L'héritier de Springfield Manor

Darcy Emma · Chapitre 7 sur 9

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L'héritier de Springfield Manor

Chapitre 12 · Comme dans un rêve, Ashley vit son…

Comme dans un rêve, Ashley vit son compagnon sortir de la voiture, la contourner et venir lui ouvrir sa portière. Puis il lui offrit galamment sa main pour l'aider à descendre... Tout allait trop vite. L'invitation en Angleterre, la demande en mariage... et maintenant, il allait retourner chez elle, pour jouer tranquillement avec William, la laissant seule au milieu de tous ces gens qui l'indifféraient. Seigneur ! Pourquoi avait-elle voulu venir à cette soirée ?

Lorsque Harry la salua d'un bref signe de tête et remonta en voiture, elle eut l'impression d'un grand vide. Mais il lui fallait faire bonne figure; les invités d'Olivia l'observaient avec attention. Elle se retourna donc et gravit les marches du perron. — Ashley ! Tu es ma-gni-fique ! Olivia s'approcha d'Ashley, les bras tendus dans un geste théâtral, comme si elle retrouvait sa meilleure amie perdue de vue depuis longtemps.

— Viens avec nous sur la terrasse, ajouta-t-elle. Je ne t'ai jamais vue aussi resplendissante. Et ton majordome, quel homme ! Tu as beaucoup de chance...

« Et il veut m'épouser », songea Ashley, encore sous le choc de la révélation de Harry.

— Tu as toi-même l'air en pleine forme, Olivia, dit-elle en s'efforçant de sourire poliment à son interlocutrice. Ce turquoise te va à ravir.

— J'adore les couleurs vives, répliqua Olivia avec un petit rire mondain. Mais bien sûr, à ton âge, on peut encore se permettre de porter.du noir... Il paraît que les hommes trouvent ça sexy. Qu'en dit ton Cliffton ?

« Il veut m'épouser. »

Le mari d'Olivia s'approcha, évitant à Ashley d'avoir à répondre à son hôtesse. Il tendit à la jeune femme un verre empli d'un liquide rose vif.

— Merci, Geoff. J'espère que ce n'est pas trop fort? Geoff Stanton eut un petit rire.

— J'ai cru comprendre que tu ne conduisais pas toi-même, ce soir... Très belle voiture, au fait. Une Silver Spirit, je crois ? — C'est ce que m'a dit William, oui. — Ah, William... Un jeune garçon entreprenant! s'exclama Geoff avec un sourire entendu. Ça me rappelle une histoire qu'on m'a racontée il y a quelques années... « Harry veut m'épouser. »

Tandis que son interlocuteur se lançait dans une longue anecdote entrecoupée de rires sonores, la jeune femme laissa son esprit vagabonder vers son amant.

Son cœur lui criait d'accepter sa proposition et de tout abandonner pour le suivre en Angleterre. Mais sa raison, prudente, lui conseillait de s'interroger sur les risques inhérents à cette folle aventure... — Ashley ! Quel plaisir de te voir ! La voix de Sonya Bixell, la mère de Rodney, tira Ashley de ses réflexions. Elle lui faisait signe de se joindre au petit groupe réuni autour d'elle sur la terrasse. Ashley remarqua avec une pointe d'amusement que Sonya était appuyée au bras du troisième « oncle » de Rodney — celui du trampoline —, un professeur d'éducation physique aux biceps impressionnants. — Ma chérie! s'exclama Sonya lorsque Ashley s'approcha après s'être excusée auprès des Stanton. Je suis folle d'admiration et de jalousie! Quelle promotion sociale éblouissante ! Un majordome et une Rolls ! Comment as-tu fait? Ashley sourit.

— Je n'ai rien fait, en vérité. Ils ont débarqué dans ma vie un matin, et je me suis dit : pourquoi pas ? — Pourquoi pas, en effet? On ne rencontre pas tous les jours un homme comme celui-là... A ta place, j'aurais réagi de la même façon !

Le professeur de gymnastique lui décocha un regard réprobateur, et Sonya éclata de rire. La conversation ne tarda pas à rouler sur d'autres sujets, ce qui permit à Ashley de se mettre un peu en retrait et de réfléchir une fois de plus à la proposition de Harry. Aucun des couples qu'elle voyait autour d'elle ce sonne lui semblait aussi solide que celui qu'elle formait avec Harry. Plus elle le connaissait, plus elle appréciait sa compagnie. Ils étaient complices, unis, merveilleusement accordés sur le plan physique... De surcroît, en présence de Harry, William avait tendance à se tenir mieux, à se montrer plus obéissant. Il était indéniable que le beau majordome représentait la figure paternelle qui lui avait cruellement fait défaut depuis la mort de Roger.

