Les Vierges et autres nouvelles

Irène Némirovsky · Chapitre 4 sur 13

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Les Vierges et autres nouvelles

En Raison des Circonstances .................................... 86

EN RAISON DES CIRCONSTANCES

 

 

Ils étaient passés, ces soirs de septembre, au commen-cement de la guerre, quand sur la ville déserte et chaude, dans un ciel de cristal vert, montaient et nageaient lentement les « saucisses » argentées, comme de gros poissons aveugles. C’était l’hiver maintenant. Paris formait un abîme noir au-dessous du firmament qui, par contraste, paraissait presque loin. Malgré l’heure, malgré la pluie, malgré la brume, une peureuse lumière palpita à une lucarne1 et s’étei-gnit. Paris, assoupi, prêt à tout, ses armes auprès de lui, res-pirait doucement dans l’ombre.

La mère ne pouvait pas dormir. Elle marchait de la porte à la fenêtre dans le salon obscur et elle pensait à Aline, à sa fille aimée, qui s’était mariée le matin même. Une journée fa-tigante, songeait Marie-Louise Seurat. Décembre bientôt, et il fait chaud, presque étouffant. Certes le mariage avait été célébré dans l’intimité et il n’y avait eu ni réception ni lunch. Une brève cérémonie à la mairie ; une messe, une coupe de champagne pour les témoins et les parents du fiancé. Malgré cela, elle était harassée ; elle avait failli se quereller avec Aline qui s’était coiffée à la diable, habillée on ne savait comment. Le jour de son mariage… Étrange enfant ! Et elle ne semblait rien regretter, ni les demoiselles d’honneur, ni le voile, ni rien de l’appareil solennel un peu ridicule et tou-

 

1 À cet endroit le manuscrit est peu lisible. Mais « lucarne » est généralement accepté. (ELG.)

– 86 – chant des unions bourgeoises. Et dans quarante-huit heures, elle serait seule, pauvre petite, car Gilles repartait dès lundi, pour la guerre. Enfin, la petite avait voulu. Il ne servait à rien, de nos jours, de raisonner la jeunesse.

« Voici que je parle comme ma mère à moi », pensa tout à coup Marie-Louise Seurat, se rappelant des soupirs sem-blables échappés de lèvres depuis longtemps closes… De-puis longtemps ? Pas si longtemps que cela. C’était pendant l’autre guerre. « Je suppose que pour Aline les années de l’autre guerre, ce sont des temps préhistoriques ? »

Un sentiment d’aigreur légère et de tendresse contrac-tée, douloureuse, envahit son cœur. Elle essuya quelques larmes. Son mari l’appela de la chambre voisine :

— Est-ce que tu ne viens pas te coucher ?

— Tout à l’heure, tout à l’heure, répondit-elle.

— Mais que fais-tu ?

— J’écris une petite note pour Le Figaro.

— Tu ne penses pas, fit Georges d’une voix patiente et lasse, que tu auras le temps de l’écrire demain ?

Elle ne dit rien : souvent, il lui fallait se taire une se-conde avant de répondre à son mari, parce que, malgré elle, un mouvement de colère la traversait lorsqu’elle entendait la voix humble et amoureuse, et pour rien au monde elle n’eût trahi ce singulier et inexplicable ressentiment. Cher Georges… si bon… elle l’aimait tant… Ils formaient un mé-nage modèle. « Les Seurat, vous savez bien ? Oh, des gens charmants, si unis… » Oui, ils étaient très unis. Mais il avait une manière de s’adresser à elle, timidement, avec révé-rence, avec résignation, comme à une divinité capricieuse et

– 87 – un peu redoutable, qui l’agaçait. Oui, c’était cela, elle était agacée, ce soir. Cher Georges… elle l’aimait tant.

Elle compta mentalement jusqu’à cinq et dit gaiement :

— Je viens, mon chéri.

C’était une femme blonde, douce, un peu grasse, avec de beaux yeux bleus, tendres, à peine alourdie par quatre ma-ternités. Sa bouche était gourmande et bonne, ses grands yeux bleus avaient une expression malicieuse et candide. Son nez était petit, son menton un peu fort : elle paraissait indolente. Un sourire affable et gracieux, plutôt résigné que brillant, était posé sur ses traits ; elle ressemblait à une pêche savoureuse et meurtrie, enrobée de sucre et de crème : un plat excellent quoiqu’un peu fade jusqu’à ce qu’on pé-nètre au cœur même du fruit, à cette amande un peu amère qu’il recèle. Elle avait de beaux bras ronds, une taille moel-leuse, marquée de trois cercles de bistre qui griffaient la peau fine. Elle portait un peignoir de velours très chaud et très long, en prévision des alertes nocturnes ; une résille de soie retenait ses cheveux.

