Les Vierges et autres nouvelles

Irène Némirovsky · Chapitre 12 sur 13

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Les Vierges et autres nouvelles

Les Vierges ....................................................................... 185

LES VIERGES

 

 

Ils s’étaient aimés : ils n’avaient pas vécu heureux en-semble. Ils étaient violents et jaloux tous les deux, aussi in-capables l’un que l’autre de résignation et de douceur. Ma-riés, ils avaient des querelles d’amants ; leur existence était traversée d’orages qui s’achevaient en réconciliations pas-sionnées et tendres. Ils s’étaient rencontrés à l’âge de vingt ans ; ils en avaient quarante-cinq à présent ; elle avait été d’une grande beauté, mais, pour son malheur, elle avait un de ces visages tourmentés dont le fard n’arrive pas à mas-quer les rides ni l’expression amère ; depuis la naissance d’une enfant venue sur le tard, qu’elle chérissait, mais qu’elle n’avait pas désirée, son corps lui-même, jadis admirable, s’était alourdi et déformé. Le mari paraissait jeune encore. Doué d’un caractère aventureux et inquiet, il n’avait pas pu se fixer en France. Il avait parcouru le monde. Autant que cela était possible, la femme l’avait suivi. Ils n’avaient pas de fortune. Ils avaient connu de durs moments. Ces dernières années, il avait fini par trouver du travail au Maroc ; il était architecte. L’âge venait, et avec lui la sagesse et la chance, disait-il en riant. Il était presque riche ; les mauvais jours s’effaçaient de leur souvenir. Alors, il était parti avec une maîtresse.

Maintenant, la femme et l’enfant revenaient en France, seules.

La femme espérait trouver un refuge auprès de l’une de ses sœurs, institutrice dans un petit village du Centre. Il y avait eu je ne sais quel malentendu à propos des heures du

 

– 185 – train et personne n’attendait à la gare, sous la neige, les deux voyageuses. C’étaient ma mère et moi.

J’avais sept ans. Je ne comprenais rien. Je m’accrochais à l’ample jupe de ma mère. Je grelottais. Je regardais tomber les flocons transparents que la lanterne peinte d’un homme d’équipe éclairait alternativement d’un vert tremblant et doux et d’un rouge foncé de sang. On m’abandonna, pendant que ma mère s’occupait des bagages, dans une étroite salle nue où un poêle chauffait très fort. Puis je sortis de la gare, je me rappelle, et je traversai une petite place toute noire en-tourée de maisons endormies. Une voiture nous emporta à quelques kilomètres de là, à travers une campagne désolée. Les champs couverts de neige projetaient vers le ciel sombre leur diffuse lumière. J’aperçus des fermes au bord d’une eau gelée, un mur en ruine, des sapins qui me parurent gigan-tesques ; le vent soufflait dans leurs branches et arrachait d’eux une vibration continue, musicale et plaintive comme celle qui s’échappe des fils télégraphiques par les jours froids d’hiver. Je pleurai tout bas. Ma mère voyait mes larmes, s’efforçait de me sourire. Elle avança la main vers moi et ca-ressa tendrement mes cheveux ; cette main brûlait et je sen-tais sur mon front une pulsation irrégulière et rapide. Je dis avec surprise :

— Comme tu as chaud, maman. Moi, je grelotte.

Elle ne répondit pas.

Le trajet dura près d’une demi-heure ; les chemins étaient mauvais. Le temps me paraissait bien long et ma tris-tesse augmentait de minute en minute. Enfin, maman leva la tête et dit, comme la voiture s’arrêtait :

— Nous sommes arrivées, Nicole.

