L'héritier de Springfield Manor

Darcy Emma · Chapitre 5 sur 9

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L'héritier de Springfield Manor

Chapitre 8 · Tout en se préparant, Ashley songeait à…

Tout en se préparant, Ashley songeait à sa petite conversation matinale avec Harry. Celui-ci avait une nouvelle fois réaffirmé son désir d'accomplir sa mission, et elle sentait bien qu'elle aurait du mal à le convaincre de renoncer à sa vie anglaise et à son maître pour rester auprès d'elle en Australie. Il fallait donc qu'elle admette qu'il repartirait un jour, et qu'il serait vain, et même destructeur, de nourrir trop de fantasmes à son sujet. Pour elle, l'Angleterre représentait la famille de Roger. Et Pénélope, la fiancée idéalisée de Harry. Autant dire que s'installer à Springfield Manor ne présentait aucun attrait à ses yeux. A moins que Harry ne parvienne à balayer une à une toutes ses objections. Il lui avait clairement signalé son intention de la pousser dans ses derniers retranchements. Ashley se demanda de quoi il serait capable pour arriver à ses fins.

Une chose était certaine, en tout cas : il la trouvait désirable. Pendant quelques secondes, lorsqu'il était entré dans sa chambre, elle avait ressenti presque physiquement l'envie qu'il avait d'elle, de la toucher, de l'embrasser. Bien sûr, il avait essayé de le dissimuler, de l'ignorer tandis qu'il ouvrait ses rideaux et lui servait son café, mais sans succès. Ashley elle-même s'était troublée plus qu'elle ne l'aurait imaginé.

Mais attention : désirer quelqu'un n'était pas l'aimer, et il était parfois aisé de mettre à profit son propre désir ou celui de l'autre pour arriver à ses fins. Si elle succombait à ses sentiments naissants pour Harry, elle risquait de tomber dans son piège. Or, pour avoir déjà été l'esclave de l'ego d'un homme, elle n'avait pas l'intention de se laisser piéger une seconde fois.

La victoire représentait-elle tout pour Harry? Elle n'aurait su le dire. Mais, avant de céder à l'attirance qu'elle éprouvait pour lui, elle devait d'abord en avoir le cœur net. Le plus sage était d'attendre, d'écouter et d'observer tout en restant à distance raisonnable de Harry Cliff-ton. Satisfaite de sa décision, elle sortit de sa chambre et descendit rejoindre l'intéressé dans la cuisine. Il discutait avec William des mérites comparés du bowling et du billard. L'adulte et l'enfant bavardaient gaiement, comme deux égaux, et William semblait ravi.

Une vague de culpabilité envahit Ashley. Bien sûr, elle s'était efforcée de donner à son fils tout ce qu'il pouvait souhaiter mais, soudain, elle se rendait compte de ce qui lui avait toujours manqué : une présence virile dans sa vie, un modèle à suivre. — Salut, m'man! lança gaiement William. Moi aussi, je vais avoir des œufs et du bacon.

Tous trois s'assirent autour de la table, ce qui ne fit que renforcer le malaise d'Ashley. D'ordinaire, William avait terminé ses céréales lorsqu'elle descendait, et il se préparait de son côté pendant qu'elle prenait son muesli en lisant le journal. Le dîner était le seul repas qu'ils partageaient vraiment — et encore la télévision était-elle bien souvent allumée...

Elle se rappelait ce que Harry avait dit à propos de la télévision à Springfield Manor : là-bas, on lui préférait toujours une discussion familiale autour d'un bon feu de cheminée. Elle décida sur-le-champ de changer ses habitudes, elle aussi. Il n'était pas trop tard pour améliorer sa communication avec son fils. — Vous avez une journée chargée, aujourd'hui, Ashley ? demanda Harry.

— Oui.

Elle lui expliqua en quelques mots les problèmes de Cheryl Kimball avec Gordon Payne.

— Cheryl pensait avoir trouvé un emploi stable et comptait sur son salaire; or, étant donné les circonstances, je doute que Payne accepte de la payer pour sa semaine de travail. Il faut que je m'efforce de la replacer aussi vite que possible. La pauvre était extrêmement déprimée lorsque je l'ai vue, hier. — Puis-je vous aider d'une manière ou d'une autre ? — Non. Merci de me le proposer, mais c'est mon travail, et je dois trouver une solution moi-même. — Vous pouvez m'aider à installer mes soldats, suggéra William. — Cet après-midi, promit Harry. Puisque ta maman n'a pas besoin de moi, il y a quelques petites choses que j'aimerais faire ce matin. A commencer par des courses : le réfrigérateur et les placards me semblent dangereusement vides, et je ne peux pas continuer à piocher ainsi dans vos réserves. — Vous n'avez pas besoin de..., protesta Ashley. Il sourit.

