Les Vierges et autres nouvelles

Irène Némirovsky · Chapitre 7 sur 13

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Les Vierges et autres nouvelles

L’inconnue ....................................................................... 113

L’INCONNUE

 

 

— Naturellement, dit la dame d’un ton aigre, naturelle-ment il n’y a plus de place !

Elle montra la pancarte « complet » qui se balançait à la porte d’un cinéma (c’était l’hiver dernier ; Paris cherchait à tromper sa tristesse et quelques salles de spectacle, ouvertes l’après-midi, ne désemplissaient pas).

— Naturellement, continua-t-elle, tu ne m’écoutes ja-mais : il fallait retenir deux fauteuils par téléphone. Tu baisses, mon ami, tu baisses d’une manière effrayante. Et, par-dessus le marché, il pleut !

— Est-ce que c’est ma faute ? demanda son compagnon d’une voix tremblante d’exaspération. Tu passes trois heures devant la glace !

— Moi ? Trois heures ? Tu es fou ! Je ne sais même pas comment mon chapeau est mis ! Et tu es là à grogner.

— Je ne grogne pas. Je dis seulement…

— Si, si et si, dit la dame comme un enfant : tu grognes. Depuis quelque temps, tu m’en veux. Je te préviens que, si ça ne te plaît pas, tu n’as qu’un mot à dire et…

— Fichtre non ! ça ne me plaît pas.

— Ah, je te prie de ne pas être grossier, n’est-ce pas ?

Ils s’éloignèrent en se disputant encore. Ils étaient dé-plorablement « avant-guerre » tous les deux, avant cette

 

– 113 – guerre-ci, et même avant l’autre. Elle sautillait au lieu de marcher ; sa taille gardait encore la cambrure imprimée par les corsets de 1913 aux reins de nos mères. Il était grand, raide, blanc de cheveux et de moustache. Son visage me semblait vaguement familier. L’amie qui attendait avec moi à la porte du cinéma me poussa du coude.

— C’est Driant… Vous savez bien, le romancier ?

— Lui ? Je le croyais jeune.

— Oui, c’était un jeune auteur en 1920, un de ceux qui ont mis leur jeunesse en viager, à cette époque, et qui ont vécu d’elle pendant vingt ans. Il y a quelques années, comme le public commençait à être un peu las de ses romans, il s’est embarqué pour une région mal connue de l’Afrique. Cela stimulait les imaginations, ces voyages, ces « évasions », comme on disait. Les lecteurs suivaient avec intérêt les récits de ces déplacements et villégiatures. On insinua (toujours pour des fins publicitaires) que Driant fuyait l’Europe parce qu’il était dégoûté du monde actuel et, surtout, parce qu’il y avait eu, dans sa vie, une rupture, un chagrin d’amour. Aussi-tôt, les lettres d’inconnues affluèrent. Des femmes se disant seules, malheureuses, incomprises lui offraient de partir avec lui, de partager sa vie dans le désert, de lui servir de secré-taires bénévoles. Il compta cent vingt-huit de ces lettres qui furent classées par lui, car il était un garçon d’ordre, dans des chemises de couleurs différentes sans que, naturelle-ment, l’idée lui vînt de répondre à une seule de ces de-mandes. Mais voici qu’un beau jour, au moment où il rentrait chez lui (c’était la veille de son départ), il trouva une femme qui l’attendait dans l’antichambre. Elle vivait en province, lui dit-elle. Son mari était fonctionnaire. Elle ne s’entendait pas avec lui. Elle n’avait pas d’enfants. Elle voulait fuir la société

 

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étroite qui l’emprisonnait, disait-elle, fuir l’Europe, le monde civilisé, partager la vie de Driant dans le désert, etc.

Elle n’était pas laide, mais mal habillée, et Driant la mit à la porte. Il partit.

