L'héritier de Springfield Manor

Darcy Emma · Chapitre 2 sur 9

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L'héritier de Springfield Manor

Chapitre 2 · — Je comprends votre position, monsieur Payne.…

— Je comprends votre position, monsieur Payne. Mais de votre côté, vous devez comprendre que... — Rien du tout !

Ashley réprima un soupir agacé. C'était la centième fois en moins d'une demi-heure que Gordon Payne lui coupait la parole, et elle commençait à en avoir vraiment assez. Donner satisfaction à ses clients avait toujours été sa priorité. Elle se flattait de diriger son agence de placement avec une efficacité maximaie : elle n'avait pas son pareil pour trouver la bonne personne pour la bonne entreprise. Mais lorsque le client se montrait tout à la fois odieux, injuste et malhonnête, il fallait savoir dire stop.

Ashley avait des opinions très arrêtées sur le sujet. Agée de vingt-neuf ans, elle avait travaillé dur pour monter son affaire après la mort de son mari, et avait eu l'occasion de traiter avec beaucoup de gens, dans des circonstances très diverses. Elle avait vite compris que, dans toute relation, la satisfaction devait être mutuelle, les rapports entre le prestataire de services et son client harmonieux. Or, plus elle écoutait Gordon Payne et découvrait sa Dernier héritier d'une dynastie d'aristocrates anglais, Harry Cliffton est pressé par son entourage d'assurer sa descendance. Peu motivé, il opte pour une solution de rechange - et part à la rencontre de l'ultime descendant de la branche cadette de sa famille : un certain William Harcourt, âgé de neuf ans, qui vit avec sa mère en Australie. Nul doute qu'ils seront tous deux ravis de venir s'installer en Angleterre, où le bambin héritera à sa majorité de l'ensemble des biens familiaux - titres et tracas compris ! Persuadé de son succès, Harry se voit pourtant contraint de changer rapidement de stratégie. Car la mère de William, qui vit seule depuis le décès de son mari quelques années plus tôt, semble peu disposée à renoncer à son indépendance — er encore moins à émigrer dans la pluvieuse campagne anglaise. Qu'importe! Harry, qui s'est fait passer pour un majordome, ne s'avoue pas vaincu pour autant. Et propose à cette irrésistible jeune femme d'entrer à son service le temps qu'elle prenne une décision... Quand elle était arrivée à l'agence, Cheryl était en larmes, traumatisée par les horreurs que lui avait débitées Gordon Payne avant de la chasser sans autre forme de procès. Ce qu'il lui reprochait? D'avoir pris l'initiative de corriger certaines de ses fautes de syntaxe en tapant les lettres qu'il lui avait dictées. Payne s'était levé en gesticulant. — Je ne supporte pas qu'une femme me réponde ! s'égosillait-il. Une telle insolence est tout simplement inadmissible ! Ashley réprima un soupir de frustration. Combien de fois avait-elle entendu Roger lui assener des « vérités » comme celle-là, souvent suivies de « C'est moi, le chef de cette famille, ne l'oublie pas ! »? Et elle, alors, qui était-elle? Une esclave censée servir son maître? Gordon Payne était exactement pareil. Il entendait que son entourage se soumette sans discussion à sa volonté, aussi arbitraire fût-elle. Oui, maître. A vos ordres, maître. Comme il vous plaira, maître.

Cheryl n'avait pas tardé à comprendre pourquoi l'ancienne secrétaire de Gordon Payne, Mlle Forsythe, avait réussi à bien s'entendre avec lui : elle lui passait tous ses caprices, et le maternait littéralement. Encore maintenant, bien qu'elle fût à la retraite, elle continuait à lui rendre visite deux à trois fois par semaine. A peine Cheryl avait-elle été embauchée que Mlle Forsythe avait décidé de la former — « Ce cher Gordon a tant de travail... Il faut absolument que vous appreniez à le soulager au maximum. Moi, ce que je faisais toujours... » Au passage, elle avait réussi à détruire totalement la confiance en elle de la jeune secrétaire. C'était exactement ainsi que la mère de Roger s'était comportée vis-à-vis d'Ashley.

