L'héritier de Springfield Manor
Chapitre 4 · Aussi longtemps qu'il le faudra.. Quelle arrogance…
Aussi longtemps qu'il le faudra.. Quelle arrogance monstrueuse ! Pendant quelques secondes, Ashley vit rouge. Puis elle se rendit compte que ce n'était pas à Cliffton qu'elle devait en vouloir : celui-ci ne faisait que suivre les ordres de son maître. Mais comment un homme comme lui pouvait-il se contenter de servir un Harcourt? Sans doute le système de classes sociales britannique était-il tellement ancré en lui qu'il n'envisageait pas de se libérer de ce joug quasi féodal. Il avait en quelque sorte subi un lavage de cerveau dès la naissance...
Une chose était certaine : elle n'avait aucunement l'intention de se laisser conduire à Springfield Manor pour se plier à l'attitude condescendante du maître des lieux. Si William devait hériter de quelque chose, ce serait en temps et en heure — lorsque aucun Harcourt ne serait plus là pour tenter de l'influencer. Entretemps, Ashley devait gérer au mieux le problème que lui posait Cliffton. Si elle rejetait sa proposition, il retournerait sans doute derechef en Angleterre pour avouer son échec à son employeur, et elle ne le verrait plus...
Or Ashley n'avait jamais eu à ce point envie de mieux connaître quelqu'un. Cliffton était sans aucun doute l'homme le plus fascinant qu'elle eût rencontré, et elle ne voulait pas qu'il sorte de sa vie avant qu'elle ait pu, ma foi... explorer toutes les possibilités qu'il offrait. Il était différent des autres, hors du commun. Bien trop exceptionnel pour être un simple majordome. Peut-être un séjour en Australie lui révélerait-il une autre façon de vivre, lui donnerait-il plus d'ambition? Si elle faisait semblant de s'intéresser à sa proposition, il resterait quelque temps auprès d'elle, et elle pourrait alors lui faire découvrir tous les avantages de l'indépendance et de la liberté... Aussi longtemps qu'il le faudra. Tout à coup, cette idée semblait bien séduisante ! Et puis, au souvenir de ce que Roger et sa mère lui avaient fait subir, elle se disait que la famille Harcourt lui devait bien une petite compensation. Comme il était évident que cela ne posait aucun problème à Cliffton d'entrer quelque temps à son service, pourquoi se priver de ce plaisir? D'autant que sa présence pourrait se révéler fort utile, si Gordon Payne décidait de mettre ses menaces à exécution...
Cliffton avait affirmé qu'il lui laisserait le temps de « régler toutes ses affaires ». Même si elle avait réellement envisagé de le suivre en Angleterre, cela lui aurait demandé longtemps : il aurait fallu s'occuper de la scolarité de William, de sa propre entreprise, vendre ou louer sa maison... Autant de problèmes presque insurmontables, et cela, en vivant auprès d'elle, Cliffton ne tarderait pas à le comprendre et à l'admettre. Et à son retour en Angleterre, nul ne pourrait lui reprocher d'avoir échoué dans cette mission impossible.
Un sentiment de satisfaction intense envahit Ashley comme elle parvenait à cette conclusion. Mais, fine comédienne, elle se contenta de soupirer en portant une main lasse à son front. — Ma foi, tout cela est bien inattendu, observa-t-elle. Je dois avouer que cela me fait un choc... — Pardonnez-moi, madame, s'exclama aussitôt Cliffton en volant à son côté pour lui prendre le bras et la guider vers le salon. Il était idiot de ma part de vous parler de ma mission alors que vous avez à peine eu le temps de vous remettre de votre entrevue désagréable avec ce M. Payne.
S'appuyant au bras de Cliffton, Ashley s'approcha d'un fauteuil et s'y assit presque sans en avoir conscience; tout son être semblait concentré sur les messages délicieux que lui transmettaient ses sens — le parfum boisé et subtil de Cliffton, le contact chaud et ferme de sa main sur son coude...
Lorsqu'elle fut installée dans le fauteuil, il lui décocha un sourire éblouissant.
— Une tasse de thé est toujours d'un grand réconfort, madame. Ou peut-être un verre de sherry, puisqu'il est 5 heures? Le sherry est plus revigorant. D'un autre côté, un gin-tonic peut se révéler très rafraîchissant. Je suis à votre service, madame. Si vous me dites ce que vous souhaitez...
Ashley faillit éclater de rire, et lui demander des pantoufles et le journal. Cependant, elle se rappela que, pour Cliffton, tout cela n'était pas un jeu : il faisait ce pour quoi il était employé et, pour l'instant, elle avait tout intérêt à accepter gracieusement son offre. — Une tasse de thé serait parfaite, merci, dit-elle avec un sourire reconnaissant.
Il s'éclipsa avant qu'elle ait eu le temps de lui indiquer remplacement de la cuisine et du service à thé. Cependant, en y réfléchissant, elle songea qu'il n'aurait sans doute aucun mal à se débrouiller : les maisons auxquelles il devait être habitué étaient sans nul doute bien plus grandes que la sienne.
A ce propos... La jeune femme songea soudain qu'il allait lui falloir trouver une chambre pour le nouveau venu. Certes, il y avait bien trois chambres dans la maison, mais la troisième était utilisée par William pour stocker son équipement de sport et ses jeux encombrants. Les étagères étaient couvertes de maquettes de bateaux et d'avions, et deux armées de soldats de plomb s'affrontaient sur toute la surface de la table de travail dans une reconstitution fidèle de la bataille de Waterloo. Un divan collé contre un mur et un tiroir à moitié vide dans une armoire ne sauraient constituer une chambre digne de ce nom pour Cliffton. Il y avait bien un second lit dans celle de William, pour ses petits camarades lorsqu'ils venaient passer un week-end avec lui, mais cela ne conviendrait pas non plus. Quant à la chambre d'Ashley... il eût été ridicule qu'elle la quitte pour la donner au majordome !
Soudain, elle songea qu'elle aurait dû lui demander des preuves, ou au moins une lettre d'introduction avant de croire à son histoire sans se poser de questions. C'était un total inconnu, pour l'amour du ciel ! Sous prétexte qu'il était doté d'un charme redoutable et d'un sourire à damner une sainte, elle s'était comportée d'une manière parfaitement irresponsable. Il fallait impérativement qu'elle se ressaisisse.
Elle en était là de ses réflexions lorsqu'elle entendit claquer la porte d'entrée. L'instant d'après, William, en sueur et visiblement surexcité, passait la tête dans l'encadrement de la porte. — Salut, m'man ! Où est...
Il s'interrompit, percevant soudain que la présence de sa mère dans le salon, oisive dans un fauteuil à 5 heures de l'après-midi, n'était pas habituelle.
— Tu t'es tordu la cheville? s'enquit-il. — Euh... non, répondit la jeune femme en rougissant comme s'il l'avait surprise dans une situation compromettante. Je me reposais un peu, c'est tout.
— Ah, bon.
Rassuré, William en revint au sujet qui l'intéressait : — Tu as vu la voiture hallucinante de M. Cliffton ? Une Rolls Royce, une vraie! Incroyable, non? Le chauffeur dit que c'est une Silver Spirit 1987. Dément !
Le chauffeur? Ashley n'en croyait pas ses oreilles. Son majordome roulait en Rolls Royce avec chauffeur! Par chance, William ne semblait pas attendre de réponse. D'ailleurs, au même instant, Cliffton entra, porteur d'un plateau d'argent sur lequel était disposé le service à thé que la mère de Roger avait offert à son fils pour son mariage. — Qu'est-ce que vous faites avec ça? demanda William en ouvrant de grands yeux.
Cliffton avait dû sortir le service du buffet où Ashley l'avait rangé... le lendemain même du mariage, pour ne plus l'en ressortir qu'une fois de temps en temps afin de le nettoyer. — Madame votre mère ne se sent pas très bien, répondit Cliffton sans se troubler.
William se tourna vers Ashley.
— T'es malade, m'man?
De nouveau, elle se sentit rougir. — Non, non, j'ai eu une faiblesse passagère mais ça va déjà mieux, mon chéri.
— Tant mieux !
William s'empressa de reporter son attention sur Cliffton. — Dites, vous allez rester un peu, m'sieur Cliffton? — Oui, je resterai aussi longtemps que... — Cool! Ça vous embêterait que mes copains s'asseyent à tour de rôle dans votre voiture? Je vous promets qu'ils n'abîmeront rien. Votre chauffeur pourrait les faire entrer et sortir. Ils ne feront pas de bêtises, vous avez ma parole.
Cliffton posa le plateau sur la table du salon et pencha la tête de côté d'un air pensif.
— Et puis-je vous demander combien vous avez l'intention de faire payer cette petite... excursion à vos amis, monsieur William ? Loin d'être embarrassé qu'il eût deviné ses intentions, William esquissa un sourire radieux.
— Seulement dix cents chacun. Dix dollars avec une photo. Au fait, m'man, je peux l'emprunter ton Polaroid? — Dix dollars ! répéta Ashley, abasourdie. — Réfléchis, maman, plaida patiemment William. Il s'agit d'une photo unique. C'est un truc qui n'arrive qu'une fois dans une vie. Quel souvenir! On ne peut pas brader un truc pareil, n'est-ce pas? Conduire une Rolls Royce, tu imagines ! — Tu avais juste dit « s'asseoir dedans », lui rappela sa mère en fronçant les sourcils.
— Oui, mais s'ils s'asseyent derrière le volant, ce sera comme s'ils conduisaient, pas vrai ?
Il se tourna vers Cliffton.