Il y a dans le départ loin de chez soi, de ses amitiés, de ses habitudes un principe exaltant qui fait tout le bonheur du voyageur pendant les premières semaines, mais qui se dis-sipe vite et tourne en une sorte d’aigre mélancolie. Tel fut le cas pour Driant. Il prit froid sur le bateau. Dans une ville où il devait prononcer une conférence, il parla d’une voix telle-ment enchifrenée, se mouchant et toussant sans cesse, que l’assistance elle-même, prise de contagion, accompagna sa voix d’un chœur discordant de reniflements et d’éternue-ments, et la conférence n’eut qu’un succès médiocre, l’amour-propre de Driant en souffrit. Il rentra à l’hôtel, gre-lottant et triste. Son courrier l’avait suivi et, entre autres, une lettre, celle de la femme qu’il avait refusé d’accepter comme compagne de voyage. À Paris, il l’eût déchirée sans la lire. Dans cette ville étrangère, il la parcourut, avec ironie, avec malveillance, mais, enfin, il la parcourut. Elle disait en subs-tance ceci :

« Je n’ai pas osé vous dire la raison véritable de mon in-sistance. Vous l’avez peut-être deviné. Je vous aime. Je n’attends rien de vous, mais je continuerai à vous écrire. Jeanne. »

Et Jeanne continua à écrire. À chaque escale il trouvait une longue lettre d’elle et, chose étrange, à mesure qu’il s’enfonçait en pays étranger, le courrier devenait de plus en plus mince. Paris est si oublieux. Mais la lettre de l’inconnue était toujours là, fidèlement, et Driant y voyait une image si flatteuse de lui-même que, ma foi, cette lettre, il daignait la

– 115 – lire. Un peu plus tard, il lui arriva même de la relire. Enfin, il s’aperçut qu’il l’attendait, cette lettre, et, lorsqu’il ne la trou-vait pas, par hasard, à l’étape, il se sentait délaissé. Mais, na-turellement, il ne répondait pas.

Il arriva dans un petit village nègre, d’où il comptait en-voyer des photos inédites et qui devait lui fournir la matière d’un reportage passionnant. Il éprouva une vive déconve-nue : une compagnie américaine de cinéma avait découvert ce lieu sauvage quelques mois auparavant, et il comprit que, dans quinze jours, les écrans des deux mondes seraient inondés par les paysages et les types qu’il était venu cher-cher si loin. Du coup, Driant commença à penser avec nos-talgie à Paris. Couché dans une case, à la lumière de la lampe-tempête, énervé par le bruit strident des moustiques, exaspéré par l’accent nasillard du metteur en scène améri-cain qui partageait sa chambre, il prit dans sa mallette la dernière lettre d’amour (N° 23) reçue de celle qui signait Jeanne. Il la revit dans sa mémoire. Elle n’était pas laide, non, elle n’était pas laide… Au fond, c’était touchant, cet amour… Il le devait au prestige de ses livres, de son esprit rayonnant à travers les pages imprimées. Ah, elle le compre-nait, elle du moins… Il pensa avec amertume aux dernières coupures, expédiées par l’Argus de la Presse. Personne ne le comprenait. Cette pauvre fille se consumait d’amour pour lui. C’était une satisfaction bien mince, une satisfaction tout de même. Il soupira, s’agita sous la moustiquaire, prit sous son oreiller le stylo toujours préparé pour recueillir les im-pressions fraîches, celles du premier jet, une feuille de papier et répondit à Jeanne. Il lui répondit quelques mots brefs, as-sez hautains, mais, enfin, il lui répondit et l’engagea même à lui écrire encore, cette correspondance devant être pour elle (disait-il) une consolation et un apaisement. Et cela continua ainsi. Les lettres augmentèrent de volume, de fréquence,

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Il revint à Paris et là, naturellement, il oublia aussitôt Jeanne. Elle eut le bon goût de cesser sa correspondance. Mais voici quand elle la reprit : chaque fois que, dans un journal, paraissait un éreintement sur Driant, elle lui écri-vait ; chaque fois qu’il se présenta à l’Académie sans être élu (trois fois en sept ans), elle lui écrivit longuement, tendre-ment, avec admiration, sensibilité, intelligence. Un jour, en-fin, il accepta de l’accompagner à un concert. Elle lui fit en-tendre qu’elle était libre tout à fait : son mari avait demandé le divorce pour abandon de domicile conjugal. Il fit semblant de ne pas entendre ce qu’elle lui disait. Il fut très « Dieu de l’Olympe auprès d’une humble mortelle », la regarda de haut, mais accepta une nouvelle sortie. Et, peu à peu, il s’accoutuma à elle. Il lui donna des conseils de toilette. Il lui fit changer sa coiffure. Il ne l’aimait pas, oh, certes non ! Mais il lui était reconnaissant de l’aimer. Dans les moments de doute ou de découragement, il pensait : « Tout de même, je suis adoré. » Jeanne, dans son esprit, se multipliait en quelque sorte. Elle n’était pas une femme, mais la représen-tante d’un millier de femmes inconnues, amoureuses et res-pectueuses, qui l’adoraient de loin.