— Non, j'en ai envie. Laissez-moi vous surprendre, Ashley. Cela me fera très plaisir de vous préparer quelques repas un peu originaux.

— Le genre de repas que vous prenez à Springfield Manor? demanda-t-elle d'un ton coupant. Il arqua un sourcil surpris.

— Est-ce interdit?

Naturellement, si elle répondait que oui, elle aurait l'air d'une folle. Mais elle en voulait à Harry de ses subtiles pressions permanentes, de la façon qu'il avait de toujours garder sa mission à l'esprit. Elle se contraignit néanmoins à sourire.

— Je vous en prie, achetez ce que vous voulez. Puisque, si j'ai bien compris, vous acceptez l'entière responsabilité de l'argent que vous dépensez pour nous...

— C'est vrai? coupa William, les yeux brillants. Je peux venir faire les courses avec vous, m'sieur Cliffton? — Tu risques de trouver cela ennuyeux, William. — Vous y allez en Rolls ?

— Oui.

— Alors, je ne trouverai pas ça ennuyeux du tout. — Tu dois d'abord demander l'autorisation à ta maman. — M'man?

Ashley regarda son fils d'un œil sévère. — Tu peux y aller, William, mais à condition que tu ne réclames rien à M. Cliffton. Rien du tout, tu m'entends? — Je promets de ne rien demander, s'empressa de répondre le garçonnet.

Ce qui n'empêchait pas de suggérer, songea-t-il tout en réfléchissant à la façon d'introduire dans leur itinéraire quelques boutiques choisies avec art...

Le petit déjeuner terminé, Ashley se retira dans son bureau, laissant William et Harry se débrouiller seuls. Elle entendit la Rolls arriver, et espéra que William ne prendrait pas trop l'habitude de se déplacer en voiture de luxe. Harry et l'enfant passèrent lui dire au revoir, puis sortirent d'un pas guilleret. Après leur départ, la maison lui sembla étrangement vide.

Elle s'efforça néanmoins de se mettre au travail. Pour commencer, elle parcourut les offres d'embauché du journal local, cherchant celles qui pourraient convenir à l'un ou l'autre de ses clients en recherche d'emploi. Malheureusement, rien ne correspondait aux qualifications de Cheryl.

Elle passa quelques coups de téléphone à des entreprises qui avaient déjà fait appel à ses services dans le passé pour trouver des employés fiables. L'un de ses correspondants lui annonça qu'un de ses amis était à la recherche d'une jeune femme énergique et polyvalente pour assurer son secrétariat. Ashley ne perdit pas de temps : elle contacta l'homme en question, et réussit à le convaincre de recourir à ses services. Ils convinrent d'un rendez-vous pour en discuter.

Elle reçut plusieurs appels d'entreprises à la recherche d'intérimaires, et n'eut aucun mal à les satisfaire. Tout en remplissant les formulaires nécessaires pour compléter ses dossiers, elle se demandait où en était Gordon Payne. A qui avait-il confié la mission impossible de lui trouver une nouvelle secrétaire? En tout cas, Ashley, elle, était bien contente d'être débarrassée d'un client pareil !

Son regard se posa sur la petite porcelaine chinoise que Harry avait sauvée de la fureur de Payne, et elle revit toute la scène. Elle se souvenait parfaitement de l'étrange émoi qui l'avait envahie lorsque son regard avait pour la première fois croisé celui de Harry. Etait-ce la tension du moment qui lui avait donné l'impression que quelque chose de spécial se produisait entre eux? Ou s'étaient-ils bel et bien « reconnus » en cet instant, comme si un lien mystérieux les avait unis de toute éternité?

Depuis la mort de Roger, elle s'était contentée d'une sorte d'hibernation émotionnelle qui la satisfaisait pleinement. De son côté, Harry avait sans doute réagi de la même façon à la mort de Pénélope. Leur rencontre les avait-elle éveillés, leur avait-elle rappelé les besoins de chaleur, de tendresse et d'amour qui étaient les leurs en dépit des traumatismes du passé? Qu'ils fussent ou non destinés à vivre une aventure ensemble, en tout cas, cela ne pouvait que se révéler positif, décida-t-elle. Elle s'était protégée pendant trop longtemps, et comprenait à présent qu'en agissant ainsi elle avait renoncé à bien des éléments indispensables au vrai bonheur. La sonnerie du téléphone la tira de ses réflexions. Elle décrocha vivement.

