L'héritier des Christensen
Phoebe détourna le regard, au supplice.
9.
Phoebe détourna le regard, au supplice.
Elle avait tellement hésité à révéler à Leo ce qu’elle cachait à tous depuis six ans, de peur qu’il utilise cette information contre elle et Christian ! Mais après les moments d’exception qu’ils venaient de vivre dans les bras l’un de l’autre, comment aurait-il pu chercher à lui faire du mal ? C’était impossible !
— Phoebe ! s’écria-t-il, stupéfait. Qu’est-ce que tu racontes ?
— La vérité. J’ai adopté légalement Christian quand il avait trois semaines.
De plus en plus perplexe, Leo se força à réfléchir calmement. Le ton de Phoebe était si grave, son expression si tendue qu’il ne pouvait mettre en doute ses paroles.
— Il est le fils d’Anders ? demanda-t-il, saisi soudain d’un doute affreux.
— Oui, affirma-t-elle d’un ton sans appel qui le convainquit immédiatement. D’ailleurs, vu la ressemblance, personne ne peut en douter.
— Il faut que tu m’expliques, déclara Leo en fronçant les sourcils.
Phoebe prit une profonde inspiration et rassembla tout son courage.
— Voilà, commença-t-elle, Anders a eu une brève relation avec une serveuse à Paris, avant même que je le rencontre. Cette jeune fille n’avait que dix-sept ans. Elle est tombée enceinte, mais il n’en a rien su jusqu’au moment où nous sommes nous-mêmes arrivés à Paris après notre mariage. Christian venait de naître. Sa mère a retrouvé Anders et l’a mis devant le fait accompli. Elle ne souhaitait pas garder l’enfant… Elle lui a expliqué que sa famille la chasserait si elle l’apprenait. Elle avait pris la décision de le confier aux services sociaux.
Elle fit une pause et regarda Leo droit dans les yeux.
— Anders semblait tenté par cette solution, mais bien sûr j’ai refusé. J’ai proposé de prendre en charge le bébé comme si c’était mon fils.
— Qu’a dit Anders ?
— Il n’était pas convaincu, car il ne se sentait nullement concerné par sa paternité, mais je ne lui ai pas laissé le choix. L’idée d’abandonner cet enfant m’était insupportable. Mais notre relation n’y a pas survécu… Anders n’avait rien d’un père, et s’est tout de suite désintéressé de son fils. Il voulait continuer à vivre son existence de play-boy, dans laquelle un bébé n’avait pas sa place. Nous nous sommes séparés très rapidement.
— Et tu as gardé cet enfant qui n’était pas le tien ! s’exclama Leo.
Une lueur douloureuse assombrit un instant le gris des yeux de Phoebe.
— Je suis bien placée pour comprendre que l’amour maternel n’est pas nécessairement biologique, rétorqua-t-elle d’une voix tendue. J’ai été adoptée moi-même, et je voue une gratitude éternelle à ma mère adoptive qui m’a donné un environnement stable et m’a entourée d’une affection sans faille… J’ai pensé que je pouvais faire la même chose pour Christian, et je n’ai jamais regretté un instant ma décision.
Il y eut un silence, et il sembla à Phoebe qu’une distance infranchissable s’instaurait entre eux, insidieusement. Que les merveilleux moments qu’ils avaient vécus s’effaçaient et laissaient place à une sordide réalité.
— Pourquoi ne m’as-tu rien dit ? demanda enfin Leo d’une voix soupçonneuse. Cette nouvelle arrive bien tard…
— J’avais peur que Nicholas utilise cette information contre moi, répondit-elle. Quoi de plus légitime pour lui que de m’enlever Christian dans la mesure où je ne suis pas sa mère biologique ?
Leo ne semblait guère convaincu par ses paroles et continuait à la dévisager avec un détachement qui la glaça.
Et soudain, elle comprit qu’elle s’était trompée.
Depuis le début, Leo avait entrepris de la séduire pour l’amener habilement à se laisser dicter sa conduite au meilleur de ses intérêts et de ceux du roi Nicholas.
Sa gentillesse avec Christian n’était que de la comédie, une abjecte comédie !
Le dîner romantique ? Une redoutable mise en scène pour la persuader de l’épouser et obtenir ainsi d’elle tout ce qu’il voudrait !
Comment avait-elle été assez naïve, assez stupide pour croire qu’elle l’intéressait pour elle-même ? Pour Nicholas et Leo, elle n’était que la veuve d’Anders, la mère de Christian. Elle n’avait pas d’existence propre. Ce qu’elle pensait, ce qu’elle ressentait ne comptait pas…
— Pourquoi t’es-tu ainsi moqué de moi ? demanda-t-elle enfin. Ce dîner, ces baisers… Tout était calculé depuis le début, pour m’amener à t’obéir, sans même que je me rende compte que j’étais désormais pieds et poings liés, otage de tes volontés !
— Phoebe…, interrompit Leo.
Emportée par sa rage, elle ne le laissa pas parler.