La jeune femme frissonna à ce souvenir. Mme Harcourt se considérait comme une femme très au-dessus de la moyenne, sous prétexte qu'elle descendait — disait-elle — d'une riche famille de propriétaires terriens anglais. Sans doute cela avait-il également contribué au sentiment de supériorité de Roger lui-même... Ashley, pour sa part, n'avait jamais pu supporter les grands airs et les regards condescendants de sa belle-mère. Elle n'avait pas souhaité pour autant la mort de Roger, ni celle de sa mère ; elle avait simplement pris la décision de divorcer de l'un comme de l'autre. Sa lutte pour la liberté venait tout juste de commencer lorsque le destin était intervenu et lui avait épargné le traumatisme de devoir se battre pour la garde de William. Bien sûr, aucune personne raisonnable n'aurait cherché à traverser en voiture un pont inondé par des pluies torrentielles. Mais Roger, lui, ne se serait jamais avoué vaincu par les éléments... Sa mère et lui avaient été emportés presque instantanément. Nul doute qu'au moment de se noyer, ils s'étaient sentis outragés — comment une telle chose pouvait-elle leur arriver à eux ? Ashley se força à revenir au présent, et à l'odieux personnage qui continuait à vociférer tout en arpentant son bureau de long en large.

— Je ne vous paierai pas votre commission tant que vous ne m'aurez pas déniché une secrétaire convenable, aboyait-il. Je veux quelqu'un dans mes locaux à 9 heures tapantes demain matin. J'ai du travail, moi, madame! Une intérimaire fera l'affaire en attendant que vous m'ayez trouvé quelqu'un de définitif. — Je suis désolée que vous ayez été déçu, monsieur Payne, déclara Ashley d'un ton très professionnel. Mais laissez-moi vous rappeler que notre contrat stipulait seulement que je devais vous présenter trois secrétaires possédant les qualifications que vous exigiez afin que vous puissiez leur faire passer des entretiens. C'est ce que j'ai fait. Vous avez choisi Mlle Kimball. A présent, vous me devez cinq cents dollars, et j'ai bien l'intention d'être payée.

— Vous m'aviez garanti que je serais satisfait! rétorqua-t-il avec colère.

— Dans la liste des qualités requises, vous aviez précisé «esprit d'initiative», monsieur Payne. Mlle Kimball pensait précisément faire preuve d'esprit d'initiative en essayant de vous éviter l'humiliation d'envoyer à vos clients des lettres grammaticalement incorrectes. De nombreux employeurs auraient apprécié une telle attention. Des taches rouges étaient apparues sur le front de Gordon Payne tandis qu'elle parlait, et Ashley se demanda un moment s'il n'allait pas étouffer de rage.

— Cette fille n'a rien compris! Pour moi, faire preuve d'initiative, c'est être capable de m'apporter ce dont j'ai besoin quand j'en ai besoin — et cela non plus, elle n'a pas été capable de le faire ! — Il y a une différence entre prendre des initiatives et lire dans les pensées de quelqu'un, monsieur Payne. J'ai bel et bien une liseuse de tarots et un magicien dans mes fichiers, mais pas de voyante, hélas. C'est pourquoi je me permets de vous suggérer de contacter une autre agence, qui sera sans doute plus à même que la mienne de vous aider dans votre recherche. Au bord de l'apoplexie, Gordon Payne s'approcha du bureau et se pencha vers Ashley — sans doute dans le but de l'intimider. Il pointa vers elle un gros doigt à l'ongle rongé. — Ne faites pas la maligne avec moi, madame Harcourt, dit-il. J'ai beaucoup d'influence dans cette ville. Je pourrais vous faire beaucoup de publicité.

Positive ou négative — la menace était à peine voilée. Ashley était très mince, et elle mesurait à peine plus d'un mètre soixante. Pour compenser son allure un peu juvénile, elle s'efforçait de ne porter pour travailler que des tailleurs très stricts, et elle mettait un point d'honneur à toujours attacher nettement ses longs cheveux blonds. Mais cela ne suffisait pas à inspirer du respect à Gordon Payne... Celui-ci s'imaginait de toute évidence qu'elle ne faisait pas le poids vis-à-vis de lui. Ce qu'il ignorait, c'est qu'il était impossible de forcer Ashley à faire quelque chose contre son gré. A la mort de Roger, elle s'était fait le serment solennel de ne plus jamais obéir à quiconque si elle n'en avait pas envie, et elle s'y était tenue. Elle demeura assise. Elle était dans son bureau, et personne ne l'obligerait à bouger d'un pouce si elle n'en éprouvait pas le désir. — J'en suis consciente, monsieur Payne, dit-elle calmement, et je regrette de ne pouvoir vous aider davantage. J'ai fait tout mon possible.