— Ah, madame Harcourt... Ici Gordon Payne. Ashley se raidit instantanément.

—- Que puis-je faire pour vous, monsieur Payne? demanda-t-elle en s'efforçant de dissimuler son hostilité. Son interlocuteur s'éclaircit la gorge d'un air embarrassé. — Ecoutez... Je suis conscient d'avoir dépassé les bornes hier, de vous avoir dit des choses qui outrepassaient ma pensée. J'ai mes petites habitudes, et il est vrai que j'ai mal vécu le départ à la retraite de ma secrétaire.

Abasourdie de ce changement d'attitude subit, Ashley songea qu'il était de son devoir de faire un effort à son tour. — Ma foi, nous avons tous deux réagi un peu violemment, ce sont des choses qui arrivent...

— Tout de même, je regrette ma conduite envers vous, madame Harcourt, et j'espère que vous accepterez mes excuses. Ashley fronça les sourcils. Ce retournement de situation était par trop extraordinaire! Roger, lui, ne s'était jamais excusé de rien. Peut-être l'ego de Gordon Payne n'était-il pas si monstrueux que cela, en définitive ?

— Merci, monsieur Payne, dit-elle avec sincérité. Je suis désolée que nous n'ayons pas pu mieux nous comprendre. — Je vous envoie deux chèques dès aujourd'hui. J'imagine que vous pourrez transmettre le sien à MlleKimball? — Oui, bien sûr, merci beaucoup. — Vous comprenez, je ne veux pas d'histoires... — Moi non plus, monsieur Payne. — Vous n'aurez aucune raison de porter plainte contre moi pour harcèlement, je vous en donne ma parole. Ashley écarquilla les yeux, stupéfaite. Elle n'avait même pas envisagé d'avoir recours à une action aussi radicale. De toute façon, même si Gordon Payne avait mis ses menaces à exécution, comment aurait-elle pu prouver qu'il cherchait à lui nuire? Les gens comme lui s'arrangeaient toujours pour brouiller les pistes... — Je vous serais obligé de bien vouloir assurer à M. Cliffton que j'ai fait tout ce qu'il demandait, et qu'il n'y aura pas de raison d'en arriver à une procédure légale.

Harry?

Tout devenait clair...

Harry avait entendu les menaces proférées par Payne. Il était témoin. Nul doute que régler le problème posé par l'odieux entrepreneur avait fait partie de ses « courses » du matin... Ashley dut porter la main à sa bouche pour étouffer un petit rire. Elle imaginait sans peine la mine de Payne lorsque Harry lui avait fait entendre qu'il risquait des poursuites judiciaires. Oh, comme elle aurait aimé assister à la scène !

Nul doute que la Rolls Royce avait fait pencher la balance en faveur de Harry. Un homme qui se promenait en Rolls conduite par un chauffeur avait certainement les moyens de s'offrir tous les avocats de la terre, et Payne n'avait pas dû tarder à le comprendre. D'autant qu'il était homme à respecter l'argent. Ayant réussi à recouvrer son sérieux, Ashley parvint à déclarer : — Parfait, je ferai part de votre appel à M. Cliffton. — Merci, madame Harcourt. Je ne vous dérangerai pas plus longtemps. Je vous souhaite une bonne journée. Ashley reposa le récepteur et éclata franchement de rire, envahie par un soulagement sans bornes. Harry s'était une nouvelle fois dressé contre le dragon, et il avait triomphé! Pas étonnant qu'elle courût le risque de tomber amoureuse de lui : depuis qu'il était entré dans sa vie — la veille seulement, —, il n'avait cessé d'accomplir des miracles.

Mais faisait-il cela pour elle, ou seulement pour faciliter son départ? Il n'avait pas caché qu'il entendait l'aider à « régler ses affaires » avant de s'envoler pour l'Angleterre. Peut-être ces actes chevaleresques n'étaient-ils pas si désintéressés, en fin de compte... Quoi qu'il en soit, elle lui était très reconnaissante du résultat, alors, pourquoi s'inquiéter de ses motivations ? Elle s'empressa d'appeler Cheryl Kimball, heureuse d'avoir une bonne nouvelle à lui annoncer.

En dépit de toutes les questions qu'elle se posait, Ashley ne put dissimuler sa bonne humeur lorsque Harry et William rentrèrent de leur matinée de courses. Dès qu'elle entendit la Rolls s'arrêter devant la porte, elle s'empressa d'aller les accueillir, un sourire radieux aux lèvres.