 

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Une porte s’ouvrit, et il en sortit de la lumière, de la cha-leur, les reflets d’un feu rougeoyant, des voix amicales, des rires et des exclamations et un parfum que je sens encore : celui d’une soupe de campagne, d’un pot-au-feu cuisant dès le matin sans doute sur un feu de bois à l’ancienne mode ; le sifflement de ce feu de bois, son odeur, l’arôme un peu sucré du céleri qui dominait le tout, tout cela pénétra d’un extraor-dinaire bien-être mon petit corps transi. J’étais encore de-bout dans la nuit, dans le froid, je n’avais pas franchi le seuil de cette belle cuisine et déjà le passé, mon père, le soleil du Maroc, le voyage et ma fatigue étaient oubliés. Je n’avais presque plus de chagrin. Au-dessus de ma tête des femmes pleuraient et s’embrassaient. Je les observai timidement ; elles étaient trois qui entouraient ma mère ; elles me paru-rent vieilles ; l’une était courte et ronde avec de bonnes joues grosses et un peu tremblantes ; la seconde, longue et mince, aux cheveux gris bien tirés ; la troisième – ma tante Alberte – avait de grandes lunettes rondes qui chevauchaient un petit nez retroussé. Ma mère aimait beaucoup cette sœur. Quand elle en parlait, c’était comme d’une jeune fille : elle ne l’avait pas vue depuis vingt ans. Je fus étonnée de l’entendre appe-ler : « Alberte, ma petite Alberte, ma chère petite sœur » celle qui me paraissait une si vieille demoiselle. J’appris par la suite que les deux autres personnes étaient une parente éloignée et une amie d’enfance de ma mère. La grosse se nommait Blanche et la maigre Marcelle ; j’ai oublié leurs noms de famille. La première était employée des postes au village ; l’autre, institutrice comme ma tante, était venue passer les vacances de Noël chez cette dernière. C’était un 23 décembre. Au salon, on avait dressé un sapin orné de guirlandes, de jouets et de friandises pour moi. On me le fit admirer, mais je ne voyais rien : je dormais debout. La table était mise à la cuisine, tout était clair, chaud et brillant.

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J’avalai quelques cuillerées brûlantes de potage, puis je tom-bai dans un sommeil profond. Quand je me réveillai, j’étais couchée sur un petit divan arrangé en lit, dans la chambre de ma tante. La porte de la salle à manger demeurait ouverte et je voyais les quatre femmes assises près du feu ; il devait être très tard ; elles avaient parlé à voix basse d’abord, sans doute pour ne pas me réveiller, puis elles avaient oublié ma présence et j’entendais chaque mot. Ma mère racontait comment mon père s’était enfui avec une maîtresse. Ses pa-roles étaient entrecoupées de larmes, de soupirs, d’impré-cations.

— Tais-toi, Camille, tais-toi, tu te fais mal, disait ma tante avec pitié.

— Non, laisse, au contraire, ça me soulage, répondait ma mère. Tout ça m’étouffait…

Je la voyais porter ses mains à sa gorge comme si, véri-tablement, elle éprouvait une sensation physique de suffoca-tion. Ses pleurs coulaient.

— Il m’a rendue trop malheureuse, disait-elle. Vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir… Je l’ai trop aimé. Aimer un homme à ce point, même s’il est votre mari, c’est un péché, je crois. Du moins, je me sentais coupable. C’était trop. J’étais hypnotisée par lui. Si vous saviez dans quelles conditions il m’a fait vivre ! Je l’ai suivi dans des bleds où aucune femme d’Européen n’aurait consenti à vivre. C’était au temps où il construisait un palais pour un petit potentat africain. Et encore là, ce n’était pas le pire. Il n’y avait que les indigènes dont je pouvais être jalouse. Mais à Casa… Vous ne savez pas ce que signifie « vivre dans l’angoisse ». Se réveiller en pensant : « Il n’est plus là. Il est parti et ne re-viendra pas. » L’attendre. L’attendre encore. Le voir, cette