— Ne vous inquiétez pas, je ne les laisserai pas démarrer ! — Je suis très impressionné par votre présence d'esprit, monsieur William, déclara le majordome sans masquer son hilarité. — Tu vois, maman? s'exclama William d'un ton triomphant. Il faut que tu me prêtes ton appareil !
— William, tu n'as pas obtenu l'autorisation d'utiliser la voiture et... — Permission accordée, intervint Cliffton, les yeux brillants de malice.
— Alors, maman? Pour l'appareil? Que faire, s'ils étaient deux contre elle?
— O.K., concéda Ashley.
Après tout, elle avait suffisamment de problèmes à régler avec Cliffton pour ne pas perdre du temps à discuter des initiatives commerciales de son fils.
— Oh, merci, m'man! Merci, m'sieur Cliffton! Je crois qu'on va bien s'entendre, tous les deux. A plus ! L'instant d'après, le garçonnet détalait en direction de l'escalier pour aller chercher l'appareil photo de sa mère à l'étage. — Lait, sucre? s'enquit Cliffton en reportant son attention sur sa tâche initiale.
— Euh... oui, s'il vous plaît, répondit Ashley d'un ton distrait. Dites-moi, vous êtes vraiment venu ici en Rolls conduite par un chauffeur? — C'est le mode de transport que nous utilisons toujours à Springfield Manor, madame. Mon maître veut que vous sachiez qu'aucun confort matériel ne vous fera défaut, une fois là-bas. — Je vois. Mais vous n'êtes tout de même pas venu d'Angleterre avec une Rolls Royce? demanda-t-elle d'un ton incertain — après tout, avec un tel homme, rien n'était impossible. — Non, j'en ai fait l'acquisition à mon arrivée à Sydney. Un sucre, deux?
— Un, merci. Je ne pense pas... Ashley s'interrompit, bruquement effarée par le coût exorbitant de cette mission qu'elle savait vouée à l'échec. — Vous ne devriez pas dépenser autant pour une entreprise dont le succès est loin d'être garanti, observa-t-elle à voix haute. Une Rolls Royce, pour l'amour du ciel ! N'est-ce pas un peu excessif? — Comment sans cela vous montrer ce à quoi vous devez vous attendre, madame ? objecta Cliffton, imperturbable. Et puis, vous ne l'avez même pas encore essayée. Je suis sûre que vous finirez par l'apprécier.
Elle ne laisserait pas une Rolls Royce fléchir sa résistance, décida Ashley avec détermination. Non, le maître de Springfield Manor ne l'achèterait pas !
— Je n'ai pas besoin de rouler en Rolls, décréta-t-elle. Et vous apprendrez que je ne suis pas à vendre ! ajouta-t-elle avec une certaine raideur.
— Madame, vous-même ne tarderez pas à découvrir que l'opiniâtreté fait partie des traits de caractère les plus remarquables des membres de ma famille depuis un nombre incalculable de générations.
Que répondre à cela? Ashley commençait à songer que Gordon Payne avait bien fait de battre en retraite sans chercher à affronter directement Cliffton...
— En tout cas, je ne veux en aucune manière être tenue pour responsable de vos dépenses inconsidérées, le prévint-elle. — J'assume entièrement cette responsabilité, en effet, acquiesça le majordome. Votre thé, madame. — Oh, merci, dit-elle en acceptant la délicate tasse en porcelaine de Chine qu'il lui tendait.
Cependant, une autre question la troublait. La présence de Cliffton ne risquait-elle pas d'affaiblir son autorité vis-à-vis de William? — Je ne pense pas que vous auriez dû autoriser William à utiliser votre voiture dans un but... euh... — Commercial ? hasarda Cliffton. — Mercantile !
— Si je puis me permettre, madame, j'estime qu'il serait néfaste de décourager un esprit d'entreprise somme toute assez remarquable. Moi-même, dans mon jeune âge, j'organisais des courses de grenouilles, et je ne doute pas qu'avec son talent, monsieur William...
— Arrêtez !
— Je vous demande pardon, madame? — Vous ne pouvez pas continuer à l'appeler « M. William », je ne le permettrai pas. Je ne veux pas qu'il s'imagine qu'il est supérieur à ses petits camarades ou je ne sais quoi. Il n'y a ni maîtres ni domestiques, ici, en Australie, seulement des gens, tous égaux. Il faut que vous essayiez de comprendre cela, Cliffton, sans quoi nous ne pourrons pas nous entendre.
— Merci pour votre conseil, madame Harcourt, répondit-il avec grand sérieux.
Elle aurait bien aimé lui demander de l'appeler Ashley, mais songea qu'il était un peu tôt pour imposer un tel bouleversement à ce pauvre garçon, et préféra s'abstenir. Les événements avaient pris un cours tellement étrange, tellement inattendu qu'elle n'arrivait pas à réfléchir de façon cohérente. Et le regard interrogateur que Cliffton posait sur elle en cet instant ne l'aidait pas à se concentrer... Elle aurait voulu se perdre dans ses grands yeux bleu océan, et cesser à tout jamais de se poser des problèmes.
Mais alors même qu'elle se faisait cette réflexion, une question s'imposa précisément à son esprit : les majordomes avaient-ils pour devoir d'aider leurs maîtresses à se mettre au lit ? « Tu devrais avoir honte », songea-t-elle. Mais après tout, il était normal, après six ans de veuvage, que des pensées coquines lui effleurent l'esprit lorsqu'elle se retrouvait seule en compagnie d'un homme au physique ravageur, non ? Le contraire eût été anormal, préoccupant même.
Elle dut faire un effort de volonté pour revenir à des problèmes plus terre à terre.
— Ne croyez-vous pas que vous devriez me montrer quelques lettres d'introduction, quelques références, Cliffton? avança-t-elle. Après tout, l'histoire que vous me racontez est assez extraordinaire, et me demander de la croire sans la moindre preuve... — Vous avez parfaitement raison, madame ! s'exclama-t-il. Si vous le souhaitez, j'ai avec moi le rapport d'enquête révélant l'affiliation de mons... du jeune William avec le maître de Springfield Manor. Je demanderai au chauffeur d'aller le chercher dès que la séance de photos sera terminée. En attendant, pourrez-vous vous contenter de mon passeport?
Il tira celui-ci de sa poche intérieure et le lui tendit. Ashley l'ouvrit, bien décidée à en apprendre le plus possible sur lui. Il s'agissait bel et bien d'un passeport britannique, qui confirmait sans ambiguïté l'identité de son propriétaire : Harold Alistair Cliffton. Un nom très anglais, songea-t-elle.
— Harold..., dit-elle tout haut.
— Personne ne m'appelle ainsi, madame, souligna-t-il. Il s'agit seulement d'un héritage de la bataille d'Hastings. Soupçonnant qu'il devait être d'usage d'appeler un majordome par son nom de famille, Ashley décida de ne pas déroger à cette règle. Ou du moins, pas encore. Néanmoins, il avait piqué sa curiosité. — Comment vous appelait-on, lorsque vous étiez enfant? s'enquit-elle.
— Harry.
Harry. Voilà qui lui plaisait davantage. C'était plus naturel, plus vivant. On pouvait bien imaginer un Harry organisant des courses de grenouilles... ou gagnant des championnats de cricket. La date de naissance indiquée sur le passeport lui révéla que Cliffton avait trente-trois ans. Soudain, une pensée horrible la traversa.
— Etes-vous marié, Cliffton?
— Non. J'étais terriblement attaché à une jeune femme, mais elle est décédée il y a quelques années, et je n'ai pas formé de relation durable depuis, répondit-il avec une franchise touchante. C'est la raison pour laquelle je n'ai pas hésité à accepter cette mission. Il était donc libre comme l'air, songea Ashley non sans soulagement. Même s'il semblait avoir cruellement souffert de la perte de cette fiancée, cela s'était produit plusieurs années plus tôt... Et puis, cela prouvait qu'il était capable de tomber amoureux et n'était ni un égoïste invétéré, ni un phobique de l'engagement. — Il est noté ici que vous êtes né à Springfield Manor? s'étonna-t-elle.
— Comme je vous l'ai expliqué, le poste que j'occupe est héréditaire. De nombreuses générations de Cliffton sont nées à Springfield Manor.
Voilà qui était moins positif. Cela signifiait qu'il avait là-bas des racines profondes. Peut-être aurait-elle tort de vouloir s'engager dans une histoire qui ne pourrait pas connaître de fin heureuse ? Même si elle était tentée de le garder auprès d'elle un peu plus longtemps; d'apprendre à mieux le connaître, n'était-ce pas courir le risque d'être très déçue le jour où il repartirait chez lui? Elle lui rendit le document et plongea son regard dans le sien. — Cliffton, je dois me montrer honnête envers vous. Je suis persuadée que vous pensez sincèrement que William et moi serons plus heureux à Springfield Manor qu'ici, mais vous devez savoir qu'abandonner une indépendance durement acquise irait à rencontre de tous mes principes. Par ailleurs, je n'apprécie guère l'idée d'avoir une dette envers quelqu'un à qui je n'ai rien demandé. A la grande surprise d'Ashley, Cliffton parut satisfait de sa réaction; une lueur d'approbation brilla dans son regard. — Je vous comprends parfaitement, madame Harcourt. Il n'y a rien de pire que le poids d'une obligation et que la perte de sa liberté. Croyez-moi, il n'est aucunement dans mon intention de vous gêner. Je ne fais que proposer; c'est vous qui disposez, en toutes circonstances.