— Viens, chérie, répéta au bout d’un instant la voix de Georges.

Elle poussa un imperceptible soupir, revint dans la chambre à coucher, s’assit au bord du lit.

— Voyons, que dirais-tu de… « Le mariage de Monsieur Gilles Barcy avec Mademoiselle Aline Pecquet a été célébré le 28 novembre dans la plus stricte intimité, en raison des circonstances… » ?

— C’est parfait, ma chérie…

– 88 –

Distraitement, elle caressa les fins cheveux gris de Georges.

— Quel vide dans cette maison…

Les trois autres enfants étaient à la campagne, à l’abri. Qu’il paraissait grand et silencieux, cet appartement parisien. Georges Seurat n’avait pu quitter Paris, retenu par son tra-vail, et Marie-Louise n’eût pas voulu le laisser seul : il était de santé délicate et si triste, si perdu, elle le savait. Mais son cœur était avec les trois garçons, demeurés seuls. L’aîné avait douze ans, le plus jeune, sept.

— Aline te tiendra compagnie quand son mari sera par-ti…

— Oh, Aline…

— Elle t’adore…

— Elle a bon cœur mais elle est si peu expansive…

— C’est sans doute, dit Georges d’une voix un peu basse, un peu pâle comme toujours lorsqu’il abordait le sujet brûlant, le sujet défendu, c’est sans doute le caractère de son pauvre père…

Après treize ans d’union, songea Marie-Louise, mon premier mariage est encore une source d’émoi, de chagrin pour lui. Il ne veut pas m’en parler, et malgré lui… S’il savait comme tout cela est loin de moi, était loin, du moins, jusqu’à ces derniers jours. »

Lorsque Georges lui parlait de ce temps aboli, elle dé-tournait la conversation, en général, comme on empêche un chien de mordre sa patte blessée. Il était encore au-jourd’hui… son vieux mari… jaloux, et jaloux d’un mort. Par-

– 89 – fois, elle répondait doucement : « Il est mort, chéri… », ce qui pouvait signifier : « Je ne peux pas le blâmer, ni me plaindre de lui puisqu’il est mort », mais elle le disait sur un ton rassurant, comme si elle eût rappelé à Georges qu’il n’avait rien à craindre désormais que le rival inconnu, le premier mari, le père d’Aline était mort.

Ce soir, elle avait envie de parler de ce premier mariage. Il était trop semblable à celui d’Aline.

— Elle recommence la bêtise que j’ai faite, dit-elle.

— Oh, la bêtise, murmura Georges d’un ton humble et avide.

Elle comprit ; elle répéta fermement :

— Oui, une bêtise. On n’épouse pas un ami d’enfance que l’on considérait jusque-là comme un bon camarade, une espèce de cousin et pas autre chose, simplement parce qu’il y a la guerre. Tu sais, moi…

Elle se tut.

Il était extraordinairement attentif, assis sur son lit, les yeux baissés mais la bouche frémissante. Elle le regarda ; il est si rare que l’on regarde vraiment, profondément un homme qui vit avec vous, qui dort avec vous depuis quinze ans. Qu’il était maigre et pâle, et précocement vieux, et con-sumé par quelque secret tourment. Pauvre Georges. Il était si soucieux ; il était accablé d’affaires. Dans les moments les plus heureux, il se préoccupait de ce qui pourrait advenir de funeste. Il redoutait la maladie aux heures de santé, la ruine aux époques prospères ; il attendait la guerre depuis l’avènement de Hitler, chaque année aux premiers jours du printemps. Maintenant qu’elle était là, il semblait plus

– 90 – calme : tout était perdu, il n’y avait plus rien à faire. Mais vraiment, il avait vieilli de dix ans, songea sa femme en lui prenant la main. Ils demeurèrent un instant sans parler, tan-dis qu’au-dehors les douze coups de minuit sonnaient dou-cement sur la ville noire.