Il s'appuya sur le bureau et la toisa avec hargne. — Vous ne semblez pas comprendre, madame Harcourt. Vous m'avez fait perdre un temps précieux, sans résultats satisfaisants, et j'attends de vous que vous compensiez cette perte. — Et de quelle manière, monsieur Payne? — En me fournissant des intérimaires jusqu'à ce que vous m'ayez trouvé une employée permanente digne de ce nom. — Cela ne faisait pas partie de notre accord, fit-elle valoir d'un ton sec. Je vous ai déjà expliqué que je ne pouvais rien pour vous ; je vous conseille une fois de plus de vous adresser à une autre agence. Notre contrat est arrivé à son terme, monsieur Payne. Il la fixa d'un air incrédule. Sans se laisser démonter, Ashley repoussa sa chaise et se leva sans hâte. — Permettez-moi de vous reconduire. — J'aimerais bien voir ça! Je n'en ai pas encore fini avec vous ! Il ne bougeait pas d'un pouce, et la regardait avec défi. Ashley réfléchit à toute vitesse; elle ne voulait pas d'une confrontation physique avec cet homme. Il fallait donc qu'elle parvienne à le calmer.

— Que souhaitez-vous me dire d'autre, monsieur Payne? demanda-t-elle.

— Je peux vous faire beaucoup de tort, madame Harcourt. — Méfiez-vous, monsieur Payne. C'est une épée à deux tranchants...

— Et que pourriez-vous bien contre moi, vous? ironisa-t-il. — J'ai moi aussi des contacts, monsieur Payne. Je puis m'assurer que plus personne ne veuille jamais travailler directement pour vous. Il eut un petit rire suffisant.

— Avec de l'argent, on peut acheter n'importe qui. Il avait probablement raison ; même les employés les plus scrupuleux se laissaient souvent corrompre par une offre financière alléchante... Ashley sentit une bouffée de haine l'envahir, tandis que lui revenaient à la mémoire les moyens que Roger avait utilisés pour la contrôler et la forcer à se plier à sa volonté. Lui refuser de l'argent. Lui refuser la voiture. Lui demander des comptes pour tout ce qu'elle faisait, quand lui-même estimait ne lui en devoir aucun...

Eh bien, Gordon Payne, lui, aurait à rendre des comptes pour ses actions.

Oubliant un instant sa discrétion légendaire, Ashley contre-attaqua avec virulence :

— Tout votre argent ne suffira pas à restaurer votre réputation. Ce qui s'est passé avec Mlle Kimball prouve que vous êtes un imbécile, inculte de surcroît...

— C'était moi qui avais raison ! hurla-t-il. Elle a introduit une faute dans ma lettre...

— Non, monsieur Payne. La tournure que vous aviez utilisée était incorrecte, et vous vous êtes complètement ridiculisé en refusant d'admettre votre erreur.

Payne jeta sur elle un regard empli de haine. — Je vois ! Vous faites partie de ces femmes tellement jalouses des hommes qu'elles feraient n'importe quoi pour leur pourrir la vie, hein ?

Un sourire ironique se peignit sur les lèvres d'Ashley. — Je dois reconnaître que les hommes comme vous justifient à eux seuls tout le mouvement féministe ! — Ce qu'il vous faudrait, ma petite dame, c'est quelqu'un pour s'occuper un peu de vous. Vous êtes frustrée, c'est évident. En disant ces mots, Payne faisait courir un regard appréciateur sur les courbes généreuses de la jeune femme. — Les remarques sexistes comme celle-ci ne font que souligner vos propres complexes, monsieur Payne, rétorqua Ashley avec mépris. — Eh bien, nous verrons qui de nous deux sera le plus complexé, en fin de compte! s'écria Payne, les lèvres tremblantes de fureur. Il saisit une figurine chinoise en porcelaine ancienne posée sur le bureau d'Ashley.

— Et quand j'en aurai fini avec vous..., dit-il. Il laissa sa phrase en suspens et souleva le fragile objet du bout des doigts.

Ashley ne voulait pas crier. Mais en voyant cette porcelaine fétiche, à laquelle elle attachait depuis toujours une énorme valeur sentimentale, sur le point d'être réduite en poussière, elle ne put retenir une exclamation de rage impuissante. — Vous m'avez appelé, madame? s'enquit alors une voix teintée d'une exquise pointe d'accent anglais.