L'héritier de Springfield Manor
Chapitre 1 · George Fotheringham entra dans le salon d'un…
George Fotheringham entra dans le salon d'un pas décidé. Ce qu'il s'apprêtait à accomplir était loin d'être aisé, mais n'était-il pas du devoir d'un bon majordome de guider son maître dans les moments d'errance?
Certes, M. Harry n'était pas vraiment irresponsable. Il avait même un bon fond. Si Mlle Pénélope, sa fiancée, n'avait pas succombé à sa terrible maladie, tout aurait été bien différent... Mais les choses étant ce qu'elles étaient, George ne pouvait ignorer plus longtemps l'attitude désinvolte que M. Harry adoptait vis-à-vis de l'existence. Attitude dont témoignaient, hélas, les tristes incidents de la semaine précédente... Or, cela faisait maintenant trois ans que Mlle Pénélope était décédée. George estimait donc que l'heure était venue pour son maître de cesser ses frivolités et de reprendre sa vie en main.
— Dois-je vous rappeler, monsieur, que cette avalanche aurait pu vous tuer? commença-t-il avec une certaine emphase. Skier dans des conditions aussi dangereuses... Ma foi, monsieur, c'était fort insouciant de votre part. Peut-être cela ne vous inquiète-t-il pas outre mesure, mais je vous rappelle que vous n'avez pas encore d'héritier. Il serait bon d'y penser. Harold Alistair Cliffton faillit soupirer. Il se souvint à temps de ses deux côtes fêlées et se contenta de jeter à son majordome un regard las.
— Désolé, George. Je ne me sens vraiment pas le courage de me marier, ces temps-ci.
« En fait, je ne me sens le courage de rien », ajouta-t-il in petto en fixant les bûches qui crépitaient dans la cheminée. Immobilisé par une jambe cassée — pour ne pas mentionner ses côtes abîmées et maintes contusions diverses —, il s'ennuyait à mourir. Et avec l'ennui s'installait la dépression. Il n'aurait pas dû venir passer sa convalescence à Springfield Manor. La demeure ancestrale lui rappelait de trop douloureux souvenirs. C'était là en effet que Pénélope et lui avaient passé leurs derniers mois ensemble... Chaque minute avait semblé si précieuse, alors !
Aujourd'hui, la seule perspective des années qui lui restaient à vivre l'accablait.
— Je ne me permettrais pas de vous dicter votre conduite, monsieur. Je me contente de vous suggérer de réfléchir aux conséquences possibles de vos actes, insista George. Tant pis s'il paraissait têtu; il était déterminé à faire entendre raison à M. Harry. Pas de réponse.
George fronça les sourcils. M. Harry devait à tout prix cesser de vivre dans le passé et regarder de l'avant. Et puisqu'il n'y parvenait pas tout seul, il était de son devoir de l'y aider par tous les moyens. L'accord passé entre la famille Cliffton et la sienne était en effet très important pour George, et il n'avait pas l'intention de laisser M. Harry se dédire sous prétexte qu'il était malheureux et n'avait plus goût à rien.
Le lien qui unissait les Fotheringham aux Cliffton s'était noué lors de la bataille de Flodden, en 1513. A l'époque, Henry Cliffton s'était allié au comte de Surrey pour affronter les armées de James IV d'Ecosse. Lors d'une vaillante lutte contre les lanciers écossais, l'un des courageux ancêtres de George, Edward Fotheringham, avait sauvé la vie d'Henry Cliffton, blessé, en repoussant à lui seul quatre féroces attaquants venus l'achever. Reconnaissant, Henry Cliffton avait solennellement promis à Edward Fotheringham que lui et ses descendants trouveraient toujours du travail auprès de sa famille. Depuis, fidèles à cette promesse, les Cliffton avaient toujours gardé auprès d'eux les Fotheringham, leurs fils, et les fils de leurs fils. George lui-même avait deux fils — deux bons garçons, qui se débrouillaient bien à l'école. Ils avaient leurs attentes, et c'était bien naturel.
Il s'éclaircit la gorge.
— Il est impératif que vous ayez un héritier afin que les traditions familiales puissent être maintenues, monsieur. C'est plus qu'une obligation : c'est un devoir, déclara-t-il avec toute la gravité requise en de telles circonstances.
Harold arqua un sourcil interrogateur. — Que suggérez-vous exactement, George? Pensez-vous qu'une de mes connaissances féminines accepterait d'avoir un enfant hors mariage dans le seul but d'assurer un emploi à vos héritiers pendant quelques générations supplémentaires? George prit une profonde inspiration. Il craignait d'offenser son maître, mais il lui fallait s'exprimer — l'enjeu était trop important. Cela faisait près de cinq siècles que sa famille servait les Cliffton à Springfield Manor, et il estimait que cela lui donnait voix au chapitre.
De surcroît, M. Harry avait grand besoin de s'intéresser à quelque chose, et si possible à quelque chose qui lui donne une raison de vivre. Quoi de mieux que des enfants pour cela? George jugea que le moment était venu de sortir sa carte maîtresse. — Vos connaissances féminines pourraient pourtant vous être d'un grand secours, monsieur... car la situation est grave. Sachez que j'ai pris la liberté de mener une petite enquête sur la branche australienne de votre famille.
Harry parut tout d'abord étonné, puis il rejeta la tête en arrière et éclata de rire.