— Je pensais tout à l’heure que le ciel avait l’air de s’éclairer. Pourvu qu’il n’y ait pas d’alertes… Ils sont idiots, ces petits, d’avoir voulu passer la nuit à Paris, mais c’est l’âge où un soupçon de danger fait tant de plaisir, donne tant de saveur à l’amour, dit-elle plus bas.

— Il n’y aura pas d’alerte. Comme tu es émue.

On était tout étonné parfois d’entendre ces bruits fami-liers : l’horloge du lycée Jeanson-de-Sailly, dans le silence noir, et dans l’appartement désert, ce bruit qu’autrefois on n’entendait pas : le râle des conduites d’eau. En général tous les bruits sont bien plus forts qu’autrefois : des pas dans l’appartement du dessous où seule une vieille bonne de-meure, ce pas qui résonne si fort parce que les tapis ont été enlevés.

— J’ai du chagrin que cela se passe ainsi, qu’Aline n’ait pas eu sa part, son lot de bonheur, ferme, innocent, des fian-çailles, des réceptions, des cadeaux, le cortège à l’église. Elle n’a même pas été fiancée quinze jours…

Il protesta doucement.

— Oh, quinze… Cet automne, lorsque Gilles est parti, il n’y avait rien entre eux.

— Mais si, Georges. J’en suis sûre. Voyons, je me serais bien doutée tout de même. Puis quelques lettres, et le 19 no-vembre exactement, elle nous a annoncé qu’ils allaient se

– 91 – marier. Tout ce que nous avons pu dire ou faire. Ils se sont mariés aujourd’hui, 29 novembre ; ils ont été fiancés qua-torze jours.

— Mais cela n’a aucune importance. Ils se connaissaient bien avant.

— Oui, comme on peut connaître un ami, un bon cama-rade. Qu’est-ce que cela a à faire avec l’amour, je te de-mande ? Et il est si jeune !… C’est bien simple : elle se re-trouvera, dans six mois, mariée à un inconnu. Tu ris, Georges ! Il n’y a pas de quoi rire, je t’assure. C’est mon his-toire qui recommence là.

Il baissa les yeux.

— Tu sais, dit-il, en articulant les mots avec difficulté, que tu ne m’as jamais raconté exactement… ton premier ma-riage.

— Mais est-ce que j’y pensais seulement ? murmura-t-elle en levant les épaules avec une expression lasse et irritée. Les hommes ont une mémoire terrible. Une femme, tu sais, ça oublie si bien… Le bonheur et le malheur.

— Mais tu n’as pas été heureuse, n’est-ce pas ? Tu n’as pas été heureuse ?

— Mais non, non.

Elle chercha par quel geste véhément elle eût pu donner plus de poids, plus d’intensité à ses paroles. Elle répéta, « non », en coupant l’air de sa main serrée comme si elle tranchait le passé et le rejetait dans le néant.

— Tu le sais bien, voyons, Georges, je te l’ai dit…

 

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— Tu crois l’avoir dit. Mais couche-toi, tu prends froid, dit-il d’un accent de prière.

Elle, toutefois, ne pouvait demeurer en place ; elle allait et venait, nerveusement. Elle entra dans la chambre d’Aline, s’approcha du lit vide. Puis elle ouvrit la fenêtre, contem-plant une fois de plus cette nuit de gouffre qu’on ne se lassait pas, dans les premiers temps de la guerre, de regarder d’en bas, de la rue. Cela ne donnait pas une impression d’obscu-rité si profonde que de ce sixième étage. Des souvenirs de l’autre guerre ressuscitaient en elle. Pourquoi avait-elle dit à Georges qu’une femme oubliait facilement le passé ? Elle pensa tout à coup qu’elle lui mentait souvent ainsi sans rai-son autre qu’une espèce de pudeur. Eh non, on n’oublie pas. Une femme n’oublie rien, au contraire, et c’est bien plus fort, bien plus terrible que chez les hommes, songea-t-elle, car ce n’est pas notre raison qui se souvient, mais les profondeurs mêmes de la chair.

Ainsi, j’ai oublié… oui, mais… encore maintenant, par-fois, à un coup de sonnette plus fort, prolongé, plus brutal, je sens mon cœur battre. Je me souviens des coups de sonnette impérieux de René, les soirs où il arrivait en permission, sans être étonnée… Et cette sensibilité particulière au temps qu’il fera demain… quand je devine sans jamais me tromper, la pluie ou la neige, pour la nuit, on en rit, Georges le premier. S’il savait combien de soirs je suis restée ainsi qu’aujourd’hui à la fenêtre, sentant presque dans mes os le froid qu’il faisait dans la tranchée, l’humidité qui le transperçait, lui.

