L'héritier de Springfield Manor
Chapitre 3 · Aussitôt, Ashley pivota vers la porte du…
Aussitôt, Ashley pivota vers la porte du bureau, qui venait de s'ouvrir toute grande. Gordon Payne se retourna également, les doigts toujours crispés sur la figurine. Les yeux écarquillés de stupeur, tous deux dévisagèrent en silence l'homme qui se tenait dans l'encadrement.
Ce n'était pas quelqu'un d'ordinaire. Jusqu'alors, Ashley n'avait guère eu l'occasion d'appliquer l'adjectif « élégant » à un homme — et pourtant, ce fut ce mot qui s'imposa aussitôt à son esprit. Oui, le nouveau venu était élégant. Mais aussi incroyablement séduisant, et... dangereux, d'une manière à la fois subtile et excitante.
Il était grand et mince, et portait un costume trois-pièces impeccablement coupé, une chemise blanche immaculée et une cravate de soie dont le bleu discret mettait en valeur ses yeux d'azur.
Quant à son visage, il eût été d'une parfaite beauté classique si ses traits réguliers n'avaient été animés par une expression malicieuse qui lui conférait un charme indéniable. Ses cheveux, presque noirs, étaient coupés court, et seule une mèche rebelle ondulait sur son front; on l'eût dit sorti d'un film hollywoodien sur les golden boys anglais.
Dans sa main droite, il tenait une canne de bois noir surmontée d'un pommeau d'argent. Il ne semblait cependant pas en avoir besoin pour se déplacer, et Ashley pensa aussitôt qu'entre les mains d'un homme habile — et cet homme-ci avait l'air particulièrement habile —, cette lourde canne pourrait se révéler une arme redoutable.
Il devait avoir une trentaine d'années, mais son sourire était celui d'un adolescent espiègle. On eût dit qu'il s'amusait infiniment, et qu'il invitait Ashley à profiter avec lui de ce moment comique entre tous. Il y avait une telle complicité, une telle intimité, même, dans le sourire qu'il lui adressait, que la jeune femme en fut inexplicablement troublée.
C'était la première fois qu'elle éprouvait une telle sensation. Comment ce parfait inconnu parvenait-il à lui donner l'impression qu'ils se connaissaient depuis toujours, qu'ils étaient alliés ? — Voulez-vous que je raccompagne monsieur, madame? s'enquit-il avec aplomb.
Ashley, qui ouvrait des yeux ronds, s'efforça de se ressaisir. — Oui, s'il vous plaît, balbutia-t-elle avec gratitude. Peu lui importait d'où venait cet homme, ou ce qu'il faisait là; il venait de la tirer d'un mauvais pas, et elle lui en était reconnaissante. — Mais qui êtes-vous donc ? s'écria Gordon Payne sur un ton de défi comme le sauveur d'Ashley pénétrait dans la pièce pour accomplir sa tâche.
— Cliffton, monsieur, répondit l'homme sans se démonter. La famille Harcourt et la mienne sont liées depuis des siècles. Des siècles! Voilà qui ne laissait pas de stupéfier Ashley. D'autant qu'elle n'était pas de la famille Harcourt — elle s'était contentée d'épouser un Harcourt, pour son malheur. Cependant, elle n'avait nullement l'intention de gâcher ses effets au beau chevalier en armure venu l'arracher aux griffes de Payne. — C'est à la fois un honneur et un plaisir que de pouvoir vous être utile une nouvelle fois, madame, continuait le dénommé Cliffton en souriant d'un air affable au promoteur, qui semblait cloué sur place. — Puis-je me permettre, monsieur?
D'un mouvement vif, la canne décrivit un demi-cercle et vint se placer sous le bras de son propriétaire, tandis que ce dernier tendait la main en direction de la figurine de porcelaine que Payne tenait toujours.
— En fait, cet objet est davantage fait pour être regardé que pour être manipulé, expliqua-t-il très patiemment. Je suis persuadé que si je le repose sur la table, vous en apprécierez mieux la facture. Vous voyez? Le travail est admirable, parfaitement typique de cette période chinoise. Ming, vous vous en doutiez... Avec des gestes précis qui évoquaient ceux d'un magicien, il avait ôté la porcelaine des doigts de son interlocuteur et l'avait reposée exactement à sa place, sur le bureau. Sans doute avait-il repéré la légère dépression que l'objet avait faite dans le cuir du sous-main, au fil des ans. « Pas mal, Sherlock», songea Ashley, à la fois amusée et admirative.
— Bien ! reprit-il d'un air enjoué. A présent, monsieur, si vous voulez bien me suivre...
De nouveau, la canne se retrouva dans sa main, pointant en direction de la porte.
Ashley s'efforça de réprimer un sourire. Payne écumait littéralement : Cliffton lui avait ôté tout pouvoir, tout contrôle — ce qui, pour un homme tel que Payne, était la pire des offenses. Cependant, quelque instinct animal dut l'avertir qu'il aurait eu tort de chercher la confrontation avec cet Anglais surgi de nulle part. Il jeta un dernier regard haineux à Ashley. — Vous n'avez pas fini d'entendre parler de moi, c'est moi qui vous le dis.