Harry sortit le premier du véhicule en s'aidant de sa canne, impeccable dans son costume trois-pièces ; William le suivit aussitôt. Il serrait contre son cœur un sac portant le logo d'un grand magasin de jouets du centre-ville. Ashley leva les yeux au ciel avec exaspération.

— William, il me semblait t'avoir dit... — J'ai pas demandé, m'man! protesta-t-il avec véhémence. M. Cliffton a dit que nous ne pouvions pas simuler correctement une bataille sans canons ni cavalerie. C'était son idée. Je lui ai juste montré à quel endroit on pouvait en trouver. — Tu l'y as conduit par la main, hein? — Oh, maman, ne sois pas bête ! M. Cliffton n'a pas besoin qu'on le guide. C'est l'homme le plus intelligent que j'aie jamais rencontré. Là-dessus, William détala en courant. — Je vais les installer en haut, et ensuite j'aiderai le chauffeur à sortir les autres affaires de la voiture! I ' écria-t-il. Une telle bonne volonté était bien suspecte, mais Ashley n'insista pas. Elle jeta un coup d'œil à l'homme le plus intelligent que son fils eût jamais rencontré, et fut tentée de se ranger à l'avis de William. En cet instant, une lueur malicieuse dansait dans le regard bleu du beau majordome.

— J'imagine que vous ignorez tout de la cavalerie qui a fait irruption dans le bureau de M. Payne, ce matin ? s'enquit Ashley en souriant. Je me suis laissé dire qu'on y avait également tiré quelques coups de canon...

— J'adore les charges de cavalerie. Saviez-vous qu'à la bataille de...

— Laissez-moi deviner. Un de vos ancêtres menait la cavalerie ? — Non. Il sonnait du clairon. Un peu comme je l'ai fait ce matin avec votre M. Payne !

Ashley éclata de rire.

— Ça a marché. L'ennemi a été mis en déroute. — Un déjeuner de célébration s'impose, non? — Absolument. Et merci, Harry, tant pour Cheryl que pour moi. Vous êtes un sonneur de clairon très talentueux. Il rit, et une vague de bonheur submergea Ashley. Cet homme était merveilleux. Auprès de lui, elle se sentait revivre. A quoi bon se forcer à rester sur la défensive? Il illuminait son existence de manière si inattendue qu'elle ne pouvait se résoudre à bouder son plaisir.

Ils partagèrent un véritable déjeuner de gala : Champagne Moët et Chandon, homard froid et assortiment de salades exotiques, suivis d'une sélection de gâteaux achetés dans la meilleure pâtisserie française de la ville. William engloutit avec un ravissement presque comique une énorme part de marquise au chocolat et aux noix ; Ashley succomba à un millefeuille fondant, et Harry opta pour une tartelette aux fraises des bois.

Enfin, il se leva et offrit à Ashley une boîte de chocolats belges. — Pour vous aider à passer le temps dans votre bureau cet après-midi, expliqua-t-il avec un sourire qui fit chavirer le cœur de la jeune femme.

Ashley retourna dans son bureau l'esprit en fête, et ne tarda pas à s'apercevoir qu'il était bien difficile de travailler lorsque mille songes cocasses ou romantiques monopolisaient vos pensées. Elle réfléchissait à tout ce qu'elle pourrait faire avec Harry — lui montrer les plus beaux endroits de la région, lui faire découvrir de merveilleux petits restaurants inconnus des guides touristiques, passer de longues heures à paresser sur la plage en l'écoutant évoquer ses souvenirs avec cet humour et cet accent inimitable qui la faisaient tant craquer...

De là, elle en vint tout naturellement à se demander à quoi il ressemblerait, en caleçon de bain... Elle imaginait sans peine ses épaules larges, son ventre plat, ses hanches étroites, ses longues jambes dorées... Au fait, comment se faisait-il qu'il fût bronzé ? L'hiver anglais n'était pourtant pas réputé pour son soleil radieux ! Peut-être avait-il accompagné le maître de Springrield Manor en vacances dans les Caraïbes ou aux Maldives avant de venir en Australie. Elle l'imaginait sans peine capable de convaincre son employeur qu'il avait besoin de vacances dans le seul but d'en prendre lui-même Car, elle ne devait à aucun prix l'oublier, Harry était un manipulateur-né. Talentueux, charmeur, irrésistible, mais aussi déterminé, obstiné et prêt à tout pour arriver à ses fins. Elle fut tirée de ses pensées par la sonnerie de la porte d'entrée. Habituée à aller ouvrir elle-même, elle se leva, mais avant d'avoir atteint la porte de son bureau, elle entendit Harry traverser le vestibule. Ouvrir aux visiteurs faisait partie des attributions d'un majordome, en effet; néanmoins, elle ne put s'empêcher de s'approcher pour voir de qui il s'agissait. C'était un fleuriste, porteur d'un somptueux bouquet d'œillets blancs. Harry le prit, donna un pourboire au livreur et s'empressa d'apporter les fleurs à Ashley, qui s'était avancée dans le hall. — Waouh! Des chocolats et des fleurs! s'exclama William en sifflant entre ses dents. Vous vous débrouillez vraiment bien, m'sieur Cliffton.