– 188 – joie aiguë, presque désespérée : « Enfin, il est là. Ce n’est pas encore pour aujourd’hui. » C’est qu’il n’était pas infidèle à la manière des autres maris qui courent, mais, comme les chiens, finissent toujours par revenir à l’attache. Moi, je sa-vais qu’un jour il partirait pour de bon. Il ne l’avait pas ca-ché. « Ma petite, tu m’as gardé vingt-cinq ans, disait-il. C’est un tour de force. Mais, un jour, je m’échapperai. » Méchant, non, il n’était pas méchant, mais terrible, indocile, un véri-table tempérament d’aventurier. Il me regardait parfois avec une sorte de stupeur, comme si véritablement il ne me re-connaissait pas, comme s’il pensait : « Qu’est-ce qu’elle fiche donc ici, cette femme ? » L’enfant ? Mais des hommes comme lui n’ont pas des cœurs de père. Je n’ai pas à le blâ-mer, d’ailleurs. Moi seule, je suis coupable. Jamais je n’aurais dû l’épouser. Nous avions vingt ans tous les deux, mais déjà il se connaissait. Il savait de quel sang il sortait. Son père était parti de même, un beau jour, laissant sa fa-mille ; il a disparu ; on n’a jamais su ce qu’il est devenu. « Je n’aime pas l’argent ; je n’aime ni les cartes, ni le vin, ni les femmes, disait mon mari. Mais j’ai une passion : le change-ment. Sortir de son ancienne vie comme le serpent se dé-pouille de sa peau. Je te préviens que je te ferai souffrir. » Mais moi, je n’ai pas voulu le croire. Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi ne t’ai-je pas imitée, Alberte ? Pourquoi ne suis-je pas restée seule et tranquille, sans homme, comme vous ? Je vous regarde et je vous envie. Alberte, est-ce que tu sais à quel point tu es heureuse ? L’amour, l’amour, quelle horreur, quel mensonge ! s’écria ma pauvre mère.

— Mais, dit doucement la grosse Blanche, tous les ma-riages ne sont pas…

— C’est la vie qui est affreuse. Vous êtes à l’écart de la vie, vous avez raison. La vie ne peut que faire du mal, muti-

– 189 – ler, salir, blesser. Ce sont les hommes qui disent qu’il n’y a pas de vie pour la femme en dehors de l’amour. Mais vous qui vivez seules, n’êtes-vous pas heureuses ? Regardez-moi. Je suis seule comme vous à présent, mais non pas d’une soli-tude choisie, recherchée, mais de la pire solitude, humiliée, amère, celle de l’abandon, de la trahison. Je n’ai pas de mé-tier, rien pour occuper mon cœur et distraire mon esprit. L’enfant ? Mais c’est un regret, c’est un souvenir vivant qui me poursuit. Vous, vous êtes heureuses.

Il y eut un assez long silence. Ma tante Alberte se leva pour arranger le feu. Elle souffla longuement sur le bois qui ne voulait pas brûler et se plaignit.

— Ils m’ont livré du bois humide. Tu l’entends qui pleure ?

En effet, un chuintement, un sifflement, un miaulement plaintif s’élevaient de la cheminée. J’écoutais, fascinée, et j’imaginais ce bois pleurant, ces tronçons de bouleau, de ce-risier ou de chêne qui répandaient autour d’eux leurs larmes en grosses gouttes d’argent.

— Ma pauvre Camille, dit enfin ma tante, je t’avoue que je n’ai jamais envié ton sort. Je suis parfaitement heureuse, il est vrai. J’ai un métier qui m’intéresse, une petite aisance. J’aime les enfants, j’aime enseigner. Je me plais à la cam-pagne. Ce qu’il y a de bon ici, tu verras, c’est que c’est la vraie campagne, un peu sauvage, pas le petit trou de pro-vince où les gens sont à l’affût des potins. La nature est très belle. Et, tu le vois, j’ai ma maison.

Les autres l’approuvèrent.

— Oui, il est certain que ton exemple, Camille, n’encourage pas à l’amour. Ne disons pas : au mariage, mais

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à l’amour. Moi, dit Marcelle, je n’aurais pas pu supporter une existence pareille. Tout ce que tu as enduré… Naturelle-ment, au début, tu as été heureuse.

— Je n’ai jamais été heureuse, dit vivement ma mère. Nous étions mariés depuis cinq mois quand j’ai appris qu’il me trompait. C’était aux premiers temps de ma grossesse. Vous ne le savez pas, mais une femme, à ces moments-là, se sent si faible, si inquiète. Elle a tellement besoin d’une pré-sence constante qui la rassure. Vous ne pouvez pas com-prendre ça. Moi, je savais qu’il me trompait et qu’il n’y avait rien à faire : le quitter ou fermer les yeux, j’avais le choix. Je l’aimais, j’ai tout accepté. Oh ! non, non, je ne peux même pas dire que j’ai été heureuse.