A quoi pouvait bien ressembler Springfield Manor? se demanda-t-elle. Une maison aussi ancienne devait receler mille antiquités précieuses... Elle espérait que les terres seraient assez étendues, et le temps suffisamment clément pour que William aille jouer dehors et évite de se faire trop remarquer à l'intérieur ! La chasse au fantôme pouvait se révéler un jeu dangereux, si l'on ne prenait pas garde au décor...

Elle en était là de ses réflexions lorsqu'elle eut la surprise de reconnaître Gordon Payne parmi les invités rassemblés dans le salon. Mais somme toute, il n'était pas étonnant de le voir là, se reprit-elle : ainsi qu'il aimait à le répéter lui-même, c'était un homme influent — et Olivia se flattait de fréquenter tous les hommes influents de la région.

Bien qu'elle ne souhaitât guère lui parler, Ashley jugea qu'il serait poli d'aller le remercier pour les fleurs qu'il lui avait envoyées. Elle manœuvra pour croiser son regard, puis s'approcha de lui d'un pas assuré.

— Madame Harcourt... Vous êtes très élégante, ce soir, la complimenta-t-il, une lueur égrillarde dans le regard. Il n'en était visiblement pas à son premier verre. — Je tenais à vous remercier pour votre bouquet, monsieur Payne. C'était un geste très généreux de votre part. Payne eut un petit rire plein de fatuité. — Pur calcul politique, madame Harcourt. Votre soi-disant majordome avait contacté le ministre des affaires sociales en votre nom et menaçait de m'attirer de gros ennuis. Il fallait bien que je trouve un moyen de me protéger. Un signal d'alarme se déclencha dans l'esprit de la jeune femme. — Qu'insinuez-vous, au juste? demanda-t-elle en fronçant les sourcils.

— J'ai mes contacts à Londres, figurez-vous. Je leur ai demandé d'enquêter sur votre prétendu homme à tout faire et de découvrir exactement qui il était.

— Harry Cliffton n'a absolument rien à se reprocher ! — Vraiment, c'est ce que vous croyez? Alors, laissez-moi éclairer votre lanterne...

A cet instant, cependant, un cri retentit à l'extérieur, bientôt suivi par une cavalcade. Dylan Stanton entra dans le salon en hurlant ; il saignait du nez, et son pantalon était tout déchiré. Avec horreur, Ashley vit William arriver sur les talons du petit garçon, l'air belliqueux et le cheveu en bataille. — Reviens ici ! criait-il. Bats-toi si t'es un homme ! Là-dessus, il se jeta sur Dylan et tous deux roulèrent à terre dans une confusion indescriptible de bras et de jambes. — Allons, allons, les garçons ! s'exclama Geoff Stanton en fendant la foule des invités, qui s'étaient attroupés autour des deux garçonnets.

— Mon Dieu ! s'écria Olivia d'une voix perçante. Es saignent sur mon tapis !

— Papa, il m'a cassé le nez ! geignit Dylan. — William ! s'exclama Ashley, horrifiée. — Et je n'ai pas l'intention de m'arrêter là! menaça William en tirant vigoureusement les cheveux de son camarade. Retire ce que ta as dit sur ma mère, ou je t'étripe !

— C'était la vérité ! protesta Dylan en s'efforçant de se dégager de la prise de William.

Ce faisant, il heurta une petite table ; un vase en cristal ouvragé posé dessus vacilla, avant de tomber avec fracas sur les belligérants. Ceux-ci se retrouvèrent trempés ; par chance, aucun d'eux n'eut à souffrir de coupures. — Sale menteur ! hurlait toujours William. — William, arrête immédiatement, intervint Ashley en le tirant par la main.

— Mais, maman, il a dit des trucs affreux à ton sujet, il doit les retirer !

— Que quelqu'un aille chercher des serviettes ! lança Geoff au-dessus du brouhaha général.

Ashley inspectait le visage de son fils avec inquiétude. Heureusement, il ne semblait pas avoir trop souffert de son altercation avec Dylan ; il s'en tirerait avec un œil au beurre noir. — Comment as-tu pu agir de la sorte, William? — J'ai fait ça parce que je t'aime, m'man. Cette ordure a dit que tu étais folle de M. Cliffton, et qu'un majordome, c'était la même chose qu'un oncle de Rod-ney Bixell ! — C'est vrai ! cria Dylan, réfugié derrière son père. — Même pas vrai ! s'égosilla William en cherchant à se dégager de l'étreinte de sa mère.

