L'héritier des Christensen

Hewitt · Chapitre 4 sur 12

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L'héritier des Christensen

Phoebe gravit le grand escalier de marbre…

4.

 

Phoebe gravit le grand escalier de marbre à la suite d’Erik, soulagée de retrouver enfin Christian.

Quand elle pénétra dans la grande pièce aux meubles clairs et à l’épaisse moquette beige, il dessinait à une petite table. Il se leva aussitôt et se précipita dans ses bras.

— Tu vas bien, mon chéri ? répondit-elle en le serrant tendrement contre elle.

— J’ai mangé une super-pizza et j’ai regardé un D.V.D., expliqua-t-il en bombant le torse. Tu sais, le film de pirates qu’on voulait voir au cinéma. C’était génial !

— Parfait, dit-elle, rassurée.

— On rentre quand ?

— Pas tout de suite. J’ai encore des choses à discuter avec le prince Leopold.

— Encore un prince ! s’exclama Christian impressionné. Demain, je dirai à ma maîtresse que tu connais un prince. Un vrai, pas celui de la télé…

Elle se pencha sur lui et l’embrassa sur le front avec tendresse.

— Sois sage encore un moment, mon chéri, et ensuite je viendrai te chercher.

A cet instant Sophie apparut et prit le petit garçon par la main.

— Viens, Christian, dit-elle gaiement, je vais te montrer une grosse boîte de jeu de construction. Tu aimes ça, n’est-ce pas ?

Le sourire extatique dont il gratifia alors la jeune femme était une réponse à lui seul : Phoebe quitta la pièce, un peu tranquillisée.

Mais si Christian semblait apprécier sa visite au consulat d’Amarnes, c’était loin d’être son cas à elle…

Plus soucieuse que jamais, elle retrouva Erik qui l’attendait dans le couloir. Alors qu’elle pensait retourner dans le salon où elle s’était entretenue avec Leo, il la guida vers une autre pièce.

Quelle ne fut pas sa surprise quand elle découvrit non pas une de ces vastes salles protocolaires qu’elle avait déjà traversées, mais une petite salle à manger presque intime avec ses boiseries de chêne clair et ses rideaux légers.

Elle remarqua aussitôt le magnifique couvert dressé sur la table pour deux convives, nota la nappe damassée, la douce lumière des bougies, les délicates armoiries dessinées sur la porcelaine.

Erik s’était éclipsé, refermant la porte derrière elle. Persuadée d’être seule, Phoebe sursauta quand Leo sortit de l’ombre.

Il avait enlevé sa cravate et déboutonné sa chemise, et cette allure décontractée accentuait encore son pouvoir de séduction. Fascinée, elle fixa longuement sa puissante carrure.

Il émanait de toute sa personne une sensualité si troublante, une virilité si prégnante qu’elle ne put retenir un frisson. Et avec horreur, elle comprit que sa réaction n’avait pas échappé à Leo.

— Pourquoi ce dîner ? Je n’ai pas faim, annonça-t-elle, délibérément brutale.

Il resta silencieux un moment et leurs regards restèrent soudés l’un à l’autre, sans que Phoebe ait la force de détourner les yeux.

— Vraiment ? murmura-t-il de sa voix grave. Vous en êtes certaine ?

Sa question était anodine, mais Phoebe y perçut un message sous-jacent, et pour tout dire affolant. Un message qui sous-entendait une tout autre faim, l’assouvissement d’un autre désir, plus sensuel encore.

Pourquoi avait-elle ces idées absurdes ? pensa-t-elle, atterrée. Pourquoi avait-elle l’impression de jouer avec le feu face à Leo, comme s’il avait sur elle un mystérieux pouvoir ? De qui avait-elle peur ? De lui, ou d’elle-même ?

Ce comportement était non seulement indigne, mais dangereux ! se dit-elle, furieuse contre elle-même. Au lieu de divaguer ainsi, elle devait garder toute sa concentration, ne surtout pas se relâcher. L’enjeu était de taille : il y allait de l’avenir de Christian.

Leo lui tendit une coupe de champagne. Le cœur battant, Phoebe réussit à la saisir sans que leurs doigts ne rentrent en contact. L’idée même de toucher ne serait-ce que sa main lui faisait perdre tous ses moyens.

