Les Vierges et autres nouvelles
La Voleuse ....................................................................... 121
LA VOLEUSE
On avait volé l’argent dans l’armoire où la maîtresse du domaine l’avait serré la veille : c’était le prix de quatre co-chons, deux billets de mille francs qui avaient reposé toute la nuit sous une pile de grands draps jaunes.
— J’ai compté moi-même les sous hier, avant de me mettre au lit, et recompté ce matin, dit la vieille femme aux gendarmes qui venaient enquêter à la ferme. Messieurs, c’est une honte. J’étais sortie pour panser les bêtes. Je devais en-voyer la gamine au bourg chercher le pain. Je rentre : j’ouvre l’armoire. Je regarde encore. Rien.
Les gendarmes étaient assis dans la salle, à Malaret. Ma-laret est un château en ruines ; il avait appartenu aux barons du Jeu qui, ne pouvant plus l’habiter ni le restaurer faute d’argent, l’avaient loué à des métayers ; ces métayers enri-chis avaient racheté le château et les terres, mais ils ne répa-raient rien, par avarice ou par négligence. Les poulaillers et les clapiers étaient bâtis dans la grande cour d’honneur. Les bêtes buvaient l’eau de l’étang, le plus beau, le plus poisson-neux du pays autrefois, et maintenant à demi comblé par la vase. Sur la terrasse, dont les marronniers avaient été abat-tus, séchait la lessive. Les gens du Malaret étaient peu ai-mables, méfiants ; ils avaient l’air fier et sauvage. L’hiver, ils restaient six à huit mois sans voir personne : Malaret était loin du bourg et entouré de forêts ; à la mauvaise saison, les chemins devenaient des pistes impraticables. Les murailles laissaient pleuvoir des pierres, et les jours de vent les tuiles tombaient du toit. L’ancienne salle des gardes avait été
– 121 – transformée en cuisine. Dans les autres pièces, les planchers étaient affaissés, les vitres brisées ; des toisons de laine pen-daient à l’intérieur des cheminées. On n’y faisait jamais de feu ; elles étaient si vastes qu’elles auraient dévoré en quelques nuits la provision de bois pour l’hiver. Dans l’ancienne bibliothèque, on élevait des agneaux ; les pommes étaient conservées dans la salle de musique. À côté de la cui-sine se trouvait une petite chambre délicieuse avec une al-côve peinte et une fenêtre ronde. L’alcôve contenait des pommes de terre et un chapelet d’oignons encadrait la fe-nêtre. Dans le bourg, quoiqu’on n’aimât guère « ceux du Ma-laret », on les louait de continuer à vivre, malgré leur for-tune, comme des paysans et non comme des bourgeois. « Pourtant, ils sont riches, ils ont de quoi », disait-on d’eux avec considération. « Mais avec la vieille, un sou est un sou. »
La vieille était une petite femme maigre, impérieuse, qui se tenait debout devant les gendarmes, très droite, les deux mains serrées sur son ventre. Elle avait une terrible bouche rentrée, presque sans lèvres, aux coins tombants et profon-dément creusés. Elle était veuve ; elle régentait le domaine ; on ne lui connaissait qu’une faiblesse : elle adorait sa petite-fille, une enfant de douze ans, une bâtarde de son fils aîné, mort des suites d’un accident de chasse. Les gens savaient qu’avant de mourir le garçon – il avait vingt ans – s’était con-fessé à sa mère :
— J’ai été l’amant, lui dit-il, de Marguerite, la servante. Maintenant, elle attend un gosse de moi. Jure que tu l’élèveras.