— Quel esprit d'initiative, George ! Plutôt un descendant du Mouton Noir que pas de descendant du tout, c'est ça? — Absolument! acquiesça George avec le plus grand sérieux. Quoique cette solution ne m'ait jamais paru satisfaisante. Il serait préférable que vous vous mariiez, monsieur — même s'il ne s'agissait que d'un mariage de convenance dans le but de... — Mon sens du devoir ne va pas aussi loin, l'interrompit Harry avec un sourire ironique. Allons, George, ne me faites pas languir. Parlez-moi des résultats de votre enquête. A-t-elle été fructueuse ? Si je me souviens bien de l'histoire, notre Mouton Noir était un fieffé libertin. C'est à cause de sa scandaleuse liaison avec la duchesse de Buckingham qu'il a été déshérité et contraint à l'exil, n'est-ce pas? — Exactement, monsieur, confirma George. C'était un goujat et un malotru, qui était allé se vanter partout de sa bonne fortune avec la duchesse. Une véritable disgrâce pour la famille. Loin de paraître choqué, M. Harry semblait aux anges. — Un chaud lapin... Parfait ! Nul doute que le cas échéant nous pourrons faire appel à toute une tripotée d'héritiers australiens. Combien exactement, George?
— Malheureusement, l'épidémie de grippe de 1917 en a fait succomber bon nombre, monsieur. Je suis au regret de vous annoncer que la situation en Australie n'est guère meilleure qu'ici. Il ne reste là-bas qu'un garçon; un écolier de neuf ans répondant au nom de William. Vous en êtes conscient, un enfant aussi jeune ne saurait être considéré comme une garantie suffisante. Il faudra attendre de longues années avant qu'il puisse envisager d'avoir des fils, tandis que vous, monsieur... — Mais songez-y, George!
Une lueur de malice faisait pétiller les yeux bleus de Harry. — Il est suffisamment jeune pour que vous puissiez en faire un héritier selon votre cœur. Vous pourrez former le maître idéal, en quelque sorte.
George poussa un soupir. Il avait espéré réveiller la fierté de son maître en évoquant ce descendant australien... Et voilà le résultat ! C'était d'autant plus rageant que, eût-il décidé.de prendre femme, Harry Cliffton n'aurait eu que l'embarras du choix. — Vous n'êtes pas encore mort, monsieur, souligna le majordome avec une certaine hauteur.
— Nous ne savons jamais de quoi demain sera fait, George, répondit Harry sentencieusement. Le plus sûr est d'aller chercher ce garçon et de l'amener ici pour qu'il se familiarise avec son héritage. — Ce n'est pas si simple que ça, monsieur, fit valoir George, profondément vexé par la tournure que prenaient les événements. Ce jeune garçon a une mère. Le père, dernier héritier direct en date, est mort noyé il y a quelques années de cela; sa veuve possède une maison, et dirige une petite entreprise assez prospère. J'ai vu des photographies : elle est bien assez jolie pour avoir retrouvé un compagnon. Si elle devait se remarier... Vous imaginez comme il nous serait difficile de faire venir le fils en Angleterre. — George, je vous parie une bouteille de madère 1860 que je peux les ramener ici tous les deux, mère et fils. — Monsieur !
Une telle légèreté choquait profondément George. La cave à vins de Springfield Manor faisait sa fierté; c'était sans doute l'une des plus riches — sinon la plus riche — d'Angleterre... Les Fotheringham veillaient sur son contenu depuis toujours ; ce n'était pas pour voir leurs maîtres dilapider ce trésor à coup de paris idiots.
Et dire que, de surcroît, M. Harry semblait envisager sérieusement de léguer toute sa fortune à quelque improbable arrière-petit-cousin australien ! Non, vraiment, c'était trop absurde. — Il serait beaucoup plus simple que vous vous mariiez et ayez suffisamment d'enfants pour assurer la continuité de la famille, insista-t-il.
Harry se contenta de sourire d'un air ravi. — Avez-vous sur vous ces photographies dont vous parliez ? — Il n'y a pas de ressemblance physique, monsieur. Aucune. — Les photos, George.
Il avait réussi à piquer la curiosité de Harry, c'était évident. Une prémonition désagréable envahit le majordome. Pour l'avoir observé à maintes reprises par le passé, il reconnaissait sans peine l'éclair de malice qui brillait dans les yeux de son maître — et il savait que lorsque Harry avait ce regard-là, il fallait s'attendre au pire.
Il avait eu tort de lui parler de son enquête australienne. Harry avait pris cela comme un défi... Et George sentait qu'il allait s'en mordre les doigts.
Il n'eut pas à attendre pour avoir confirmation de ses craintes. Quelques heures plus tard, en effet, Harry le rappelait dans le salon. — Pouvez-vous vous renseigner sur les vols pour l'Australie, George? C'est l'été, là-bas, je crois. Ça me fera du bien de prendre un peu de soleil. Dès qu'on m'aura ôté ce plâtre, je partirai.
La mine déprimée de l'héritier des Cliffton avait fait place à un sourire radieux.
— Je pourrais également en profiter pour assister à quelques matches de cricket... J'aimerais que vous me notiez les dates des rencontres Angleterre-Australie, s'il vous plaît, George. S'il y en a une à Sydney, j'y emmènerai notre petit William. A neuf ans, il s'intéresse sans doute au cricket... Joli prénom, William, vous ne trouvez pas, George ?