— Un vrai dîner de gala…, fit-elle observer en affectant un ton détaché.

— N’exagérons rien. J’ai simplement pensé que nous discuterions plus agréablement autour d’une table. Il est tard, vous avez probablement aussi faim que moi.

Le terme « agréable » parut à Phoebe peu adapté à la situation, mais elle se garda de tout commentaire. Pour elle, cette entrevue n’était qu’une pénible obligation. Quant à son appétit… Pour le moment, elle avait l’estomac noué et se sentait incapable d’avaler quoi que ce soit.

— Si cela ne vous ennuie pas, je préférerais ne pas m’attarder, déclara-t-elle après un silence. Je souhaite rentrer chez moi au plus vite.

— Alors asseyons-nous sans plus attendre, suggéra-t-il.

Il lui tira galamment sa chaise avant de prendre place face à elle.

— Christian a-t-il aimé la pizza ? interrogea-t-il d’une voix plus détendue. Vous ne lui avez pas trop manqué ?

— Pour tout vous dire, il était ravi, avoua Phoebe à contrecœur. Il a vu le film dont il rêvait, et la pizza est son plat préféré…

Elle se tut, regrettant d’avoir été si diserte sur le petit garçon. Elle devait garder ses distances avec Leo, et ne pas oublier qu’il était un danger potentiel pour son fils.

— J’espère que vous aimez les harengs, enchaîna Leo. Le cuisinier du consulat est célèbre pour la façon dont il les prépare. On dit que c’est la meilleure recette de Scandinavie et il ne veut la donner à personne !

— Je n’ai pas vraiment faim, répondit-elle.

— Allons ! Je suis sûr que quand vous aurez goûté une seule bouchée de cette spécialité, votre appétit reviendra au galop. Vous allez essayer, j’espère ?

Il lui sourit avec une telle candeur qu’elle se sentit un peu moins méfiante.

— D’accord, murmura-t-elle.

Leo avait raison : non seulement elle goûta, mais en reprit. C’était exquis…

Le champagne faisait insidieusement son effet, et elle sentit la tension qui l’habitait baisser d’un cran. Etait-ce la chaude lumière des bougies, qui dessinait avec subtilité les traits racés de Leo ? Son regard presque complice, de l’autre côté de la table, sa courtoisie soudaine ? Pour un peu, non seulement elle aurait presque oublié que tout les opposait, mais elle se serait laissé séduire…, songea-t-elle tandis qu’un vertige s’emparait d’elle.

Par bonheur, elle se reprit aussitôt.

Leo Christensen était certes très attirant, mais aussi infiniment dangereux ! Elle devait à tout prix lutter contre sa propre faiblesse, de peur qu’il ne l’exploite sans vergogne. Comment pouvait-elle oublier que la séduction, pour lui, n’était qu’une arme, dont il usait sans aucun scrupule pour obtenir ce qu’il voulait d’autrui ?

— Quand avez-vous vu Anders pour la dernière fois ? demanda-t-il tout à coup.

— Je ne vois pas l’intérêt de cette question, rétorqua-t-elle, de nouveau sur la défensive.

Curieusement, il n’insista pas. Il garda le silence quelques instants, puis plongea son regard dans le sien.

— A-t-il connu son fils ?

Phoebe baissa les yeux. Il n’était pas question d’évoquer avec Leo ce qui touchait à la naissance de Christian, pas question qu’il découvre son secret. C’était bien trop dangereux…

— Disons simplement qu’être père ne l’a jamais intéressé, répondit-elle, évasive.

— Je comprends que tout cela vous soit pénible, enchaîna Leo d’un ton conciliant, et je suis désolé d’avoir à insister ainsi. Laissez-moi tout d’abord vous expliquer la démarche de mon oncle. En réalité, c’est très simple…

— Croyez-vous ? rétorqua-t-elle avec ironie.

— Si, je vous assure. Le roi regrette profondément qu’Anders ait rompu avec sa famille.

— Mais il est le premier responsable, fit-elle observer d’une voix distante.

