Les Vierges et autres nouvelles

Irène Némirovsky · Chapitre 6 sur 13

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Les Vierges et autres nouvelles

La Peur .............................................................................. 110

LA PEUR

 

 

La nuit était si belle, si transparente que le sommeil fuyait les habitants du village. Du bois proche venait un par-fum de fraises. Les cœurs étaient tristes : c’était la guerre. Le village tremblait pour ses fils absents. Les nouvelles étaient mauvaises. Les hommes murmuraient : « On n’a pas fini d’en voir… »

— Ce ne sera pas pour demain, la noce, fit Léonce Pé-raudin.

Et son voisin et ami, Joseph Voillot, hocha tristement la tête sans répondre.

Les domaines qu’ils cultivaient étaient proches l’un de l’autre. Ils se connaissaient depuis le temps de l’école. Ils s’étaient battus en 14 dans la même compagnie. Voillot, so-lide, taciturne, à la barbe noire, aux grands bras noueux, avait porté sur son dos Péraudin, blessé, sous les obus, près de Poperinghe. Ils étaient mariés et leurs femmes elles-mêmes n’avaient pas réussi à troubler leur amitié. Le fils de Péraudin était soldat. À son retour, il épouserait la fille aînée de Joseph, une blonde à la poitrine dure, aux larges épaules.

Une femme passa et cria (les femmes du pays ont une voix aiguë et perçante qui couvre sans effort les rares paroles des hommes) :

— Paraît qu’on a vu des parachutistes, par ici ! Même qu’on en aurait arrêté quatre, mais que le cinquième a filé. J’ons bien entendu des coups de fusil, hier soir.

 

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Ils se turent et écoutèrent. La nuit, si paisible jusque-là, semblait tout à coup pleine d’une étrange, d’une indéfinis-sable menace. Mais on n’entendait rien que le chant du ros-signol et les pleurs lointains d’un enfant.

— Allons, c’est pas tout, ça, faut rentrer chez soi, dit Voillot.

Péraudin et Voillot se dirigèrent vers leurs maisons. Ils approchaient de la rivière lorsque la lune se voila. Un hu-mide brouillard montait des prés. Sur l’eau flottaient de tendres et légères vapeurs.

À mesure qu’ils avançaient, une sorte d’inquiétude s’emparait d’eux. Plusieurs fois, Péraudin tourna la tête et fit signe à son compagnon de se taire. Mais tantôt c’était un cheval endormi dans le pré, dont la forme émergeait, mé-connaissable, du brouillard, tantôt un froissement de joncs au bord de la rivière. Jamais ils n’apercevaient ni n’entendaient autre chose et, malgré tout, ils étaient trou-blés, pensifs, inquiets. Ils se taisaient. Ils avaient honte d’avouer leur peur. Au seuil de leurs maisons voisines, ils se séparèrent.

Péraudin rentra chez lui. Il alla dans sa chambre et dé-crocha son fusil : il veillerait cette nuit. S’il apercevait un en-nemi, il n’irait pas chercher les gendarmes. Il saurait se dé-fendre. Il descendit vers le pré, blanc, vaporeux, floconneux dans le brouillard qui tremblait, éclairé par la lune. Il s’assit près de la haie qui séparait de la sienne la terre du Voillot. Il attendit. Les heures passaient. Bientôt la courte nuit de mai s’achèverait. Un instant, le sommeil le saisit et, tout à coup, il tressaillit, s’éveilla en sursaut. Il avait distinctement enten-du un bruit de pas, de l’autre côté de la haie. Quelqu’un montait de la rivière vers la maison de son ami, quelqu’un

– 111 – qui marchait avec précaution, en retenant son souffle. Il écarta les branches et regarda. Le brouillard était si dense que tout d’abord il ne vit rien ; seule une forme sombre appa-rut, puis se baissa et se tapit derrière les joncs. Il entendit le bruit d’une arme que l’on charge. Il épaula et fit feu. Un gé-missement dans l’aube qui se levait, une plainte horrible qu’il croyait reconnaître, qui lui glaçait le cœur. Il s’élança. Il cou-rut vers les joncs. Il les écarta. Il trouva à terre son ami mou-rant, atteint d’une balle dans le ventre. Son fusil était tombé auprès de lui, dans l’herbe. Tous deux avaient voulu guetter les parachutistes, atteindre l’ennemi. Il souleva la tête de Voillot, cria d’une voix enrouée :

— T’es pas mort ? Dis, réponds-moi ! C’est moi, je suis là ! C’est moi le sacré couillon, l’imbécile qu’ai fait le coup ! Réponds-moi, Léonce, vieux, regarde-moi !

Mais l’homme porta les mains à son ventre avec une grimace douloureuse et suppliante et, sans un mot, il mourut.

Le lendemain, on trouva les deux cadavres, celui de Voillot étendu dans l’herbe, celui de Péraudin, pendu aux branches d’un orme.

 

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