L'héritier des Christensen

Hewitt · Chapitre 6 sur 12

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L'héritier des Christensen

— Ils sont déjà chez mon oncle…

6.

 

 

— Ils sont déjà chez mon oncle ? Mais pourquoi ne m’a-t-on pas prévenu ? s’exclama Leo en jetant un regard contrarié à Piers Hansel, son aide de camp.

— C’est-à-dire que…, commença Piers, embarrassé. Le roi était pressé, et…

Il s’interrompit un instant, visiblement mal à l’aise.

— Ils n’y sont pas tous les deux, acheva-t-il. Mme Wells n’a pas été autorisée à accompagner son fils.

Cette fois, Leo sentit la colère le submerger.

— Vous plaisantez ? lança-t-il, cinglant. Jamais elle n’aurait accepté une chose pareille !

— C’est Lars qui l’a retenue, balbutia Piers.

Lars ! songea Leo. Cet homme brutal, primitif, qui aurait fait n’importe quoi pour le roi. Pourvu qu’il ne l’ait pas malmenée !

Ainsi, à peine arrivée au palais, Phoebe était traitée comme une étrangère indésirable. Exactement comme sa propre mère autrefois…

Une nouvelle bouffée de rage envahit Leo. Il devait parler au roi : il lui était impossible de ne pas s’insurger contre un tel comportement.

 

***

 

Il trouva Nicholas seul dans son bureau. Avec l’âge, son oncle s’était tassé et avait perdu de sa superbe, mais malheureusement rien de son intransigeance.

— Je ne comprends pas pourquoi vous n’avez pas autorisé Phoebe à rester auprès de son fils, déclara-t-il à son oncle après un bref salut de la tête. Il me semble que…

Le regard de Nicholas se fit incendiaire.

— C’est ta faute, je t’avais dit d’acheter sa coopération, coupa-t-il sèchement. Tu ne lui as probablement pas assez proposé, voilà tout.

— On ne peut pas acheter cette femme, rétorqua Leo sans se laisser démonter. Jamais elle n’abandonnera son enfant.

Nicholas haussa les épaules d’un air désabusé.

— Sornettes ! On trouvera forcément une solution pour s’en débarrasser, asséna-t-il d’un ton coupant. A toi de te débrouiller.

Jamais l’insensibilité de son oncle n’avait autant choqué Leo.

— Phoebe a un droit légal sur son enfant, précisa-t-il d’une voix étranglée.

— Et alors ? On arrive toujours à faire pression sur les gens. Même ta mère a accepté de s’effacer…

Une bouffée de rage impuissante envahit Leo. Et intérieurement, il se jura de tout faire pour que le même horrible scénario ne se reproduise pas. Il fallait épargner à Christian et Phoebe ce que lui et sa mère avaient vécu par la faute de Nicholas.

— Comment s’est passée votre entrevue avec l’enfant ? demanda-t-il à son oncle après un silence.

— Bien. Il me plaît. Il avait peur, mais il a fait bonne figure. C’est un enfant courageux. Il fera un bon roi, conclut Nicholas d’un ton péremptoire.

Leo resta un moment sans comprendre.

— Un bon roi ? Que voulez-vous dire ?

— Que Christian me succédera. Pourquoi crois-tu que je suis allé le chercher ? Pour jouer au grand-père gâteau ?

— Mais…

— Je sais, tu pensais devenir roi, mon cher Leo, mais cet enfant va malheureusement bouleverser tes projets…, fit observer Nicholas avec cynisme.

Ainsi, tout s’expliquait, songea Leo avec une stupéfaction atterrée : si Nicholas avait à tout prix voulu récupérer Christian, c’était pour en faire son successeur.

Comment n’y avait-il pas pensé plus tôt ?

Anders, son fils unique, avait toujours été son préféré : il était donc logique qu’après sa disparition le roi souhaite favoriser son enfant, malgré son très jeune âge.

S’il en était ainsi, tous ses efforts pour gagner l’estime de Nicholas, se montrer digne de monter sur le trône étaient restés vains. Aux yeux de son oncle, il restait le vilain petit canard, le neveu mal aimé qui n’arrivait pas à la cheville du fils prodigue.

Pourtant, la situation n’était pas aussi simple que Nicholas semblait le penser.

— Je vous rappelle cependant que l’abdication d’Anders écarte d’office Christian de la ligne de succession, fit-il observer, décidé à pousser le monarque dans ses retranchements.

— Pas du tout. J’ai convoqué le Parlement en séance exceptionnelle, et l’ai chargé de rédiger un amendement à la Constitution, qui permettra à Christian de régner. Il suffit d’annuler l’abdication d’Anders à titre posthume.

Et bien sûr, tout le monde fermerait les yeux devant ce grossier tour de passe-passe, pour ne pas s’attirer les foudres de l’ombrageux Nicholas, conclut Leo avec amertume.

Tant d’efforts pour cette pitoyable pantalonnade ! Pendant six ans, il avait travaillé dur pour changer de vie et apprendre son futur métier, il avait gagné la confiance de son peuple, qui le savait maintenant prêt à assumer la charge suprême… Mais il n’avait pas réussi à désamorcer l’hostilité de Nicholas.

Il n’était que le neveu, et ne faisait pas le poids face à l’enfant d’Anders…

Comme il s’en voulait d’avoir ainsi jeté Phoebe dans la gueule du loup ! Nicholas lui avait tendu un véritable piège pour attirer Christian dans ses filets. Il y avait fort à parier qu’il ne le laisserait pas repartir.

