’un signe, écouter l’ouragan.
« Peut-être qu’on est bloqué là jusqu’à la fonte des neiges », songea Sert.
Son compagnon était certainement malade ; il était très rouge maintenant ; il toussait ; il divaguait ; il appelait sa femme. Puis il semblait revenir à lui ; il reconnaissait Sert. Il dit tout à coup avec un accent de nostalgie effrayante :
— Bon Dieu ! ce qu’on serait bien sur un quai de métro !
Un peu plus tard il murmura :
— Sais-tu ce qui me faisait avancer ? C’est la peur qu’on ne retrouve pas mon corps. Je voulais le mettre bien en évi-dence. À cause de la prime, tu comprends. Si la mort n’est pas prouvée, la veuve a des tas d’embêtements… Tu n’es pas marié, toi ? Alors tu ne peux pas comprendre. On ne vit plus pour soi. Oh, je veux, je veux rentrer chez nous, guérir. Ma femme est trop jeune pour faire une veuve. D’autres viendraient tourner autour d’elle. Ça, je ne pourrais pas le supporter. Je sortirais de mon tombeau pour les en empê-cher. Ma femme. Ma femme à moi. Dis, Sert, donne-moi à boire.
Toute la nuit, il délira. Sert le soigna comme il put. La paysanne fit avaler au malade un bouillon d’herbes, et Sert se sentit plein d’espoir : ces gens devaient connaître toute sorte de remèdes. Mais le bouillon eut le plus mauvais effet. Le malheureux Rémy fut pris de vomissements et finit par rendre du sang noir. La paysanne montra à Sert le sol, lui fai-sant comprendre que bientôt son ami serait sous la terre.
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Sert se désespérait, invectivait ses hôtes, appliquait des compresses froides sur la poitrine de Rémy, le soutenait, ré-clamait un médecin, le consul français, des drogues. La femme le laissait dire, bâillait d’un air indifférent et balançait du pied le berceau où pleurait l’enfant. Quand l’ouragan se tut, la neige commença à tomber. Elle recouvrait les murs de la cabane presque jusqu’au toit ; elle masquait les fenêtres, ne laissant entrer qu’une vague et livide clarté.
Rémy allait de plus en plus mal. Le quatrième jour, au crépuscule, il sembla s’éveiller d’un rêve. Il appela Sert.
— Je suis là. Je ne te quitte pas.
— Merci, dit faiblement Rémy. Tu me connais à peine, et tu es pour moi comme un frère. Écoute, je vais claquer. Quand tu pourras, tu iras trouver Louise. Pauvre chérie, qu’elle va être seule et malheureuse… Elle n’a plus de fa-mille. Plus personne. Tu lui donneras en souvenir toutes les bricoles que j’ai sur moi, une petite médaille que maman m’avait donnée, ma montre… Six ans qu’on aura été mariés. Comme je l’ai aimée… Je n’ai vécu que pour elle. Tu le lui diras. Le métier que j’avais dans la peau, et puis elle…
Il ferma les yeux, laissa aller sa tête de côté ; elle ballot-ta de droite à gauche ; du sang et de l’écume parurent sur ses lèvres. Il appela encore Louise et puis se mit à pleurer. Les larmes de ce mourant touchèrent Sert jusqu’au cœur. Il s’écria :
— Tu guériras, je te le jure !
Mais son camarade ne l’entendait plus. Il murmura : « Louise… », soupira : « C’est dommage… » et mourut.
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On le mit dans un cercueil grossier et on l’enterra. Sert resta dix-sept jours chez les paysans. Au bout de ce temps les traîneaux purent enfin sortir. Sert traversa le fleuve et, au terme d’un épuisant voyage, il trouva une petite ville où un fonctionnaire s’occupa de le mettre en rapports avec le con-sulat français. En mai, le corps du mécanicien Rémy fut en-voyé en France et Sert partit pour Shanghai. Il y demeura deux ans, servant comme barman dans un grand hôtel. Au bout de ces deux ans, il revint à Paris ; son père venait de mourir et il espérait toucher un petit héritage, disait-il. Sur-tout, il était fatigué de l’étranger. Il lui arrivait parfois de s’écrier d’un ton mi-plaisant, mi-sérieux : « Ce qu’on serait bien sur un quai de métro ! » Et alors il pensait à Rémy qui avait dit ces paroles avant de mourir. Il n’avait jamais oublié Rémy, ces quelques courts instants vécus dans le désert gla-cé où ils avaient eu froid et faim les avaient liés comme n’eût pu le faire une amitié de plusieurs années. Cet inconnu était mort la main dans la main de Sert. Il imaginait la douleur de la veuve. « Elle peut pleurer, songeait-il, parce que des types comme ce Rémy, ben, il n’y en a pas des flottes. Il avait une bonne balle de gosse, mais c’était un homme, un vrai… C’est rare… me » Il avait envoyé à M Rémy la montre et la petite médaille d’argent prises sur le cadavre, mais il voulait lui remettre en personne une photo trouvée sur le cœur du mort, une photo qui représentait Louise elle-même, sans doute un instantané, pâli et usé, le portrait d’une très jolie femme souriante qui tenait un fox-terrier dans ses bras. Sou-vent Sert sortait la photo de sa cachette et la regardait. Ce clair sourire s’était effacé maintenant, pensait-il ; elle portait des vêtements noirs, un voile de veuve. Elle vivait seule dans le petit appartement où Rémy ne reviendrait plus. En mou-rant, il avait balbutié : « Le salon ; tout est jaune, plein de so-leil… » Sert, orphelin, célibataire dont le beau visage attirait
– 165 – les femmes, mais qui les méprisait et ne s’attachait aucune, Sert rêvait de cet intérieur tiède, étroit, plein du souvenir d’un mort.
