Lettres à Jean Voilier
Chapitre 1939
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
positive : la terre56..
Mais, mon cœur, que de jours perdus.. Moi, je dois partir le 15, revenir le
17, repartir le 18 et passer peut-être quinze jours sur la Côte57..
En outre, je suis mis au régime et au repos.
Demain je te raconterai mes choses parisiennes. Je ne sais plus comment nourrir mon génie..
Et quel temps, quel printemps. Ta petite périgourdine de lettre m’a été très chère et très douce.
Ci-joint un sou de foutaises pour mettre à la trombe.
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Vendredi [5 mai 1939]
Je souffre positivement de
pas le cher mot hier soir
pas le regard aujourd’hui
peut-être pas demain
Rien dimanche
Et rien lundi
et la grande Beauté pour tous moins moi à toutes les lumières,
à tous les yeux, à tous les désirs, au Théâtre, l’autre soir.
Et tout ce cœur serré fait écrin pour ce diamant d’une heure hier avec toi et moi
Je t’ai sentie te détendre
Et ton sourire mien venir, te fondre
De parmi tes ennuis
............................
Et maintenant, un temps de jeûne et de désert PENSE un peu à Moi
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Samedi, sept heures
[6 mai 1939 ?]
Ce matin,
Éveillé depuis trois heures.
Ne puis pas te chasser, démon, de mon sens ni de mes sens.
Ce matin, c’est étrangement violent. Tu es étrangement demandé, demandée.
Comme tu es gênant, Démon, image de ce groupe de formes connues, suivies, baisées, qui est si loin, sur la machine à fuir et à jouir du reste du monde !
Comment as-tu su et pu te défaire du nœud de mes bras, des crocs de mes doigts durs et de la ventouse de ma bouche ?
Je déteste la force de fuir qui fut en toi.
Alors pourquoi reviens-tu comme fantôme et produit d’absence puisque tu as su partir, Démôn ?
Comme tu me tourmentes pendant que tu jouis de tes jours !
Je t’en supplie ! Fais que la soif de toi s’apaise.. Ne viens pas sur mon livre, dans mon lit, devant le mur, parmi ceux qui rangés m’écoutent et toutes ces femmes qui béent de leurs bouches peintes et s’enivrent de la liqueur délicieuse d’anciens poèmes que je leur lis merveilleusement bien.
Hélas, que je t’aime !..
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[7 mai 1939]
Mon grand souci
Tu as été bien gentille et bien inspirée de m’écrire ce pneumatique59 !
J’étais à vif ! Le téléphone muet. Pas de nouvelles. Rien à manger pour l’âme ce samedi.
Enfin ce cher billet si tendre. Je comprends qu’on ait nommé cela jadis : Poulet..
Malgré ce bonheur, j’ai été bien fatigué — au point de me sentir hier soir, présidant un banquet de Poètes (où je n’ai touché qu’un affreux potage et une pomme), presque défaillir. Et il fallu faire un discours à la fin, après
en avoir reçu deux ou trois sur la tête. Car le tout était en mon honneur 60.
J’ai parlé longtemps, dans la profondeur de la fatigue immense.
Aujourd’hui dimanche je me demande si le château61 t’a convenu ? Robert de B[illy] m’a téléphoné ce matin.
Il s’occupe décidemment de [ses deniers] comme de ses poulains.
Moi c’était pour le voyage en Amérique du Sud. Je déjeune chez lui
mardi avec des légumes de là-bas et pour convenir de mes conférences62.
Quand seras-tu rentrée ?
Je téléphonerai mardi matin. Je t’en prie, garde-nous quelque moment. Songe que je pars bientôt, que je t’aime et te tends lèvres, bras, regards — tout l’être.
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CRAINTES
J’ai peur parfois que le beau château ne nuise à la petite maison amoureuse, que le jardinet ne pâtisse des gazons de Béduer.. Cher petit
ONZE64, ébranlé par AS, asile blanc de toute ma faiblesse, grille grinçante et saule aux larmes d’or, Écrin charmant, faut-il qu’on te délaisse, Toi pour l’amour mieux fait qu’un château fort..
Le soir vient. Tout lumière chaude.
Je descends un peu chez les mortels.
Ci-inclus voici la terrasse.
ICI, fort de son cœur, ferme comme la tour
Le bienheureux captif de ces donjons épais
Tout enchaîné de bras rêve l’ardent Amour
De vivre tout à soi sa double et douce paix65.
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[21 mai 1939]
Seul. À un point seul — et je ne puis te dire à quel point puisqu’il n’y a ici même pas moi mais un pauvre corps brisé.
Vois cette chambre de palace — les palmiers qui s’embrouillent dans le vent si frais que je ferme les vitres contre la mer.
J’ai été si mal, ce matin. Cette fatigue démesurée hier — éclate.
Après Dijon67 et le train, j’ai eu Conseil très important et très long. Ensuite une réception inattendue de gens inconnus avec leur champagne et discours ! et puis dîner en ville.
J’avais attrapé, en outre, un mal de gorge sévère en signant des tas de livres à Dijon. Ce matin réveillé à cinq heures et me sentant très mal en point.. je n’ai même pas eu le courage d’avoir une idée. Pas ouvert mon cahier. Rien pensé : rien noté. Signe tout neuf et sinistre.
À onze heures j’ai fait l’effort d’aller au soleil, marcher, regarder fixement des corps exposés sur les galets, cuisses et ventres. Puis petits bateaux, coques.
J’ai déjeuné dans une immensité à miroirs, vide. Dix servants pour m’apporter une biscotte !
Maintenant, je suis allongé dans ma chambre. Musique municipale mugit sous ma fenêtre. C’est à pleurer.
Cependant c’est le jour du Double Tu68.
— Oh cette musique.. hymne de cuivres mous à l’Ennui pendant que Moi qui écrit ceci devant la glace de la toilette se voit défait et se sent brisé.