— Peut-être, mais on peut comprendre sa fureur il y a six ans, quand Anders a refusé le mariage princier prévu pour lui pour s’installer avec vous.

En effet, pensa Phoebe malgré elle. D’autant que leur histoire d’amour censée durer toute la vie n’avait pas survécu plus de quelques semaines à leur installation à Paris… Et ensuite, loin de se stabiliser, Anders avait mené une vie de plus en plus dissolue…

— Pourquoi ressasser le passé ? Certes, Anders a commis des erreurs, et moi aussi probablement, puisque notre couple n’a pas tenu, fit-elle observer avec une lucidité amère. Mais où donc voulez-vous en venir ?

Le regard de Leo se fit incisif.

— A Christian, répondit-il d’une voix nette. Il est non seulement notre présent, mais il représente aussi notre avenir. Mon oncle souhaiterait le rencontrer et l’accueillir quelque temps à Amarnes pour apprendre à le connaître. Il suggère un séjour de deux semaines. Vous êtes évidemment la bienvenue si vous souhaitez l’accompagner.

Phoebe se figea.

Ainsi, la menace se précisait. Le roi Nicholas avait décrété qu’il voulait voir son petit-fils ! Mais s’il pensait qu’elle allait lui obéir comme un de ses sujets et le lui amener docilement, il se trompait.

— C’est une idée absurde, rétorqua-t-elle d’une voix cinglante. Peut-être, un jour, Christian se rendra-t-il à Amarnes, mais aujourd’hui il est beaucoup trop jeune.

Leo tapota sur la table de ses longs doigts élégants dans un geste qui trahissait son impatience.

— Voyons, Phoebe, soyez raisonnable ! Acceptez de passer quelque temps à Amarnes, et tout le monde sera content. Vous expliquerez à Christian que ce sont des vacances imprévues, le roi Nicholas fera la connaissance de son petit-fils, et vous serez reçus somptueusement. Pourquoi campez-vous ainsi sur vos positions ?

— Et si je refuse ? interrogea-t-elle, ignorant sa question.

Il eut un soupir ennuyé.

— Vous n’avez pas l’air de très bien comprendre la situation. Mon oncle est déterminé, et il dispose de moyens autrement puissants que les vôtres. Si vous vous obstinez à ne pas l’autoriser à voir son petit-fils, il engagera les meilleurs avocats du moment et vous perdrez. Inutile de préciser qu’en plus vous serez condamnée à payer les frais de justice.

Glacée, Phoebe sentit la panique l’envahir. Leo disait vrai : elle ne pesait pas lourd face au roi Nicholas, à sa puissance et à son argent.

— Je sais qu’il a le pouvoir, bien sûr ! Mais avez-vous seulement pensé aux bouleversements que tout cela représenterait pour mon fils ? s’exclama-t-elle. Il ne connaît ni son père ni sa famille paternelle, et vous voulez tout à coup l’immerger dans ce monde dont il ne fait pas partie ! Tout ça pour calmer le sentiment de culpabilité du roi Nicholas qui sait qu’il s’est mal comporté vis-à-vis d’Anders ! C’est un peu facile, non ?

Leo ne dit rien, mais elle lut sur son visage quelque chose qui ressemblait presque à un assentiment.

— Je comprends que cette requête vous indispose, reprit-il alors, mais encore une fois, il ne s’agit que d’un séjour de deux semaines. Essayez de vous montrer raisonnable…

Raisonnable ? Rien n’était raisonnable dans ce qu’elle était en train de vivre.

Ce dîner à la lumière romantique des bougies avec cet homme beaucoup trop attirant pour un ennemi, ce champagne qu’elle n’aurait pas dû boire et qui lui tournait la tête, lui donnant des idées folles, ce vieil homme sans cœur qui tout à coup redécouvrait qu’il avait un petit-fils et qui pensait qu’on allait le lui amener sur un plateau d’argent !

Jamais elle ne s’était sentie aussi perdue…

— Pendant six ans, votre famille s’est totalement désintéressée de moi, et à la minute où vous surgissez de nouveau dans mon existence, il faudrait que je vous obéisse ! lança-t-elle, désabusée.

Il eut une moue embarrassée, et l’espace d’un instant elle crut qu’elle parviendrait à le convaincre.