Dit ainsi... Ashley aurait eu mauvaise grâce à refuser une proposition qui ne présentait pour elle, elle en était consciente, que des avantages.
— Voilà la situation telle que je la vois, continua Cliffton d'un ton persuasif. Chacun a des besoins spécifiques. Mon rôle est de m'assurer que les vôtres soient satisfaits à votre convenance. Je suis conscient que cela pourrait prendre un certain temps... — Oui, s'empressa d'acquiescer Ashley. Beaucoup de temps, même.
— J'y consacrerai aussi longtemps qu'il le faudra, répéta-t-il avec une calme assurance.
— Peut-être cela ne sera-t-il pas concluant, même à terme, fit-elle valoir.
— Qui ne tente rien n'a rien.
— Mais nous sommes bien d'accord : je ne vous promets rien? — Absolument.
Satisfaite d'avoir mis les choses au clair, Ashley en vint au problème du logement.
— Cette maison n'est pas très grande, vous savez.
— Elle m'a l'air confortable, agréable et bien conçue, affirma-t-il. Vous avez toutes les raisons d'en être fière. — Merci, mais je voulais seulement souligner qu'il n'y avait pas beaucoup de place. Etes-vous prêt à vous accommoder d'un confort moindre que celui auquel vous êtes habitué? — J'ai été scout, rétorqua Cliffton. Une tente dans le jardin me suffirait.
— Non, non, nous n'aurons pas à aller jusque-là... Il avait de toute évidence la ferme intention de rester auprès d'elle quoi qu'il arrive. A cette pensée, Ashley éprouvait un sentiment de fierté indéniable — et fort plaisant. — Nous avons bien une chambre d'amis, mais elle est un peu encombrée... Je crains qu'il ne vous faille négocier avec William afin qu'il vous fasse de la place. Vous comprenez, la bataille de Waterloo bat son plein sur la table... Un large sourire s'épanouit sur les lèvres de Cliffton. — Je vois que le jeune William est un garçon selon mon cœur, madame Harcourt. Peut-être pourrais-je l'aider à mener à bien sa campagne... L'un de mes ancêtres a joué un rôle décisif dans la défense d'Hougoumont contre les Français. En observant le visage serein de son interlocuteur, Ashley ne put s'empêcher de penser que Cliffon pourrait aisément devenir la figure paternelle qui avait si cruellement fait défaut à William depuis six ans.
Sans compter que le majordome avait d'autres atouts indéniables, du point de vue de William : son talent au cricket, son humour, sa Rolls Royce...
La jeune femme ne put s'empêcher de sourire. — Bien. Avons-nous d'autres problèmes à régler avant que je vous montre votre chambre ?
Son cœur se mit à battre plus vite comme Cliffton lui rendait son sourire.
— Non, je crois que nous avons fait le tour des problèmes immédiats, madame Harcourt.
— Dans ce cas, bienvenue dans cette maison, Cliffton. — Merci, madame Harcourt. Soyez sûre que je vous servirai de mon mieux jusqu'à ce que tous les problèmes soient résolus. Dans l'intervalle, permettez-moi d'aller jeter un coup d'œil à l'étage afin de voir si je peux parvenir à un compromis avec William. Comme il s'apprêtait à s'éloigner, Ashley prit une décision impulsive.
— Attendez ! Ici, en Australie, il est d'usage qu'employeurs et employés s'appellent par leurs prénoms... Et puis, je ne suis même pas votre employeur, à strictement parler... Alors, si nous devons nous côtoyer et vivre sous le même toit un certain temps, je serais très heureuse que vous m'appeliez Ashley, et que vous m'autorisiez à vous appeler Harry. Cela me mettrait plus à l'aise... — Mon devoir est précisément de vous mettre à l'aise, répondit-il avec un sourire ravageur. Ce sera donc Ashley. — Merci, Harry.
Il la laissa, et pendant un long moment elle savoura un plaisir nouveau, inconnu, plus doux que tout ce qu'elle avait connu depuis des années : le sentiment de ne plus être seule.
Chapitre 5
Ashley prenait une douche avant le dîner lorsque le téléphone sonna. Le temps qu'elle passe un peignoir pour aller répondre dans sa chambre, Harry avait déjà décroché dans la cuisine. — Résidence Harcourt, j'écoute? l’entendit-elle déclarer dans l'appareil.
Le récepteur collé contre l'oreille, elle se garda d'intervenir. Comment Harry allait-il gérer son correspondant? s'interrogeait-elle avec une pointe d'anxiété.
— Ici Olivia Stanton.
La mère de Dylan. Ashley esquissa une grimace. Olivia était présidente de l'association des parents d'élèves de l'école de William, et elle avait pour désagréable habitude de toujours s'occuper de ce qui ne la regardait pas. Son ton pincé indiquait qu'elle était sur le point de se plaindre. — Bonsoir, madame Stanton, dit Harry avec son accent le plus anglais. Comment puis-je vous être utile? Il y eut une courte pause.
— Qui êtes-vous ? demanda enfin Olivia. — Je m'appelle Cliffton, madame. Je suis le majordome de Mme Harcourt.
— Le majordome?
Le ton abasourdi d'Olivia était presque comique, et Ashley ne put s'empêcher de sourire.
— Vous avez bien dit majordome? — C'est exact, madame Stanton. — Qu'est-ce qu'Ashley Harcourt fait avec un majordome? J'ignorais qu'elle avait les moyens de s'en payer un. Ce ne fut qu'en entendant cette remarque désobligeante qu'Ashley se rendit compte des questions et des spéculations que la présence de Harry dans sa vie ne manquerait pas de susciter dans son entourage. Mais, reconnut-elle aussitôt, elle se moquait de ce que diraient ses voisins ou connaissances. La présence de Harry à son côté compensait largement les désagréments éventuels qui pourraient en résulter. Qu'ils disent ce qu'ils voulaient! Elle garderait son majordome, quoi qu'il arrive. — Je pense que Mme Harcourt sait apprécier mes services, répondit Harry sans se démonter. — Eh bien, voilà qui est inhabituel... — Peut-être cela va-t-il lancer une mode ? suggéra Harry. Après tout, Mme Harcourt dirige une agence de placement, n'est-ce pas? Ashley sourit. Bien envoyé !
— Y a-t-il un lien entre vous et la Rolls Royce qui se trouve impliquée dans cette scandaleuse affaire de photographies ? — La Rolls Royce et moi allons de pair, en effet, madame Stanton, acquiesça Harry.
Il avait résolu le problème du logement du chauffeur en envoyant celui-ci habiter dans un motel tout proche. Cela permettait en outre à la voiture de ne pas passer la nuit dans la rue. Quand Ashley s'était inquiétée du coût de cet arrangement, il avait balayé ses inquiétudes d'un geste, lui répétant une nouvelle fois qu'elle ne serait en aucun cas tenue pour responsable des dépenses qu'il aurait engagées dans le cadre de sa mission auprès d'elle. Mission dont Ashley avait au demeurant pu vérifier la vraisemblance, puisqu'il lui avait montré un arbre généalogique révélant clairement que la famille de Roger était originaire d'Angleterre, et que William était le seul descendant de celui que Harry appelait le « Mouton Noir de Springfield Manor». — Savez-vous quel usage William a fait de votre voiture, cet après-midi? s'enquit Olivia Stanton d'un ton pincé. — Absolument.
— Savez-vous qu'il a demandé dix dollars à ses amis pour les prendre en photo ?
— D'après ce que j'ai compris, madame, rien ne les obligeait à acheter ces photographies. Si vous n'avez pas les moyens de... — Je n'ai pas dit ça.
— Les garçons étaient très heureux de se faire photographier au volant d'une Rolls Royce, mais si vous ne voulez pas faire ce plaisir à Dylan...
— Je n'ai pas dit ça non plus !
— C'est une occasion unique, madame Stanton, et il ne faut pas minimiser l'importance qu'un tel événement peut avoir dans la vie d'un enfant de cet âge. Bien sûr, vous avez le droit de ne pas être d'accord. Je suis sûr que William acceptera de rayer Dylan de la liste de ses commandes...
— Je ne veux pas que Dylan soit rayé ! s'exclama Olivia, dépassée par la logique de son interlocuteur. — Bien sûr que non, madame Stanton. Aucune mère ne voudrait voir son fils rater une occasion comme celle-là. Dois-je donc considérer la photo comme achetée? Ashley dut mettre sa main sur le récepteur de crainte qu'Olivia Stanton ne l'entendît pouffer.
— Euh... oui, acquiesça enfin Olivia. — Parfait, madame Stanton. Aviez-vous un message pour Mme Harcourt ?
— Non.
— Dans ce cas, je vous remercie de votre appel. Bonsoir, madame Stanton.
Ashley entendit la correspondante raccrocher, vaincue par la politesse de Harry.
Il y avait fort à parier qu'Olivia était déjà en train d'appeler tout le voisinage, afin d'informer les autres parents d'élèves que Ashley Harcourt avait engagé un majordome, complété d'un chauffeur et d'une Rolls Royce. Nul doute que cela ajouterait une certaine crédibilité à sa réputation de femme d'affaires ! Par chance, Ashley savait que la plupart de ses amies réagiraient en souriant et en lui souhaitant bonne chance — tout en s'efforçant de dissimuler leur jalousie. En revanche, elle devait prévenir Harry d'éviter de mentionner devant quiconque ses liens avec Springfield Manor — cela ne regardait personne, et elle-même préférait ne pas y penser. Pendant quelque temps, elle voulait se consacrer au plaisir de côtoyer Harry et de le voir régler ses problèmes comme par enchantement, ainsi qu'il le faisait merveilleusement depuis son arrivée.