Qu’allait-il se passer pour Phoebe ? se demanda-t-il avec angoisse. Comment la sortir de cette situation terrible dans laquelle il l’avait lui-même placée ? Jamais il ne s’était senti aussi coupable…

De toutes ses forces, il résista à l’envie de dire à Nicholas tout le mépris que sa conduite lui inspirait : mieux valait d’abord tenter de négocier une solution acceptable pour Phoebe. En effet, affronter le roi ne ferait qu’aggraver les choses pour la jeune femme.

— Très bien, fit-il. Je prends acte de votre décision : apparemment, vous êtes prêt à tout pour m’empêcher de monter sur le trône. Sachez cependant que vous vous ferez pour toujours un ennemi de Christian si vous lui enlevez sa mère. Et ne tentez pas d’acheter Phoebe, c’est peine perdue. Peut-être avez-vous réussi à faire céder ma mère, comme vous avez eu la délicatesse de me le rappeler, mais les temps ont changé. D’une part, Phoebe est américaine et l’avenir du royaume d’Amarnes lui importe peu. D’autre part, c’est une femme indépendante, qui gagne sa vie et subvient seule aux besoins de son enfant. Elle n’a pas de comptes à vous rendre, et vous ne lui faites pas peur. Vous avez sur elle beaucoup moins de moyens de pression que vous l’imaginez.

— Tu crois ? lança Nicholas, les sourcils soudain froncés.

— J’en suis sûr, asséna Leo en se levant. Vous allez devoir réviser intégralement vos méthodes si vous voulez que Christian reste à Amarnes, mon cher oncle. A présent, c’est moi qui gérerai le problème, cela vaut mieux pour tout le monde.

Et sur ces paroles déterminées, il quitta la pièce avec la satisfaction d’avoir eu le dernier mot.

 

***

 

Phoebe essaya d’ouvrir les portes mais en vain, et dut se rendre à l’évidence : elle était prisonnière, et on lui avait pris son fils. Quand le lui rendrait-on ?

Comment avait-elle pu se laisser piéger ainsi ? Elle avait fait confiance à Leo, et voilà comme il la récompensait !

C’était indigne, scandaleux… et terriblement inquiétant ! Que tramait contre elle la famille Christensen ? Le roi Nicholas cherchait probablement à la neutraliser pour obtenir la garde exclusive de Christian. Si on lui enlevait son fils, elle en mourrait…

Elle devait trouver une solution. Même si, à cet instant, elle se sentait parfaitement impuissante, enfermée de la sorte comme une criminelle.

Soudain la porte s’ouvrit et son rythme cardiaque s’accéléra. Peut-être lui ramenait-on Christian ?

Mais non, c’était Leo.

Elle se précipita sur lui, folle de rage.

— Vous m’avez menti ! s’écria-t-elle. Vous n’aviez pas le droit !

La mine sombre, Leo referma la porte derrière lui.

— Je ne suis pour rien dans tout cela, assura-t-il de sa voix grave. Je suis désolé.

— E vous voulez que je vous croie ? rétorqua-t-elle avec une ironie amère.

Il la fixait avec une telle intensité qu’elle comprit qu’il disait la vérité.

— Si ce n’est pas vous, alors c’est le roi ? demanda-t-elle d’une voix plus calme.

— Oui, confirma Leo. Je n’aurais jamais imaginé que…

Sa voix s’étrangla et il dut s’arrêter, envahi d’une rage sourde contre ce despote aux petits pieds.

— Que veut-il exactement ? demanda Phoebe avec appréhension.

Leo hésita un instant et préféra remettre à plus tard une explication qui risquait d’être longue.

— Nous parlerons de tout cela à tête reposée, répondit-il. Christian vous attend, il est épuisé et a besoin de vous.

Leurs regards se croisèrent, et il lut sur le visage de la jeune femme une telle angoisse qu’il lui effleura la joue d’une caresse furtive.

— Ne vous en faites pas, Phoebe, lui dit-il. Je suis de votre côté, et nous allons trouver une solution. Allez vous occuper de votre fils, c’est cela le plus urgent. Nous discuterons demain…

— Demain ? Mais je suis morte d’inquiétude ! lança-t-elle dans un cri du cœur.

Leo s’approcha un peu plus près encore.

Cédant à une irrépressible pulsion, il se pencha vers la jeune femme et déposa sur sa bouche un baiser léger.

Un baiser si furtif que Phoebe crut un instant avoir rêvé. Mais non, c’étaient bien les lèvres de Leo qu’elle avait senties sur les siennes, son parfum enivrant qui l’enveloppait, se dit-elle, le cœur battant.

Une vague de chaleur l’envahit et elle eut soudain envie de se blottir contre lui, de se serrer contre son large torse, de se laisser enlacer par ses bras puissants, de s’imprégner de sa force protectrice.

Dans la pièce, l’air sembla se charger soudain d’électricité.

Ils se dévisagèrent dans un silence tendu, et Phoebe pria de toute son âme pour qu’il la prenne dans ses bras.

Mais Leo se contenta de lui caresser la lèvre inférieure de l’index dans un geste chargé d’une telle sensualité qu’elle ne put réprimer un frisson.

— Allez vous reposer, dit-il alors d’une voix rauque. Vous en avez besoin vous aussi.

— Nous parlerons demain ? balbutia-t-elle d’une voix à peine audible.