Puis il tourna les talons et se dirigea au pas de charge vers la porte, sans attendre d'être raccompagné. Cliffton, cependant, lui emboîta le pas, sans doute afin de s'assurer qu'il ne se vengerait pas en chemin sur quelque objet domestique. Qui était-il? se demanda Ashley en regardant s'éloigner sa haute silhouette élancée. Et que faisait-il ici ? Elle remarqua qu'il boitait un peu — ce qui expliquait sans doute sa canne ; mais cette légère claudication ne l'empêcha pas d'exécuter un petit pas de côté que n'aurait pas désavoué un danseur émérite lorsque, dépassant Gordon Payne, il alla lui ouvrir la porte. — Au revoir, monsieur, dit-il avec un hochement de tête respectueux.
Payne s'immobilisa, se raidit et lui décocha un regard furibond avant de sortir à grands pas, le menton pointé en avant.
Harold Alistair Cliffton referma la porte derrière lui d'un geste satisfait. Il s'était montré plus majordome que George lui-même, avait sauvé la belle princesse et éliminé le dragon. Peut-être venait-il de découvrir sa véritable vocation? Se rendre utile... Cela dit, le sentiment d'exaltation qu'il éprouvait était surtout dû à la belle princesse elle-même. Il se retourna pour faire face à Ashley, conscient qu'elle l'avait suivi pour assister à la conclusion de son intervention.
Les photographies qu'il avait vues d'elle ne lui rendaient pas justice, estima-t-il. Elles n'avaient pas su capturer l'essence de cette jeune femme. Une essence sur laquelle Harry avait du mal à mettre des mots, d'ailleurs, mais qui éveillait en lui une réaction profonde, inattendue, elle aussi difficile à définir. A la seconde où il avait croisé son regard, il s'était senti revivre. Elle avait des yeux noirs, très différents des doux yeux gris de Pénélope et, cependant, quelque chose dans sa façon de l'observer l'avait aussitôt attiré.
Il voulait en savoir davantage sur elle. Il voulait tout savoir sur elle. Soudain, une idée de génie lui traversa l'esprit. Pourquoi ne pas continuer à jouer le majordome ? Ce n'était pas difficile du tout. En fait, c'était un rôle qui l'amusait énormément. Et qui présentait de multiples avantages.
Un majordome se devait d'être toujours disponible. Installé sous le toit d'Ashley Harcourt, il pourrait sans difficulté apprendre à mieux la connaître. Et puis, il devait s'avouer que l'idée de mettre Ashley au lit chaque soir et de la réveiller chaque matin ne lui était pas désagréable. Comme George, il serait tout à la fois confesseur, confident, conseiller, soutien... et sur place pour s'assurer qu'elle n'avait pas l'intention de se remarier intempestivement. Cela lui permettrait d'enquêter sur la possibilité d'offrir à George un héritier pour Springfield Manor. Un héritier — ou plusieurs, car la mère du jeune William commençait à donner à Harry un tas d'idées fort intéressantes... Il se demanda si, défaits, ses cheveux étaient très longs. Et aussi, à quoi ils ressembleraient, étalés sur un oreiller. De son côté, Ashley demeurait immobile près de la porte de son bureau, et étudiait l'homme extraordinaire qui venait de faire irruption dans sa vie. Un frisson d'excitation la parcourut. Elle avait la certitude que ce Cliffton avait d'autres tours dans son sac, qu'il n'avait pas fini de la surprendre. Il lui décocha de nouveau un sourire plein d'humour. Ses yeux pétillaient de malice.
— Je le trouve un rien susceptible, pas vous ? dit-il en désignant d'un geste la porte par laquelle Payne était sorti. Ashley ne put retenir un petit rire. « Un rien susceptible »... Quel délicieux euphémisme !
— Je n'aurais pas dû perdre mon calme, déplora-t-elle en esquissant une grimace.
— Je vous comprends, cependant, affirma Cliffton. Les gens susceptibles se montrent souvent agressifs et imprévisibles. — Tout de même, c'était idiot de ma part. Arquant un sourcil, Cliffton la regarda avec attention. — Disons, peut-être un peu impétueux, madame. Mais, parfois, il ne faut pas négliger le soulagement que procure une saine colère, et il serait dommage de s'en priver. Ashley pouffa de nouveau. Il était si amusant, si-différent. Il lui faisait penser à une sorte de James Bond mâtiné d'Arsène Lupin. Deux hommes bourrés de charme et d'humour — mais deux hommes dangereux, se rappela-t-elle. — Qu'auriez-vous fait, s'il ne vous avait pas remis la figurine? s'enquit-elle.
— Je lui aurais probablement brisé le poignet, répondit-il, imperturbable. Ça me rappelle cet incident avec la bonne reine Bess — Elizabeth I, vous savez ? Mon ancêtre, Hugo, a cassé le poignet de l'ambassadeur d'Espagne, qui avait offert un présent à la reine pour ensuite chercher à le récupérer lorsqu'elle avait refusé d'accéder à une demande de son roi. Il avait dit cela avec un naturel confondant — et confondue, Ashley l'était bel et bien.