— Je parie que dès le début tu avais tout prévu. Tu as avancé tes pions pas à pas, suffisamment lentement pour ne pas m’effaroucher, et tu as appliqué la même stratégie avec Christian. C’est si facile de séduire un enfant quand on sait comment l’appâter ! Tu avais dû engager des détectives pour obtenir le maximum d’informations sur nous…
— Voyons, Phoebe, tu perds la raison ! s’écria Leo.
Elle le foudroya du regard.
— Si tel est le cas, c’est ta faute ! rétorqua-t-elle d’une voix vibrante d’émotion. Tu es arrivé dans mon existence sans crier gare, tu as tout bouleversé en m’emmenant loin de chez moi, en coupant mon fils de son univers familier… Tu m’as abusée en me laissant croire que tu t’intéressais à moi… Et tu voudrais que je garde la tête froide ?
— Ce n’est pas ainsi que les choses se sont passées, protesta-t-il. Et tu n’as pas de leçon d’honnêteté à me donner, il me semble, après m’avoir caché si longtemps le secret de la naissance de Christian.
— Je voulais le protéger… Mais ça ne change rien au fait que tu voulais que je tombe amoureuse de toi pour mieux me contrôler, ajouta-t-elle en le fixant d’un regard accusateur. Et c’est abject.
Il eut un sourire d’un cynisme amer.
— Une chose est sûre en tout cas, c’est que ça n’a pas marché…, murmura-t-il comme s’il se parlait à lui-même.
Phoebe sentit son cœur se serrer. Naturellement, il n’était pas question de le contredire. Mais malheureusement pour elle, le plan diabolique de Leo avait marché…
N’avait-elle pas été sur le point d’accepter de devenir sa femme, imaginant naïvement comme dans un rêve de petite fille qu’elle épousait le prince charmant, qu’ils seraient très heureux et auraient beaucoup d’enfants ?
Comment avait-elle pu se précipiter ainsi dans son piège grossier, se laisser aller à des fantasmes de midinette indignes de l’adulte responsable qu’elle était censée être ?
Il venait de lui briser le cœur, mais il était hors de question qu’il devine quoi que ce soit de son désespoir.
— Quoi qu’il advienne, le fait que Christian soit un enfant illégitime nous dispense fort heureusement de la nécessité de passer devant monsieur le maire, et ça, c’est une bonne nouvelle ! s’exclama-t-elle en s’efforçant de contrôler le tremblement de sa voix.
— Cela, tu n’en sais rien, affirma Leo d’une voix coupante.
— Bien sûr que si ! Cette union faisait partie d’une stratégie qui n’a plus lieu d’être, puisque la donne a changé !
Un silence tendu s’installa, et ce fut Leo qui le rompit.
— Je te rappelle que nous venons de faire l’amour sans protection de ma part, fit-il observer d’un ton curieusement détaché. Tu prends la pilule ?
Phoebe se sentit pâlir.
— Non, balbutia-t-elle dans un souffle.
Elle leva la tête, saisie soudain d’une pensée horrible.
— Est-ce que ça aussi, ça faisait partie de ton plan ? interrogea-t-elle, sous le choc. Me faire un enfant pour m’attacher définitivement à toi ?
— Bien sûr que non ! protesta-t-il, scandalisé. Mais il n’en reste pas moins que tu es peut-être enceinte, et nous ne pouvons pas ignorer ce fait.
— La possibilité est infime, protesta-t-elle faiblement.
— Mais elle existe. Et si enfant il y a, j’assumerai naturellement mes responsabilités de père.
Si la situation avait été différente, elle se serait réjouie de ses dernières paroles, elle aurait chéri l’idée qu’elle portait son enfant, songea Phoebe, le cœur lourd.
Mais comment se réjouir, à présent qu’elle savait qu’il lui avait joué la comédie ? Tout cela n’avait plus aucun sens…
— Pourquoi, tu aurais souhaité le garder ? demanda-t-elle avec amertume.
— Bien sûr. Je te rappelle que cet enfant serait destiné à régner, car il deviendrait l’héritier du trône après moi. Je ne peux pas l’oublier.
Elle étouffa un sourire désabusé. Il en revenait toujours à la même préoccupation, devenir roi ! La naissance illégitime de Christian redonnait à Leo la première place dans la ligne de succession. Et un enfant assurerait la pérennité de la dynastie…
En fait, pour lui, tout s’arrangeait au mieux…
— Tu es enfin arrivé à tes fins : tu seras roi, fit-elle observer avec une moue amère. Il ne te reste plus qu’à avertir Nicholas… Mais il risque de ne pas apprécier la nouvelle.
Leo réfléchit un instant.
— Je connais mon oncle, fit-il observer. Il se désintéressera de Christian dès qu’il saura qu’il ne peut pas être roi, et il vous laissera repartir tous les deux à New York.
— Et dans l’intervalle ? lança Phoebe.
— Tu restes à Amarnes tant que nous n’avons pas la certitude que tu n’es pas enceinte.