-— Si ! Même que jeudi soir, ma maman a vu ton M. Cliffton et ta mère dans les bras l'un de l'autre ! Ashley se mordit la lèvre. Elle se souvenait parfaitement de cette soirée : après un dîner en amoureux, Harry et elle avaient bel et bien dansé un slow sur de la musique douce avant d'aller se coucher... Mais que faisait cette peste d'Obvia à rôder près de chez elle en pleine nuit?

— Ta mère est tellement myope qu'elle verrait pas un éléphant dans son couloir ! lança William.

— Oh ! C'est une honte ! s'insurgea Obvia. N'avez-vous donc aucune autorité sur votre fils, Ashley? — Et que faisait votre fils dehors à une heure pareille, en train de narguer William avec ces ragots sordides, Olivia? rétorqua Ashley. Elle réprouvait la violence de William, mais se devait de prendre son parti : n'était-ce pas pour défendre son honneur qu'il s'était mis dans une telle situation?

— Il m'a cassé une dent! pleurnicha Dylan. — Ouais, et je l'ai là, fanfaronna William en tirant son trophée ensanglanté de sa poche. Et si tu veux la récupérer, va falloir payer !

Ashley faillit s'évanouir. Obvia, elle, était au bord de la crise d'hystérie.

— Petit monstre ! Il faudrait l'envoyer en maison de discipline ! Que quelqu'un appelle la police !

Personne ne bougea; nul ne voulait rater une miette du spectacle. — Ecoute, Olivia, il est inutile de se mettre dans des états pareils, raisonna Geoff Stanton. Nous allons emmener Dylan aux urgences de l'hôpital de Gosford afin qu'il voie un orthodontiste. Sa femme pointa sur William un doigt accusateur : — Il a agressé notre fils, gâché la soirée, saccagé notre salon... — Je rembourserai tous les dégâts. La foule rassemblée à l'entrée de la pièce se fendit en deux pour bvrer passage à Harry, plus flegmatique que jamais. Ashley poussa un soupir de soulagement. Son chevalier arrivait à point nommé, une fois de plus !

Pendant un moment, Harry évalua la scène du regard. Il dégageait une telle autorité que personne ne songea à prendre la parole; tous attendaient qu'il parle. Il se tourna tout d'abord vers Olivia. — Madame Stanton, pardonnez-moi de n'avoir pu empêcher cette scène désagréable. Les garçons étaient déjà en train de se battre lorsque je suis arrivé à la résidence Harcourt. En me voyant, votre fils s'est enfui, suivi par Wilham ; tous deux ont traversé plusieurs jardins et franchi bon nombre de barrières. Récemment blessé à la jambe, je n'ai pu les rattraper aussi vite que je l'aurais voulu. — Mon fils avait le nez cassé et la bouche en sang. Il avait besoin de sa mère, c'est tout naturel.

— Je vous rappelle qu'il était venu de son propre chef chez moi pour harceler mon fils, rétorqua Ashley, refusant de voir William porter toute la responsabilité de l'incident. Quand on cherche les ennuis, il ne faut pas s'étonner d'en avoir ! — C'est exact! acquiesça vigoureusement Harry. Cela me rappelle la fois où Cromwell a envoyé ses soldats piller et mettre à sac le village voisin de Springfield Manor. Un de mes ancêtres, du nom de Richard, a jugé déplaisante cette intrusion dans la vie paisible de l'endroit. H a organisé une embuscade qui a surpris les assaillants; lorsqu'il les a renvoyés auprès de leur maître, tous avaient besoin d'un dentier neuf... Richard a fait porter un message à Cromwell, lui conseillant à l'avenir de lui envoyer des hommes avec plus de mordant.

Un silence abasourdi accueillit cette anecdote. Harry se tourna vers Geoff Stanton et lui adressa un sourire complice. — Je suis sûr que vous comprenez qu'il était du devoir de William de laver l'affront que Dylan avait fait à sa mère. Sa réaction peut être jugée un peu primitive, mais elle n'est en fin de compte qu'humaine.

C'était un défi évident. Le message de Harry était clair : lui aussi était prêt à se battre, s'il le fallait, pour défendre l'honneur d'Ashley. Geoff ne s'y trompa pas. Il aimait à se donner des airs bravaches, mais n'était pas idiot au point de risquer un nez cassé, ou pire, pour défendre son rejeton.

Olivia, elle, n'avait pas l'intention de laisser si aisément la victoire à Harry.

— Quelle sorte de majordome êtes-vous donc? Qui vous permet de venir jusqu'ici et de nous donner des leçons comme si... — C'est un imposteur, Olivia, intervint Gordon Payne. Cet homme n'a jamais été majordome, et ne le sera jamais.

— Si, c'est un majordome ! protesta William. — Pour toi, William, répondit calmement Harry. Et pour ta mère, ajouta-t-il en plongeant un regard intense dans celui, abasourdi, d'Ashley.