Comme souvent en janvier, la chaleur accablante qui avait régné durant la journée semblait devoir persister dans la soirée. Ashley choisit de passer une robe légère en coton imprimé à bretelles très fines, qui mettait en valeur sa silhouette élancée et son décolleté avantageux sans pour autant lui donner un air apprêté. Puis, au lieu d'attacher ses cheveux en queue-de-cheval comme elle le faisait d'ordinaire pour le dîner, elle s'essaya à un chignon lâche retenu par une grosse barrette argentée, qui créait un style à la fois naturel et élégant. Satisfaite du résultat, elle vaporisa un rien de parfum sur son cou et ses poignets et enfila une paire de sandales blanches à talons hauts, espérant que Harry la trouverait à son goût, ainsi vêtue.
L'escalier conduisait à la salle à manger, séparée de la cuisine par un large comptoir qui servait également de plan de travail. Tandis que Ashley descendait les marches, elle entendait William et Harry bavarder tout en préparant le dîner. Le jeune garçon submergeait son compagnon de questions sur les fantômes. Ashley sourit ; William était fasciné par le surnaturel. Puis, comme elle apparaissait sur le palier, Ashley vit le regard de Harry se poser sur elle — et devina qu'il cessait d'écouter ce que lui disait son jeune compagnon. Il la dévisageait avec une sorte de fascination irrépressible qui fit battre le cœur d'Ashley plus vite et amena un sourire radieux sur ses lèvres. Peut-être se faisait-elle des illusions, et Harry était-il simplement surpris de son changement d'apparence; mais elle se plaisait à penser que c'était bien une lueur d'intérêt, de désir même, qu'elle voyait briller dans ses grands yeux bleus. Quel bonheur de constater que l'attirance indéniable qu'elle éprouvait pour lui était partagée ! — Oh, salut, m'man! Tu arrives en plein milieu d'une super histoire ! s'exclama William, un peu frustré que l'apparition de sa mère eût interrompu son nouvel ami dans son récit. — Je dois avant tout consacrer mon attention à ta maman, William, expliqua calmement Harry. Bonsoir, Ashley. Ashley constata avec satisfaction qu'il s'était enfin résolu à tutoyer son fils et à l'appeler, elle, par son prénom. Même si le petit hochement de tête qui avait accompagné ce « bonsoir » eût pu passer pour excessivement formel, elle sentait qu'il fallait y voir un geste de complicité plus que de soumission, la promesse muette de maints plaisirs à venir.
— Bonsoir, Harry, répondit-elle avec un sourire sans réserves. Il avait posé sa veste de costume sur le dossier d'une chaise et roulé ses manches de chemise jusqu'aux coudes. Ashley remarqua aussitôt que ses épaules étaient larges et puissantes, et ses avant-bras musclés. Cela l'étonna légèrement; elle s'était attendue à le trouver plus fluet, moins sportif — plus anglais, en quelque sorte. Décidément, elle avait encore bien des choses à apprendre sur cet homme étonnant !
Le téléphone sonna de nouveau, et William poussa un gros soupir à l'idée de devoir encore attendre pour connaître la suite du récit de Harry. Ce dernier alla décrocher le combiné mural. — Résidence Harcourt?
Il écouta en silence le correspondant avant de répondre d'un ton compassé :
— Un instant, madame Stanton. Je vais aller voir si Mme Harcourt est disponible.
Il interrogea Ashley du regard.
— Sale commère, grommela William. Sa mère lui fit les gros yeux. Cependant, si elle réprouvait le manque de respect de son fils pour la mère de son camarade, elle ne pouvait s'empêcher de partager son opinion. Le goût d'Olivia pour les ragots était connu de tous, et Ashley était la première à penser qu'elle était aussi malveillante que sotte. Néanmoins, elle estimait de son devoir, en tant que voisine et parente d'élève, de se montrer cordiale envers elle, aussi fit-elle signe à Harry qu'elle prendrait l'appel.
— Madame Stanton ? Ne quittez pas, je vous prie, je vous passe Mme Harcourt.
— Olivia? dit Ashley en s'efforçant d'adopter une voix aimable.
— Dix dollars, c'est beaucoup d'argent pour une photo, Ashley. Olivia avait horreur de s'avouer vaincue. Déboutée par Harry, elle avait de toute évidence décidé de s'adresser à un autre adversaire. Mais Ashley avait appris une bonne leçon en écoutant leur conversation antérieure, et n'avait pas l'intention de s'en laisser compter.
— Tout dépend à combien tu estimes le bonheur de ton fils, observa-t-elle d'une voix suave. Un sourire ravi se peignit sur les lèvres de Harry — approbation silencieuse qui la remplit de joie. — Très bien. Dans ce cas, en effet, ce n'est pas cher payé, concéda Olivia.
La facilité avec laquelle elle acceptait de se rendre à ses arguments mit la puce à l'oreille d'Ashley. L'histoire de la photographie n'était visiblement qu'un prétexte qu'Olivia avait trouvé pour rappeler. Mais que voulait-elle? Essayer de soutirer à Ashley quelques informations sur son mystérieux majordome? La jeune femme ne tarda pas à avoir la réponse à sa question. — Ashley, je me demandais..., reprit Olivia d'une voix hésitante. Comme tu le sais, j'organise ma soirée annuelle pour tous les gens du voisinage samedi prochain...
« Première nouvelle », songea Ashley, à qui Olivia n'avait pas jugé bon d'envoyer une invitation.
— Je me demandais si tu accepterais de me prêter ton majordome et la Rolls Royce pour la soirée? Olivia Stanton ne manquait pas de culot, il fallait le reconnaître. C'était d'ailleurs parfois une qualité : grâce à elle, il n'était pas rare que les ventes de charité de l'école connaissent un succès énorme, tant elle s'y entendait pour soutirer des prix fabuleux à des chefs d'entreprises bluffés par son assurance et son bagout. Mais là, elle allait franchement trop loin !
— J'ai bien peur que tu te méprennes, Olivia. Cliffton n'est ni un esclave, ni un aspirateur. Je ne peux en aucune façon te le « prêter », comme tu dis, sans son consentement. Etre majordome, c'est un métier — un métier difficile, et qui demande de nombreuses qualifications. Il faut avoir du savoir-faire, une présentation impeccable, et une réputation sans taches; un bon majordome doit inspirer une confiance absolue à son employeur. Il ne peut servir à droite et à gauche comme un vulgaire extra. Tout en parlant, Ashley ne quittait pas Harry des yeux, et ce contact subtil avait tout d'un flirt délicieux, un jeu dont tous deux avaient conscience et auquel ils se livraient avec un bonheur exquis. Ashley s'interrompit pour laisser le temps à son interlocutrice de digérer sa tirade, après quoi elle ajouta : — Enfin, je lui poserai la question, si tu le souhaites. — Ma foi, comme je dis toujours, ça ne fait pas de mal de demander, pas vrai ?
— Alors, excuse-moi un instant, Olivia, je vais lui en parler. Ashley appuya sur la touche « secret » de l'appareil, empêchant ainsi sa correspondante d'entendre ce que Harry et elle se diraient. — Vous êtes déjà très demandé! s'exclama-t-elle en riant. Olivia Stanton voudrait faire appel à vos services pour l'organisation d'une soirée samedi prochain.
— N'y allez pas! intervint William avec véhémence. Déjà qu'elle se prend pour une star...
— Cette fois, William, ça suffit! s'insurgea sa mère. Je ne tolérerai pas ce genre de remarques.
« Même si tu as parfaitement raison », ajouta-t-elle in petto.
— Il est de mon devoir de rester auprès de vous, décréta Harry d'un ton convaincu.
— Je suis bien d'accord, acquiesça Ashley, faussement sérieuse. Elle appuya de nouveau sur la touche « secret ». — Olivia? Oui, pardonne-moi, mais comme je le craignais, un majordome ne se prête pas, c'est contraire à la déontologie de la profession. Il doit rester avec moi. — Ah... Euh, oui, bien sûr. Mais peut-être seriez-vous contents de venir tous les deux... en tant qu'invités, bien entendu. « Perverse, avec ça! » songea Ashley. Elle n'allait pas tomber dans le piège grossier que lui tendait Olivia. Se rendre à la soirée accompagnée de Harry reviendrait à avouer que celui-ci était bien plus pour elle qu'un simple majordome... Ashley n'avait pas l'intention de favoriser les commérages d'Olivia Stanton, non plus qu'elle ne souhaitait « partager » Harry avec tout le voisinage. — Je suis sûre que Cliffton s'assurera que j'arrive à temps à ta soirée, répliqua-t-elle avec assurance. Quand as-tu dit que cela commençait?
— A 8 heures.
— Magnifique! J'y serai. Merci infiniment de m'avoir invitée, Olivia, et à samedi !
Ashley s'empressa de raccrocher avant de se tourner vers Harry. — Cela vous ennuierait-il de me conduire en voiture chez Olivia Stanton, samedi prochain? Cela lui donnera une bonne leçon, qu'en pensez-vous ?
Il sourit d'un air malicieux.
— Excellente idée !
— Génial! renchérit William, qui voyait dans la complicité évidente de sa mère et de Harry un très bon signe. Maman, est-ce qu'on peut aller à Springfield Manor avec M. Cliffton, s'il te plaît? s'empressa-t-il d'ajouter, profitant de la situation. Tu n'as qu'à dire oui, et il nous y emmènera. Il a promis qu'il ferait tout ce que tu lui demanderais.