La mère avait promis. L’enfant, une fille, Marcelle, était née. Peu à peu, la vieille femme s’était attachée à sa petite-
– 122 – fille au point de l’adopter et d’en faire son héritière. Quant à la Marguerite, elle avait pris un bijou, une broche en or qui appartenait à la maîtresse et on l’avait mise dehors. Marcelle n’avait que quelques mois. La servante, après avoir quitté la ferme, s’était placée à Paris et elle était morte au bout de peu de temps ; elle n’avait jamais réclamé sa fille. La grand-mère gâtait Marcelle ; elle lui faisait donner des leçons de piano au bourg et l’habillait de blanc les jours de fête ; elle disait qu’elle ne la placerait pas, mais qu’elle la marierait et lui laisserait le domaine. C’était une belle enfant, très grande pour son âge, la meilleure élève de l’école. Elle écoutait la conversation de sa grand-mère et des gendarmes. Elle portait un tablier noir et ses cheveux blonds étaient coiffés en nattes avec un nœud bleu à chaque bout.
À côté d’elle se tenait une jeune fille de dix-huit ans, massive, rousse, au gros menton blanc qui la faisait marlue comme une vache. Ses bras nus, frais et roses, couverts de poils d’or, brillaient au soleil. Elle venait de donner à manger aux poules et à son poignet était passée encore l’anse d’un seau de métal. Deux jeunes gens en vêtements de travail ôtè-rent leurs sabots sur le seuil, entrèrent et s’avancèrent sans dire mot jusqu’à la table. Ces garçons et leur sœur étaient des neveux de la vieille qui les avait pris comme domes-tiques. Elle n’employait pas d’étrangers à la ferme ; la famille suffisait à tout. Pour les grands travaux seulement on enga-geait des aides, mais on était en mars. La journée avait été belle, ensoleillée. Les bêtes sortaient dans la campagne pour la première fois depuis la fin du long hiver ; un flot de mou-tons passa entre les ruines de la chapelle et les rives de l’étang ; leurs bêlements emplirent l’air ; le ciel était d’une tendre couleur bleue. Les gendarmes avaient envie de s’assoupir, leur petit verre de marc bu, tandis que montait autour d’eux la douce rumeur que fait une cour de ferme au
– 123 – printemps : murmure de la neige qui fond et s’écoule entre deux pierres ; roucoulements des pigeons sur le toit ; gam-bades joyeuses des poulains dans le pré voisin et le cot-cot-cot engourdi de la volaille heureuse qui picore ses graines, tandis que s’envole légèrement et retombe une plume ébou-riffée, d’un blanc de neige. Par des jours pareils, quoi de meilleur que de rester assis sur sa chaise, près de la porte ouverte, la tête à l’ombre et les pieds au soleil, sans penser à rien, mais il fallait poursuivre l’interrogatoire. Les gendarmes allumèrent leurs pipes et l’un d’eux demanda :
— Donc, si je comprends bien, il n’y avait personne à la maison, madame, le matin du vol ?
— Moi, j’étais aux bêtes, dit la vieille ; les deux garçons réparaient les clôtures. Ma nièce Cécile était avec moi et la Marcelle s’occupait des agneaux. Nous en avons dont les mères sont péries et qu’il faut nourrir au biberon. C’est la pe-tite qui s’en charge.
— Vous aviez l’œil sur tout votre monde ?
— C’est assez mon habitude, dit la femme avec un mince sourire.
— Tout le monde ici est donc hors de soupçon ?
— Tout le monde ici est de la famille et ne peut être soupçonné, répondit-elle en toisant le gendarme. Je ne vous appelle point pour les miens, mais pour ceux du dehors. Ce matin-là, des gens se rendaient à la foire, au bourg. Des con-ducteurs de bestiaux sont entrés chez nous, comme ils font parfois, demander à boire. De ces conducteurs il y avait le gars Bracelet qui sort de prison, et Ladre qui est un ivrogne et vendrait sa mère pour avoir du vin. À mon avis, ils sont entrés dans la maison, ont vu qu’elle était vide, ont fait le
– 124 – coup, sont ressortis pour me parler, m’ont arrêtée dans la cour comme je sortais de l’écurie.
— C’est possible, dit le gendarme songeur. C’est aussitôt après leur départ que vous vous êtes aperçue du vol ?