Les vieilles filles murmurèrent des paroles de consola-tion, de tendresse. Ma tante dit avec douceur :

— Viens ici, viens t’étendre près du feu, ma pauvre Ca-mille. Va, nous te dorloterons, nous te ferons oublier les mauvais jours. Est-ce qu’il n’est pas agréable de nous retrou-ver toutes ensemble, comme autrefois ? Comme la vie est bi-zarre ! Est-ce que vous pensez quelquefois qu’à chacune de nous, à un moment donné, il est arrivé quelque chose qui a infléchi sa destinée dans telle ou telle direction ? Tu m’as souvent raconté, Camille, ta première rencontre avec ton triste mari.

— Oui, dit ma mère, il était de passage dans notre petite ville. Il allait visiter l’église, et moi, maman m’avait envoyée chercher du fil rose chez la mercière. Au moment de sortir, je me suis regardée dans la glace. J’ai trouvé que mon chapeau ne m’allait pas. Je suis rentrée et j’ai pris mon chapeau neuf, et en sortant, sur le seuil de notre porte, Henri et moi nous nous sommes rencontrés, nous nous sommes regardés, nous

– 191 – nous sommes aimés… Eh bien, cinq minutes plus tard il s’en allait d’un côté et moi de l’autre, nos chemins ne se croi-saient pas et je vivais tranquille, comme vous, jusqu’à la vieillesse.

— Moi aussi, dit la grosse Blanche en riant, moi aussi je peux me rappeler le moment précis qui a changé ma vie. Je ne vous l’ai jamais raconté ; cela m’humiliait trop : j’avais vingt ans, j’étais amoureuse de… Bah ! Je ne vous dirai pas de qui. C’est trop tard maintenant. Il est mort. Il a laissé cinq enfants et sa veuve n’a pas le sou. Une grande rousse, à la poitrine plate. Je la vois quelquefois quand je suis en visite chez mes parents. Eh bien, un jour je savais qu’il allait me dire… me proposer… me demander… Enfin (elle eut un petit rire puéril), vous savez, une femme ne se trompe pas à ces choses-là. Je savais qu’il allait me demander en mariage. Nous étions seuls, nous étions timides. Il s’est approché de moi et à cet instant j’ai senti craquer l’épaulette de ma che-mise. J’avais une blouse légère avec des entre-deux de den-telle, comme c’était la mode en ce temps-là, et si ma che-mise tombait on allait voir ma poitrine. D’abord, nous n’étions pas de petites effrontées comme les jeunes filles d’aujourd’hui. Montrer sa poitrine à un homme, quelle hor-reur ! Mais, je crois, je vous le dis en confidence, que si j’avais eu une poitrine parfaite… Hélas ! j’ai toujours été un peu grasse. Alors, j’ai poussé un cri, je suis devenue très rouge et presque en pleurant j’ai dit : « Ne m’approchez pas, Eugène, ne m’approchez pas ! » Il était désolé, le pauvre gar-çon. « Mais pourquoi, Blanchette ? Qu’est-ce qu’il y a ? Est-ce que je vous fais peur ? » Je ne pouvais que répéter, en croisant farouchement mes bras sur mes seins : « Allez-vous-en. Je vous dis de vous en aller ! » Il a cru qu’il me faisait horreur. Il m’a quittée. Le lendemain, il m’a saluée très froi-dement, et jamais plus, jamais plus…

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Elle soupira.

— Voyez, si ma chemise avait été faite d’un tissu plus solide, je restais veuve avec cinq enfants et sans fortune, comme cette pauvre rousse.

— Le nez de Cléopâtre, s’il eût été plus court, dit machi-nalement ma tante.

Marcelle intervint.