Le sourire d'Ashley se figea et elle jeta à Harry un regard blessé. Comment avait-il pu parler de Springfield Manor à son fils derrière son dos ? C'était de la manipulation, et c'était indigne de lui. Elle se tourna vers William, perché sur un tabouret devant le comptoir de la cuisine. Il avait hérité de son père ses yeux bleus, ses épaules carrées et sa capacité à exceller dans tous les sports, mais ses cheveux blonds et son honnêteté foncière lui venaient de sa mère. Même s'il était rusé et ne ratait jamais l'occasion de faire une bonne affaire, il ne lui serait jamais venu à l'idée de tricher à un jeu ou de chercher à arnaquer ses amis, qui d'ailleurs étaient fort nombreux. Ashley aimait son fils tel qu'il était, et à l'idée qu'il pût être récupéré par la famille Harcourt et transformé en un aristocrate froid et méprisant lui faisait horreur. — Pourquoi veux-tu te rendre à Springfield Manor, William? s'enquit-elle.
— Pour aller à la chasse aux fantômes avec M. Cliffton, répondit l'enfant sans hésiter, les yeux brillants d'excitation. Après ça, je serai le seul garçon de toute la rue à avoir vu un vrai fantôme ! Ashley réprima un soupir de soulagement : William n'avait visiblement pas entendu parler de cette histoire d'héritage. Sans doute calculait-il déjà la somme qu'il exigerait de ses petits camarades pour leur raconter en détail l'apparition d'un véritable spectre, anglais de surcroît !
Elle jeta un coup d'œil perplexe à Harry. Essayait-il de séduire William par des moyens détournés ?
— Y a-t-il vraiment des fantômes à Springfield Manor, Harry? demanda-t-elle.
— Oh, plein! répondit-il avec sérénité. C'est lors d'un séjour à Springfield Manor que Shakespeare a eu l'idée d'introduire dans Hamlet le fantôme du père du prince, et Dickens lui-même disait y avoir trouvé l'inspiration pour son fameux conte de Noël, vous savez, celui avec les trois fantômes? Ashley fronça les sourcils d'un air sceptique. — Vous me faites marcher ! protesta-t-elle. — Ferais-je une chose pareille? s'insurgea Harry, l'air vaguement vexé.
— Probablement. Pour arriver à vos fins. — Pas du tout. Vous devez garder à la mémoire que les nuits d'hiver à Springfield Manor sont très longues et très froides. Nous passons beaucoup de temps autour du feu à échanger des histoires...
William semblait fasciné. Quant à Ashley, elle ne savait que croire. Harry avait l'air si sûr de lui qu'elle aurait volontiers estimé qu'il disait la vérité si elle n'avait pas eu l'occasion de constater, en l'entendant parler à Gordon Payne et Olivia Stanton, qu'il était capable de proférer des mensonges éhontés avec le même aplomb. — Vous n'avez donc pas la télévision, à Springfield Manor? demanda-t-elle.
— Si, il y a même plusieurs postes, mais ils sont rarement utilisés. Non seulement nos histoires sont généralement bien plus intéressantes que celles que l'on voit à la télévision, mais de plus nous croyons fermement que le dialogue est un ciment essentiel, dans une famille.
C'était là un principe très sain, admit Ashley. Si Harry disait vrai... Harry était presque trop parfait pour être honnête. Tout cela n'était-il qu'une mascarade pour arriver à ses fins? Lui-même avait admis ne pas tolérer l'échec... Elle ne devait pas l'oublier. De même, il fallait qu'elle se méfie de l'intérêt sensuel qu'il semblait lui porter. N'essayait-il pas de la séduire dans l'espoir qu'elle ne puisse supporter l'idée de le voir partir, et accepte de le suivre en Angleterre, le moment venu ?
— Quand est-ce que vous allez terminer l'histoire du fantôme de la grange ? s'enquit William.
— Je pense que, pour ce soir, nous devrions oublier un peu Springfield Manor, intervint Ashley en regardant Harry droit dans les yeux. Après tout, mon cœur, M. Cl if f ton vient pour la première fois en Australie, et peut-être serait-il content que ce soit toi qui lui parles de ton pays, et qui lui donnes envie de mieux le connaître, non?
— Oh, mais, maman, c'était hyper intéressant ! gémit le garçonnet. — Nous en reparlerons une autre fois, William, proposa Harry, conciliant. Ta maman a raison : je serais ravi de t'entendre me parler de l'Australie. Votre pays me fascine depuis très longtemps. Il semblait sincère. Tout dans son visage et son attitude respirait l'honnêteté... Ashley décida de lui octroyer le bénéfice du doute. Il avait précisé qu'il resterait jusqu'à ce que sa mission soit accomplie. Voilà qui laissait bien assez de temps à la jeune femme pour en découvrir davantage sur ce majordome aux allures d'homme idéal...
Chapitre 6
Harry insista pour servir le repas, composé d'un assortiment de crudités, d'une omelette aux champignons et de fraises à la crème. Cependant, Ashley lui demanda de dîner avec eux, ce qu'il accepta de bonne grâce.
Ce fut une soirée merveilleuse. Ashley n'avait rien d'autre à faire que de profiter de la compagnie de Harry. Tout en écoutant d'un air passionné la jeune femme lui raconter sa vie et en posant mille questions, preuve qu'il s'intéressait réellement à ce qu'elle lui disait, Harry débarrassa la table, mit la vaisselle dans le lave-vaisselle, rangea la cuisine, fit et servit le café, alla mettre William — fou de joie — au lit... Bref il s'acquitta de toutes les tâches d'un parfait majordome, d'une gouvernante, d'une cuisinière et d'un père attentionné, sans cesser de donner à Ashley l'impression qu'elle était la personne la plus importante au monde. Jamais encore elle n'avait été aussi choyée; jamais personne ne s'était occupé d'elle de cette façon. Harry semblait deviner ses besoins, ses moindres désirs ; et on eût dit que, pour lui, rien n'était plus merveilleux que de pouvoir la gâter, la combler. Ashley se sentait aussi légère et aussi gaie que si elle avait bu une bouteille de Champagne.
William n'avait pas été négligé non plus. Harry lui avait promis de l'emmener assister à un match de cricket entre l'Angleterre et l'Australie — à condition, bien sûr, qu'Ashley accepte de se passer de son majordome pendant une journée... Elle avait acquiescé, ravie de voir son fils sauter de joie à la perspective de passer toute une journée au stade avec son nouvel ami.
Plus le temps passait, et plus Ashley sentait qu'elle pourrait être très heureuse avec Harry Cliffton. C'était un homme qui aimait donner, qui savait écouter, qui n'avait pas besoin de rabaisser ses interlocuteurs pour se sentir supérieur à eux. Il était si différent de Roger que la jeune femme n'arrivait pas à croire à sa chance. Pourrait-elle le convaincre de renoncer à son existence à Springfield Manor? se demandait-elle. Il avait promis de rester « aussi longtemps qu'il le faudrait ». Ashley se raccrochait avec délectation à cette idée. Ainsi, elle était sûre de disposer du temps nécessaire pour apprendre à le connaître, pour le séduire et lui donner envie de rester près d'elle...
Tandis que Harry couchait William, elle sortit sous la véranda. La nuit était douce, presque chaude, et des milliers d'étoiles brillaient dans le ciel, que l'on apercevait entre les branches du grand eucalyptus du jardin. Une lune aux trois quarts pleine permettait d'apercevoir, au loin, les douces ondulations irisées de l'océan dans la baie. La maison n'était qu'à quelques kilomètres de la plage, et parfois, lorsque la brise soufflait du large, on entendait le bruit des vagues depuis le jardin.
C'était une nuit infiniment romantique, et Ashley ressentait un besoin quasi douloureux de tendresse, de contact physique. Depuis l'époque de sa rencontre avec Roger, de nombreuses années s'étaient écoulées, et elle avait presque oublié ce bonheur sensuel qui vient avec les premiers élans du cœur, ces délicieux moments d'incertitude qui sont déjà de la passion mais n'osent pas encore se parer d'un nom.
Harry ressentait-il la même chose ? se demandait-elle. Toutes ses attentions témoignaient-elles d'un intérêt réel, qui excédait les exigences de sa mission?
La baie vitrée donnant sur la salle à manger s'ouvrit sans bruit. — Puis-je vous apporter quelque chose, Ashley? Un cocktail bien frais, peut-être ?
En entendant la voix douce, prévenante de Harry, Ashley sentit les battements de son cœur s'accélérer. Elle se tourna à demi et lui sourit.
— Non, merci. Je prenais juste un peu l'air avant de monter me coucher.
— Puis-je me joindre à vous ?
— Avec plaisir.
Il avait retiré son gilet et sa cravate. Sa chemise blanche, au col déboutonné, parut presque bleutée sous la lune lorsqu'il rejoignit Ashley près de la balustrade. Une fois à son côté, il leva les yeux vers le ciel.
— Où est la Croix du Sud ? demanda-t-il. — Là, regardez, répondit Ashley d'une voix rauque qu'elle eut du mal à reconnaître.