Ô ma Toi.. j’aime mieux que tu ne me voies pas.
Resterai ici encore deux, trois jours. Sais-je quelque chose ? Je télégraphierai si je vais quelque part.
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Nice, le 24 mai [1939]
Je voulais te faire des vers, châtelaine.. Mais, moi, ça ne va pas du tout. La nuit a été atroce, à cause de cette toux déchirante qui finit en spasmes de toute la gorge et de la face ? J’ai eu cela il y a quelques années. C’est horrible et vous laisse brisé comme par des coups à l’intérieur. Le diaphragme emporté cogne tout. Et puis la faiblesse. Bref, tout est mal, et le moral très bas. C’est la première fois, dans mon histoire, que je passe les jours sans rien noter, sans « idées » ; tu n’as pas cette sensation, qui est par moi physiquement ressentie : tu ne peux concevoir ce qu’elle signifie pour moi, l’effet produit.
Je suis heureux d’avoir quelque chose à faire au CUM. Tout à l’heure est
venu l’Évêque70 qui est resté deux heures dans mon cabinet. C’est un type inouï. Il organise son Congrès, espère avoir le PAPE ici, etc.
J’ai dîné. Un brin de jambon, un youghoutrt [sic].. Aucun courage pour manger. Les gens sont vraiment gentils avec moi, dans ce palace vide. Nous étions cinq dans la vaste salle, et dix employés.
Je pars demain pour Grasse, ce qui allonge les courriers (de toi vers moi) de vingt-quatre heures..
Assez parlé du pauvre type. Songe qu’il tape ceci sur la coiffeuse devant la glace à trois faces, et ça n’est pas drôle, Narcisse hérissé en pyjama céleste, l’air défait.. Si, au moins ce fût miroir magique et que t’y visse, toi. Tout à coup, aujourd’hui, l’âme fort loin, hélas, des choses douces, j’ai eu presque l’hallucination tactile, la présence dans les doigts d’une substance vivante tendre et tiède et tienne. J’en aurais pleuré de gros cœur et d’amertume, J…..
Mesure, pèse, imagine fortement ce que je devais penser, ou plutôt vivre, revivre... Sur-vivre.
Cependant, l’affaire est donc quasi faite71. Je pense que la promesse vaut vente, et la vaut des deux côtés ? C’est-à-dire que Raspail est lié. Évidemment la dame doit en r.ter[sic].. Tu appelles ses efforts drôlement — et même obscènement des « batteries aspirantes ».
Quoi de plus naturel ? Sous de méchantes mains
Le cœur le plus fermé s’éclate en cris humains72..
Mais quel tintouin, maintenant, pauvre être qui devient immeuble, qui va se consumer à choisir la meilleure cuvette de cab[inet]s ; et quarante bidets ivoire. Tu vas négliger le nid des nids, le nid crème où parfois je dénichais tels nids. Parmi Toi, toute Chère, et tout entière douce à la lèvre qui fuit de la source à la mousse..
Ah, mon chéri, il me semble que ce fut un rêve, qu’il y a un abîme, un impossible, un affreux présent entre nous. Non, la tristesse n’est pas du tout dissipée. Comment veux-tu qu’elle le soit avec ce corps abattu et souffrant et ton absence ? .. Et, pour m’achever, point d’esprit..
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Samedi [27 mai 1939 ?]
Beauté, tu m’es si loin, et moi (même) de moi..
Jamais état plus étrange que celui-ci. Je souffre un peu moins depuis hier. Le déchirement de la gorge, la dyspnée sont en amélioration sensible, et un peu plus de force vient. Mais je ne puis te décrire toute la bizarrerie de mon être, dont tous les régimes sont insolites. Il n’y a plus de jour et de nuit pour moi : je dors, je veille, une heure par-ci une heure par-là. Je ne fume presque plus. Je n’écris aucune note. Je me borne à esquisser quelques calculs inutiles, et à dessinoter : de préférence de beaux membres de femme. Je lis : ce qui est le plus étonnant de cette phase. Mes amis me laissent à toute ma solitude dans ce haut de leur maison où j’ai une grande galerie bibliothèque près de ma chambre. Hier, après les dégoûts du palace, j’ai mangé avec plaisir : deux rougets tout frais grillés, de puissantes et tendres asperges ; des fraises des bois, des cerises. Je n’ai point d’idées. Une sorte de stupeur simple. Mais voici, ce matin, deux phénomènes intéressants. D’abord la longueur du temps. Entre quatre et huit, la valeur-durée de quatre journées... Je n’en pouvais plus de vivre tout ce temps à l’état brut. Je croyais ma montre arrêtée. Ensuite.. L’autre phénomène.. Il est difficile à expliquer décemment. C’était la présence de nobles quartiers du Bijou, qui me venaient aux yeux et aux mains de l’esprit. Ô Morceaux choisis..
Mais alors commencent les questions de l’âme ? Te voici, tout entière à ta proie attachée, image pleine, idole grande.. Où est ta tendresse, dis-moi ?
Je t’avoue que quand tu es loin de moi (même de.. cinquante mètres), aussitôt tout est contre moi, tout me ruine en toi et conspire à me nuire.
... ICI Quinte de Toux, — et le courrier.
Un courrier accablant. Depuis un astrologue, jusqu’à Claudel, depuis le cardinal L. jusqu’à une dame égyptienne dont le nom signifie Pâture du Cœur et qui me fait offrir dix mille francs pour une préface de quatre ou cinq pages (et peut-être les cœur et annexes avec..). J’en demeure accablé... Quel tas. Mais sous l’enveloppe collective, je trouve TA MERCREDI.. Cher Jean. Mais que de jours il faut pour cet échange.
Ta lettre toute brève pourtant me dit que la mienne t’a plu.. Je ne sais plus ce qu’elle contenait. Je suis content si je te contente.