— Oui, je les ai regardés qui regagnaient la route, puis je me suis rappelé qu’on manquait de pain. J’ai crié à Marcelle de laisser les agneaux, de prendre sa bicyclette. Je suis ren-trée pour lui remettre l’argent. J’ai soulevé les draps. J’ai vu.
— Montrez voir l’armoire.
Ils se dirigèrent, précédés par la vieille, vers la pièce voi-sine. La grand-mère et la petite-fille y couchaient dans deux grands lits qui se faisaient face, couverts chacun d’un édre-don rose et d’une couverture au crochet. L’armoire était an-cienne, profonde, très belle ; ouverte, elle laissa voir des piles de torchons, de taies et de draps ; de place en place se trouvaient une tirelire, un petit coffret de métal, une bourse de cuir, un écrin de bijoutier. L’argent était gardé là. Ni banque, ni Caisse d’Épargne pour ceux du Martelet. Sans doute, en fouillant davantage, on aurait pu trouver là des louis d’or d’avant 14, des couverts d’argent achetés à Paris à l’Exposition de 1900, les bagues, les colliers, les chaînes de montre de plusieurs générations.
— Vous ne fermiez donc pas votre armoire à clef ? de-manda le gendarme à la femme.
Elle lui jeta un regard de mépris.
— Vous pensez que j’aurais laissé tout ça à l’air ? Je fermais à clef chaque fois et je mettais la clef ici, dit-elle en montrant le tiroir d’une table. Bien cachée sous mon parois-sien.
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— Personne ne le savait ?
— La famille le savait.
— Mais comment un étranger aurait-il appris ?…
— Pour moi, le gars Bracelet et le gars Ladre ont dû m’épier une fois qu’ils étaient ici et qu’ils buvaient mon vin à la cuisine. Ils m’auront vu entrer dans ma chambre, chercher de l’argent dans l’armoire, la refermer et cacher la clef là.
— On n’a rien pris d’autre ?
— Rien. Sans doute qu’ils n’auront pas eu le temps, en me voyant sortir de l’écurie.
— Possible, fit le gendarme en hochant la tête.
Il regarda les murs qui avaient été blanchis à la chaux et qui étaient ornés d’un portrait du pape, d’un calendrier en couleurs, de deux photographies encadrées. L’une d’elles re-présentait Marcelle en communiante ; l’autre, un jeune homme de vingt ans, son père. La monumentale cheminée portait un écusson sculpté dans la pierre, les armes des ba-rons du Jeu ; un pinson chantait dans une cage accrochée à la fenêtre.
— On avisera, dirent les gendarmes.
Au moment où ils allaient partir, la petite Marcelle, qui était demeurée silencieuse et très droite au côté de sa grand-mère, fit un pas en avant.
— Messieurs, je voudrais vous parler. Ce n’est point le gars Bracelet ni le gars Ladre qui ont pris l’argent. C’est moi.
Elle avait une petite voix claire et froide. Son visage était impassible.
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— Toi ? s’écria le gendarme.
Il la prit par le menton, la regarda dans les yeux.
— C’est toi qui as volé ta grand-mère ? Qu’est-ce que tu as fait des sous ?
Marcelle souleva un coin de l’édredon qui couvrait son lit : elle le porta à sa bouche, fit craquer sous ses dents le fil d’une couture, plongea la main dans la plume, en retira deux billets de mille francs froissés qu’elle jeta aux gendarmes.
— Reprenez-les. C’est moi qui suis entrée ici pendant qu’on me croyait occupée aux agneaux.
— Tu n’as pas honte ? firent les gendarmes indignés. Toi, à qui on ne refusait rien ! Mais tu es une vaurienne !
— Oui, fit-elle tranquillement.
— Une moins que rien, une voleuse !
— Oui.
— Sais-tu qu’on te mettra en prison ?
— Oui, dit-elle encore.
— Mais qu’est-ce que tu voulais faire de ces deux mille francs ?
— M’acheter des choses.
— Quelles choses ?
Elle ne répondit pas.
— Et pourquoi avoues-tu tout à coup ?