La présence de cet homme extraordinairement séduisant la troublait plus qu'elle n'aurait pu le dire. Peu lui importaient soudain la mission de Harry, son rôle de majordome, ou la façon loufoque dont il était entré dans sa vie. C'était l'homme qui l'intéressait, en cet instant — l'homme qu'elle désirait passionnément. — C'est donc cela qui guidait le capitaine Cook, murmura-t-il. JJ est vrai qu'on la reconnaît aisément. — Les navigateurs polynésiens, portugais et français se repéraient grâce à elle bien avant, souligna Ashley, un peu agacée de le voir faire une nouvelle fois référence à l'histoire anglaise. Elle repensa à l'arbre généalogique qu'il lui avait montré, et qui rattachait la famille de Roger à l'Angleterre. Un élan de ressentiment la poussa à demander :
— Si tout est si parfait que ça, à Springfield Manor, pourquoi l’arrière-grand-père de Roger a-t-il dû s'exiler? Et pourquoi parlez-vous de lui comme du « mouton noir » de la famille ? Un sourire taquin effleura les lèvres de Harry. — Parce qu'il avait déshonoré la famille en se vantant publiquement d'avoir cocufié un duc.
— Et bien sûr, pour les Anglais, l'Australie était une poubelle qui leur permettait de se débarrasser des indésirables sans plus s'en préoccuper!
Leurs regards se croisèrent; il n'y avait plus aucune trace de moquerie dans celui de Harry.
— C'était aussi une terre pleine de ressources, qui leur offrait une chance de recommencer de zéro. — En effet, reconnut Ashley.
« Même si certaines personnes n'ont jamais réussi à regarder de l'avant et ont préféré se rattacher au passé, aux souvenirs et aux regrets, comme la mère de Roger », ajouta-t-elle intérieurement. — William est un Australien de la cinquième génération, et moi de la sixième, reprit-elle, espérant lui faire sentir à quel point ils avaient là leurs racines.
Il lui sourit.
— Ce que j'admire, chez les Australiens, c'est l'impression qu'ils donnent que, pour eux, tout est possible. — N'avez-vous jamais pensé, vous, que vous pouviez aspirer à autre chose qu'à ce que vous avez toujours connu? — Je commence à y songer, en effet. Une vague d'espoir envahit le cœur d'Ashley. — Promettez-moi de ne pas révéler à William qu'il est l'héritier de Springfield Manor.
— Je n'en avais nullement l'intention. — Vous comprenez, les circonstances peuvent changer... — En effet, acquiesça-t-il sans la moindre hésitation, renforçant encore l'espoir d'Ashley. Mais quoi qu'il arrive, je tenais à vous dire, Ashley, que William est un garçon vraiment bien, et qu'il est clair que c'est grâce à vous.
— Merci, répondit-elle, aux anges. Il vous aime beaucoup. Alors qu'elle parlait, elle sentit le regard de Harry se poser sur sa bouche. Aussitôt, l'atmosphère jusque-là bon enfant se chargea de tension, et un petit frisson d'excitation parcourut la jeune femme. « Il a envie de m'embrasser », songea-t-elle, le cœur battant à tout rompre.
Mais Harry ne bougea pas. Son immobilité trahissait sa volonté de fer, une retenue héroïque. Devoir et discipline bridaient son désir, comprit Ashley, et cela en soi était excitant — cette lutte qui faisait rage en lui et dont l'issue était encore incertaine. Il détacha son regard de ses lèvres — à contrecœur, visiblement. Lorsqu'il croisa le sien, elle ne lut plus rien d'impersonnel dans ses yeux, qui s'étaient brusquement assombris. Elle eut même le sentiment qu'il cherchait à sonder son âme ; et quand il prit la parole, elle se raidit, consciente que ce qui se passait entre eux impliquait bien plus qu'une simple attirance sensuelle. — Qu'est-ce qui n'allait pas, avec Roger, Ashley? Sous le choc, la jeune femme ne répondit pas tout de suite. Comment savait-il ? Jamais elle n'avait révélé à quiconque l'enfer qu'avait été son mariage. Même à l'époque, sa fierté lui imposait de garder l'apparence d'une femme épanouie ; elle n'avait pas parlé de ses problèmes à ses parents, ni à aucun de ses amis. A la mort de Roger et de sa mère, elle s'était efforcée de dissimuler le soulagement coupable qu'elle éprouvait et avait accepté sans rien dire les condoléances de ses proches avant de refermer la porte de son cœur sur cette expérience douloureuse. — Qu'est-ce qui vous fait penser que quelque chose n'allait pas? biaisa-t-elle, sans se rendre compte du ton défensif de sa voix. — Ce que les gens taisent vous révèle souvent bien plus de choses sur eux que ce qu'ils disent, observa Harry. Vous m'avez raconté beaucoup de choses sur votre vie. Roger Harcourt était votre mari, le père de votre fils; pourtant, vous ne l'avez pas évoqué une seule fois.
— Roger est mort il y a six ans. J'ai passé une bien plus grande partie de ma vie adulte sans lui qu'avec lui. — Les jours heureux nous laissent généralement des souvenirs émus...
Il haussa les épaules et esquissa un petit sourire d'excuse. — Pardonnez-moi, je ne voulais pas être indiscret. Si c'est un sujet sensible... Peut-être vous manque-t-il tant que vous souffrez encore d'en parler.
— Non. Il ne me manque pas du tout, avoua-t-elle tout à trac, refusant de laisser Harry s'imaginer qu'elle souffrait encore de la perte de son époux. En réalité, si Roger avait vécu, nous aurions divorcé.
— Pourquoi?
— Je suppose que j'ai un jour cessé d'être béate d'admiration devant lui... J'avais dix-neuf ans quand je l'ai épousé. Elle eut un sourire amer.
— Dommage que vous n'étiez pas à la recherche d'un héritier, à l'époque : Roger aurait sauté sur l'occasion ! Même ici, il se comportait déjà comme un seigneur sur ses terres... — Avec vous aussi? Ashley hocha la tête. — Oh, bien sûr, pendant un certain temps, je ne m'en suis pas vraiment aperçue : j'étais subjuguée par sa force, son côté sportif, volontaire... Je ne me rendais pas compte qu'il attendait de moi une soumission absolue.
— Craignez-vous que la même chose se reproduise, si vous venez en Angleterre?
— Je ne le crains pas, parce que je ne l'accepterais pas. — Ce ne serait pas le cas de toute façon, assura-t-il. Elle ne répondit pas.
— Je suis désolé que vous ayez vécu cette expérience difficile avec Roger, Ashley, reprit Harry d'une voix sincère. J'espère que vous ne jugez pas tous les hommes négativement à cause de cela. — Si c'était le cas, je ne vous aurais pas permis de rester ici, fit-elle valoir.
A peine avait-elle prononcé ces mots qu'elle se sentit rougir. Ne venait-elle pas de lui avouer littéralement que c'était l'homme — l'homme qu'elle jugeait tout sauf négativement — qu'elle avait accueilli sous son toit, et non le majordome? Malgré cela, il ne fit pas un geste, et Ashley repensa à cette femme, qu'il avait dit avoir aimée et qu'il avait perdue. Chérissait-il son souvenir au point de ne pouvoir envisager une relation avec une autre ?
Troublée, elle laissa son regard se perdre à l'horizon. — Comment s'appelait-elle... cette fiancée dont vous m'avez parlé, Harry?
Le silence qui suivit indiquait clairement qu'elle touchait à un domaine très sensible. Trop, peut-être ? Elle se souvint de l'expression qu'il avait utilisée en parlant de Roger et elle : « Peut-être vous manque-t-il tant que vous souffrez encore d'en parler. » Etait-ce l'expérience qui lui avait dicté ces mots? — Pénélope, dit-il enfin d'une voix douce, chantante, mélancolique qui serra le cœur d'Ashley.
— Et quand est-elle...
Elle hésita, craignant de paraître brutale. — Pénélope est morte d'une leucémie il y a trois ans, précisa-t-il d'un ton monocorde.
Ashley ferma les yeux. Quelle horreur! Une mort subite était déjà terrible ; une longue maladie devait être cauchemardesque de bout en bout. Et ensuite... comment' oublier? — Ce fut sans doute une épreuve terrible, remarqua-t-elle avec douceur, sa compassion naturelle prenant le pas sur la jalousie qu'elle ne pouvait s'empêcher de ressentir. Je suis désolée. Pour vous deux.
Il ne répondit pas; Ashley avait douloureusement conscience de l'avoir projeté dans le passé. Elle sentait désormais une distance immense se creuser entre eux. Elle attendit, bien qu'une partie d'elle-même lui soufflât de s'en aller, de le laisser à ses souvenirs. D'une certaine manière, le fait de rester à son côté en cet instant semblait un moyen de lui témoigner son respect. — Non, ce n'était pas éprouvant, objecta-t-ii enfin d'une voix posée. Une fois le choc du diagnostic passé, Pénélope a décidé que cela ne devait pas être éprouvant, précisément. Elle faisait de chaque jour une véritable célébration de la vie ; elle trouvait de la joie, de la beauté et du bonheur dans chaque chose. Parfois, les traitements qu'elle subissait la rendaient vraiment malade, mais elle supportait tout avec une telle force...
Il secoua la tête.
— Je l'ai plus mal vécu qu'elle, reconnut-il. Je détestais le sentiment d'impuissance qui était le mien.
— Je suis sûre que vous avez fait tout ce que vous pouviez, Harry. Ashley était sincère. Elle ne doutait pas qu'il se fût montré exemplaire dans de tels moments, fort, attentif, tendre... Tout en sachant à chaque instant que, tôt ou tard, la mort finirait par triompher.
— Son départ a dû laisser un vide immense dans votre vie. — Elle faisait du monde un endroit plus beau, affirma-t-il sobrement.
Comment lutter contre cela ?
— Alors, vous avez eu beaucoup de chance, murmura Ashley, le cœur déchiré par l'envie. Tout le monde n'a pas l'occasion d'aimer et d'être aimé aussi intensément. Même si cela n'a pas duré très longtemps, vous pouvez être fier de l'avoir connu. Cette remarque parut tirer brutalement Harry de sa rêverie. Il la regarda avec attention.