— Oui, je vous le promets…

 

***

 

Une fois seul, Leo se remémora avec un trouble qui l’étonna lui-même la douceur des lèvres de Phoebe sous les siennes, la fraîcheur de son haleine, le parfum délicat de sa peau veloutée.

Elle ne s’était pas écartée quand il l’avait embrassée, il aurait même juré que, s’il avait tenté de l’enlacer, elle se serait abandonnée.

N’était-ce pas indigne de tenter ainsi de la séduire alors qu’elle était une proie facile, fragilisée par sa situation délicate à Amarnes ?

Non. User de son charme sur Phoebe faisait partie intégrante du plan qu’il était en train d’échafauder pour contrecarrer les projets de Nicholas. Il devait non seulement gagner sa confiance, mais s’assurer de sa docilité.

Il s’en voulait de profiter ainsi de sa faiblesse, et encore plus du plaisir qu’il y prenait, mais il n’avait pas le choix. C’était la seule solution pour mettre Nicholas hors d’état de nuire, c’est-à-dire l’empêcher d’enlever son fils à Phoebe.

Un jour, quand tout serait fini, elle comprendrait qu’il avait agi pour son bien et le remercierait.

 

***

 

Quand elle rentra dans ses appartements, Phoebe fut accueillie par une petite femme replète au sourire chaleureux.

— Bonjour. Je m’appelle Frances, et je suis chargée de rendre votre séjour à Amarnes le plus agréable possible, expliqua-t-elle.

— Où est mon fils ? demanda Phoebe d’une voix angoissée.

— Ne vous en faites pas, Christian vous attend sagement dans sa chambre, la rassura aussitôt Frances.

Soulagée, Phoebe poussa la porte et trouva son fils occupé à jouer avec un garage miniature.

Il se leva dès qu’il l’aperçut et se jeta dans ses bras.

— Maman ! T’étais où ?

— Je discutais avec Leo. Et toi ? Comment s’est passée ta rencontre avec le roi ? demanda-t-elle en guettant avec appréhension la réaction de son fils.

— Bien, répondit-il d’un ton parfaitement anodin qui dissipa son angoisse. Pourquoi t’es pas venue avec moi ? Tu voulais pas le voir ?

Fort heureusement, Frances les rejoignit à cet instant, épargnant à Phoebe de répondre à cette délicate question.

— Je t’ai apporté ton dîner, Christian, annonça la gouvernante en déposant un plateau sur une petite table à la hauteur de l’enfant. Tu dois avoir faim, il est tard, et tu as fait un long voyage !

Elle installa le petit garçon qui se léchait déjà les babines et se tourna vers Phoebe.

— Il a été adorable, déclara-t-elle. C’est un enfant très attachant. Et parfaitement bien élevé : si je puis me permettre, je félicite la maman…

Ces mots chaleureux achevèrent de détendre Phoebe. Une personne qui disait tant de bien de Christian ne pouvait qu’être sympathique, même si elle était l’employée du roi Nicholas…

— Vous travaillez au palais depuis longtemps ? demanda-t-elle en aidant son fils à mettre sa serviette.

— Depuis la naissance de Leo. J’ai été sa nurse, ainsi que celle d’Anders. Quelle triste fin, quelle vie gâchée ! ajouta-t-elle soudain, les larmes aux yeux.

C’était un résumé malheureusement très exact de l’existence d’Anders, songea Phoebe avec tristesse. Touche-à-tout incapable de se fixer, il n’avait rien construit, rien laissé derrière lui en dehors de ce fils dont il ne s’était jamais occupé.

— Comment s’entendaient les deux garçons quand ils étaient enfants ? interrogea-t-elle, poussée par une curiosité soudaine.

— Pour tout vous dire, très mal, répondit Frances en tendant un verre de lait à Christian. Ce qui n’avait rien d’étonnant : pour ses parents, Anders était la huitième merveille du monde. Ils lui passaient tout, et quand il faisait une bêtise, on accusait Leo.

— Vraiment ?

Frances secoua la tête avec une moue éloquente.

— Le roi n’apprécierait sûrement pas que je vous raconte tout ça, mais il me semble que vous avez droit à quelques explications.

— Je ne veux pas vous mettre dans l’embarras, balbutia Phoebe.

— Ne vous inquiétez pas pour moi. Disons que cette conversation restera entre nous. Je peux vous faire confiance ?

— Naturellement…

— Alors il faut que vous sachiez ceci : l’antagonisme entre Leo et Anders remonte à la génération précédente. Leurs pères, Havard et Nicholas, étaient aussi différents qu’on peut l’imaginer. Havard était brillant, charmant, et Nicholas tout son contraire, à savoir dur, autoritaire et renfermé. Comme il était l’aîné, il était appelé à régner, mais la population regrettait en secret que ce soit lui et pas son frère cadet. Havard était si courtois, si attentif aux autres ! Tous ceux qui l’approchaient l’adoraient.

— Ce qui ne devait pas plaire à Nicholas, fit observer Phoebe.

— Il a vite développé une jalousie tenace contre Havard, et leurs mariages respectifs n’y ont rien changé.

— Ils se sont mariés en même temps ?

— A peu près. Mais Havard a eu la joie d’avoir assez vite un fils, Leo, alors que Nicholas et son épouse Joanna ont attendu six longues années avant d’avoir enfin un héritier. Ce qui n’a fait qu’exacerber la jalousie de Nicholas, naturellement. Pendant six ans, il a craint que le fils d’Havard ne devienne roi, s’il restait sans descendance.

— Mais Anders est né.

— Oui, et bien sûr il a été aussitôt adulé par ses parents.