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Elle parut se troubler. Elle pâlit excessivement et ses paupières battirent.
— Tu avais peur qu’on te découvre, hein ?
— Oui, c’est ça, murmura-t-elle précipitamment.
— Tu sais que ton nom sera dans les journaux, que tout le pays saura que la petite-fille à Mme Malaret est une vo-leuse ?
— Oui, fit-elle d’un air de défi.
La famille n’avait pas dit un mot. La grosse Cécile sou-riait d’un air de jubilation profonde. Ce devait être un bon moment pour elle que celui où l’on humiliait, où on traitait de voleuse la petite cousine, la préférée de la grand-mère, la bâtarde, l’héritière. Son visage s’épanouit. La vieille leva la main et souffleta à deux reprises la joue de Marcelle qui sup-porta le coup sans rien dire, les yeux étincelants.
— Ce n’est pas assez, madame, dit le gendarme. Il faut la fouetter à la laisser quasi morte sur place. Une enfant comblée de vos bontés ! Si vous ne me promettez pas de la corriger, elle couchera cette nuit en prison, dit-il en feignant de prendre l’enfant par l’épaule.
Elle ne résista pas. La grand-mère poussa une sorte de sanglot étouffé.
— Laissez-la, messieurs. Je la corrigerai, promit-elle. Oui, je la corrigerai. Mais laissez-moi, laissez-nous. C’est une affaire de famille, ça ne regarde que la famille. Je retire ma plainte.
Les gendarmes partis, elle se tourna vers ses neveux, leur lit signe de s’en aller et ferma derrière eux la porte à
– 128 – clef. Quand elle revint vers Marcelle, celle-ci s’écria d’une voix sauvage :
— Mémé, tu peux me battre, me tuer, mais tu ne feras plus jamais la fière. Tout le monde saura que, moi aussi, je suis une voleuse !
La vieille femme se laissa tomber sur une chaise.
— Pourquoi as-tu fait ça ? dit-elle faiblement.
L’enfant qui s’attendait sans doute à des cris, à des coups, parut désorientée. Elle répéta plus bas :
— Tu peux me battre, me tuer, Mémé.
— Pourquoi as-tu fait ça ? demanda de nouveau la grand-mère.
Elle regardait Marcelle. Elle ne faisait pas un geste vers elle. Elle avait élevé sa petite-fille sans caresses ni mots tendres, lui donnant un baiser rapide sur la joue pour la nou-velle année ou à la distribution des prix, quand l’enfant reve-nait de l’école chargée de couronnes.
— Marcelle, regarde-moi, dit-elle enfin.
L’enfant, avec effort, leva les yeux.
— Ça fait six mois que tu me fais la tête. Tu ne me parles pas. Tu sors de la maison pour ne pas rester avec moi. Pourquoi ? Tu es en fer, Marcelle, en fer. Personne ne sait ce que t’as dans la tête. Ceux du Malaret, on n’a jamais su ce qu’ils ruminaient jusqu’au jour où ça a été trop tard. Mais crois pas que j’aie rien vu. Ça te tient depuis l’été. Tu prépa-rais ton mauvais coup. Pourquoi est-ce que tu m’en veux ?
L’enfant cria : « Mémé », puis se tut.
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— Tu parleras point, tête de fer ?
Elle fit signe que non.
— Quand je t’ai battue tout à l’heure, ça a été plus fort que moi : tu me faisais trop honte. Mais j’ai eu plus mal que toi.
— Je sais, Mémé.
— Je travaille pour toi. Je travaille dur. Tout ce qu’il y a ici, c’est pas pour la Cécile ni personne d’autre. Ce n’est que pour toi. En prenant mes sous, c’est toi-même que tu voles. Y avait-il quelque chose qui te faisait trop envie ? Des livres ? Un bijou ? Deux mille francs, c’est une somme, mais si tu l’avais demandée pour quelque chose de raisonnable, j’y au-rais donné. Tu le sais ?
— Oui, Mémé.