Elle entendit la voix inquiète de Georges.

— Prends garde. Je suis sûr qu’on voit la lumière…

— Mais non, voyons.

 

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Elle tira les rideaux, revint dans la chambre, se coucha.

— Tu ne peux pas dormir ?

— Non. Toi non plus, Georges. Allume, veux-tu ?

Il obéit. Elle se sentait glacée ; elle claquait des dents.

« J’ai un peu de fièvre », songea-t-elle.

Elle ne le dit pas. Mon Dieu, si Georges la croyait ma-lade, quelle histoire !… Elle n’avait jamais été alitée un jour, pendant leurs treize ans de mariage, sauf pour la naissance des enfants. Elle n’avait pas le droit de lui manquer à ce point. Il lui semblait parfois qu’elle lui insufflait sa propre santé, sa vigueur, et que le jour où elle cesserait de le faire il mourrait. Il dépendait d’elle.

C’était bizarre. Ceux qui le connaissaient le jugeaient un homme froid, distant, un peu sévère. Elle seule savait que sur ce cœur elle régnait sans partage.

La lampe allumée, elle lui sourit.

— Tu voudrais connaître toute cette vieille aventure, hein ? fit-elle brusquement.

De nouveau, il baissa les paupières. Il ne la regardait ja-mais en face lorsqu’il lui parlait du passé.

— Eh bien, tu sais que René et moi nous étions amis d’enfance comme Aline et Gilles, et jamais je n’avais eu pour lui une pensée d’amour. Puis, en 1914, il est parti et alors, le temps, la distance, les dangers qu’il courait, tout cela a trans-formé le souvenir que j’avais gardé de lui, l’a mêlé de res-pect… Je ne sais comment te dire… Tu te rappelles ? C’était alors comme aujourd’hui. Un homme ordinaire partait. On

 

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était sûr, on ne savait pourquoi, que là-bas, il devenait surna-turel, un héros, et c’était bien la vérité, il devenait étrange-ment, terriblement un autre. Ainsi, je me souviens de sa première permission. Ses parents étaient âgés. Ils avaient toujours eu l’existence la plus tranquille. Pour fêter le retour de René ils lui payèrent le cirque, ainsi qu’à sa sœur et à moi-même. Ils avaient longtemps cherché ce qui pourrait procurer le plus de plaisir à leur fils, et ils avaient trouvé le cirque, comme à huit ans. Je crois que je n’oublierai jamais cette soirée, cette loge rouge et or, ces chevaux luisants avec leurs plumes roses sur la tête, et René entre deux gamins, la figure crispée par les bâillements qu’il retenait ! Et les pa-rents murmuraient derrière nous : « Mais il n’a pas l’air de s’amuser ! Qu’est-ce qu’il a ? Comme il est difficile mainte-nant de lui faire plaisir… ! » Moi, ce soir-là, je crois, je me suis sentie, pour la première fois, amoureuse. Je mesurais si bien la différence énorme qu’il y avait entre nous. Le cirque m’amusait encore, mais lui ! C’était un homme, un héros vic-torieux ! Qu’il me paraissait beau et que je l’aimais. Et il était beau et digne d’être aimé, fit-elle sans remarquer le frémis-sement qui parcourait le maigre visage de Georges ; seule-ment je me trouvais si loin de lui, si loin, que nous n’arrivions pas à nous comprendre. Tout ce qu’il avait vu, tout ce qu’il avait enduré, toutes ces habitudes nouvelles, tous ces désirs nouveaux, et moi, je demeurais la même. Je n’avais pas été arrachée de ma famille pour être jetée dans l’enfer, moi ! Je n’avais pas dormi dans la boue, je n’avais pas vu le sang, pas de morts. Alors, avec lui, j’avançais à tâ-tons dans les ténèbres, sans comprendre. Je lui parlais du passé, de nos petites joies, de nos querelles. Il avait une ma-nière de me regarder…

Elle se tut. Elle revoyait dans sa mémoire ce visage qui en août 1914 avait été celui d’un garçon joufflu, aux joues

– 95 – brunes et roses, qui s’était transformé peu à peu en un masque osseux et dur. Comment exprimer, comment expli-quer à Georges ce regard de René, son ironie, son désen-chantement et une profonde et virile colère, à certaines des paroles qu’elle disait, et à d’autres moments cette tendre, cette méprisante pitié…