— Et Leo ?

— Leo est passé au second plan à la naissance d ’ A nd e r s . Au début, les apparences ont été sauvegardées, mais tout s’est aggravé après la mort prématurée d’Havard. Nicholas avait enfin les coudées franches : il n’a pas hésité à se débarrasser de la veuve d’Havard en la renvoyant chez elle en Italie. Leo est donc resté seul au palais, où on l’a traité comme la cinquième roue du carrosse. Pas étonnant qu’il ait eu une jeunesse si dissolue, ajouta-t-elle avec un soupir. Il faisait tout ce qu’il pouvait pour qu’on s’intéresse enfin à lui…

Frances s’interrompit brusquement pour aider le petit garçon à couper sa viande.

— Je parle, je parle ! s’exclama-t-elle, un peu gênée. Beaucoup trop, comme toujours. Mais il m’a semblé que vous deviez connaître l’histoire familiale pour mieux comprendre ce qui se passe au palais aujourd’hui.

— Merci de m’avoir éclairée, murmura Phoebe, la gorge nouée. Grâce à vous, je vois en effet les choses sous un autre angle.

Elle s’abstint de préciser que c’était surtout à Leo qu’elle pensait. Leo, l’enfant mal aimé, le laissé-pour-compte, sur lequel les confidences de Frances jetaient un éclairage nouveau.

Après ce qu’elle venait d’entendre, comment ne pas comprendre qu’il soit devenu rebelle ? Enfant délaissé, orphelin de père, arraché à sa mère, il avait probablement essayé à tout prix d’attirer l’attention sur lui, en vain.

La disparition tragique d’Anders avait modifié la donne. Leo, désormais destiné à régner, cherchait à prouver à son peuple, mais surtout à son oncle, qu’il serait digne de cette lourde charge.

Oui, Leo avait changé. L’homme arrogant qu’elle avait connu autrefois s’était adouci : il semblait réellement préoccupé par son sort et celui de Christian.

Pouvait-elle pour autant lui faire confiance ?

Et qu’attendait-il d’elle exactement ?

Elle se remémora brusquement son baiser furtif et ne put réprimer un frisson. Cet homme la bouleversait ; dès qu’il était là, c’était comme si la pièce se chargeait d’électricité, comme si tout à coup elle prenait conscience de sa féminité…

 

***

 

Assise sur le sofa, Phoebe regardait avec attendrissement son fils ranger sagement ses jouets avant d’aller au lit. Et elle songeait à l’étrange journée qui venait de s’écouler quand le petit garçon se leva soudain : la porte venait de s’entrouvrir.

— Leo ! s’écria-t-il, un grand sourire aux lèvres. Viens, je vais te montrer mon super-garage.

Tout en se laissant docilement entraîner par l’enfant, Leo lança un clin d’œil complice à Phoebe qui le dévisageait, les yeux écarquillés par la surprise.

Pourquoi avait-il un charme si dévastateur ? songea-t-elle, le cœur battant. Comment résister à son sourire irrésistible, à la chaleur de son regard, à la sensualité qui émanait de ses moindres gestes ?

Et surtout, pourquoi la situation entre eux était-elle si compliquée ? Elle aurait tant voulu profiter simplement de sa présence sans se poser plus de questions !

— Tu sais, ce garage était à moi quand j’étais petit, confia Leo au petit garçon. Et je suis heureux qu’il te plaise.

Bouche bée de plaisir, Christian rougit jusqu’aux oreilles et fut incapable de prononcer le moindre mot.

— Maintenant, tu vas aller te coucher. Et demain matin, tu seras en pleine forme, ajouta Leo. Tu sais où je veux t’emmener ?

Le petit garçon secoua la tête.

— Faire du patinage, reprit Leo. Chaque année, à Noël, on installe une patinoire sur la plus grande place de la ville, juste à côté d’un énorme sapin de Noël. Tu vas voir, c’est magnifique !

— Demain ? murmura Phoebe. Mais je croyais que nous devions trouver un moment pour discuter.

Leo se tourna vers elle et la fixa d’un long regard qui acheva de la troubler.

— Nous nous débrouillerons pour être seuls un moment, répondit-il. Et nous parlerons, je vous le promets… Je ne vous dérange pas plus longtemps : à présent, je vous laisse vous reposer tous les deux.

Elle se contenta d’approuver d’un signe de tête et il quitta la pièce après un bref salut.

Dormir ? pensa Phoebe en se levant pour aller coucher son fils. Elle en était incapable : mille pensées étourdissantes se bousculaient dans sa tête.

Des pensées qui, toutes sans exception, avaient Leo pour objet.

 

***

 

— Le roi m’attend, annonça Leo d’un ton sec à l’aide de camp qui montait la garde devant les appartements royaux.

S’il fut surpris de cette visite tardive, l’officier n’en laissa rien paraître : il s’effaça aussitôt pour le laisser entrer.

Nicholas était allongé sur son lit, le dos soutenu par de gros oreillers. Sans ses vêtements d’apparat, il semblait tout à coup fragile et vulnérable, songea Leo avec surprise. Il somnolait, mais se réveilla dès l’arrivée de son neveu et se redressa péniblement.

— Alors ? demanda-t-il d’un ton abrupt. Tu as réussi à te débarrasser d’elle ?

— Pas encore. Mais j’y travaille, répondit Leo, évasif.