— J’admets que tout cela est un peu précipité, concéda-t-il, mais je vous conjure d’accepter ce petit séjour. Et ensuite, vous pourrez rentrer tranquillement chez vous.

— Qui me dit que le roi n’en voudra pas plus ? Qu’il acceptera de laisser partir Christian ?

— Il souhaite seulement le rencontrer, précisa Leo. Si vous êtes honnête avec vous-même, je suis sûr qu’un jour ou l’autre vous auriez révélé ses origines à Christian. Disons que c’est un peu plus tôt que prévu, voilà tout !

Elle détourna les yeux pour lui cacher sa frustration.

Elle était à sa merci et à celle de son oncle, et il le savait bien. Avait-elle réellement envie de se lancer contre eux dans une guerre perdue d’avance, d’attirer sur elle et son fils l’attention de la presse et des paparazzi, qui se délecteraient certainement de leur histoire et iraient dénicher des informations restées jusque-là inconnues de tous ?

Bien sûr que non, car elle voulait avant tout protéger Christian. Leo savait tout cela, et jouait donc sur du velours, persuadé à juste titre qu’il finirait par la faire céder.

Le combat était perdu d’avance.

Il dut sentir qu’il avait enfin obtenu gain de cause car il lui servit du vin en souriant.

— Détendez-vous, Phoebe, et essayez de profiter du moment présent, conseilla-t-il. Goûtez ce gâteau, il est délicieux, et va parfaitement avec ce sauternes.

Un instant, elle faillit s’insurger, lui dire qu’elle en avait assez de se faire dicter sa conduite. Et puis soudain, elle cessa de lutter.

Au fond, il avait raison. Puisque Christian devait un jour rencontrer sa famille paternelle comme elle l’avait toujours su, autant accepter la proposition de Leo et essayer de positiver. Ruminer sa colère ne servait à rien, et aurait pour seul effet d’inquiéter son fils.

Par ailleurs, elle avait beaucoup travaillé ces derniers temps et songeait depuis un moment à prendre des vacances. Ce serait à Amarnes, et alors ? Elle tenterait de profiter de son séjour, malgré les étranges circonstances dans lesquelles il lui avait été imposé.

Elle goûta le dessert et prit une gorgée de sauternes, son vin préféré. Se sacrifier dans ces conditions, ce n’était pas si désagréable, songea-t-elle avec une ironie désabusée.

— Alors, que s’est-il passé à Amarnes ces six dernières années ? demanda-t-elle en se forçant à sourire.

— Pas grand-chose, à vrai dire. Nous sommes un tout petit Etat, vous savez.

— Je suppose que l’abdication d’Anders a dû faire l’effet d’une bombe.

— C’est exact. Le peuple a été sous le choc.

— Aujourd’hui, vous êtes le futur roi, fit-elle observer en guettant sa réaction.

— Oui, je suis désormais le premier dans la ligne de succession au trône.

Elle reprit une gorgée de sauternes, et se sentit tout à coup beaucoup plus à l’aise face à Leo. Au fond, il n’était pas si agressif… C’était même presque agréable de discuter avec lui.

— Puis-je vous poser une question ? demanda-t-elle.

Il fronça les sourcils, surpris.

— Oui, bien sûr.

— A l’époque où je fréquentais Anders, vous aviez une réputation sulfureuse de séducteur. Les gens ne sont pas gênés de savoir que l’homme qui va monter sur le trône est un play-boy coureur de jupons ?

Le visage de Leo se crispa et elle se dit qu’elle était peut-être allée un peu trop loin.

— Certaines choses ont changé à Amarnes depuis six ans, rétorqua-t-il, elliptique.

Voulait-il dire qu’il avait changé lui-même ? se demanda Phoebe, décontenancée. En apparence, il était le même : toujours célibataire, collectionnant probablement les aventures féminines, et pas plus posé dans l’existence que six ans auparavant.

Pourtant, il semblait différent, songea-t-elle en observant son profil racé, son haut front qui trahissait l’intelligence. Plus à l’écoute, peut-être, moins imbu de sa personne. Etait-ce la maturité, naturellement venue avec les années ? L’existence l’avait-elle meurtri, lui donnant un recul qu’il n’avait pas autrefois ?