— Nous nous sommes mariés. Il me trouvait charmante, très fraîche. « Quand je t’embrasse, il me semble que je bois un verre d’eau de source », disait-il. Mais à chacun de ses re-tours il devenait encore plus étrange, plus lointain, plus étranger. Il ressemblait au René de 1914 comme un homme ressemble à l’enfant qu’il a été. Au fond, je te dis beaucoup de paroles pour expliquer une chose si simple. Nous avions eu le même âge. Maintenant il était vieux. Peut-être l’âge que l’on a se mesure-t-il moins au jour de la naissance qu’à celui de la mort ? Il devait mourir à vingt ans. Il semblait que quelqu’un se hâtait de l’amener à maturité pour le cueillir vite, comme un fruit. Et moi, comme j’étais maladroite. Tan-tôt je lui parlais de la guerre ; il répondait avec mauvaise grâce et le plus souvent il ne répondait pas. Tu te rappelles, même après, lorsque tout fut fini, les anciens combattants ne parlaient jamais de la guerre. Et on les louait beaucoup pour leur réserve, pour leur pudeur. Parfois, j’ai pensé que s’ils ne parlaient pas, c’est que personne, au fond, ne les question-nait. Nous, les femmes, nous ne les interrogions pas, parce que, d’abord nous avions peur : c’était trop sauvage, trop horrible, trop triste et cruel… Et ensuite une femme est tou-jours jalouse de la guerre. Qu’ils puissent vivre sans nous, qu’ils se consolent avec leurs camarades et leur métier, que ces mains accomplissent une œuvre de mort, qu’ils existent sans caresses, sans être dorlotés, soignés, cela nous choque et nous révolte, comme si nos enfants nous abandonnaient. Je tâchais sans cesse de le ramener vers moi, vers les petites

– 96 – choses, les petites pensées, les devoirs étroits, ces déjeuners du dimanche en famille, et le nouveau petit chapeau, et les histoires de domestiques, et les bons petits plats qu’il aimait. S’il avait été plus vieux seulement, non d’âme mais de corps, s’il avait été mon mari depuis quelques années, si j’avais déjà eu le temps de le façonner, de le féminiser, de l’attendrir – tu sais, les femmes excellent à cela – ah ! j’aurais été plus forte que le métier, plus forte que la guerre. Mais ce n’était pas ainsi. Il avait une conception de la vie pathétique, brillante et dure, qui me consternait. Tout ce qui était raffinement, ten-dresse, luxe, il avait une manière de balayer cela de la main en disant : « Aucune importance ! » C’étaient ses mots favo-ris. Il les prononçait vite et bas entre ses dents serrées. Pour lui, ce qui avait de l’importance, c’était la peine des hommes, leurs conditions de vie, l’avenir de la France, l’après-guerre. Moi, je suis une simple femme. Ce qui me plaisait, c’était les petites choses humbles de la vie : les robes, les fleurs, les ba-vardages, la flânerie.

Elle jouait distraitement avec le bord du drap. Elle son-geait : « Dans l’amour, c’était une autre femme qu’il souhai-tait, passionnée et grave. Et il avait un tel appétit de vivre. Il pressentait sa mort. Qu’était-ce pour lui, une femme, une seule pauvre femme, la sienne ? Un jour, il me dit : “Je ne peux plus lire de livres de voyages.” Je répondais : “Mais nous voyagerons.” Alors, lui : “Non, non, trop tard.” »

Elle dit à voix haute :

— Ah ! on ne devrait jamais vous laisser ! on devrait vous garder sans cesse comme des enfants auprès de soi ! vous empêcher de prendre vos plaisirs d’homme, vos joies cruelles.

— Tu m’as gardé…

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Elle murmura :

— Oh, toi…

Elle parut revenir à elle. Peu à peu son visage pâle et contracté retrouva son air de douceur aimable, de gaieté lé-gère, son sourire.