— Marcelle, tu vas me dire pourquoi tu as fait ça.
L’enfant maintenant pleurait à gros sanglots. Elle tordit brusquement ses mains maigres et, tout à coup, cria avec dé-sespoir :
— Tu ne comprendrais pas ! C’est pas la peine que j’essaie d’expliquer. Tu ne comprendrais pas, ni personne !
Elle pleura longtemps, immobile et muette. Enfin, elle dit :
— Tu te rappelles quand on battait le blé ?
— Oui, dit la grand-mère, attentive.
L’enfant chercha ses mots. Toutes deux, la grand-mère et la petite-fille, revoyaient cette journée de septembre où on
– 130 – avait battu le blé à Malaret. C’était le dernier des grands tra-vaux rustiques de la saison : un jour de labeur et de fête. La veille, depuis le matin, d’énormes tartes blondes avaient cuit au four, et pour les décorer, toute la semaine les enfants avaient fait la cueillette des fruits. La table était chargée de grands paniers de prunes ; leur peau d’or fendillée laissait échapper des perles de sucre et leur parfum attirait les abeilles et les guêpes ; sous les hauts plafonds, l’air vibrait d’un bourdonnement bas, incessant, à la fois joyeux et grave qui semblait la musique même de l’été et qui mettait le cœur en fête. Ce jour-là, dans les campagnes, c’est à qui donnera le meilleur repas aux amis, aux ouvriers et aux voisins. On préparait des grasses volailles, le bon vin, les tourtières bourrées de cerises et de crème, les galettes luisantes de beurre ; la maîtresse s’affairait ; les enfants dénoyautaient les fruits.
— Tu te rappelles, Mémé, que j’étais dans la salle, seule avec la Cécile ? Elle a toujours été méchante pour moi, la Cécile. Le sucrier bleu qui avait été cassé, il y a deux ans, qu’elle a dit que c’était moi qui l’avais laissé tomber, eh bien, ce n’est pas moi, c’est elle.
— Pourquoi tu ne t’es pas défendue ?
— Parce que.
— T’étais trop fière, hein, pour te défendre ? murmura la grand-mère. Et elle hocha plusieurs fois la tête d’un air pen-sif.
— Alors, Marcelle ?
— Alors, on a eu des mots. Moi, pour rire et pour me moquer d’elle, je chipais des prunes dans le plat, pendant qu’elle allait au four pour surveiller la cuisson. Elle s’est mise
– 131 – en colère et elle m’a appelée voleuse. Moi, je riais. Ce n’est pas un vol, n’est-ce pas, Mémé, que de manger des fruits le jour où l’on bat le blé ? De me voir rire, elle est devenue tout à coup furieuse et elle m’a dit : « Oui, tu es une voleuse, comme ta mère, ta mère qui était servante ici, qui a pris une broche en or à la grand-mère, une voleuse qu’on a mise à la porte et qui est morte en prison. » Moi, je criais : « Ce n’est pas vrai ! » Alors elle a demandé à mes cousins qui venaient d’entrer si c’était bien la vérité, et ils ont dit oui, que ma mère était une voleuse qu’on avait chassée du domaine. Je savais que j’étais une bâtarde, Mémé, ça je l’ai toujours su, mais ça m’était égal, je ne suis pas la seule. À l’école, il y a la Jeanne de Montmort qui est bâtarde, et Jeanne du Moulin-Neuf, et la Marie du sabotier, et, dans le bourg, l’Hortense de l’Hôtel des Voyageurs a un petit qu’a point de père. Un père, j’en avais un, et qu’il n’ait jamais été marié à maman, ça m’était égal, mais on ne m’avait jamais dit que ma mère était une voleuse !
— Marcelle !