Maintenant te voilà dans les fantômes mobiliers et sanitaires de Béduer. Enfin, je me console si cela te fait vivre : tu as besoin de tous ces em...ts [sic] magnificents pour ta santé générale.. Sacré Jean.. Enfin, tu fais ce que j’aurais peut-être aimé de faire.. Attention aux courants d’air.
Je compte rester ici jusqu’à vrai rétablissement..
Écris-moi vite, vite.. Le soir, à Figeac, tu as du temps.
Pauline de Pélissier de Béduer
P.S. As-tu vu ? Le cher Dino [Grandi74].. Ce discours est monstrueux. On n’a jamais vu un amb[assadeur] attaquer nommément un État étranger
comme il l’a fait. Après cette violence, il me semble que C[hamberlain75] ne peut plus le rencontrer. Peut-être a-t-il fait cela comme candidature à la
place de Ciano76 ou pour se disculper, se sentant plus ou moins suspect.
Mais traiter la France comme il l’a fait, c’est une énormité dans sa situation, et ceci demande certainement une réponse.
Il fait enfin beau-beau ce matin. Depuis trois jours ne sortais pas. Alors j’ai marché doucement, timidement dans la merveille de ce jardin touffu. Grands oliviers noir et argent, mimosas, roses en masse ; et j’ai fait un petit repas ambulatoire de pétales de roses et de fleurs d’oranger.
Ceci délicieux et si triste, sans l’appui du regard et du bras et du tout proche au soleil.
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[Fin mai 1939 ?]
Dimanche.. Il est dimanche, et le premier beau jour depuis des semaines. Il fait sublime, chaud, léger, un tendre balancement à peine brûlant des choses de l’air, feuilles, cyprès et roses.. Je me retire dans ma galerie bibliothèque pour revivre à mon aise toute l’amertume que le mélange de ce qui est et de ce qui n’est pas compose dans l’ombre de ma présence. Je m’abandonne à toute la bêtise de questions vaines.. Je suis encore trop faible pour lutter par l’idée pure contre l’anxiété que l’on nomme Amour.
— Où est-Elle ? — Que fait-elle ?.. À quoi pense-t-elle ? À quoi est-il probable qu’elle songe ?
Et si, d’aventure, elle pense à moi, qu’en pense-t-elle ? Comment me voit-elle ? Qu’est-ce que je pèse, à ses yeux, maintenant ?
Un tas de terribles questions.. Tout est bon pour se torturer, tu sais.
Il vaudrait mieux que je m’allonge et que je dorme, et que je détruise cette après-midi puissamment douce et infinie.
Où es-tu, et que fais-tu et à quoi pense ton front cher entre les pointes de ta forte chevelure ? Cela revient, j’ai le cœur serré.
Si tu veux de mes nouvelles, ce que je viens de t’écrire est le principal. Quant au reste, la toux a à peu près disparu. Reste la grande débilité, la vanité des forces, l’évanouissement de la faculté d’invention matinale, et une étrange difficulté à causer : je me tais beaucoup. Il y a de la stupeur dans mon état.
.. Et je lis, je lis, je lis.. Moi qui ne lisais jamais. La lecture chez moi est le pire des signes. Je voudrais t’expliquer cela et cette lecture à présent, et ses effets. Mais je n’ai pas le cœur de disserter. Je ne sais si cela t’intéresserait car je ne me sens pas en état de le rendre intéressant..
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Mardi [6 juin 1939 ?]
Mon Coco beaux-yeux,
Arrivé hier après traversée de la Provence intérieure78, retrouvé ma chambre de l’an dernier et même mes photos dudit avril 38. Je ne sais
comment t’expliquer Mlle F.79 qui est la belle-sœur de mon hôte de Cassis
(où je serai jeudi80). Mais rien à craindre, madame.
Il y a un Annamite qui s’appelle Albert comme valet de chambre : alors je me revêts d’un kimono à mon lever.
Mais ce matin, un coup de mistral terrible ; les palmiers du petit jardin d’entrée, les mâts trop fins des yachts qui sont devant ma maison dansent et s’affolent. J’ai fait un tour, pardessus boutonné, tête baissée, main au chapeau.. C’était invincible et éreintant.
.. Maintenant, il est deux heures et demie. Je vais m’étendre après relecture de la lettre reçue hier soir.. M’étendre sans toi, — avec l’ombre de ta forme.. C’est étrange, quand je te pense ainsi, te pense.. géante, et puis, dans le vague d’une demi-torpeur, s’ébauche ce rêve que je dois faire entrer cette titane douce, cette vaste puissance vivante, dans un vase fait de mes mains, de mes avant-bras et de mes genoux.., et j’y parviens comment ? En la réduisant par baisers et force de lèvres et de tendresse. .. En somme, l’amour pourrait toujours s’exprimer par de telles bizarres « productions de sensibilité »..
.. J’ai commencé un certain poème en prose pour Grosbij mais il était si.. vrai que je l’ai brûlé dans mon cendrier à l’état naissant.
Ah, je ne sais pas ce que tu m’as fait manger, — ou plutôt boire, mais... tu m’embêtes, toi, ta chair, tes yeux, ta voix, ta grille, tes marches, les petits poils rasés qui piquent la soie de tes bas, et un tas d’et cætera, et puis ton voler nue aux fesses claires sur fond crème..
Et tu sais quelle amertume fait aussitôt noircir tout ceci dans mon esprit.. Ah.. l’affreux TROP TARD ;;
Et t’aimer..
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[7 juin 1939 ?]
Chérie, trop chérie
Je deviens fou de penser à toi. Je dis « fou » car cette obsession se fait anormale.
Ce matin, j’en étais malade ; je te voyais et te touchais.. Et cet état était autre que sexuel. Un besoin criant de tes mains, de tes bras, de te tenir, d’être tenu par toi, de te respirer, respirer avec toi.