À Paris, il se présenta rue Monge, à l’adresse que lui avait laissée son ami, mais la concierge lui dit que Mme Rémy avait déménagé, qu’elle habitait maintenant en banlieue. Quoiqu’il fût tard, Rémy ne voulait pas remettre sa visite au lendemain. Il prit un taxi ; il avait un peu d’argent en poche. Tandis que la voiture roulait, Sert revoyait la cabane du pay-san, le poêle couvert de chiffons sordides où Rémy était mort. Il décida que si sa femme était d’aspect calme, vigou-reuse et solide, il lui raconterait tout, tous les détails. Mais si elle était trop faible ou trop triste, il se contenterait de lui donner la photo et il ne lui parlerait pas des derniers ins-tants. De toute façon, elle ne saurait pas que Rémy avait pleuré. Sur quoi avait-il pleuré, au fait ? Sur elle ? Sur lui-même ? Pauvre vieux…
— Oui, monsieur, c’est bien ici, dit le chauffeur, comme Sert hésitait à descendre.
C’était dans la grande banlieue parisienne, au bord de la route, auprès d’un poste à essence, un café-restaurant tout neuf, éclatant de lumière. Derrière lui il y avait une lande pe-lée où s’élevait un gazomètre et, un peu plus loin, on aperce-vait des hangars pour avions. Devant lui coulait un fleuve in-cessant d’autos. La nuit était venue, rouge à l’horizon du cô-té de Paris.
Sert entra dans une salle pleine d’une clarté crue. L’établissement semblait prospère ; toutes les tables étaient prises. Tout était neuf et sentait cette odeur écœurante d’huile que répandent les radiateurs fraîchement peints et chauffés à blanc. Les garçons couraient en portant des pla-
– 166 – teaux chargés. La porte des cuisines battait et on entendait une voix de femme crier vers les ténèbres intérieures : « Deux blondes… Une assiette anglaise… Envoyez l’addition du 20… » En même temps une TSF ouverte à pleins bords répandait une musique bruyante comme les flots d’un tor-rent. Quelqu’un avait mis en marche un gramophone qui jouait T’en fais pas, Bouboule. À travers ce vacarme et cette presse, Sert se fraya un chemin et demanda au garçon :
— Madame Rémy ?
— Elle va venir. Elle est occupée, dit le garçon.
Il poussa Sert vers une table libre, près de la caisse, où une femme peinte souriait commercialement.
— C’est vous madame Rémy ? demanda Sert en fronçant les sourcils.
— Non, madame Rémy, c’est la patronne. La voilà qui vient, dit la caissière, et elle montra une très jolie femme qui s’avançait en portant un fox-terrier dans les bras.
— me Vous désirez ? fit rapidement M Rémy, mais quand elle eut vu le beau visage de Sert, il passa sur sa bouche et dans ses yeux une expression que Sert connaissait bien : quelque chose de gourmand, d’animal, de cynique, cet air naïf de convoitise que les femmes ne peuvent cacher à la vue d’un homme beau et bien fait.
— Vous désirez me parler, monsieur ?
— Oui, dit-il rapidement. Je m’appelle Sert. J’ai été le compagnon de votre mari. Je vous apporte une petite photo que j’ai trouvée sur son corps.
— Ah, mon Dieu, murmura-t-elle. Quel souvenir.
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Mais elle demeurait froide.
— Eh bien, attendez un peu. Il est tard. Les clients vont partir. Nous pourrons causer.