— Certainement, toi, mon chéri, tu es un époux modèle. Tu m’as rendue très heureuse. Le sort me devait cette com-pensation. Mais ce pauvre René… J’ai pensé parfois que s’il n’avait pas été tué en 17 il aurait fini par me quitter. La vie bourgeoise lui faisait horreur. À sa dernière permission pour-tant…

Elle détourna les yeux et acheva très vite :

— Comme il était tendre, ce dernier soir… « Tu verras, mon petit, je reviendrai et nous serons heureux ensemble. C’est toi qui as raison, disait-il. Tous, là-bas, nous commen-çons à croire que ce sont les obus, les torpilles, les flammes qui sont les seules réalités, et vous paraissez si petites, alors, avec vos petits soucis, vos petits bonheurs. Et, parfois, la co-lère nous prend. On voudrait secouer les gens par les épaules, leur dire : “Mais, brutes imbéciles, comment pou-vez-vous continuer à vivre, à manger, à dormir, quand il y a ça, cet enfer où on nous plonge et d’où on nous retire à dates fixes comme des poissons d’un aquarium… Et vous, ce sont les mailles de vos bas qui sautent, et le gâteau qui n’était pas assez cuit, et la tante Lucie qui sera froissée si je ne vais pas lui rendre visite ?” Mais, au fond, c’est vous qui avez raison, c’est toi ! La guerre n’est qu’un accident. La mort n’est qu’un accident. Ce qui reste, ce qui est éternel, ce qui ne passera pas, c’est cela, cela et cela », disait-il, et il touchait, je me rappelle, la dentelle de ma chemise de nuit, les draps brodés

 

– 98 – et un dessin de fleur sur la cretonne des murs. C’était sa der-nière permission. Il a été tué le mois suivant. Quand j’ai eu Aline…

Elle s’interrompit, regarda Georges d’un air plaintif et étonné.

— Je n’ai jamais su comment prendre Aline. Tu me di-sais qu’elle ressemblait à son père ? Non, c’est moi qui étais la même dans mes manières d’être, avec l’un et avec l’autre, avec le père et avec la fille. J’avais reporté sur Aline les sen-timents d’amour maladroit et d’effroi que m’inspirait mon mari. Je voulais sans cesse la rapprocher de moi, la faire semblable à moi. Avec les autres enfants, j’ai été plus sage, n’est-ce pas ?

— Tu es la meilleure des mères. Les enfants t’adorent.

— Je n’ai jamais su prendre Aline, répéta-t-elle triste-ment.

Ils demeurèrent silencieux.

— En somme, j’ai eu une triste jeunesse, dit-elle.

Il songeait : « Moi, si je l’ai tellement aimée, c’est peut-être à cause de ce héros mystérieux qui l’avait possédée ! Car, moi, je n’ai pas fait la guerre. Oh, ce n’était pas ma faute. J’avais toujours eu une santé délicate. On m’a envoyé gratter du papier dans un bureau à Carcassonne. Je ne pou-vais rien faire de mieux. Mais lui, son mari, était un guerrier. Je connaissais sa conduite au feu, ses citations, son calme, son courage. Je l’admirais. Je le jalousais. Et voici que cette femme, il n’a pas su la rendre heureuse, tandis que moi. »

À voix très basse, presque honteuse, il murmura à son oreille :

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— Mais lorsqu’il a été tué tu l’aimais, bien entendu… Mais tu n’étais plus… tu n’étais plus amoureuse, Marie-Louise ?

Elle tourna vers lui un regard distrait et brillant.

— Est-ce que je pense encore à tout cela ? dit-elle avec impatience. Je ne pense qu’à Aline, en cet instant ; j’ai peur pour elle. Pourvu que Gilles la comprenne ! Pourvu que Gilles soit un bon mari ! Qu’elle soit aimée, ma petite fille ! Qu’elle soit la première dans son cœur ! Qu’il n’ait pas d’autres désirs, d’autres rêves que celui de la rendre heu-reuse comme tu as su me rendre heureuse, chéri.

Elle le sentit frémir contre elle.

— Marie-Louise, je n’ai vécu que pour toi… Mon travail, mon ambition, ma réussite sociale, matérielle, que sais-je ? Tout cela n’était qu’en fonction de ton existence, de ton bonheur… Les enfants, eh bien, les enfants eux-mêmes me sont chers d’abord parce qu’ils sont de toi, et tu le sais ! Tu sais que j’aime également les garçons et Aline dont je ne suis pas le père. Comprends-tu, sens-tu que peu de femmes ont été adorées aussi follement que toi ? M’en as-tu un peu de reconnaissance ? dit-il plus bas. Tu parlais de ce pauvre Re-né…