L'intéressé sourit avec ironie.

— Ce n'est pas moi qui ai fait livrer ces fleurs, William. Le visage de l'enfant se décomposa. Il fronça les sourcils et se tourna vers sa mère.

— Qui t'envoie des fleurs, maman? Ashley prit la carte qui accompagnait le bouquet, et éclata de rire. — C'est un geste d'apaisement de la part de Gordon Payne. Décidément, Harry avait terrifié l'irascible entrepreneur ! William, lui, ne semblait pas trouver la plaisanterie à son goût. — Qui c'est, Gordon Payne? interrogea-t-il d'un ton ouvertement désapprobateur.

— Un monsieur avec qui j'ai travaillé, répondit Ashley, qui ne put résister au plaisir d'ajouter : Tu sais ? Le monsieur dont tu as failli briser le pare-brise hier après-midi? — Je regrette de pas l'avoir fait, grommela William. — Je te demande pardon?

— Je veux pas que ce type vienne à la maison et t'offre des fleurs ! rétorqua l'enfant avec un regard mauvais. Tu ne m'as même pas parlé de lui !

— William, je n'ai pas pour habitude de discuter avec toi de mon travail, lui rappela Ashley, abasourdie par la violence incompréhensible de la réaction du jeune garçon. — S'il t'envoie des fleurs, ça me regarde, insista William. Je veux que M. Cliffton devienne mon oncle. Il est mille fois mieux que tous les oncles de Rodney Bixell réunis. Il se dirigea vers Harry d'un pas déterminé et se retourna vers sa mère, un air belliqueux sur le visage. — Je te préviens, j'ai choisi mon camp. Muette de surprise, Ashley regardait son fils sans savoir comment réagir. Certes, elle savait que les enfants grandissaient de plus en plus vite, de nos jours... Mais tout de même, entendre son fils de neuf ans exiger de choisir lui-même son petit ami, c'était un peu fort, non? Même s'il ne faisait qu'exprimer tout haut ce qu'elle pensait tout bas...

Une bouffée d'embarras l'envahit. Elle n'osait croiser le regard de Harry. Qu'est-ce que William était allé lui raconter? Ou, pire encore, lui proposer?

Harry, lui, semblait parfaitement à l'aise lorsqu'il répondit à William. — Merci pour ton soutien, mon grand. Mais je ne crois pas que tu aies à t'inquiéter de ce M. Payne. William releva la tête, les yeux brillants d'espoir et d'adoration pour son héros.

— Vous voulez dire que vous vous battrez pour maman? — Un duel à mort, affirma Harry avec sérieux. Cette fois, c'en était trop. Ashley retrouva sa voix. — Ça suffit! s'écria-t-elle. Je ne vous laisserai ni l'un ni l'autre décider de ma vie à ma place.

— C'est ma vie également, observa William avec une logique irréfutable.

— Monte immédiatement dans ta chambre, William, ordonna-t-elle, perdant patience. Je te parlerai plus tard. Elle jeta le bouquet d'œillets à Harry avec rage. — Tenez. C'est à cause de vous que ces fleurs sont arrivées ici, occupez-vous-en. Et ensuite, je veux vous voir dans mon bureau. Sur ce, elle tourna les talons et s'éloigna avec hauteur. Une fois dans son bureau, elle claqua rageusement la porte, afin de bien faire comprendre à William et Harry qu'elle n'avait pas l'intention de les laisser lui marcher sur les pieds.

Elle ne pouvait vraiment pas en vouloir à son fils de se laisser séduire par cet « oncle » potentiel si plein de charme — et qui, de surcroît, conduisait une Rolls Royce. En revanche, elle tolérait mal l'attitude égoïste et désinvolte de Harry lui-même. Il n'aurait jamais dû laisser l'enfant croire qu'il y avait une chance pour qu'il devînt son « oncle », et aller jusqu'à affirmer qu'il était prêt à se battre en duel pour elle. C'était horriblement cruel.

A moins bien sûr qu'il ne fût sincère...