Cela tient à ma faiblesse nerveuse, sans doute. Il doit sembler à mon être profond qu’un abîme de tendresse nommé TOI l’apaiserait, le reconduirait par la modulation la plus douce de la beauté vers sa paix et sa limpidité d’esprit..
Pardonne-moi cette sotte effusion.. Pardonne-moi aussi de souffrir parfois quand je te sens toute distraite par ton nouveau joujou, tes plans, tes aménagements, sans compter tous les plaisirs de la saison de Paris. Je meuble, moi aussi.. Mais, hélas, je meuble cette solitude de ces vaines idées qui se développent dans la fatigue. J’ai comme peur de rentrer, et cependant je me consume ici.. devant ton image.
Je changerai lundi de séjour. J’irai à Marseille et à Cassis, pour peu de jours. Te donnerai mon adresse.
Tes lettres sont gentilles, mon cœur, mais si rapides..
Je sais que tu as beaucoup à faire, mais songe, toi, à la sensation de se sentir avec tant d’amour, comme dissous en toi dans cette quantité d’occupations..
Comprends qu’il y a un cœur très gros qui fait écrire tout ceci, que je l’écris malgré moi, que je me reproche de l’écrire mais je ne puis..
Mais comment te faire comprendre ce que je ne comprends pas moi-même ?..
Et puis.. Il ne s’agit pas de comprendre..
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Friday [fin mai ou début juin 1939 ?]
Tu me dis d’écrire longuement..
Tu voudrais que je te fisse des vers.. Hélas, je ne puis RIEN FAIRE.. C’est l’impotence absolue.
Jusqu’ici, mon esprit m’avait toujours été fidèle, et j’ai toujours pu lutter contre les troubles physiques par l’énergie d’EN HAUT.
Voici pour la première fois que mon DAÏMÔN me trahit.
Je voudrais en faire des vers, ce soir. Il est sept heures. La beauté pure règne aux cieux. Le reste du regard est un très vaste concert de collines boisées d’oliviers, pins et cyprès. Tout est ambre ou vert sombre, jusqu’aux fonds ébauchés en bleu tendre. Cette vue est assez toscane. Il y a, sous moi, trop de roses dans le jardin.
Quand il fait nuit, je vois ce que je n’avais vu, et qui est magique : les lucioles.. Des feux volants qui tout à coup naissent des ombres denses des arbres, et dansent dans l’espace, s’allumant, s’éteignant rythmiquement, sans doute à chaque battement d’ailes ou d’élytres. Cela fait une palpitation de lumières qui passe et repasse sur ténèbres, vous frôle avec une vitesse étonnante de grâce. On ne voit pas l’insecte, qui doit être gros ou petit comme un moucheron ; mais qui jette aux yeux tant de signaux d’amour, battus comme par des paupières dans telle émotion, sur le bord même de la perte dans le délice..
Cela est presque impressionnant à l’excès. Si vous étiez là, mon Toi, dans ce noir étincelé, je vous serrerais invinciblement contre moi. On serait confondus, — dans les deux sens du mot, car n’est-ce pas confondant cette invention de lueurs palpitantes appelant à l’amour dans la nuit ? Je t’assure, cela confond.. Cela fait voir comme des destins minuscules errants qui se cherchent. Après tout, nos feux errants à nous furent nos yeux qui se trouvèrent.. bien tard, hélas.
Tu voudrais que je te fisse des vers ; je te dis que je n’ai plus d’esprit. J’essaie au moins de dessiner, et je ne puis qu’esquisser d’extrêmes enlacements..
Je déchire ensuite, parfois avec regret. C’est que, par moments, la folie du contact me saisit avec une telle intensité de besoin au cœur que j’en ai les mains crispées et les larmes aux yeux. La tendresse monte et m’étouffe, prend une forme exaspérée : elle m’est comme un appel impérieux d’abîme où je me jetterais. Elle est chose en moi bien différente de l’impulsion sexuelle connue, laquelle peut se satisfaire selon la formule, et suit, en somme, un cycle simple, — et qui doit l’être. Cet amour-là est essentiellement égalitaire (avec des nuances), — comparable, — il a son langage, ses rites, ses phases bien décrites, et tout en lui tourne autour de l’acte net dont la sensation l’accomplit..
Mais ma nature fut de ne pouvoir accepter ce qui me paraît déjà fait ou éprouvé, et jusque dans la grande affaire de L’AUTRUI, dont l’amour est l’expérience la plus.. nue, je n’ai pu me résoudre à ne pas me créer le mien..
Je pense que tu me comprends. Tu me connais, mon cœur. Tu m’as vu.. Tu m’as.. ressenti.
Tu m’as dit un jour que je n’étais pas comme les autres..
J….., je ne sais pas poursuivre. Je crois que je finirais par écrire ici des choses étranges — inhumaines, c’est-à-dire.. pas de milieu.. mais animalité absolue et spiritualité pure combinées.
L’Ange et la Bête, si tu veux.. Et j’appelle donc Tendresse l’effusion mêlée de désespoir, d’abandon, de douceur, de fureur, d’énergie, d’étreintes, et d’esprit, une familiarité qui parcourt les organismes et les pensées conjugués et en fait je ne sais quel monstre achevé, quelle œuvre enfin qui ne peut être qu’unique.
Ceci, après tout, est assez vinciste, il me semble.
Bonsoir, Toi. Les grenouilles coassent. Je vais lire, lire dans un immense lit.. Oh que je voudrais ne pas penser à Toi, dormir, dormir comme tout le monde, comme le jardinier, comme les fleurs, comme le chien.
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Vendredi [juillet 1939 ?]
Tout parti.. Lettres, Toi, voix, cœur, chair,
et le reste
,, je ne me sens que restes.
Il t’est facile de mesurer l’état de mon sentiment devant cette entrée de tunnel.