— Je n’arrive pas à comprendre que ce ne soit pas déjà fait ! grommela-t-il, furieux. Même ta mère a fini par céder pour de l’argent. Il faut dire qu’à l’époque cinquante mille dollars, c’était une somme…

Un sourire mauvais se dessina sur ses lèvres fines. Un instant, Leo voulut se convaincre que Nicholas mentait, mais il comprit avec horreur qu’il avait dit la vérité. Sa mère avait bel et bien accepté de l’abandonner à sa famille paternelle en échange d’un gros chèque. C’était monstrueux, mais il devait l’admettre.

Et surtout, ne pas montrer à Nicholas à quel point cette nouvelle le dévastait…

Il déglutit péniblement, serra les dents et se força à affronter le regard sardonique de son oncle.

— En effet, une belle somme, se contenta-t-il de faire remarquer d’une voix sourde.

— Alors si tu ne veux pas l’acheter, quel est ton plan ? enchaîna Nicholas.

Quelle arrogance ! songea Leo, révolté. Nicholas venait de lui annoncer qu’il l’écartait du trône alors qu’il était l’héritier légitime, et il continuait à lui donner des ordres comme si rien n’avait changé !

Comment le roi aurait-il réagi s’il avait su que s’il était prêt à se charger du dossier Phoebe, c’était uniquement pour protéger la jeune femme, et en aucun cas par obéissance aveugle ?

Soudain, c’était comme s’il se sentait affranchi de l’emprise que Nicholas avait eue sur lui toute son enfance. Il le voyait à présent pour ce qu’il était : un vieil homme aigri, égoïste… et, par sa faute, infiniment seul.

— Je vous en parlerai plus tard, répondit-il, tout n’est pas encore au point.

Cette réponse sembla satisfaire le roi, qui commençait à somnoler.

— Je compte sur toi pour neutraliser cette fille le plus vite possible, dit-il en tirant à lui la couverture. Maintenant laisse-moi, je veux dormir.

Leo ne se le fit pas dire deux fois : après un bref salut à son oncle, il se retira sans attendre.

Une fois dans sa chambre, il se dirigea vers la porte-fenêtre, qu’il ouvrit toute grande malgré la fraîcheur de la nuit : il avait besoin d’air, dans tous les sens du terme…

Le roi voulait qu’il retire son enfant à une mère qui l’adorait, provoquant à coup sûr le malheur de l’un et de l’autre ?

Il n’en était pas question !

Mais comment se sortir de cette situation sans provoquer un affrontement avec Nicholas qui, il le savait, n’hésiterait pas à employer les méthodes les plus abjectes pour se débarrasser de lui s’il le fallait ?

Il y avait une seule solution pour contrecarrer les projets de son oncle, une solution qui pouvait paraître folle mais qui était sa seule porte de sortie.

Il devait épouser Phoebe…

Il se plongea dans la contemplation de la place royale magnifiquement éclairée par des lampadaires en bronze tandis que les pensées se bousculaient dans sa tête.

Il avait de l’estime et du respect pour Phoebe. Et avec une lucidité douloureuse, il songea soudain qu’elle était trop bien pour lui.

Que penserait-elle de lui si elle le connaissait vraiment ? Il y avait tant de choses qu’elle ignorait de lui, toutes ces zones d’ombre qu’il cachait comme il pouvait, à commencer par ce sentiment de culpabilité qui le minait depuis l’enfance…

Une chose était sûre : Phoebe et lui étaient attirés l’un vers l’autre par un désir d’une puissance qu’il n’avait jamais connue jusque-là.

Mais rien ne disait que cela suffirait à la convaincre d’accepter.

7.

 

Phoebe ouvrit l’œil et mit quelques secondes à réaliser qu’elle ne se trouvait pas dans son appartement à New York.

Elle était avec Christian à Amarnes… Le roi Nicholas voulait lui prendre son fils… Et, la veille, Leo l’avait embrassée. C’était un résumé abrupt mais éloquent de l’étrange situation dans laquelle elle se trouvait.

Elle se leva et tira les rideaux. Le sommet des montagnes qui entouraient la ville était recouvert de neige, et un beau soleil étincelait dans le ciel d’un bleu limpide.

Un temps parfait pour aller faire du patinage, songea-t-elle en inspirant profondément pour chasser son appréhension. Si elle n’avait pas été en danger de perdre la garde de son fils, elle aurait presque pu en profiter…

 

***

 

A l’heure dite, Phoebe monta avec Christian dans la voiture de Leo stationnée dans la cour du palais.

— Pas de chauffeur ? Pas de garde du corps ? s’étonna-t-elle. Quelle bonne surprise !

— Vous savez, Amarnes est un petit royaume, et en Scandinavie les familles régnantes ont le goût de la simplicité, répondit Leo.

En effet, dans l’heure qui suivit, Phoebe put constater combien Leo mettait ce principe à l’œuvre.

Il se gara non loin de la grande place où était installée la patinoire, et sourit sans façon aux passants qui le reconnurent.

Sur le banc où ils s’installèrent pour mettre leurs patins se trouvait une famille qui le salua, et Phoebe nota dans leur attitude une sympathie admirative et respectueuse qui l’impressionna. Leo semblait avoir déjà fait la conquête de ses futurs sujets.

Il aida Christian à mettre ses patins, et ce dernier se laissa faire, ravi. Le prince avait su trouver les mots et les gestes pour gagner le cœur de son fils, songea Phoebe avec émotion.

Probablement Christian manquait-il d’une figure paternelle et espérait-il l’avoir trouvée…

Leo se révéla être un patineur émérite. Il évolua quelques secondes sur la piste avec l’élégance virile qui le caractérisait, et elle admira silencieusement sa longue silhouette de sportif accompli.