— Oh, pauvre Ashley! Il est si beau, il présente si bien, comment aurait-elle pu deviner que c'était un charlatan? s'écria Sonya. — Je le savais ! triompha Olivia. Pourquoi un véritable majordome serait-il venu s'enterrer ici? Tu t'es fait rouler, Ashley ! — Non! hurla William en entourant la taille de sa mère d'un petit bras protecteur. Ma maman est la femme la plus intelligente du monde, et M. Cliffton est vraiment très gentil avec elle. C'est... — L'un des hommes les plus riches d'Angleterre, acheva Gordon Payne à sa place avec une satisfaction évidente. Harold Alistair Cliffton, aristocrate terrien, propriétaire d'un manoir du xiie siècle et des fermes attenantes. Elevé à Eton puis Oxford, proche de la famille royale... Je continue?

Ce devait être une erreur, songeait Ashley, terrassée par le choc. Pourtant, combien de Harold Alistair Cliffton pouvait-il y avoir en Angleterre? Et s'il s'était agi d'un coup monté par Gordon Payne, Harry n'aurait-il pas protesté, ou ri du ridicule de ces accusations ? — Les œuvres d'art accumulées chez lui se comptent par centaines, reprit Payne, encouragé par les mines fascinées de son auditoire. De surcroît, fidèle à la tradition familiale, Cliffton s'est lancé dans les affaires au sortir de l'université; sa fortune personnelle est aujourd'hui estimée à plusieurs millions de livres. On dit qu'il prend beaucoup de risques, mais qu'il se débrouille toujours pour avoir un coup d'avance sur ses concurrents. Il a presque autant d'or en banque que la reine elle-même.

Ashley sentait tout le sang se retirer de ses joues. H n'y avait pas d'erreur. Harry n'était pas le majordome de Springfield Manor. Il en était le maître. Maître de tant de cboses que la tête lui tournait lorsqu'elle essayait d'appréhender l'importance de sa fortune. L'étendue de son pouvoir.

Il se tourna vers elle ; une flamme intense brûlait dans son regard, n s'avança et, d'un geste très doux, il prit une mèche de cheveux d'Ashley entre ses doigts.

— Voilà le seul or qui m'importe, murmura-t-il avec une sincérité poignante.

Il fit volte-face et apostropha Olivia : — Madame Stanton, j'apprécierais que vous disiez à tous vos invités réunis ici ce que vous avez vu exactement, l'autre soir, lorsque vous êtes venue nous espionner, Ashley et moi. Olivia devint écarlate.

— Je sais parfaitement ce que j'ai vu! Vous étiez dans les bras l'un de l'autre !

— Nous dansions. Cela n'a rien de répréhensible, n'est-ce pas, madame Stanton ?

Harry laissa sa question flotter entre eux quelques secondes, avant de reprendre :

— Si, cependant, vous jugez cela suffisant pour continuer à colporter des ragots indignes sur Mme Harcourt et moi, sachez que nous rentrerions dans le domaine de la diffamation, et que je laisserais aux juges le soin de trancher la question. Olivia s'apprêtait à protester, mais son mari lui imposa silence d'un regard autoritaire.

— Je vous assure que vous n'aurez pas à aller jusque-là, monsieur Cliffton, déclara-t-il d'un ton obséquieux. Nous savons tous ici que la réputation d'Ashley est irréprochable...

Harry hocha brièvement la tête avant de retourner auprès d'Ashley. — La voiture nous attend dehors. Etes-vous prête ? — Oui, répondit-elle d'une voix rauque. Elle passa un bras autour des épaules de William et, d'un pas mécanique, elle s'avança vers Harry. Celui-ci lui prit la main ; elle la serra avec force.

— Bonne nuit à tous, lança-t-il en souriant. — Vous paierez pour ça ! siffla Olivia entre ses dents, ivre de rage d'avoir été ainsi humiliée devant tous ses invités. — Pour William et Ashley, je serais prêt à payer n'importe quoi, madame Stanton, rétorqua-t-il avec légèreté. Bonne fin de soirée. Même dans sa fureur, Olivia avait conscience de ne pouvoir atteindre Harold Cliffton, aussi dirigea-t-elle son agressivité contre Ashley.

— Vous ne l'emporterez pas au paradis ! Votre sale gamin et vous regretterez ce que vous m'avez fait! Ashley s'immobilisa sur le seuil de la pièce et se retourna vers son hôtesse.

— Vraiment? J'espère pour vous que vous avez le bras long, Obvia. William et moi partons en Angleterre avec Harry. Elle ménagea une petite pause avant de donner le coup de grâce à l'odieuse commère :

— Il veut m'épouser, figurez-vous !