— Alors, je n’ai pas pu l’oublier. J’y pensais tout le temps. J’avais honte et je te… je te détestais presque d’avoir dit ça au monde, d’avoir permis que tout le pays sache que ma maman à moi était une voleuse. Nous, on est fier au Ma-laret. On ne doit rien à personne, tu m’as toujours dit qu’on pouvait regarder les gens de haut, parce qu’on ne faisait de tort à personne. Et j’ai pensé à ceux qui, derrière mon dos, diraient toujours, toute ma vie : « Sa mère était une vo-leuse ! » Je pouvais rien faire pour changer ça. Bien travailler en classe, avoir des belles robes, jouer du piano comme une demoiselle et, plus tard, être la maîtresse du Malaret, ça n’y ferait rien. Et tout ça, à cause de toi. On avait fait déjà assez de tort à ma mère puisque papa ne l’a pas épousée ; on lui a
– 132 – enlevé son enfant, on a fait savoir au monde entier qu’elle avait volé. Alors, j’ai voulu te punir. Je me suis dit : « Mémé, elle aussi, saura ce que c’est qu’avoir honte et rougir de sa famille. C’est moi qu’elle aime, c’est par moi qu’elle sera pu-nie. » Et puis, je ne voulais pas être plus heureuse que ma-man, tu comprends ? Elle, on l’a mise dehors, on a appelé les gendarmes. Moi aussi, je pensais que tu les ferais venir et que tu me chasserais ; ça m’est égal d’aller en prison. Toi, dans le bourg, les gens auraient dit : « Vous savez, sa petite-fille, la Marcelle, c’est qu’une voleuse. » Et tu aurais compris, tu aurais senti… Alors, j’ai pris dans l’armoire la médaille de baptême de papa, en or, je l’ai cachée dans la litière des agneaux, puis, la même nuit, je ne sais pas pourquoi, j’ai eu peur et je l’ai rapportée. Mais je pensais de plus en plus à maman. Je la voyais en rêve. C’est vrai qu’elle est morte en prison ?
— Non, ce n’est pas vrai. Elle s’est placée à Paris, puis elle est morte.
— Moi, je la voyais en prison et je me réveillais. Tu me disais : « Est-ce que tu as pleuré en rêve ? Tu as les joues toutes mouillées. » J’allais au bourg, j’entendais dire : « Sa mère était une pas grand-chose, mais elle !… Sa grand-mère est bien fière d’elle. » Je te… Je t’en voulais de plus en plus, Mémé, et j’ai pris l’argent. La Cécile en est bien contente, mais même ça, ça m’est égal.
Elle se tut. La vieille femme, elle aussi, demeurait muette et immobile. Cependant, ses lèvres s’agi taient comme si elle voulait parler et n’en avait pas le courage. Sa maigre figure était devenue livide. Elle fit un signe et appela Marcelle auprès d’elle. Elle murmura d’une voix étouffée :
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— Ta mère n’était point une voleuse. La broche qu’on n’a jamais retrouvée, c’est moi qui l’ai cachée dans la chemi-née de la chambre, ici, sous une pierre qui était descellée. Sans doute qu’elle y est encore. J’ai point regardé depuis douze ans.
Ce fut au tour de Marcelle de demander :
— Pourquoi tu as fait ça ?
— Je ne pouvais pas la voir, Marcelle, dit la grand-mère, et une grimace âpre et furieuse convulsa ses traits. Tu me dis fière. Oui, je l’étais pour mon fils. Il aurait pu prendre pour femme ce qu’il y avait de mieux dans le pays, et cette moins que rien était la mère de ma petite-fille ! Elle pouvait t’élever comme elle voulait, faire de toi ce qu’elle voulait, quoi ! Elle en avait le droit comme moi, plus que moi. J’ai voulu me dé-barrasser d’elle. Je lui ai proposé de l’argent pour qu’elle parte et te laisse. Mais non ! Elle ne voulait pas. Alors… J’ai dit qu’elle était une voleuse et je l’ai chassée. Elle s’est dé-fendue, mais personne ne l’a crue. Elle a point osé te récla-mer. Marcelle, va voir dans la cheminée. Tu verras une brique qui branle. Apporte ce que tu trouveras.