— Votre Pénélope a su ensoleiller une partie de votre vie, Harry, insista Ashley. Peut-être cela rend-il sa disparition plus difficile encore à admettre mais, au moins, vous ne vivez pas en songeant que vous avez raté ce que la vie peut offrir de plus beau : un amour réel, sincère et partagé.
— Ashley...
Il tendit la main vers elle, prêt à la toucher. Il y avait quelque chose dans ses yeux... de la pitié? de l'angoisse? Instinctivement, la jeune femme battit en retraite.
— Je crois que je vais monter me coucher, je suis fatiguée à présent. Bonne nuit, Harry. Et merci pour cette belle soirée, conclut-elle.
Elle se dirigea d'un pas vif vers la baie vitrée en évitant soigneusement de le toucher.
Sans qu'elle sût comment, il atteignit la porte coulissante avant elle et la lui ouvrit. Elle hocha la tête en signe de remerciement et entra dans la salle à manger ; il la suivit, et elle entendit la porte-fenêtre se refermer derrière lui. Rapidement, elle s'approcha de l'escalier, les yeux brouillés de larmes au souvenir de son bonheur, de sa légèreté lorsque, quelques heures plus tôt, elle avait descendu ces mêmes marches à la rencontre de Harry. Ce n'était pas juste ! Quel espoir lui restait-il, face à un fantôme représentant un idéal de perfection ? Elle se hâta de monter à l'étage, espérant que Harry resterait en bas et lui laisserait le temps de s'enfermer dans l'intimité de sa chambre avant de monter se coucher à son tour. Elle l'entendit se diriger vers l'escalier mais, par chance, il s'immobilisa au pied des marches. — Bonne nuit, Ashley, dit-il d'une voix douce dans son dos. Elle ne s'arrêta pas, ne se retourna pas ; elle lui avait déjà souhaité une bonne nuit.
« Demain est un autre jour », songea-t-elle en chassant d'un revers de main rageur les larmes qui perlaient à ses paupières. Et puis, elle avait au moins un avantage sur le fantôme de Pénélope : elle était vivante...
Et elle savait qu'elle ne laissait pas Harry indifférent.
Chapitre 7
William se leva tôt, le lendemain matin. Comme beaucoup de garçons de son âge, il avait l'esprit curieux. Dans la mesure où la chambre de M. Cliffton était adjacente à la sienne, il n'eut aucun mal à faire assez de bruit pour réveiller le nouveau membre de la maisonnée sans risquer de déranger sa mère. En effet, il estimait qu'il tirerait plus aisément les vers du nez à M. Cliffton s'ils étaient en tête à tête. Sa mère avait une fâcheuse tendance à dériver vers des histoires d'adultes; William, lui, voulait des faits.
Sans savoir pourquoi, Harry s'éveilla avant que son réveil de voyage ne sonne. Il se réjouit de cette possibilité de se lever tôt : il avait mille choses à faire, aujourd'hui. La veille au soir, il avait malgré lui évoqué des sentiments qui avaient peiné Ashley, et elle s'était refermée sur elle-même. Cela n'avait pas été son intention, même s'il ne regrettait absolument pas leur conversation.
En se montrant aussi directe vis-à-vis de lui, Ashley lui avait ouvert les yeux. Oui, il avait bel et bien eu de la chance d'avoir aimé une femme comme Pénélope. A présent, une nouvelle question se posait : pouvait-il — devait-il? — faire en sorte qu'Ashley, à son tour, se sente chanceuse de l'aimer?
Sur une impulsion, il s'était embarqué dans un petit jeu léger qui promettait de présenter un défi amusant, une lutte stimulante entre deux volontés, deux cerveaux... et deux corps visiblement attirés l'un par l'autre. Comme George le lui reprochait si souvent, il s'était jeté à corps perdu dans l'aventure sans se soucier des conséquences éventuelles. A présent, il se rendait compte qu'il avait pris de gros risques.
Il devait faire attention à ne pas blesser Ashley. Roger Harcourt lui avait fait beaucoup de mal ; Harry ne voulait pas à son tour la faire souffrir et la décevoir. Il l'aimait beaucoup, vraiment. Elle avait du courage, et prenait sa vie en main sans jamais se plaindre. C'était là une qualité qu'il savait rare. Il serait cruel de sa part de bouleverser l'existence que cette admirable jeune femme s'était forgée. Cependant, Harry n'avait pas la moindre envie de sortir de la vie d'Ashley. Pas encore, en tout cas. Le mensonge inconsidéré qu'il lui avait fait le gênait. Tout en se lavant et en s'habillant, il se demandait s'il ne devrait pas avouer la vérité à Ashley. Mais comment réagirait-elle? Il entendit William descendre au rez-de-chaussée et l'imita. — Bonjour, William ! lança-t-il en souriant devant l'énorme bol de céréales que s'était servi le garçonnet. Vers quelle heure ta maman se réveille-t-elle, d'ordinaire?
— Bonjour, m'sieur Cliffton ! Maman met toujours son réveil à 7 heures.
Harry jeta un coup d'oeil à sa montre : il avait vingt minutes devant lui.
— Sais-tu si elle prend du café ou du thé, en se levant ? — Du café.
William reposa sa cuillère, décidé à rentrer sans plus attendre dans le vif du sujet.
— Allez-vous devenir mon oncle? s'enquit-il avec le plus grand sérieux.
— Ma foi, William, c'est là une relation familiale très proche. J'ai peur de ne pas avoir les qualifications requises, répondit Harry, pince-sans-rire.
William leva les yeux au ciel.
— Je ne parle pas de ce genre d'oncle ! Je sais bien que je n'en ai pas, de ceux-là — à moins de compter les beaux-oncles. Devant l'air surpris de Harry, il s'expliqua : — Les parents de maman ont divorcé et épousé d'autres gens qui avaient aussi des enfants, mais on ne les voit quasiment jamais. Et mon papa était fils unique. Non, je ne parlais pas de vrais oncles. Il regarda Harry d'un air entendu, certain que son interlocuteur comprenait à présent ce qu'il avait voulu dire. De fait, Harry avait bien une petite idée de ce dont il était question, et cela ne lui plaisait pas du tout. La perspective d'ajouter son nom à une longue liste d'amants de passage venus partager quelque temps la vie d'Ashley lui était même franchement odieuse... Allons, se dit-il, pourquoi allait-il s'imaginer une chose pareille? Il avait longuement discuté avec Ashley, et celle-ci ne lui avait pas donné l'impression d'être une femme légère collectionnant les liaisons.
— De quel genre d'oncles parles-tu exactement, William ? demanda-t-il pour en avoir le cœur net. William soupira, visiblement atterré d'être confronté à un esprit aussi obtus.
— Certains des copains de l'école n'habitent pas avec leur père. D'autres messieurs emménagent chez eux et vivent avec leur maman. En général, quand ils parlent d'eux, mes copains les appellent « mon oncle ». Rodney Bixell a eu trois oncles différents, et il s'en est bien tiré : le premier lui a offert un VTT, le deuxième un ordinateur, et le troisième un trampoline.
Rodney avait de toute évidence un sens des affaires aussi développé que son camarade.
— Maman ne veut pas que j'aie un vélo avant mes dix ans parce qu'elle dit que nous habitons sur une colline et que c'est dangereux, continua William sans dissimuler son exaspération devant le manque de jugement de sa mère. Peut-être pourriez-vous essayer de la faire changer d'avis? ajouta-t-il d'un ton plein d'espoir. Je suis sûr que vous arriveriez à convaincre maman de faire n'importe quoi. Harry en doutait, mais il aurait bien aimé que le garçonnet eût raison...
— Et toi, as-tu déjà eu des oncles? s'enquit-il d'un ton faussement détaché.
— Non, soupira William, pas de chance de ce côté-là. C'est pour ça que j'ai pas de vélo ! Maman ne sort jamais avec personne. Mais je me dis que si elle vous a laissé vous installer ici, ça doit bien vouloir dire quelque chose.
— Pas de petit ami du tout, vraiment? William esquissa une grimace comique.
— Non, rien que des vieilles copines ennuyeuses qui ne me donnent jamais rien.
Harry réfléchit un moment. Il était rassuré de savoir qu'Ashley n'était pas de ces femmes qui changent d'amants comme de chemise. D'un autre côté, une telle abstinence l'inquiétait un peu. N'indiquait-elle pas que le traumatisme qu'elle avait subi auprès de Roger était extrêmement profond? Cela rendait l'accueil qu'elle lui avait fait la veille fort intrigant. Et très flatteur, il fallait le reconnaître !
Mais cela donnait aussi à Harry un sens aigu de ses responsabilités. Il ne pensait pas qu'Ashley apprécierait d'apprendre qu'il s'était joué d'elle — même si cela ne partait pas d'un mauvais sentiment. — Vraiment, vous êtes un gros progrès, m'sieur Cliffton, affirma William avec un sourire d'encouragement. Aucune des copines de maman n'aurait l'idée de m'emmener voir un match de cricket. — Eh bien, il se trouve que j'aime beaucoup le cricket moi-même, dit Harry.
Il se sentait de plus en plus honteux de ses mensonges. Cela faisait plus d'une semaine que George lui avait réservé un box privé pour assister à toutes les rencontres internationales susceptibles de l'intéresser...