Puis, avec une infinie patience, il aida le petit garçon à s’aventurer sur la glace et sut si bien le mettre en confiance que Christian lui lâcha bientôt la main pour se lancer tout seul.

— Vous ne venez pas ? lança-t-il alors à Phoebe, accoudée à la balustrade.

— Si, j’arrive.

Elle s’élança gracieusement sur la glace et effectua quelques figures dignes d’une professionnelle, sous l’œil stupéfait de Leo.

— Quelle championne vous faites ! s’exclama-t-il avec enthousiasme. Dommage, je me réjouissais déjà de vous donner une leçon !

Ils se mirent à rire tous les deux, d’un rire spontané et détendu d’adolescent.

— C’est plutôt moi qui devrais vous en donner, rétorqua-t-elle, taquine.

Il capta son regard, et cette fois, l’expression qu’elle lut sur son visage n’avait plus rien de juvénile.

— Je devine d’autres domaines de compétence dans lesquels nous serions certainement complémentaires, murmura-t-il d’une voix rauque.

Phoebe se figea et son sang s’accéléra dans ses veines.

Elle détourna les yeux pour qu’il ne voit pas le désir qui, elle le savait, brûlait dans son regard.

— Quand est-ce qu’on goûte, maman ? demanda alors Christian de sa petite voix aiguë.

Phoebe remercia intérieurement le ciel de cette interruption, qui lui permit de reprendre le contrôle d’elle-même.

— Maintenant, si tu veux, répondit Leo d’une voix de nouveau parfaitement naturelle. Je connais un endroit où on sert un très bon chocolat chaud. Tu aimes le chocolat, j’imagine ?

Christian acquiesça gravement d’un hochement de tête.

— Alors on y va ! lança Leo.

Il n’avait pas menti.

Non seulement le petit café était fort sympathique avec ses lambris et son feu de bois, mais le chocolat était un délice, songea Phoebe en jetant un coup d’œil attendri à son fils qui finissait de dévorer un gâteau tout juste sorti du four.

Elle était si bien avec Leo, si heureuse de voir à quel point Christian l’appréciait…

— Vous semblez plongée dans de profondes réflexions, dit tout à coup Leo en la fixant du regard.

— Je me disais que… vous aviez changé, murmura-t-elle enfin après un long silence. Beaucoup changé…

Les traits de Leo se figèrent, et il détourna la tête.

— Si vous voulez dire que je ne suis plus le coureur de jupons que j’étais, c’est exact, répondit-il enfin d’un ton soudain distant. On se lasse de tout, vous savez…

Elle fut étonnée de l’amertume et du cynisme qu’elle décelait dans sa voix. Pourquoi, à certains moments, le sentait-elle si proche, et pourquoi se fermait-il tout à coup dès qu’on évoquait son enfance, sa famille, ou quoi que ce soit qui le touchait de près ?

Quels secrets cachait-il ?

Il se tourna brusquement vers Christian.

— J’ai quelque chose à te montrer, lui dit-il.

Les yeux du petit garçon se mirent à briller.

— Je vais te faire découvrir les créatures de Noël qu’on appelle les nisses. Ce sont des petits génies qui font des tas de farces et qu’on représente sous forme de jolies statuettes de bois. Autrefois, ils étaient très populaires dans les fermes, et aujourd’hui on les fête au moment de Noël. La veille de Noël, dans chaque village, quelqu’un se déguise en nisse et va demander aux enfants ce qu’ils veulent comme cadeau.

Christian l’écoutait, bouche bée.

— Et vous, que demandiez-vous aux nisses quand vous étiez petit ? interrogea Phoebe.

De nouveau, elle le sentit se fermer, et sut qu’il ne lui répondrait pas. Le cœur serré, elle eut soudain la certitude qu’il n’avait pas été un enfant heureux. Comment l’aurait-il pu, alors qu’on avait chassé sa mère et qu’il n’avait été pour sa famille que le faire-valoir d’Anders ?

Mais au fond, elle ne savait rien de son passé, et pas grand-chose de son présent. Sa seule certitude était qu’elle était attirée par lui aussi sûrement qu’un papillon par la flamme d’une bougie, et que, comme ce malheureux insecte inconscient du danger, elle ne parvenait pas à se maîtriser en sa présence.

Quant au futur, elle n’y songeait même pas, tant la situation lui paraissait confuse.

Pourtant, la seule pensée de quitter définitivement Leo dans deux semaines lui serrait le cœur, alors qu’elle aurait dû au contraire se sentir libérée de ne plus jamais entendre parler des Christensen…

 

***

 

Son plan fonctionnait, songea Leo après avoir raccompagné Phoebe et Christian à leurs appartements.

Elle était en train de tomber amoureuse de lui. Ses rougeurs soudaines, l’éclat qui étincelait dans ses yeux quand il surprenait son regard posé sur lui, ses étranges silences, cette façon désarmante qu’elle avait de lui poser des questions sur lui-même : tout concordait.

Il aurait dû se réjouir.

Alors, pourquoi se sentait-il si mal ?

Parce que lui ne pourrait l’aimer. Il le savait.

Phoebe se trompait sur lui, et si elle avait su quelles noires pensées il avait nourries dans le passé, elle se serait éloignée de lui, horrifiée…

Mais pour l’instant, songea-t-il en secouant la tête, l’attirance qu’il exerçait sur elle était salutaire, car elle lui permettrait de la sortir des griffes de Nicholas. Tant qu’il ne se serait pas assuré que Nicholas était hors d’état de lui faire du mal à elle et à son fils, il ferait tout pour la garder sous son contrôle : en la séduisant.