— Assez parlé de moi, lança-t-il tout à coup d’une voix ferme. Je suis sûr que vous avez des tas de choses à me raconter sur vous…

— Vous connaissez déjà certains éléments de ma vie, enchaîna-t-elle en le défiant du regard. Vous vous êtes renseigné, puisque vous savez que j’habite un appartement microscopique doté d’une seule chambre de la taille d’un placard, que…

— Ne prenez pas la mouche ! coupa-t-il. C’est vrai, nous avons fait une enquête sur vous à la mort d’Anders.

Phoebe eut un sourire crispé. Qu’avaient-ils appris exactement ? se demanda-t-elle avec inquiétude. Pourvu qu’ils n’aient pas découvert ce qu’elle avait toujours réussi à cacher !

— Ce qui était tout à fait normal, poursuivit-il comme elle restait silencieuse. Vous aviez partagé la vie d’Anders, nous devions savoir où vous en étiez. A cette occasion, j’ai appris que vous aviez monté votre entreprise de joaillerie, et que vous vendiez vos propres créations.

— J’ai une petite boutique, et je vends aussi par internet, précisa-t-elle.

— Vous semblez douée pour les affaires, constata-t-il d’une voix soudain chaleureuse. Il faut du courage pour monter son entreprise…

Elle ne put s’empêcher de lui sourire, ravie de ses compliments.

Comme c’était étrange d’être assise à cette table avec Leo Christensen, en train de discuter de tout et de rien à bâtons rompus comme s’ils étaient de vieilles connaissances !

Et comme c’était étrange d’y prendre plaisir, oubliant inexplicablement tout ce qui les opposait !

Voilà bien longtemps qu’elle n’avait pas passé une soirée en tête à tête avec un homme, pensa-t-elle soudain.

Depuis sa rupture avec Anders, elle s’était consacrée à Christian et à son métier, et n’avait eu ni le loisir ni l’envie de reconstruire une relation amoureuse. Jusque-là, cette vie harmonieuse entre son fils, sa famille, son métier qu’elle adorait et ses fidèles amis lui avait parfaitement suffi, mais elle réalisait tout à coup qu’il lui manquait peut-être quelque chose.

Soudain, Leo se pencha et saisit délicatement le pendentif en argent qui reposait au creux de sa gorge.

— S’agit-il d’une de vos créations ? demanda-t-il en observant le bijou avec attention.

Phoebe sentit une vague de chaleur l’envahir et pria intérieurement pour que Leo ne s’aperçoive pas du trouble qu’il provoquait en elle. Ses doigts lui effleuraient la peau, elle pouvait respirer son parfum qu’elle aurait reconnu entre mille, il était si proche qu’elle sentait son souffle lui caresser la nuque.

— Oui, murmura-t-elle d’une voix à peine audible.

Il releva la tête et croisa son regard, achevant de la déstabiliser.

— Très joli, dit-il. J’aime beaucoup. C’est sobre et élégant à la fois. Et très original. Je comprends à présent pourquoi vous avez du succès.

Elle resta muette, incapable de détacher son regard de celui de Leo. Elle aurait dû reculer pour lui faire lâcher le bijou et ne plus sentir la chaleur de sa main contre sa peau, mais elle en était incapable. Elle était comme hypnotisée, captivée par cet homme qu’elle connaissait si peu mais qui avait déjà pris sur elle une incroyable ascendance.

Il s’écarta enfin.

— Racontez-moi comment vous êtes devenue créatrice de bijoux, dit-il alors d’une voix détachée.

Phoebe dissimula son soulagement : ils revenaient sur un terrain plus neutre.

— J’ai vécu dans un milieu artistique, commença-t-elle. Ma mère était potière, et m’a encouragée dès mon plus jeune âge à créer. Quand j’étais petite, je faisais des colliers avec tout ce qui me tombait sous la main, des graines, des pâtes, des coquillages. C’est curieux comme les vocations naissent parfois, n’est-ce pas ?

— Oui, curieux en effet. En tout cas, depuis les colliers en pâtes, vous avez évolué ! Vos créations sont très sophistiquées. J’imagine que votre boutique en est digne.