— Au fait, c'était super, la façon dont vous avez attrapé la balle, hier, reprit William, admiratif. Vous avez sauvé le pare-brise de cette voiture — et vous m'avez épargné un bon savon! Maman m'aurait écharpé, si j'avais fait exploser la vitre de M. Payne. Vous savez comment sont les femmes, ajouta-t-il en baissant la voix d'un air complice. Elles se moquent du sport, il n'y a que les détails matériels qui comptent, pour elles. Un profond soupir vint ponctuer cette observation. — Vraiment, cela ne me dérangerait pas du tout de vous avoir pour oncle, insista-t-il une nouvelle fois. Ashley envisageait-elle elle aussi cette possibilité? se demanda Harry. Ou bien le fait qu'il fût majordome — ou qu'elle le crût tel — le rangeait-il à ses yeux dans une catégorie spéciale, asexuée et rassurante, qui lui permettait de conserver le contrôle de ce qui se passait entre eux ? Le mettrait-elle à la porte sur-le-champ s'il lui révélait la vérité ? Il le craignait fort, en dépit de leur indéniable attirance mutuelle.
— Merci, William, mais je suis ici en tant que majordome, pas en tant qu'oncle, souligna-t-il avec fermeté. Et je pense que ta maman serait très contrariée que tu parles de moi comme d'un « oncle ». Les gens pourraient s'imaginer des choses fausses. — Oh!
La déception qui s'était peinte sur le visage de William était presque comique. Il réfléchit quelques secondes avant de demander d'un ton plein d'espoir :
— Mais vous allez rester avec nous quelque temps, hein? Je veux dire, il va y avoir le cricket, et puis la soirée de Mme Stanton... Et puis, j'ai vraiment besoin que vous preniez mon parti sur quelques sujets, comme hier à propos des photos. Maman a parfois tendance à faire des histoires... Pas comme Mme Stanton, mais vous savez? Elle s'inquiète de petites choses vraiment pas graves. Harry sourit d'un air entendu.
— Les bons parents sont toujours comme ça, William. Tu as beaucoup de chance d'avoir une maman qui s'inquiète tant de ton bien-être.
— Peut-être, mais parfois, ça va carrément trop loin, grommela l'enfant.
— William, j'ai beaucoup de respect pour ta mère, commenta Harry d'un ton désapprobateur. Ce qu'elle a réussi à accomplir sans l'aide de personne est admirable. Cela n'a pas dû être facile pour elle d'être une jeune veuve avec un enfant. — J'étais là pour l'aider! s'insurgea William. — Bien sûr, acquiesça Harry en souriant. Comment ai-je pu l'oublier?
— Cela dit, c'est vrai qu'elle aurait bien besoin d'être aidée davantage. Vous feriez bien de rester aussi longtemps que possible, affirma l'enfant. Et puis, j'ai besoin de vous pour Waterloo... Pour que je puisse faire Napoléon, il me faut des ennemis.
— Ne préférerais-tu pas être le duc de Wellington ? s'étonna Harry, qui imaginait mal l'enfant choisir de son plein gré le rôle du perdant dans une bataille, quelle qu'elle fût. Un sourire de pure malice étira les lèvres de William. — Je pensais que ça vous ferait plaisir de faire Wellington, m'sieur Cliffton, puisque vous êtes anglais et tout. William avait, c'était clair, un véritable talent pour mettre ses interlocuteurs dans sa poche. Harry rit de bon cœur. — C'est à ta mère de décider si je dois rester ou partir, dit-il. En attendant, je vais lui monter son café, afin qu'elle voie quel bon majordome je suis.
Ravi, William hocha vigoureusement la tête. — Je fais pareil quand je dois obtenir quelque chose, surtout quand c'est un truc un peu problématique. Problématique : le mot était bien choisi, songea Harry tout en disposant le service à café sur un plateau. Comme William l'avait fait remarquer, il s'était engagé à l'emmener assister au match de cricket, et il avait promis à sa mère de la conduire à la soirée de Mme Stanton le samedi suivant. Il ne pouvait les laisser tomber ni l'un ni l'autre; aussi se devait-il de continuer à jouer le rôle qu'il s'était alloué. Et puis, une confession aurait peut-être allégé sa conscience, mais il ne doutait pas qu'Ashley le mettrait dehors sans lui laisser le temps de protester si elle apprenait la supercherie dont elle avait été victime. Ce qui n'arrangerait ni les affaires de George — lequel n'avait toujours pas d'héritier pour Springfield Manor — ni celles de Harry lui-même, qui s'était promis d'apprendre à mieux connaître son hôtesse !
Avant de monter son plateau à Ashley, il sortit couper une rose dans le jardin et la posa près de son assiette, espérant que la jeune femme apprécierait cette petite touche romantique. Il entendit le réveil se mettre en marche alors qu'il s'approchait de la porte de la chambre et attendit qu'elle l'eût éteint pour frapper. — Oui ? demanda une voix ensommeillée. — C'est Harry avec votre café. — Oh ! Une seconde...
Il entendit un bruit de tissu arrangé à la hâte et sourit en imaginant Ashley remettre de l'ordre dans sa tenue. — Entrez!
Il poussa la porte et pénétra dans la pièce. — Bonjour, Ashley.
La dernière syllabe faillit s'étrangler dans sa gorge. Elle était assise dans le lit, le dos calé par deux oreillers. Le drap remonté jusqu'à ses épaules, s'il dissimulait ses seins, révélait les deux fines bretelles d'une nuisette de satin brodée de dentelle. L'or pâle de ses cheveux tombait en mèches folles de part et d'autre de son visage vierge de tout maquillage, et venait caresser la peau hâlée de ses bras. Frappé de plein fouet par une vague de désir irrépressible, Harry s'empressa de poser le plateau sur la table de nuit et s'approcha de la fenêtre, dont il tira les rideaux. Ce faisant, il réfléchissait à toute vitesse. Il était criminel de trahir une telle femme de quelque manière que ce fût ; et pourtant, il était prisonnier de son propre scénario. Il ne voulait pas qu'elle le rejette. Il n'avait qu'une envie : celle de la prendre dans ses bras et de la rassurer, de lui répéter qu'elle était en sécurité auprès de lui. Il voulait embrasser ses lèvres pleines et tremblantes, il voulait la remplir de bonheur et de plaisir et lui faire oublier toutes ses souffrances, toutes ses années de chagrin, de solitude et de doute. Il voulait lui donner tout ce que Pénélope lui avait offert, à lui. S'efforçant de se ressaisir, il reprit le plateau et l'installa sur les genoux de la jeune femme.
— William m'a dit que vous preniez du café, le matin. Avez-vous bien dormi?
— Oui, merci. Et vous ? La chambre ne vous a pas paru trop inconfortable?
— Au contraire.
Il lui versa une tasse de café avec dextérité, heureux de pouvoir s'occuper les mains. Il eût été si tentant de tendre les doigts et d'effleurer ses longues mèches soyeuses ! Par chance, la forte odeur du café masquait un peu le parfum chaud, merveilleusement féminin qu'elle portait et qu'il avait déjà remarqué la veille. — Pour le petit déjeuner, prendrez-vous du bacon, des œufs et des toasts ?
— Je me contente généralement d'un bol de muesli, mais n'hésitez pas à vous servir dans le réfrigérateur. Faites-vous ce que vous avez l'habitude de manger.
— Il est tout aussi simple de cuisiner pour deux, souligna-t-il. Optez-vous pour le muesli par conviction diététique, ou parce que vous rechignez à préparer les œufs et à faire la vaisselle ensuite ? Ashley sourit.
— Un peu des deux, reconnut-elle. — Alors, laissez-moi vous faire plaisir. Je suis là pour vous servir, Ashley, et je veux que vous en profitiez sans arrière-pensées. — Dans ce cas, alors, j'imagine que je peux bien, une fois dans ma vie...
— Pourquoi une fois? Si vous acceptiez de venir vous installer à Springfield Manor, vous vivriez ainsi tous les jours !
Elle haussa les épaules.
— Et que ferais-je de mes journées, là-bas ? A part me faire servir, bien sûr, ajouta-t-elle avec un sourire taquin. — La même chose qu'ici : vous vous intéresseriez à la vie des gens, à leurs occupations, vous vous efforceriez de les aider de votre mieux.
— Mais je serais une étrangère, pour eux. Je me sentirais comme un poisson hors de l'eau!
— Je suis un étranger ici, Ashley, et cela ne m'empêche pas de m'intéresser à vous et de m'impli-quer dans votre vie. Il ne faut pas chercher des prétextes pour refuser les occasions qui se présentent. — Dites, est-il vraiment de votre devoir de majordome de me sermonner dès le petit matin?
Il lui décocha un sourire irrésistible. — N'oubliez pas que j'ai une mission à accomplir. Vous ne pouvez vous étonner que je plaide ma cause. — Avec talent, je le reconnais volontiers. Il soutint son regard sans ciller.
— Je pense que vous sauriez vous adapter n'importe où, Ashley, affirma-t-il très sérieusement. A condition que vous le souhaitiez. — Je pense que vous aussi.
Il y avait une lueur de défi indéniable dans les yeux de la jeune femme. Et Harry avait toujours aimé relever les défis. — Nous verrons, admit-il en souriant. Bon, nous avons donc dit : bacon, œufs brouillés et toasts ? — Je vous rejoins en bas, déclara-t-elle. Il sortit de la chambre le cœur léger. Ashley acceptait de jouer le jeu, et cela seul importait. Sans doute était-il malhonnête de sa part de lui faire croire qu'il était majordome — mais n'aurait-elle pas largement le temps de s'habituer à sa véritable identité lorsqu'elle le suivrait en Angleterre?