Cependant, le temps passait ; les cheveux de Driant blanchissaient. Ses livres se vendaient moins. Le public, ces dernières années, avait de cuisants soucis et boudait ses au-teurs favoris. Plusieurs affaires de cinéma qui s’annonçaient fructueuses ratèrent au dernier instant. Un jour, Jeanne re-partit pour la province. Ce fut le dernier coup. Il attendit une lettre d’elle, n’en reçut pas et prit lui-même les devants. Il

– 117 – reçut en réponse un court billet désolé : elle était malade. Le cœur était atteint. Elle ne pouvait plus écrire sans fatigue. Ce fut lui alors qui lui adressa de longues lettres, toujours avec l’arrière-pensée de se servir plus tard en littérature des sen-timents exprimés. Il pensait qu’elle était perdue et la pers-pective de cette fin poétisait Jeanne à ses yeux, la lui rendait plus chère.

Un jour, on lui annonça une visite. Il vit entrer un brave homme, ému, qui bégayait un peu en cherchant ses phrases, avec le visible souci d’être à la hauteur de la situation. C’était le beau-frère de Jeanne.

— Jeanne va très mal, dit-il. Elle ne parle que de vous, monsieur Driant. Ce serait une charité de venir lui dire adieu. Et même, si j’osais… Je ne suis qu’un pauvre homme. Vous trouverez peut-être mes paroles maladroites. Si vous pouviez lui faire croire que vous répondez à son amour, cela adouci-rait sa fin.

— Est-elle donc mourante ? demanda Driant, effrayé.

— Elle est bien bas, bien bas, dit le beau-frère en se-couant la tête d’un air lugubre.

Driant le suivit.

« Je ne connaîtrai jamais, pensait-il, un amour plus humble et plus sincère que celui-là. Pauvre femme ! »

Quand il arriva chez Jeanne, celle-ci lui parut extrême-ment faible ; elle parlait à peine. Elle retrouva toutefois assez de voix pour le remercier avec des transports de tendresse et de passion de sa visite.

— Si j’avais seulement pu avoir l’illusion, dit-elle, que vous m’aimez un peu…

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Il prit la main amaigrie.

— Mais je vous aime, Jeanne, je vous aime. Vous seule m’avez comprise.

Elle hochait tristement la tête.

— Je ne vous crois pas.

Il protesta qu’il l’aimait et, en ce moment, il le croyait presque. Peu à peu son rôle lui entrait dans la peau, comme disent les acteurs. Que cela serait donc un joli souvenir, cette femme amoureuse, consolée, tendrement bercée par lui jusqu’à l’oubli final, jusqu’à la mort. Dans l’exaltation artifi-cielle qui naissait en lui, il se laissa aller enfin à proposer le mariage. Cette femme était perdue. D’ailleurs, il n’imaginait pas un instant qu’il pourrait vraiment l’épouser. Un jeu tendre et noble, et voilà tout.

Elle murmura :

— Quand vous serez rentré chez vous, ce soir, écrivez-moi, comme autrefois, une longue, longue lettre dans ce style merveilleux qui est le vôtre. Dites-moi que vous m’aimez, que vous désirez unir nos deux vies ou, du moins, la vôtre que j’espère longue, belle et glorieuse et la mienne qui, hélas, s’éteindra dans peu de jours. Je mettrai cette lettre sur mon cœur et je mourrai heureuse.

Mon amie se tut. Je demandai :

— Je ne comprends pas quel rapport il y a entre le couple déplorable que nous venons de voir et cette tou-chante histoire d’amour ?

— Vous ne comprenez pas ? dit mon amie. C’est pour-tant simple. Jeanne guérit, voilà tout. Était-elle vraiment si

– 119 – malade ? Était-ce une simulation habile ? Ou, au contraire, sur un organisme nerveux, la joie agit-elle d’une manière mi-raculeuse ? Mais, au bout de trois semaines, elle était sur pied ; à la fin du mois, elle gambadait, et Driant dut bel et bien s’exécuter et l’épouser. Vous comprenez, elle avait gar-dé précieusement la lettre dans laquelle il lui offrait le ma-riage. Il craignit un scandale, un procès, que sais-je ? Il crai-gnit surtout d’être ridicule. Elle avait bien vu que la vanité était son point faible, et elle avait misé là-dessus. Ne le plai-gnez pas : il n’a que ce qu’il mérite.

 

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