— Les loyers sont hors de prix à New York : j’ai une boutique bien placée, mais minuscule. Comme mon appartement, ajouta-t-elle en lui lançant un regard appuyé.

Il lui sourit, amusé.

— J’espère que vous allez me pardonner cette remarque maladroite. Je dois avouer que j’aurais mieux fait de me taire !

Elle lui rendit son sourire, se sentant de plus en plus troublée. Elle eut cent fois préféré que Leo Christensen reste l’homme insensible et arrogant qu’elle avait rencontré six ans auparavant. Car aujourd’hui, son sourire désarmant et son humour lui donnaient un charme déroutant auquel elle était en train de succomber.

Un maître d’hôtel pénétra dans la pièce après avoir discrètement annoncé son arrivée par trois coups, et leur proposa du café qu’ils refusèrent.

Quand il se fut éclipsé, Phoebe songea que si elle avait été raisonnable, elle se serait levée et aurait pris congé.

Il était tard, horriblement tard pour Christian, mais pour une raison qu’elle ne comprenait pas, elle n’arrivait pas à se décider à partir.

Parce qu’elle se sentait bien, se dit-elle tout à coup, atterrée. Avec Leo, dans cette pièce à l’ambiance intime, avec ces bougies qui jetaient leur reflet orangé sur son visage mâle, accentuant encore l’harmonie de ses traits virils.

Il l’avait comme envoûtée…

Brusquement, elle se redressa, décidée à mettre un terme à cette entrevue qui, décidément, n’allait pas dans le bon sens. Il était grand temps qu’elle reprenne ses esprits.

— Je dois partir, déclara-t-elle d’une voix tendue. Nous continuerons cette discussion un jour prochain.

— Nous la continuerons à Amarnes, précisa Leo. Je dois vous dire que le roi Nicholas ne va pas très bien et qu’il souhaite voir Christian aussi vite que possible. A sa demande, nous avons prévu un départ dès demain.

La surprise rendit Phoebe muette pendant quelques secondes.

— Vous voulez rire ? s’écria-t-elle enfin. Il n’est pas question de partir demain ! De toute façon Christian a école. Et en plus il n’a pas de passeport. La question me semble donc réglée.

— Oubliez le passeport, Phoebe, nous voyageons dans un avion officiel qui appartient au roi Nicholas, et Christian est membre de la famille royale, je vous le rappelle. Personne ne lui demandera quoi que ce soit.

— Et mon travail ? Que faites-vous de mon travail ?

— Vous pouvez certainement trouver un arrangement pour vous absenter une quinzaine de jours, fit observer Leo. Je sais que vous avez quelqu’un qui tient le magasin quand vous partez, quelqu’un de très disponible. Je suis sûr que vous pouvez contacter cette personne. J’ai raison ?

— Oui, avoua-t-elle de mauvaise grâce.

— Vous voyez ! Tout peut se régler très simplement.

Il aurait mérité une gifle pour son petit air condescendant ! songea Phoebe, hors d’elle.

— Très bien, asséna-t-elle, décidée soudain à en finir. J’accepte de partir demain. Mais à une seule condition : au bout des quinze jours, je rentrerai chez moi et je n’entendrai plus jamais parler de vous et de votre famille. Nous sommes d’accord ?

Leo lui répondit par un sourire dont elle n’aurait su dire s’il était narquois ou complice.

— Bien sûr, dit-il. Ne vous inquiétez pas, vous rentrerez chez vous…

 

***

 

Les bougies étaient presque consumées, le niveau de la bouteille de cognac avait nettement baissé : la jeune femme était partie depuis plus d’une heure, mais Leo, son verre à la main, n’avait pas bougé de sa chaise, plongé dans de sombres réflexions.

Il imaginait la jeune femme dans son petit appartement, en train de coucher son fils, puis s’asseyant sur son lit, pleine d’appréhension à l’idée de ce qui l’attendait à Amarnes.

Elle ne se doutait pas à quel point elle avait raison, se dit-il en réprimant un profond soupir.