— Je ne suis pas de votre avis. Ce n’est pas une question de hasard, mais d’instinct. Une de mes collègues, vieille fille comme moi, quand on lui demande pourquoi elle ne s’est pas mariée, répond : « Ça s’est trouvé comme ça. » Mais non, ce n’est pas exact. On a la vocation du mariage ou on ne l’a pas. Mariage, amour, vie tout simplement. On veut vivre de toutes ses forces, ou on désire la paix. Moi, j’ai toujours dési-ré la paix. Je me suis imaginé, pendant quelque temps, que j’aimerais être religieuse, puis j’ai compris que ce n’était pas Dieu qu’il me fallait, mais être tranquille et seule, avec mon petit train-train, mes chères habitudes. Un homme ! Grand Dieu ! Que ferais-je d’un homme !

— Un homme ! répéta ma mère en écho.

Et, après un silence, elle ajouta :

— Tu as raison, Marcelle. Ce n’est pas une question de hasard, mais d’instinct, et même de désir. Finalement, on ob-tient toujours ici bas ce qu’on a désiré avec violence, et c’est notre plus grande punition, acheva-t-elle.

Je pensai confusément que son ton, sa manière de par-ler, tout avait changé en une heure. Et à partir de cette nuit-là, en effet, elle ne fut plus jamais la même ; elle devint une dame-de-la-campagne, un peu forte, occupée à la cuisine, au

– 193 – potager et au jardin, soignant les poules et les malades pen-dant que ma tante était à son école. Elle s’apaisa au point de répondre quelques années plus tard à mon père qui voulait reprendre la vie commune :

— C’est comme si tu demandais à un aliéné guéri de re-vêtir à nouveau la camisole de force, mon pauvre enfant…

Mon père mourut quelques mois plus tard, brusquement, en plein bled, tout seul.

Cette nuit dont je parle est restée dans mon souvenir. J’écoutais ces femmes. Je regardais le feu. Je comprenais à demi. Je voulais dormir, mais leurs paroles me tenaient éveillée. La maigre Marcelle tricotait ; j’entendais le cliquetis ténu des aiguilles d’acier et le son de ses paroles.

— Moi, j e suis l’aînée d’une famille de dix enfants, comme vous le savez. Dix enfants dans une famille de pauvres, dans un logement étroit, vous pensez que je devi-nais bien des choses. Moi, je n’ai jamais rêvé à l’amour, ni au mariage, ni à la maternité. Je connaissais l’envers de tout ça, l’air faraud du père qui s’en va au café et qui laisse la mère à la maison « se débrouiller avec ses gosses ». Se débrouiller, oui, ou mourir à la peine comme elle l’a fait, la pauvre femme. Elle est morte en mettant au monde le onzième en-fant, le dernier, mon frère Louis. Et qu’on ne vienne pas me parler des bébés et du bonheur de les soigner, de les dorlo-ter. Je sais ce que c’est, moi, je sors d’en prendre, j’étais l’aînée, vous comprenez. C’était moi qui aidais à la lessive, au ménage, à la confection des biberons. Moi qu’ils réveil-laient avec leurs pleurs, moi qui voyais ma pauvre mère, lasse, flétrie, à trente ans, l’air d’une vieille, sans jamais un moment de répit, travaillant à la maison, travaillant au jar-din, toujours un gosse pendu à sa main ou à sa jupe, un autre

– 194 – dans ses bras. Oh ! non, je n’ai jamais désiré un homme ou des bébés. Dieu merci, je suis bien tranquille, je gagne ma vie, j’ai mon jardin, ma petite maison, des fleurs, des bêtes. J’étais faite pour cette vie-là et pas pour une autre. Et toi aussi, Blanche. Si tu avais été une amoureuse, tu n’aurais pas repoussé ce jeune homme : tu aurais oublié ta pudeur et même ta crainte de n’être pas assez belle à ses yeux. Si tu avais été une amoureuse, tu aurais senti d’instinct que ton amour t’embellissait.

Je n’étais qu’une enfant, j’avais sept ans, mais j’étais frappée de la manière dont ces vieilles filles prononçaient les mots « amour, mariage, maternité, enfant ». Quelles voix, amères et tendres !

— Toi, pourtant, Alberte, dit ma mère en mettant sa joue dans sa main, en regardant pensivement le feu, toi, pourtant, tu semblais créée pour l’amour. D’abord, tu étais jolie…

— Oh, non, protesta ma tante.