Ce matin, onze heures à Sainte-Clotilde ; à deux pas de Champagny81, pendant le service, que de Dies irae et de Requiems [sic] se chantaient noirement en moi. Puis je te voyais, roulant, cheveux libres et lunettes, le soleil à droite.. Et j’essayais d’imaginer ce qui se faisait et défaisait dans cette tête qui fut entre mes mains, sous ces cheveux aimés, drus et doux dont je touchais hier encore la substance précieuse.
Amour est avant tout de se consumer à essayer de deviner ce qui se pense dans une autre tête. Rien de plus torturant. Car.. Tout se passe dans une tête.
Dans la mienne, il se fait à présent ce qui peut se faire dans une cellule de toutes parts bornée par les pierres mêmes des murs. Les perspectives peintes sur les parois de l’âme des hommes sont tombées en lambeaux de fresques. Dans cette cage durement apparente, la bête MOI va et vient.
Samedi
Passé l’afternoon à Montmartre. Le délégué de mes bibliophiles a été épaté par l’ensemble du livre, et par mes eaux-fortes (ce qui m’a épaté moi-même). En vérité, cela fait mieux que je ne pensais. Mais c’est à présent que je pourrais commencer à les faire : je suis entraîné.
Hier soir, dîné avec des « savants » dans un minime restau pas mauvais en face N[otre]-D[ame].
Aujourd’hui déjeuné Égypte. Puis je donne le thé à des Anglaises érudites et inconnues qui ont édité The Works of L. de Vinci.
Mais le fond du temps consiste à attendre des nouvelles de S……’s Bridge.
Dans vingt minutes, il sera neuf heures ; mais muettes. J’aurai envie
d’appeler ELVIRA82.
J’ai observé tout hier des tas de ces « productions de la sensibilité » comme on dit l’hiver au Collège.. Je disposais d’une Cadillac et à cent quarante je volais te couper la route, surprendre, pincer en flagrant délit de déjeuner et te regarder encore un peu les yeux pendant les fraises. Et puis, encore d’autres images créées par le sourd travail du cœur contre l’absence.. La soif engendre le sorbet.
AH.. TE boire..
J’attends.
9383
[15 juillet 1939]
Mon chéri,
Déjà je meurs d’ennui.. Il y a les drapeaux et le mendigot qui chante la mouise dans la rue. J’ai une envie bête de pleurer.
&&&&&&&&&&&&
Quelle heure lourde et pathétique, avant avant-hier..
Quelle heure tendre, hier..
Il y a comme une météorologie de nos rencontres. Amour à tous les temps..
Hier, bleu tendre.
&&&&&&&&&&&&
Alors, on finit par se dire : je t’aime, comme tout le monde, comme le garçon épicier, comme le chef de cuisine, comme Napoléon.
.. Mais il y a des différences.
&&&&&&&&&&&&
Je t’aime.
&&&&&&&&&&&&
Je te l’écris tout de suite.
94 84
Lundi [17 juillet 1939]
Je suis dans une très petite chambre haut[e] claire, avec lac et montagnes, ville et les masses laides de S[ociété] des N[ations] dans leur gazon
parfait85.
Un bouquet d’œillets très odorants. Une bonne « chambre de bain ».
C’est là que je m’éveille. Assez calme. C’est une cellule à la suisse.
Le lit a pour largeur la longueur de ma canne.. Peu bouleversé par mon séjour de cette nuit dans ses draps frais.
Viennent les croissants, le miel, le lait. Polyphile est dans son château, je pense. Je pense, donc.. elle est.
Toute la question est de savoir si.. elle pense, donc.. je suis.
Voilà à quoi tiennent les existences.
J’ai si peu d’idées ce matin que pour satisfaire au devoir quotidien de
cette heure-ci (entre le café au lait et le 66.51 86 à invoquer contre le Pas-Libre), je feuillette le petit calepin en loques pour mettre au net ce que j’y trouverais qui le mérite.
Onze heures. Me voici en séance. Une Américaine laide et super excitée me fait des grimaces. Le Norvégien qui vice-préside invite tout le monde à déjeuner. Je retrouve maint connu, du Brésil à la Hongrie... C’est au fond assez sympathique..
Ce petit bout de papier (pendant que le président fait son discours en pur anglais d’Oxford) me met en Béduer — et le Japonais qui me sourit en face peut-être s’en doute. Ils sont si malins !
.. J’entends mon nom.. Je m’incline gentiment. Mais le reste de l’être est dans le dos du Lot !
.. Voici Titulesco 87 qui entre.
Et je ferme ceci — pour que ceci parte au plus tôt.
Aurai-je un mot — ce soir, demain ? Un bon MOT. ELLE plante des clous, téléphone aux faiseurs de robinets, séduit les... mêmes (et nombre d’autres), huile les serrures, plante des graines de melon etc. etc. cette Aimée...
Ah ! il faut fermer. Je...
95 88
[20 juillet 1939]
Merci de ta lettre — très — très chère à laquelle je n’ai pas pu répondre tout hier. C’était mon jour — celui où il a fallu discuter avec cet univers de toutes langues dans cette Babel horriblement cubique, immense. Je voudrais que tu voies les immenses parquets en caoutchouc de couleur imitant le marbre — et surtout — Ô Beauté — les... salles à [trombe] ! Ça, c’est miraculeux — des temples de marbre blanc et gris, et quelles vasques à pipi et quels retraits, et quel luxe de chromé. C’est à ne pas quitter ces lieux !
Donc, tout le jour à rédiger, exposer, discuter — et naturellement, déjeuners et dîners ... polyvalents.
Je parle américain, anglais, chinois, espagnol, portugais.
Enfin, je finis aujourd’hui et le rapide, ce soir.
Si ce n’était le Grosbij du 11, je m’attarderais par ici. Je suis invité par télégr. à aller au Tessin par mes amis de Zurich. Mais — le cœur d’abord...