Dès le départ, il avait compris qu’il ne pourrait jamais séparer la mère et l’enfant, comme le lui avait au départ suggéré Nicholas. Elle adorait son fils, et le petit garçon, bien sûr, avait besoin de sa mère.

— C’est Christian que je veux, avait indiqué Nicholas à Leo avant son départ. Cette femme n’a qu’à rester à New York. Elle nous a suffisamment posé de problèmes jusqu’ici… Après tout, sans elle, Anders n’aurait jamais abdiqué et il serait certainement encore vivant aujourd’hui !

Leo avait protesté, sans résultat.

Il était malheureusement très bien placé pour comprendre ce que ressentait un enfant arraché à sa mère : il avait vécu cette situation.

Il n’avait jamais oublié ce jour pluvieux où sa mère avait été chassée du palais, quelques mois après la mort prématurée de son père.

Le roi Nicholas lui avait ordonné de laisser son fils et de rentrer chez elle en Italie. Et personne ne désobéissait au roi Nicholas : elle avait dû se soumettre.

Le front contre la vitre, secoué de sanglots, Leo l’avait regardée disparaître dans la voiture qui la menait à l’aéroport.

Il avait six ans, et n’avait jamais oublié ce moment atroce qui avait sonné pour lui la fin de l’insouciance et des jours heureux.

A partir de ce moment, il ne l’avait plus vue que pour les vacances, et leurs rapports avaient fini par se distendre.

Au début, il avait supplié son oncle de le laisser partir en Italie lui aussi, mais ce dernier s’était montré intraitable. Leo devait vivre au palais, et supporter sans broncher l’absence de sa mère. Un prince ne montrait jamais ses sentiments, et il n’avait qu’à serrer les dents.

Jamais Anders, lui, ne se serait comporté ainsi, avait ajouté Nicholas d’un ton péremptoire.

Leo s’était tu, renvoyé à la triste réalité de sa position : il était depuis toujours le vilain petit canard de la famille, alors qu’Anders était l’enfant chéri…

Depuis six ans, Leo s’efforçait de se montrer digne de son futur rôle de roi, de changer l’opinion que Nicholas avait de lui, mais en vain. Il restait le mal-aimé…

Il avala une dernière gorgée de cognac pour chasser le malaise qui l’assaillait et songea avec une amertume douloureuse qu’il n’arriverait jamais à susciter l’admiration de son oncle. Peut-être devait-il enfin se résigner à cette idée ?

« Tu ne mérites pas d’être roi… », lui avait-il dit d’un ton cinglant, à la mort d’Anders.

Leo n’oublierait jamais ces terribles paroles.

Il posa son verre, et l’image de Phoebe l’assaillit de nouveau. Ses lèvres pulpeuses, sa poitrine généreuse, la fossette qui se creusait sur sa joue gauche quand elle souriait, la gaieté qui s’allumait tout à coup dans son regard d’un gris aussi profond qu’incroyablement lumineux : tout était si précis dans son esprit qu’il avait l’impression qu’elle était en face d’elle.

Puis il songea à la douceur de sa peau qu’il avait effleurée trop brièvement à son gré, au parfum sucré qu’elle laissait dans son sillage…

Elle l’avait ensorcelé, pensa-t-il, et le simple fait de penser à elle mettait son corps en feu.

Pourtant, séduire Phoebe ne faisait pas partie du plan. Il devait absolument se contrôler et se concentrer sur la suite des événements.

Ce qui allait se passer dans les jours suivants était sinon prévu, du moins prévisible, se dit-il.

D’abord, Nicholas serait furieux qu’il ait ramené Phoebe en même temps que Christian et ne manquerait pas de le lui faire savoir.

Ensuite, la première émotion passée, il se lasserait vite de Christian, c’était une évidence : à part Anders, il avait toujours détesté les enfants. Néanmoins, Leo n’était pas du tout certain qu’il laisserait son petit-fils rentrer à New York avec sa mère.

Et une fois l’enfant à Amarnes, il serait très difficile à Phoebe d’exiger qu’il revienne avec elle en Amérique, si le roi s’y opposait.

Alors, que ferait-elle ?

Il n’en avait pas la moindre idée et, pour l’instant, il ne souhaitait pas y penser.