— Si. Tu étais la plus jolie de nous toutes. Encore main-tenant, tes traits sont beaux et fins. Si tu n’avais pas ces af-freuses lunettes…

— Mes pauvres yeux, soupira ma tante.

— Ah ! ma vieille Alberte, à dix-sept ans que tu aimais rire, et t’amuser, et plaire ! Et, tout à coup, tu as changé. Pourquoi ?

— Changé ? dit ma tante. Que veux-tu dire ?

— Eh bien, tu refusais toutes occasions de sortir, de fêtes, de promenades. Tu fuyais les jeunes gens. Pourquoi ? J’ai cru, un instant, à une vocation religieuse. Puis j’ai pensé que tu avais aimé quelqu’un qui n’avait pas voulu de toi.

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— Je n’ai jamais aimé personne, dit ma tante Alberte, et sais-tu pourquoi ? Je te voyais, Camille, je comprenais à quel point tu étais malheureuse. Oui, tu croyais cacher ta vie à la famille, et, sans doute, papa et maman ignoraient tout. Mais pas moi. Tu sais que je t’ai toujours tendrement chérie. Tu étais ma sœur préférée. Par ton mariage romanesque, par ton obstination à épouser Henri malgré la volonté de nos pa-rents, tu avais acquis à mes yeux un prestige extraordinaire. Tu étais pour moi un enseignement vivant et un exemple. Si tu avais été heureuse, je t’aurais imitée. Mais, un jour, j’ai été témoin d’une scène. Oh ! c’était affreux.

— Une scène…, fit ma mère d’un ton bas, et elle haussa les épaules comme pour exprimer qu’il y en avait tant eu et qu’elles ne signifiaient rien.

Ma tante s’était redressée sur sa chaise. Elle ôta ses lu-nettes d’un mouvement vif et je m’aperçus qu’en effet elle était jolie encore. Ce petit nez retroussé, impertinent et fin, la courbe de ses belles paupières, le dessin ferme et rond des joues juraient avec ses robes démodées, sa coiffure de vieille, cette rigidité qui lui venait sans doute de son attitude habi-tuelle de professeur : très droite, dominant ses élèves, et le point de mire de tous les regards.

— Oh ! mais cette scène-là, Camille, je suis sûre que tu ne l’as pas oubliée. En tous les cas, elle a fait sur moi une impression extraordinaire. C’était…

Elle s’interrompit.

— Mais tu ne bois pas ton vin chaud, s’écria-t-elle avec reproche.

Elle éleva un instant entre ses mains un verre plein d’un liquide qui répandait une riche et chaleureuse odeur d’alcool

– 196 – et de cannelle. Ma mère but à petites gorgées. Ma tante con-tinua.

— Tu étais mariée depuis un an, je crois ; j’étais en visite chez vous, à Paris. Devant moi, vous ne vous étiez jamais querellés et je ne pouvais imaginer entre époux une intimité différente de celle de mes parents : quelque chose d’inef-fablement exquis et paisible qui était à mes yeux l’essentiel même de l’amour. J’avais alors dix-sept ans, et je disais vo-lontiers : « Moi, je ne ferai jamais un mariage de raison, mais d’amour, comme ma sœur Camille. » Et voici qu’une nuit…

Elle frissonnait encore à ce souvenir. Elle plia les épaules et tendit les mains d’un geste frileux vers la flamme.

— Un soir, vous étiez allés au concert, et moi, comme j’étais enrhumée, je n’avais pas voulu vous suivre. J’ai été réveillée par un bruit de voix irritées. Ma chambre était voi-sine de la vôtre. J’ai entendu, sortant de ta bouche, Camille, des paroles… Oh ! elles me glacent encore quand j’y pense. Tu répétais d’une voix sourde et monotone, comme une plainte : « Je voudrais être morte, Henri, je voudrais être morte. » Je n’ai jamais su exactement ce qui s’était passé entre vous, mais il était question d’une autre femme, et lui… il n’essayait pas de se disculper ou de te consoler. Il riait, la brute ! d’un rire si cruel, si insolent, si impitoyable que si j’avais été un garçon, je lui aurais cassé la figure en deux. Mauvais homme ! Sans cœur ! Puis vous avez parlé tous les deux très haut, vous jetant à la tête des injures que j’écoutais le cœur battant, bouleversée de crainte et de pitié. Ma pauvre Camille… Ma sœur chérie… Cette nuit-là, il t’a bat-tue. J’ai entendu tes cris. Je me bouchais les oreilles. J’en-fonçais ma figure dans le traversin, je me cachais sous les draps pour échapper à ces plaintes, à ces cris, mais ils me