C’était pour son bien, seulement pour son bien.

Un jour, elle comprendrait, et elle lui pardonnerait.

 

***

 

Au milieu de sa chambre, Phoebe considérait avec perplexité les quatre splendides robes étendues sur son lit.

Une heure à peine après leur retour de leur sortie, un livreur lui avait apporté ces élégantes tenues griffées, avec dans la boîte une carte.

Choisissez celle que vous préférez pour dîner avec moi ce soir.

Il n’y avait aucune signature, mais Phoebe avait immédiatement compris, et son cœur avait bondi dans sa poitrine.

Ainsi, elle allait passer la soirée en tête à tête avec Leo ! N’était-ce pas trop beau pour être vrai ? Mais peut-ê t r e voulait-il tout simplement lui parler enfin des véritables intentions du roi Nicholas au sujet de Christian ?

Peu importait : elle était bien décidée à être aussi jolie que possible pour l’occasion.

— Laquelle préfères-tu ? demanda-t-elle à son fils.

Christian regarda longuement les robes, et désigna enfin l’une d’entre elles.

— Celle-là, dit-il gravement. Elle est dorée, comme mon robot.

— Voilà une excellente raison, déclara-t-elle en riant. Mais robot ou pas, je vais suivre ton conseil. Je vais l’essayer…

Quelques instants plus tard, elle tournoyait sur elle-même comme une petite fille. Le fourreau, près du corps, dessinait comme une seconde peau ses courbes féminines, et elle se sentit soudain terriblement sexy.

— Ta robe est très jolie, affirma Christian avec gravité. Pourquoi tu la mets ?

— Parce que je dîne avec Leo ce soir.

Le petit garçon fronça les sourcils et sembla se plonger dans de profondes réflexions.

— Tu vas te marier avec lui ?

Elle écarquilla les yeux.

— Pourquoi me poses-tu cette question ?

— Parce qu’il est gentil et que comme ça, il serait mon papa, puisque j’en ai pas ! répondit-il avec aplomb.

Phoebe sentit sa gorge se serrer. C’était la première fois que Christian exprimait le désir d’avoir un père.

— Tu aimerais bien avoir un papa ? demanda-t-elle d’une voix étranglée.

— Oui. Pour qu’il me raconte des histoires, qu’il joue avec moi, qu’il m’emmène faire du patinage. Comme Leo, conclut-il comme s’il s’agissait d’une évidence.

L’affection qui unissait Leo et Christian était indéniable, songea Phoebe, bouleversée. Mais cela justifiait-il de laisser le petit garçon rêver d’en faire son vrai papa ? Et elle, son prince charmant ?

Elle prenait conscience que, pour la première fois depuis cinq ans, elle ambitionnait autre chose que de réussir sa vie de mère et de chef d’entreprise. Elle voulait aimer un homme, et être aimée en retour.

Et cet homme, c’était Leo Christensen…

Malgré tout ce qui les opposait, malgré cette façon frustrante qu’il avait de se renfermer dans sa coquille dès qu’elle lui posait des questions trop personnelles, malgré l’énigme qu’il demeurait pour elle, elle était attirée vers lui comme par un aimant.

— Dites donc, vous êtes magnifique ce soir ! lança Frances qui venait de rentrer dans la pièce. Vous avez un rendez-vous galant ?

Mortifiée, Phoebe se sentit rougir comme une adolescente.

— Non, je dîne dehors, c’est tout, répondit-elle, évasive. D’ailleurs, il est temps que je parte. Je vous confie Christian ?

— Avec plaisir. Viens, mon chéri, on va finir l’histoire qu’on a commencée hier.

Phoebe s’éclipsa discrètement après avoir déposé un baiser furtif sur le front de son fils.

Dans le hall l’attendait un majordome, qui la conduisit dans une partie du palais où elle n’avait jamais été. Après avoir traversé un petit salon qui changeait agréablement des vastes salles d’apparat, elle fut introduite dans une charmante salle à manger. Les murs, tendus de soie saumon, donnaient à la pièce une ambiance chaude et intime ; la décoration était aussi raffinée que discrète et un feu brûlait dans la cheminée.

Le majordome s’éclipsa, la laissant seule avec Leo.

Il s’était changé lui aussi, et portait un costume sombre qui mettait parfaitement en valeur son corps d’athlète accompli. Il n’avait pas mis de cravate, et le col ouvert de sa chemise laissait entrevoir son torse puissant. Plaqués en arrière, ses cheveux blonds dégageaient son visage, mettant ainsi en valeur l’arête fière de son nez et son haut front qui trahissait l’intelligence.

— Merci d’avoir mis ces somptueuses tenues à ma disposition, commença Phoebe avec un sourire. Somptueuses, mais peut-être un peu trop élégantes pour moi…

— Une belle femme n’est jamais trop élégante, Phoebe, fit-il observer de sa voix de basse.

Elle réprima la joie que cette réflexion provoquait en elle.

— J’ai eu beaucoup de mal à choisir, reprit-elle d’une voix mal assurée. Heureusement, Christian m’a aidée…

Leo avança d’un pas et fit courir son regard sur elle, lentement, s’attardant sur sa poitrine, ses hanches, ses jambes sous la soie, prenant son temps comme pour accentuer encore son trouble.

Un sourire admiratif se dessina sur ses lèvres sensuelles.