Pardon. Je viens d’évoquer le poids des menaces du temps présent sur les
jeunes.. Et voici Herriot89 qui vient me trouver...
C’est drôle de considérer 991 et ses paysages et le fameux sourire essentiel à travers toutes ces parolades.. Tout à coup je vois un coin.. ou un autre.
9690
Jeudi [3 août 1939]
J’ai l’œil sur la vigne de l’Institut. Viens de m’entendre (pendant tout un déjeuner) répéter l’histoire du mariage de G. M. avec Madame P. Ceci dit par le vendeur de la propriété — qui a négocié avec G. M. !
Hier et aujourd’hui, deux marches dans Paris — frais. Touché de soleil et de pluie, par bon vent (sans voiliers) — et ces routes vraiment délicieuses. Hier à Montmartre et tout à l’heure par les Rivoli à Louvres divers, que de visages ! Hier, rues Fontaine et autres, d’étonnantes grues avec des bombes de cheveux or, des hanches de navires — et leurs marlous. Car c’était vers les cinq heures — heure à mecs avant le turbin des soirs. Puis des gitanes, des mendiants vraiment inédits..
Tout à l’heure — entre les pluies, les estranges et les estrangères [sic]. Je t’assure, c’était d’un psych-excitant ! Et je pensais à la Poursuite — au Conte. C’est un sujet épatant. Il faut insister sur la poursuite même, la poursuite en soi — quoi qu’on poursuive. Il faut en faire un petit chef-d’œuvre..
Ceci dit — en séance — avec excuses pour la maculature de ce papier — qui fuit les indiscrets que je me sens de temps à autre dans le dos !.. Des Abels, des Marcels, des Andrés — etc.
97
[Août 1939]
Départ probable le 4 à deux heures trente par la route pour MARRAULT
par Magny YONNE 91 chez le Pr P. V.-R..
Prévois difficultés d’envoi de courrier. Le facteur le prend une fois par jour.
98
Samedi [5 août 1939]
Me voici arrivé.. Hier route par pluie écrasante. Je pensais que 733 était peut-être sur les chemins, dans la même tornade ! — Et conduisant !
Vers les sept heures, soleil et château — ou châtelet Louis XV, encore en
odeur de peinture. Car la dame du lieu92 l’a fort bien transformé — et je pense invinciblement à une autre personne, dans un autre château. On visite. C’est, ma fois, très bien. Boiseries — et les meubles fort beaux.
La chambre de la dame, canapé capiton blanc et maint détail — qui me font songer à tels autres..
Bains, bidets — tout reluisants de nouveauté. Bref, je béduérise — mais...
Mais encore, je ne me plais pas dans mon installation. Pas chaud. Certain local n’est pas à portée de ... la main. Les conditions du bureau pour travailler, peu sympathiques. Et je me reproche, en outre, de me plaindre, car l’accueil, le désir de bien recevoir etc. sont vraiment amicaux. P[asteur Vallery-Radot] est satisfait de tout ce qu’a accompli dans cette vieille maison, sa femme. Je trouve étonnant qu’avec les ressources locales (Avallon) on ait pu recouvrir des meubles aussi bien, peindre, rafistoler aussi proprement. Salon, salle à manger très réussis.
Si j’observe tout ceci, c’est en fonction de toi. Je donnerais dix sols pour te voir faire des comparaisons et critiques.. Tu ne me lâches pas d’un cran dans ces regards, ou plutôt je me sens ton œil..
C’est toujours ça.
Je t’écris au galop et comme je puis — très gêné par des va-et-vient domestiques et utilitaires. Cela se tassera, j’espère, mais j’ai voulu t’envoyer au plus tôt de mes nouvelles et profiter d’une occasion d’aller à la ville tout de suite.. Sinon c’est la remise au facteur par les servantes...
Mais je pense que dans trois ou quatre jours, je serai seul... avec mon Idée.
N’es-tu pas mon Idée ?
Vendredi [11 août 1939]
Ô SUCCINTE, Ô COMPENDIEUSE
Ta lettre, cependant.. C’est toujours quelque chose. C’est (j’espère) un baiser, dispense de parole.. Mais tu te plains.. Gémir dans un château. Se plaindre, avoir des yeux d’émeraude épuisée. Être par tant de soins toute une chair brisée. Avoir tout ordonné pour en périr d’ennui. Et se créer ces jours que l’on pleure la nuit. Pauvre TOI, tout ceci peine celui qui t’aime. Celui qui te parlait doucement de toi-même. Et qui pressait au sien ton visage charmant. Anxieux de chasser de ton âme quelque ombre. Parfois je
On m’a interrompu pour une grande promenade. Une Paccard assez
petite. Une dame93 (celle-ci) mène. On volait. Son mari et moi assez effarés. Cent vingt, c’est vif. Elle dit qu’à une allure moindre, elle s’endort
au volant, et devient dangereuse.. Visité deux châteaux historiques94.. et naturellement des antiquaires. Je pense à une personne bien connue. C’était hier encore plein d’ouvriers ici. C’est terrible : les W. inabordables.. Tu te rends compte..
Les chambres sont transformées, repeintes ; remeublées. Mais le bas demeure ; il est très beau. Boiseries fin Régence intactes et la peinture demeurée fraîche.
Je suis mis à faire du canot sur l’un des grands étangs qui sont au pied de la collinette magnifiquement boisée qui porte parc et château. (Les arbres sont superbes par ici.) Cet étang est de quinze hectares, plus grand que les deux lacs du Bois. J’ai trouvé excellent l’exercice de l’aviron. Que ne puis-je en faire une heure ou deux tous les jours ? Il y avait cinquante ans que je n’avais pas ramé, et je n’ai pas éprouvé de fatigue.
Mais je m’ennuie, pourtant... Et j’en ai deux grandes raisons. L’autre, c’est le travail sans force ni objet défini, tellement que je suis mis hier à faire de longs calculs, comme on ferait du crochet..