 

– 197 – poursuivaient encore. Dieu ! pensais-je, c’est ainsi que finit l’amour ? Des baisers, des caresses pour commencer, et en-suite des coups ? Et une femme peut perdre à ce point toute fierté de soi ! Pardonne-moi, Camille, je sais que tu l’aimais encore et que, d’autre part, tu aurais préféré mourir, comme tu l’as dit souvent, plutôt que d’avouer la vérité à ta famille, mais tout de même, tout de même, un pareil abaissement, toi, si fière ! J’attendais le lendemain avec épouvante. J’étais prête à te dire : « Quitte-le. Reviens avec moi, chez nous. Je te dorloterai, je travaillerai pour toi… » Enfin, ce que je te dis aujourd’hui, acheva ma tante d’une voix très douce. Pauvre Camille ! Tu as bien souffert, mais tu m’as rendu, cette nuit-là, un grand service. Je t’ai quittée le lendemain ; je suis re-tournée chez nous. Je n’ai rien osé te dire, et, d’ailleurs, tu décourageais les confidences. « Je suis heureuse, petite sœur », disais-tu alors. Le temps a passé, mais l’impression affreuse de cette nuit est demeurée si vive que lorsque des hommes me disaient des paroles d’amour, j’entendais de nouveau tes gémissements, tes cris, son rire, et l’homme me faisait horreur. C’est pour cela que je ne me suis jamais ma-riée. Quant au mariage arrangé par les parents, je n’en ai pas voulu. Toi, tu as oublié cette nuit…

Il y eut un silence entre elles, si long que j’allais m’assoupir. Je fermai à demi les yeux ; puis un soupir me ré-veilla ; je regardai machinalement ma mère. Elle avait bu le vin chaud. Un peu de couleur était monté à ses joues. Elle semblait détendue, mystérieusement apaisée et détachée de tout. Elle soupira encore deux, trois fois :

— Je ne l’ai pas oubliée, Alberte. Cette nuit-là, si tu sa-vais… Mais tu ne peux pas comprendre cela. Il faut être femme, avoir été faite femme, tu comprends, dit-elle d’un ton bas, secret et comme honteux, et avoir eu un amant

– 198 – jeune pour le comprendre. Eh bien, oui, il m’a injuriée, frap-pée. Il s’est moqué de moi. Mais après, oh ! Alberte, inno-cente, naïve Alberte, si tu étais entrée dans notre chambre, tu aurais vu que nous échangions des baisers meilleurs, d’un autre goût que les fades baisers donnés par papa à maman, et dont tu parlais tout à l’heure. Alberte, je t’ai dit que je n’ai jamais été heureuse, et c’est vrai, mille fois vrai, mais… Ce n’est pas du bonheur. C’est un goût que l’amour seul peut donner à la vie, un goût de fruit, sapide, juteux, presque un peu âpre, un goût de jeunes lèvres…

— Un goût de cendre pour finir, dit sévèrement Mar-celle.

— Oui, mais… vous ne me comprenez pas. L’amour naît de la douleur, se nourrit de larmes. Cette nuit-là, Alberte, a été la plus belle peut-être de toute ma vie. Je ne dis pas la plus heureuse, mais la plus belle, la plus comblée. J’avais pleuré, et il buvait mes larmes. Et j’entends encore l’aspiration légère, le petit bruit haletant de ses lèvres. Tu dis : « Tu acceptais tout parce que tu l’aimais encore », et dans ta bouche, ces mots : « tu l’aimais », sont fades et froids. Mais pour moi… Ah ! je ne sais pas si je l’aimais ou non. C’est à peine une question d’amour. J’avais besoin d’une inflexion de voix, d’un bruit de pas, du contact de sa main sur ma nuque, de ses coups et de ses baisers. Besoin comme de pain, d’eau et de sel.