— Si vous aviez fait ça, souligna-t-elle, la figurine serait tombée et se serait cassée.
— Oh, non ! Je n'ai jamais raté une prise. Je jouais autrefois dans la meilleure équipe de cricket de mon école. Cela, Ashley n'avait aucune peine à le croire. En vérité, elle n'eût pas été étonnée d'apprendre que Cliffton avait été le meilleur dans bien des domaines... Cependant, il ne semblait pas en tirer d'orgueil particulier, ni se croire supérieur pour autant. Quel contraste avec Roger ! songea-t-elle.
Cela dit, elle ignorait toujours tout de son mystérieux sauveur, et elle ne pouvait continuer à discuter ainsi avec lui comme deux vieux amis.
— Moi-même, je pourrais me montrer un peu... susceptible, observa-t-elle. Je n'ai pas vraiment l'habitude de voir des étrangers pénétrer chez moi et écouter mes conversations privées sans y avoir été invités.
— Oh, non, madame ! Jamais je ne me permettrais d'entrer chez quiconque sans y avoir été invité. C'est M. William qui m'a ouvert. — M. William ? répéta Ashley.
Comment avait réagi l'intéressé, en s'entendant appeler ainsi? s'interrogea-t-elle avec amusement. — Oui. Il jouait au cricket chez votre voisin. Il a d'ailleurs un indéniable talent de batteur, si vous voulez mon avis... Il tape fort, et c'est ce qu'il faut. En fait, je me trouvais sur la trajectoire de la balle — justedevant le pare-brise de la Jaguar garée en face de votre maison, et qu'elle s'apprêtait à pulvériser — et je me suis permis de l'intercepter.
— Oh, seigneur! s'exclama Ashley. Il n'aurait plus manqué que cela! Si Gordon Payne avait eu un pare-brise cassé à ajouter à la liste de ses griefs, elle aurait réellement été dans une situation inextricable !
— J'ai expliqué à M. William que l'on m'avait confié une mission en Angleterre et qu'il fallait que je vous voie. Il m'a recommandé de patienter dans le salon en attendant que vous puissiez me recevoir. Je m'apprêtais à pénétrer dans la pièce en question, suivant les instructions de M. William, lorsqu'une voix fort désagréable est arrivée à mes oreilles. Je n'ai pu m'empêcher d'entendre les menaces grossières que proférait l'individu. Il prit un air piteux.
— Je vous prie de pardonner mon indiscrétion, madame. Je sais qu'il était inexcusable de ma part d'écouter ainsi aux portes... Cela me rappelle une mésaventure qui est arrivée à mon ancêtre, Stafford, avec le shérif de Nottingham à propos d'un type, un certain Robin des bois... Quoi qu'il en soit, le bien a fini par triompher, madame. Nous autres Cliffton, nous faisons toujours en sorte que tout se termine bien.
Ashley ouvrait des yeux comme des soucoupes. Robin des bois? Très à l'aise, Cliffton poursuivait : — Je dois également vous avouer avoir été muet d'admiration devant votre façon de gérer ce monsieur. Un monsieur fort déplaisant, je dois dire. Mais ensuite, vous avez crié... Il haussa les épaules d'un air impuissant. — Et je me suis dit que je pourrais peut-être vous être utile. — Et vous l'avez été, acquiesça Ashley. Merci. Elle réfléchit un instant et fronça les sourcils. — Vous avez parlé d'une mission? Qui êtes-vous? — Le majordome de la branche anglaise de la famille Harcourt. Ainsi, il était bel et bien majordome ! — C'est un poste héréditaire, madame. Je suis venu à la demande du dernier membre de la famille Harcourt vivant encore en Grande-Bretagne.
Ashley se raidit instinctivement. Ainsi, la mère de Roger disait vrai, lorsqu'elle affirmait descendre d'une vieille famille de propriétaires terriens anglais...
— Il se trouve, madame, que votre fils William est, après mon maître, le dernier héritier de Springfield Manor — c'est le nom de la résidence de familiale, qui se trouve dans le Kent. En conséquence, mon maître aimerait beaucoup que M. William et vous veniez vous installer au manoir. Vous verrez, c'est une demeure très agréable, où vous vous plairez beaucoup... J'ai été chargé de venir vous aider à régler vos affaires courantes et à préparer votre voyage. « Typique », songea Ashley, qui sentait la moutarde lui monter au nez. Encore un Harcourt qui espérait lui dicter sa conduite... Eh bien, il allait tomber sur un os !
Cependant, Cliffton lui décocha un sourire si charmeur qu'elle en oublia presque ses griefs.
— Mes ordres sont formels : je dois rester auprès de vous en tant que majordome aussi longtemps qu'il le faudra pour vous permettre de prendre vos dispositions. Et je me ferai un plaisir de vous servir de mon mieux, M. William et vous, conclut-il.