L’enfant obéit et revint avec une broche en or, de façon ancienne, ornée de petites perles qui formaient un cœur. La vieille femme la regarda un instant en silence.
— Je ne suis pas fière, ma fille, puisque je te dis ça, à toi, fit-elle enfin.
— Mémé !
— Je me fais mal juger par toi, et tu me dois le respect. C’est pour que tu n’aies plus honte de ta mère qui était inno-cente que je te dis ça, et pour que tu ne me croies pas plus
– 134 – orgueilleuse que je suis. Vis-à-vis des autres, oui… Nous sommes nés fiers, c’est notre sang qui veut ça, mais vis-à-vis du Bon Dieu, on se voit comme on est, Marcelle.
— Mémé, tu as fait bien du tort à ma mère, s’écria l’enfant en pleurant.
— Tu m’as fait bien du tort aujourd’hui, Marcelle. Pour le monde, continua la vieille, il faut que je te punisse. Je te mettrai à Chauffailles, chez ma sœur, comme servante. Tu partiras demain.
— Je reviendrai après les grands travaux ? demanda an-xieusement Marcelle.
La grand-mère secoua la tête.
— Non, c’est impossible. Les gens diraient que je t’ai pardonné trop vite, tu comprends ? Il faut qu’on sache que tu as été punie comme il faut et que les choses d’honneur, c’est sacré pour nous. Ils me respecteront et toi aussi plus tard. Tu comprends ?
— Je comprends, Mémé.
— Viens maintenant.
Elles rentrèrent dans la salle vide. La grand-mère prépa-ra la soupe ; la petite-fille s’assit près de la fenêtre avec un livre. Son cœur se brisait ; elle n’avait jamais quitté le Mala-ret. Qu’il lui manquerait, ce pays fier et sauvage ! De temps en temps, des larmes voilaient son regard ; elle ne leur per-mettait pas de couler sur ses joues. Elle serrait violemment les lèvres et les pleurs semblaient rentrer en elle, comme as-pirés par un feu intérieur.
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À l’heure du repas, ses cousins apparurent sur le seuil ; ils lui jetèrent de loin un coup d’œil curieux, sans rien dire ; chacun d’eux ôta ses sabots, se lava les mains à la fontaine de cuivre et prit place à table. Les hommes gardaient leur casquette sur la tête, selon la coutume. On mangea la soupe en silence. Puis la grand-mère repoussa son assiette. Elle croisa devant elle ses dures mains crevassées et dit posé-ment :
— Demain, la Marcelle quitte le domaine. Elle s’en va à Chauffailles, chez ma sœur, comme servante. C’est en puni-tion de sa mauvaise conduite. Elle m’a tout avoué. Elle a voulu faire une mauvaise farce en prenant l’argent, et quoi que ce ne soit pas un vol, elle mérite d’être punie pour ap-prendre à respecter les choses d’honneur.
Elle se tut. L’enfant la regardait fixement. Ses cousins, la fourchette en l’air, attendaient. La grand-mère acheva d’une voix forte :
— À quelque chose, malheur est bon ! En cherchant hier, tout partout, c’te maudit argent, j’ai mis la main sur la broche qu’avait été perdue voilà douze ans. Ce n’est donc point la Marguerite qui l’avait prise, comme je le croyais. Je regrette qu’elle soit morte, je lui demanderais pardon de lui avoir fait tort.
— La broche ? s’écria Cécile, haletante.
La grand-mère desserra les doigts et le bijou tomba sur la table. Personne ne parlait. Dans le silence, on entendit le soupir profond exhalé par Marcelle et, tout à coup, l’enfant fondit en larmes. La grand-mère ne parut pas s’en aperce-voir. Elle se leva, ôta le couvert, plia la nappe et mit l’eau à
– 136 – chauffer pour la vaisselle. Puis elle commanda d’une voix égale et calme :
— Allez enfermer les bêtes pour la nuit. Toi, Marcelle, va faire tes paquets, ma fille.
Et l’enfant répondit :
— Oui, Mémé.
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