— Et si je le suis ?
— Nous nous marierons, asséna-t-il d’une voix qui n’admettait pas la réplique. Que cela te plaise ou non.
Interloquée, Phoebe resta sans réaction.
Au moins, les choses étaient claires, pensa-t-elle, et Leo ne prenait même plus la peine de faire semblant : il lui dictait sa conduite, purement et simplement, et tant pis si elle n’était pas d’accord !
Pour lui, elle était à sa disposition et n’avait qu’à obéir. C’était tellement simple d’imposer sa volonté aux autres sans se soucier de ce qu’ils pensaient, de régner en despote avant même de monter sur le trône !
Soudain, une grande lassitude la saisit.
Les émotions qu’elle venait de vivre étaient si fortes, si contradictoires, la chute si brutale après tant de bonheur qu’elle ne savait plus où elle en était. Elle avait besoin de se retrouver seule pour faire le point, tenter de reprendre des forces et établir une stratégie pour préserver son avenir et celui de Christian.
— Je vais me retirer dans mes appartements, dit-elle en se levant.
Par bonheur, Leo ne chercha pas à la retenir.
— Très bien. Nous continuerons cette conversation demain. Nous avons encore un certain nombre de points à régler.
Il se leva à son tour et la dévisagea. L’espace d’un instant, elle crut apercevoir dans son regard au bleu azur une lueur douloureuse, la trace vite réprimée d’une amère déception, mais elle se persuada vite qu’elle avait rêvé.
— Bonsoir, dit-il de sa voix grave.
— Bonsoir, murmura-t-elle, la gorge serrée.
Ils se séparaient comme deux étrangers, alors qu’une heure avant ils vivaient ensemble l’ultime partage, ils communiaient dans l’extase suprême ! Comment ce qui lui avait paru si beau pouvait ainsi se transformer en quelque chose de si laid ? songea Phoebe, accablée de tristesse.
***
Après avoir déposé un baiser furtif sur le front de Christian qui dormait à poings fermés, son nounours dans les bras, Phoebe se glissa entre ses draps de lin.
Alors lui revinrent à l’esprit, pêle-mêle, le souvenir de ses ébats passionnés avec Leo, la tendresse qu’elle avait devinée dans ses caresses, et enfin la scène terrible où elle avait enfin compris à quel point elle s’était leurrée.
Mais elle ne pouvait pas se voiler plus longtemps la face : quelle que soit la gravité de ses griefs contre lui, elle aimait Leo et elle l’aimerait toujours.
Il occupait toutes ses pensées, sa seule présence la bouleversait. Dans ses bras, elle avait éprouvé des sensations dont elle n’avait jusque-là jamais soupçonné l’existence.
Comment tirer un trait sur tout cela ? Comment oublier cet homme qui lui avait enfin donné goût à l’amour ?
C’était trop d’émotions, trop d’angoisses, trop d’interrogations…
Epuisée nerveusement et physiquement, elle sombra enfin dans un sommeil qui n’avait rien de réparateur, tant il était peuplé de l’image du prince.
***
Leo hésitait à aller trouver le roi pour lui annoncer la naissance illégitime de Christian. Et par conséquent, sa victoire.
Vu l’heure tardive, il y renonça. Et puis, peut-être valait-il mieux laisser passer quelques jours pour peaufiner sa stratégie et parer à toute éventualité : de la part de son oncle, il s’attendait à tout.
Mais quand il fut dans ses appartements, il n’éprouva qu’un immense désarroi au lieu de la sensation de triomphe qui aurait dû l’envahir après tant d’années à subir les diktats de Nicholas. Plus rien à présent ne s’opposait à ce qu’il reprenne la première place dans la ligne de succession du trône, et il n’était même plus obligé d’épouser Phoebe pour arriver à son but.
Alors, pourquoi cette tristesse soudaine, cette incapacité à se réjouir ?
Il se remémora tout à coup les soupirs de Phoebe sous ses caresses, sa peau douce et sucrée, la sensation de plénitude qui l’avait envahi quand il était entré en elle, le bonheur qu’il avait eu à la posséder, comme jamais avec aucune femme.
Tout cela faisait désormais partie du passé. Etrangement, il ne pouvait se résoudre à cette évidence. Phoebe lui manquait déjà, tout comme Christian et ses éclats de rire quand il le taquinait ou jouait avec lui, son regard captivé quand il lui racontait une histoire.
L’idée d’épouser Phoebe si elle était enceinte ne parvenait pas à l’apaiser. Car même si elle devenait un jour sa femme, il savait qu’il ne la méritait pas.
Le sentiment de culpabilité qui le minait depuis l’enfance l’assaillit de nouveau. Ce n’était pas lui qui aurait dû vivre tout cela, mais Anders.
Encore une fois, il avait pris sa place.
« Tu n’es qu’un usurpateur », lui avait dit Nicholas à plusieurs reprises.
Et c’était la stricte vérité…