C’était étrange. Les paroles de ma mère étaient pauvres et malhabiles et son ton égal et monotone, sans passion. Oui, vraiment, il ne restait plus trace de passion en elle, aurait-on dit. Mais elle avait l’inimitable prestige de l’expérience. Elle parlait à ces vieilles filles comme un musicien, un artiste, un créateur de génie à de petites demoiselles de pensionnat qui

 

– 199 – jouent la Sonate au clair de lune avec des hésitations, des fausses notes et des repentirs. Par moments, lorsqu’elle pro-nonçait le nom de mon père, sa bouche faisait un mouve-ment étrange qui tenait le milieu entre la morsure et le bai-ser.

Je crois que pour la première fois de sa vie elle parlait son amour. Elle éprouvait de l’aversion envers toutes les femmes qui lui semblaient des rivales en puissance ; elle n’avait pas d’amies. Mais ces trois vieilles compagnes étaient sûres : elles ne prendraient pas l’homme chéri. Elle se con-fiait à elles ; elle commença à parler avec réticence, puis elle se laissa entraîner par le flot des souvenirs. Et, sans doute, à mesure qu’elle parlait, l’amour la quittait ; il s’échappait de son cœur comme le parfum fuit un flacon débouché. Je vous dis qu’à partir de sa première nuit en France elle se mit à ou-blier mon père.

Elle disait encore, avec une profonde pitié :

— Bien sûr, vous ne pouvez pas comprendre. Ainsi, toi, Marcelle, tu ne t’es pas mariée parce que l’exemple de ta mère t’épouvantait : une grande famille… pas d’argent… Certes, cela fait peur. J’ai connu ta mère. Je me rappelle cette malheureuse, toujours grosse, épuisée d’enfants. Mais si tu savais… Tiens, lorsque la petite est née, je la nourris-sais, j’avais des crevasses au sein. C’est une douleur dont tu peux à peine te faire une idée ; on dirait que l’on t’enfonce la lame d’un couteau dans le sein et qu’on coupe l’intérieur en deux comme un fruit. Et pourtant, lorsque le lait coule, mêlé de sang parfois, dans la bouche d’un petit qu’on a fait… ah ! ma pauvre Marcelle… C’est la vie, que veux-tu ? la vie toute crue.

 

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Ma mère se tut. J’entendis le tintement du verre vide qu’elle reposait sur la table. Ses cheveux s’étaient dénoués : de grands cheveux, longs et un peu raides, noirs, avec des mèches grises. Elle avait un beau visage que je revois encore, raviné, douloureux, creux, ravagé comme un labour d’au-tomne. Les femmes, autour d’elle, se taisaient.

Blanche, la plus douce, soupira.

— C’est certain…

Elle n’acheva pas. Marcelle dit fièrement, la bouche pin-cée :

— À d’autres ces plaisirs-là, ma chère, je t’assure.

— Mais tu disais tout à l’heure, s’écria tante Alberte, tu disais…

— Que j’avais été malheureuse, interrompit ma mère. C’est vrai. Je vous envie. J’envie vos existences tranquilles, mais… j’ai été riche, vous comprenez, j’ai été comblée, et vous, vous n’avez jamais rien eu.

Alors Alberte, ma tante Alberte, laissa tomber son tricot, porta ses mains à ses paupières et, tout à coup, éclata en sanglots.

Ma mère, étonnée, désolée, s’était levée lourdement et allait vers elle. Ma tante la repoussait.

— Qu’est-ce qu’il y a, Alberte chérie ? Je sais, je com-prends, tu as pitié de moi, tu pleures…

 

– 201 –

— Pitié de toi ? répondit Alberte. Oh ! non ! pas de toi, Camille.

Elle acheva avec une rancune douloureuse :

— Tu n’aurais jamais dû nous raconter tout ça, ma pauvre sœur.

 

– 202 –