Elle ne put réprimer un mouvement d’irritation. Pour-quoi disait-il toujours « ce pauvre René » ? Il n’eût pas aimé cela ! Il était si orgueilleux. C’était une marque de dédain, songea-t-elle. Il ne lui inspirait pas, ce garçon mort si jeune, la pitié étrange que l’on éprouve envers les morts ! Elle l’imaginait glacé, hautain, indifférent, mais vivant encore, quelque part auprès d’elle dans les ténèbres, les regardant avec son sourire étrange et cette sombre colère au fond de

 

– 100 – ses yeux. Comme elle l’avait vite oublié. Comme elle avait dansé après la guerre ! Comme elle s’était vite remariée ! Quel appétit de vivre ! « René, je l’ai à peine connu, je l’ai à peine aimé, pensait-elle, nous avons été séparés si vite. » Et parfois avec une sourde colère, elle avait songé : « Qu’aurait-il voulu de moi ? Que je lui demeure éternellement fidèle ? Pourquoi ? Parce qu’il est mort à la guerre ? La guerre est une chose, et la vie en est une autre. Et pourquoi se moque-t-il de Georges ? pensait-elle comme si René eût été vivant : Georges est faible, mais il est bon et il m’aime. Les femmes ont besoin d’être préférées. Ce ne sont pas des êtres d’acier et de feu que nous voulons serrer dans nos bras, mais des hommes simples et amoureux. Un héros ? Pour qu’il aime l’aventure, la guerre, la camaraderie plus que nous ? Non merci, non merci ! C’est drôle, nous voulons bien avoir des héros pour fils, mais pour amants… ou alors, qu’ils oublient pour nous leur héroïsme, qu’ils nous mettent au-dessus de lui et avec lui, qu’ils nous l’apportent en hommage. Non, je n’ai pas aimé René, pensa-t-elle. Je n’ai pas été heureuse avec lui. »

Elle s’aperçut tout à coup que Georges continuait à par-ler avec beaucoup de chaleur, mais elle n’avait entendu que le son de sa voix, et non le sens des paroles.

— Dis, tu sais qu’il est trois heures ?

Il se tut.

— Ouvre la fenêtre, veux-tu ? J’ai oublié…

Il se leva et alla, pieds nus sur le tapis, ouvrir la fenêtre à tâtons. Quand il revint auprès d’elle, elle dormait déjà.

À huit heures, un coup de téléphone réveilla Marie-Louise. C’était Aline. Elle partait avec Gilles. Elle l’accom-

– 101 – pagnerait, disait-elle, jusqu’à Blois, où il devait rejoindre son corps. Elle quittait Paris dans une demi-heure. Elle voulait dire adieu à sa chère maman, lui assurer qu’elle était heu-reuse.

Sa voix avait changé, pensa la mère ; elle était vibrante et grave. Elles se dirent au revoir. Marie-Louise, passionné-ment, songea : « Mais c’est moi, c’est ma jeunesse ! C’est le bonheur que je n’ai pas pu avoir ! Cette guerre ne ressemble-ra pas à l’autre. Il reviendra. N’est-ce pas, René », murmura-t-elle avec fièvre, s’adressant à l’invisible.

Dans cette antichambre obscure – on n’avait pas tiré en-core les lourds rideaux sombres qui masquaient toutes les lueurs – un étrange sentiment de joie la saisit, une conviction profonde que la mort n’existait pas, que René se trouvait au-près d’elle, qu’elle le retrouverait un jour, lui, le seul homme qu’elle eût aimé.

Elle entendait le souffle de Georges, endormi. Georges ?… Oh, oui… elle l’avait oublié. Elle comprit tout à coup ce qui lui avait manqué pendant toute son existence. Il l’avait aimée, mais qu’est-ce que cela signifie ? « Les autres ne peuvent rien nous donner ; ils ne nous atteignent pas », songea-t-elle. Ce qui compte, c’est la source qui jaillit de soi-même, de son propre cœur.

Elle entrevoyait comme un rai de clarté furtif échappé à une grande et brillante lumière, une compensation, une jus-tice, dans le fait qu’Aline recommençait la vie qui avait été celle de sa mère, mais avec des chances de bonheur.

Elle regagna son lit chaud, se coucha auprès de Georges mais sa pensée infidèle le fuyait, rejoignait l’homme de sa

– 102 – jeunesse, lui parlait, l’assurait de son amour comme un vi-vant.

Elle s’endormit.

 

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