Samedi [12 août 1939]
Il paraît qu’on va la semaine prochaine à Genève.. pour deux ou trois jours.
D’ici là, un baptême d’enfant d’amis qui se célèbre ici et nous vaudra un
séjour de quarante-huit heures de Monsieur et Madame Millerand95..
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Dimanche [13 août 1939]
Le soleil se lève. I think of you.
Je te vois endormie.
Cela est plus émouvant que tout.
À qui, à quoi penseras-tu au réveil ?
À qui, à quoi la première pensée, l’offrande spontanée, le recours, le premier temps du retour à la vie.. ?
Se couler près de toi, essayer de partager ton sommeil..
Ici quatre kilomètres à pattes pour poster en boîte rurale.
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Jeudi [17 août 1939]
Dès les premiers mots, « Monsieur j’ai déjà eu le plaisir de vous rencontrer chez Madame J[eanne] F[rondaie], chez J[ean] V[oilie]r »..
Aucun souvenir de cette première rencontre. Mais le seul nom.. me tricote, dit tout à coup.
Hier, là-bas, arrive en visiteur le frère de la Comtesse (qui reprend ses bassines dans vos cuisines). Curieux type. L’air benêt, d’abord, et finalement assez sympathique. Il parle des châteaux de la famille et finalement mentionne, entre des parenthèses et négligemment, la vente de Béduer, sans spécifier le nom de l’acquéreur. J’attendais. Mais rien ne vint et je n’ai rien fait pour faire préciser..
Autre point. Mon hôte m’a parlé deux fois de son grand ami. Il s’est plaint d’une triste manie de celui-ci — (en rappelant toujours ses belles qualités, son obligeance, etc.) — laquelle consiste à empoisonner les gens par des racontars bien dirigés, pour voir comment ils réagissent et pour le plaisir de créer des situations critiques.. Lui-même, plusieurs fois, a été mis par lui dans des embarras aigus et il y a eu des scènes entre eux. « Mais, cependant etc. » J’écoutais avec... étonnement !
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[18 août 1939]
Il y a deux dames ici, très déliées de mouvements et de paroles. L’une et l’autre, par divorce, veuvage et liberté, a connu au moins trois hommes. Peut-être quelques femmes aussi.
Si j’étais dans cette situation, je tenterais d’écrire un petit « Traité de la comparaison des Hommes » très sérieusement étudié, et uniquement tiré de l’expérience même — c’est-à-dire sans parti-pris, clichés, ressentiments..
On pourrait réduire l’ouvrage à ceci : « J’ai connu — ce qui s’appelle connu — A, B, C, D etc. Comment, et d’après quoi, les classer selon la durée possible d’une intimité avec chacun d’eux ? Vingt-quatre heures ? Un mois ? Dix ans ? Il s’agit, en somme, de chercher ce qui conserve l’émotion, le besoin naïf de revoir, et qui se dissout et s’use le moins par la présence, la précision, l’habitude.. Conserver l’ineffable.
La même question — inversée (la comparaison des femmes) — me paraît beaucoup moins intéressante. En général, l’homme ne voit pas la femme aussi nettement et entièrement que celle-ci ne le voit. Je lui donne et lui retire beaucoup plus qu’il ne faut.
J’ai peur de finir par faire des romans — car toutes ces casuistiques bisexuelles, desquelles je m’étais jusqu’ici gardé comme de la... peste, se font penser en moi de temps à autre... et comme je suis assez ingénu et de fort peu de lecture de ce genre, je suis tenté de croire que j’aperçois les choses d’un œil qui n’est pas l’œil de la plupart.
Mais je me doute bien que c’est là une illusion..
Je remonte dans cette chambre sombre. Tout ceci est de bois — genre grand cottage, pelouse jusqu’au lac.. L’on m’a cinématographié au milieu des dames et d’enfants sortant de l’eau. Cuisses et rires, cygnes.
J’avais passé la matinée à écrire. Je m’ennuie terriblement en vérité — et maint détail (ici ou là-bas) me sont désagréables. Il me faut peu de chose, en fait de domicile, mais ce peu, il me le faut — ou je dépéris.
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[Entre le 17 et le 19 août 1939]
Sermon pour le Caresme d’amour.
Il faut bien reconnaître, mes Très Chers Frères, que jamais condition ne fut ni si heureuse ni si délicieuse que celle de ces femmes de notre temps, libres et fortunées, belles, et non moins hardies que belles, qui s’enivrent de la vitesse de leurs chars, de la variété de leurs désirs, de la facilité qu’elles trouvent à les satisfaire, dans une époque merveilleusement faite pour elles, qui les a déchaînées, cependant qu’elle ne leur a rien retranché de l’adoration qu’elles excitent. Voyez-les qui se parent, et qui parent toutes choses autour d’elles ! Qui construisent, réparent, ordonnent, organisent des demeures somptueuses, où nul raffinement de la vie temporelle ne manque. Depuis les cils de leurs yeux jusqu’aux moindres détails de leur nature, et depuis le faîte de la maison jusqu’à l’herbe de leur jardin, tout fut réfléchi, médité, commandé, achevé. Quel spectacle !.. Mais parlons à présent de l’amour et de l’esprit. Admirons ici, Chrétiens... (Bossuet)
103100
Jeudi [24 août 1939]
Je reçois à l’instant la petite lettre envoyée à Prangins (où je ne suis resté que quarante-huit heures). J’écris aussitôt (car on va tout à l’heure à la ville). Oui, la lettre précédente m’avait fauché l’âme.. Et dans ces jours impossibles à vivre, où l’effroyable sottise des peuples vous rend fou de rage impuissante, où l’angoisse pèse sur la pensée, tu conçois comme un signe si décourageant m’a accablé.
Des nouvelles plus graves arrivent101.
Je fais mes bagages et rentrerai à Paris cet après-midi102.