Elle le quitta et il resta longtemps seul à sa table, respi-rant l’haleine chaude des cuisines. « Pour sûr, c’est avec l’argent de la prime qu’elle a monté ça, songeait-il. Bon Dieu ! Quelle garce… Et le pauvre type, là-bas, le pauvre type qui pendant quatre jours d’agonie n’a pensé qu’à elle, n’a vu que sa Louise… Il l’aimait. Il était jaloux. S’il voyait ça ! »
Il regardait les grandes vitres noires et miroitantes cou-vertes de buée. Il faisait chaud et bon dans ce café. Les gens s’agitaient, mangeaient, s’amusaient, tandis que le pauvre mort… son corps reposait maintenant en France dans quelque caveau, mais il semblait à Sert que l’esprit de son camarade flottait encore dans l’espace glacé, dans un lieu de tourment qui rappelait le désert où il avait erré avant de mourir. Sert avait beau se dire : « Il est mort, quoi, il est mort. Il ne sait rien et il ne voit rien », il lui semblait encore entendre cette plainte, cet appel : « Louise… Ma femme à moi… »
Il but et, à mesure qu’il buvait, il devenait de plus en plus sombre. Un escalier montait de la salle à l’intérieur de la maison. Sans doute y avait-il des chambres là-haut. Il vit descendre vers lui Mme Rémy au bras d’un jeune homme. Gracieuse, pimpante, elle cabrait sa jolie taille ; elle secouait ses cheveux lustrés et parfumés. Elle portait une courte robe de voile noir et un collier d’ambre au cou.
Le fox-terrier blanc courait derrière elle. Sert siffla dou-cement. Le chien sembla hésiter, puis il vint à lui et mit son
– 168 – museau sur les genoux du jeune homme. Sert lui gratta la tête et appela tout bas : « Jip ! Jip ! Cherche ton maître… Va chercher ton maître… » Le chien se dressa, posa ses pattes de devant sur la poitrine de Sert avec un long et lugubre hur-lement.
« Il n’a pas oublié, lui », pensa Sert.
Cependant la salle se vidait ; on éteignait les lumières. La caissière adressa un lent sourire à Sert, mit son manteau et son chapeau et partit. Les garçons débarrassaient les tables. Mme Rémy vint s’asseoir auprès de Sert.
— Enfin, me voilà libre… Alors, c’est vous qui avez as-sisté mon pauvre mari dans ses derniers moments ? Vous me rappelez de bien mauvaises heures. C’est qu’il m’a laissée seule, sans famille, sans enfants, et sans le sou. Heureuse-ment qu’il y avait l’assurance. Et encore, j’aurais dû toucher davantage. Ah, j’ai eu bien des ennuis ! Un homme qui fait ce métier-là ne devrait pas se marier, murmura-t-elle et, non-chalamment, elle examina ses ongles.
Ses mains étaient soignées, mais un peu courtes et grasses. Quand elle leva les yeux, elle vit le regard de Sert qui était fixé sur elle et elle rougit.
— Vous m’aviez apporté un souvenir ?
Il jeta la photo sur la table.
— Oh, je la reconnais, s’écria-t-elle, il la portait toujours sur lui ! Pauvre Édouard… Ah, j’ai été bien triste, bien dé-semparée. Enfin, j’ai refait ma vie. On ne peut pas tout le temps pleurer, n’est-ce pas ? Un jour, je me suis dit : ma pe-tite, il faut avoir du courage, de l’énergie et sortir de là. Et alors…
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— Et alors, ça a été la bonne vie avec l’argent de l’assurance, dit lentement Sert.
Comme tous les hommes très beaux et gâtés par les femmes, il les méprisait profondément et les comprenait mieux que quiconque. Celle-ci, il voyait son âme nue, son âme égoïste, déloyale et âpre. Il la devinait. Oh, comme il la devinait bien… « Le mari trimait. Il faisait chiquement non boulot d’homme, et elle… elle allait au ciné, elle le faisait co-cu et elle mettait de côté à la Caisse d’épargne… » C’était le type de femme qu’il haïssait le plus au monde. Et de penser que Rémy avait aimé ça… qu’il était mort en appelant ça… Il en aurait pleuré. Il continuait à la regarder avec haine. Elle voulut se justifier mais elle n’était pas sotte ; elle ne préten-dit pas qu’elle avait aimé son mari, ni qu’elle le pleurait maintenant. Elle se contenta de remarquer aigrement :
— Après tout, s’il est mort, c’est bien sa faute. S’il avait voulu… il y avait un garage à vendre avenue de la Grande-Armée. Je ne lui ai pas dit une fois. Je lui ai dit cent fois : « Si tu crois que c’est drôle pour une femme de passer sa vie à trembler et à attendre ? Il faudrait une âme d’héroïne. Mon cher, je n’ai pas une âme d’héroïne. Je suis une petite femme tout ordinaire. Si tu veux, on pourrait vivre gentiment… »
— Le ciné le samedi soir, le dodo et le petit déjeuner au lit le dimanche, murmura Sert.