Je t’embrasse — Mon cœur chéri — Encore ce mot à la poste, ce rien pour tant et tant de tendresses, de souvenirs, d’angoisse, de vie déchirante.
As-tu pensé réserve d’essence ?
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Dimanche.. Dimanche..
[10 septembre 1939 ?]
Une sorte de siècle entre nous. Toute une époque de déchirures de soie. Et je suis là, l’œil sur un arbre qui n’est pas d’entre tes arbres. L’avion garde le haut de l’air. Le canon d’écoles à feu frappe l’oreille au loin. Le soir, montent aux cieux les ballons qui font cercle autour de Paris. Tout à l’heure passaient, sur la voie qui est proche, des trains d’artillerie lourde.
Je devais, aujourd’hui, à douze heures cinquante-cinq, faire un petit discours de circonstance à la radio. L’auto qui me venait prendre s’est égarée, et ce sera pour mardi ou mercredi. Tu peux essayer de m’entendre. Je ne dirai rien de bon.
Les jeunes d’ici sont partis. Le mien dans sept jours. Mon gendre est près du front.
Je ne vis pas. Je végète. J’ai la sensation de mâcher et de remâcher de la cendre.
L’absurde, l’inutile, le gâché, le raté, le perdu ont goût de cendre.
Je suis plus seul ici que si j’étais seul. Et je n’ai eu rien de toi depuis quelques jours.. Mais rien de moi, non plus, ne me parvient.. J’use les heures à faire des calculs parfaitement inutiles, heureux encore d’avoir ce jeu. Songe que je n’ai pas le cœur de regarder la campagne : la lumière est belle depuis quelques jours. Mais ce qui est beau est insupportable à présent.
Et dire qu’il n’y a pas si longtemps, te rappelles-tu, je faisais la Cantate, je t’apportais ces vers tous frais formés. Nous avons eu quelques instants si doux.. ma beauté..
C’est drôle que les hommes soient si bêtes et si puissants, qu’ils sachent par quelques mots creuser un siècle entre un jour et l’autre, jeter toute la vie sur le tapis, casser tout dans toutes les maisons du cœur et dans tous les petits temples de l’esprit.
Et aussi, — ne pas pouvoir dire ce que l’on pense.. Il est vrai que cela ne sert de rien.
I am down-hearted, to-day. Et toi ? Ô tels jours, ô Dimanches...
Le petit escalier blanc qui tourne
La grande forme de soie blanche qui descend
Les fruits attendent sur la cheminée
Les mains heureuses, le SOURIRE,
Et toute TOI
105
Mardi [12 septembre 1939 ?]
Mon cher cœur,
Je suis venu à Paris aujourd’hui accompagner F.103. Je ne sais où il ira. Tu imagines mon état et les jours que je prévois à vivre comme l’on peut entre l’esprit tendu et l’âme tordue.
Ici je trouve ta lettre du 2, qu’on allait renvoyer à la campagne.
Que te dire.. de moi, de toi, de tout !
J’ai l’impression d’une nuit tombée sur la vie — et je songe que tu es toi aussi dans ta portion de ténèbres. Chacun la sienne. Mais je te sens dans la mienne, ô J.
Là-bas, dans le jardin que je n’avais pas vu depuis [des] années, a grandi un saule pleureur. Tu ne peux croire l’impression qu’il m’a donnée et qui me fait le regard avec les mêmes yeux qui [venant] des tiens, allaient sur le tien.
Je te serre sur mon être.
Pauline
Cette nuit vers trois heures alerte sur Paris et les environs. Nous avons pris un train bondé à six heures trente pour arriver à Saint-Lazare à huit heures trente ! Pas un journal n’avait pu paraître. Brume sur Paris. Il fait froid ce matin. La ville est étrange. Plus de bus, presque pas de métros — et un taxi par arrondissement, je pense !..
On a réquisitionné déjà des châteaux en Seine-Inférieure.
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[18 septembre 1939 ?]
La sottise de l’homme m’étouffe, et puis j’ai froid ici. Le ciel pleut ou vente tous les jours. Tout ce que j’ai aimé, sur la terre et dans ma tête, est loin de moi..
Je ne sais si tu comprends cette expression « la fadeur de l’horreur » ? Elle me vient à l’esprit.
Les journaux aussi m’exaspèrent, les pauvres journaux, avec leurs couillonnades, et toujours les mêmes c.. qui pissent le long des mêmes colonnes, les mêmes mornes mines fatiguées.
D’ailleurs, ils y sont bien obligés. Aussi morne et monotone, le bourdonnement de l’avion qui garde les nuages, par là-haut..
Je pense à l’enfant. Il s’est joué un peu de Bach avant de descendre avec sa mallette, avant-hier. Il était gentil, résolu, simple, léger de gestes. Toute la semaine, tout excité à la musique et buvant ce qui se disait entre Stravinsky et moi.
Et puis, parti — apprendre une autre musique.
Tu es ma seule correspondance en dehors du courrier des réponses dues et affaires..
Ma seule.
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Jeudi [28 septembre 1939 ?]
Je rentre de Paris — et de Versailles. J’étais depuis deux jours à faire le va-et-vient entre ces deux points.
Ici ta lettre m’attendait. Je suis content de te savoir reprise de ton énergie.. Je te l’envie ! La mienne est bien atteinte.. J’ai si froid dedans et dehors. La bêtise des hommes me tue. J’ai l’impression qu’ils font un cauchemar dont il suffirait qu’ils se pussent réveiller pour l’anéantir. Mais ils ne savent pas se frotter les yeux !
Je sens trop que tout ce que j’ai admiré et voulu et donné pour sens à la vie, est en route, à toute vitesse pour l’inintelligible. Je mesure toute la profondeur probable de l’abîme où l’Europe, l’esprit, le divin sens de la forme (ou ce qu’il en reste) vont tomber.