— Mais oui. Pourquoi pas ? Vous avez l’air de rire. Une femme ne demande qu’à être heureuse. Vous paraissez croire (et Édouard le croyait comme vous) que c’est une sorte de bonheur… je ne sais pas, moi… un bonheur ignoble. Mais ça vaut mieux que de rester veuve à vingt-huit ans. Qu’est-ce que je devais faire ? M’enfermer chez moi et
– 170 – m’entourer de ses photos ? La vie avant tout. On se doit à soi-même.
— Votre mari était un brave garçon, dit Sert.
Il roulait une cigarette entre ses doigts et détournait le regard.
— Je crois qu’il n’aurait pas aimé vous voir ainsi.
Du menton il désignait les hommes qui sortaient et qui, en passant devant Mme Rémy, lui caressaient légèrement l’épaule et disaient : « Bonsoir, Louise ! »
Elle, alors, pliait un peu le cou et riait d’un petit rire de gorge semblable à un roucoulement.
— Édouard était jaloux. Ce n’était pas un mari com-mode. Si je l’avais écouté, je n’aurais vu personne, je ne se-rais jamais sortie. Ah, que voulez-vous ? ce n’est pas la bonne manière avec les femmes. J’ai toujours été indépen-dante. Enfin, quand on veut avoir une femme à soi tout seul, il faut au moins qu’elle y trouve son profit. On avait très peu d’argent. Il aurait voulu m’enfermer rue Monge (nous habi-tions au 80, un cinquième sur la cour) et que je raccommode ses chaussettes en relisant ses lettres. Remarquez que j’ai eu beaucoup de chagrin quand j’ai appris sa mort. Mais je vous dis ça parce que vous avez l’air de me blâmer. On ne vit pas de souvenirs. Il faut manger, et il faut aussi… un peu de plai-sir. Pas vrai ? De son vivant, il aurait dû se débrouiller, faire comme les autres. Mais s’esquinter à un métier qui est en somme celui d’un ouvrier, qui ne rapporte pas grand-chose, moi, je trouve ça idiot, que voulez-vous ? Je ne l’ai jamais compris, ce garçon.
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La garce, songea Sert. Mais, chose étrange, ce n’était pas à elle seule qu’il pensait. À bien réfléchir, que de femmes étaient comme elle ! Il croyait les voir, se moquant de l’homme qui, comme Rémy, « faisait son boulot d’homme ». Il croyait les entendre : « Les sous et l’amour, il n’y a que ça. »
Il secoua farouchement la tête.
— Vous ne méritez pas de vivre, dit-il simplement.
Au lieu de se fâcher, elle rit. Il était très tard. Ils étaient seuls dans la salle à demi sombre, maintenant. Elle lui mit la main sur le bras.
— Quel âge avez-vous ?
— Vingt-deux ans.
— Et ça vous dégoûte de voir qu’on pense plus à des choses comme… comme le bifteck et le lit qu’à la fidélité, l’héroïsme et tout le tremblement ?
— Ça me dégoûte, oui.
— Quel gosse… Vous vous croyez meilleur que les autres, je parie. Pourtant, si je voulais…
— Si vous vouliez quoi ?
Mais elle ne dit rien. Elle lui avait fait signe de la suivre. Elle posa le pied sur la première marche de l’escalier et se re-tourna pour regarder Sert. Docilement, il la suivit. Tous deux montèrent. Au palier du deuxième étage, elle s’approcha du jeune homme et lui toucha doucement la joue du revers de la main.
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Il leva le bras et de toutes ses forces la repoussa. Elle tomba en arrière avec un cri. Ses hauts talons avaient glissé sur le bord des marches. Elle s’abîma du haut de deux étages sur le sol dallé. Froidement, il la regardait, penché sur la rampe. Elle n’était pas morte, mais grièvement blessée. On accourut ; on arrêta Sert.
Tandis qu’on allait chercher la police, il demeura assis dans la salle ; le fox-terrier Jip était auprès de lui et il le ca-ressait. Il ne paraissait ressentir ni pitié ni remords. Le len-demain, dans la prison où il avait été enfermé, on lui dit que Mme Rémy était morte. Il baissa la tête, mais ne répondit rien. Il se tut également quand on lui demanda les raisons de son acte. On finit par supposer, devant l’absence de toute explication plausible, que Mme Rémy avait été sa maîtresse avant son départ pour la Chine, deux ans auparavant, qu’ensuite elle avait eu d’autres amants (l’enquête démontra qu’elle était sensuelle et facile) et qu’il l’avait tuée dans un mouvement de jalousie. Le jury, à un crime de ce genre, se montra indulgent. Sert ne fut condamné qu’à une peine lé-gère.
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