— Je ne peux qu’approuver son choix, fit-il enfin observer d’une voix rauque.

Phoebe sentit ses jambes se dérober sous elle : Leo continuait à la regarder. Le silence se prolongeait et la tension montait en elle, presque insupportable.

— J’ai faim, murmura-t-elle alors pour dire quelque chose et briser le charme qui la tenait captive.

Elle regretta ses paroles dès qu’elle les eut prononcées, tant leur double sens était flagrant.

Leo capta son regard et elle nota avec affolement l’éclat qui s’était brusquement allumé dans ses yeux azur.

— Moi aussi, enchaîna-t-il d’une voix sourde.

Ils restèrent ainsi l’un en face de l’autre, comme électrisés, mais au moment où Phoebe songeait qu’il allait enfin prendre une initiative, l’enlacer peut-être, il s’écarta d’elle.

— Je vous sers à boire ?

Incapable d’articuler la moindre parole, elle se contenta d’acquiescer d’un signe de tête.

Il lui tendit son verre, puis leva le sien en son honneur.

— A cette soirée, dit-il.

Phoebe avala une gorgée sans cesser de le regarder. Il lui semblait qu’elle flottait dans une sorte de bulle et que toute capacité de réfléchir ou de prendre la moindre décision lui était désormais interdite. Seul comptait ce moment de grâce, cet homme fascinant qui la buvait des yeux, ce tête-à-tête affolant qui s’annonçait.

Perdait-elle l’esprit ? se demanda-t-elle dans un instant de lucidité.

Elle avait accepté ce dîner pour discuter de l’avenir de Christian, pour connaître les projets du roi et tenter de trouver un accord. Pourtant, face à Leo, elle était incapable de parler, de poser des questions, de s’intéresser au seul sujet qui en valait la peine : les rapports futurs entre son fils et sa famille paternelle.

— Si nous passions à table ? suggéra-t-il.

Elle prit place sur la chaise qu’il lui avançait galamment. Peut-être le dîner lui remettrait-il les idées en ordre, songea-t-elle, de plus en plus déstabilisée. Il fallait absolument qu’elle sache ce que Nicholas envisageait pour son petit-fils, de façon à élaborer une contre-attaque. Car, à l’évidence, la partie serait serrée.

Leo s’assit à son tour, et leurs genoux se frôlèrent. Il ne retira pas le sien, et elle ne bougea pas non plus. La tête lui tourna, et elle eut bien du mal à se servir de la salade de homard que Leo lui présentait.

Comment pouvait-il être aussi parfaitement naturel alors qu’elle avait la sensation que son genou était en feu ? Pourquoi ne s’écartait-il pas ? Pour la déstabiliser, ou parce que ce contact lui procurait du plaisir ?

Elle n’eut pas le loisir de se poser plus longtemps la question, car il démarra sur un autre sujet. Un sujet autrement important.

— Phoebe, il faut que vous sachiez que le roi veut faire de Christian son successeur, déclara-t-il de but en blanc.

En entendant cette incroyable nouvelle, Phoebe retrouva d’un seul coup toute sa lucidité.

— Comment ? Mais c’est impossible, puisque Anders a abdiqué ! s’écria-t-elle, stupéfaite. La Constitution l’interdit, n’est-ce pas ?

— En effet. Mais le roi Nicholas a l’intention de modifier la loi, et personne n’osera s’opposer à sa volonté. Il a parfois une curieuse notion de la démocratie, vous savez…

Elle le dévisagea, interdite, puis réalisa soudain ce que cette nouvelle signifiait pour lui. Il ne serait pas roi.

Son visage demeurait impassible, et elle se demanda encore une fois ce qu’il pensait. Détestait-il Christian, à présent qu’il anéantissait ses espoirs de monter sur le trône ?

Leo s’était préparé avec ferveur et acharnement à son rôle de futur roi, et voilà que son oncle modifiait la Constitution en faveur de ce petit garçon de six ans qui avait posé pour la première fois les pieds sur le sol d’Amarnes voilà seulement quelques jours !

— Vous êtes déçu ? demanda-t-elle.

Il sembla réfléchir un moment, et son regard se fit lointain.

— Je vous avouerais que la nouvelle m’a pris de court, mais que faire d’autre que d’accepter la situation ? concéda-t-il d’une voix détachée. Le roi est le roi, et je ne peux que m’incliner…

— Mais il y a peut-être quelque chose à faire pour empêcher cette folie, voyons ! protesta-t-elle avec l’énergie du désespoir. Je ne veux pas que mon fils soit roi !

Leo eut une moue qui trahissait son scepticisme.

— Je vous déconseille de vous engager sur cette voie, Phoebe. Vous partez perdante, et vous savez que Nicholas ne lésinera pas pour imposer sa volonté.

— Amarnes n’est pas une dictature, que je sache !

— Non, en effet, c’est une monarchie constitutionnelle, mais le Parlement finira par plier, je le crains.

Phoebe se passa la main sur le front et poussa un profond soupir.

— Tout cela est absurde ! J’ai entendu parler des conflits qui existent dans votre famille, les haines, les jalousies… Je ne veux pas que Christian soit élevé dans cette atmosphère délétère. En tant que prince héritier, il serait en première ligne…

Elle s’interrompit un instant, la gorge nouée.

— Et si ce scénario catastrophe doit arriver, avez-vous une idée du sort que votre cher oncle entend me réserver ? reprit-elle.

— Non. Au départ, il voulait que je vous propose une grosse somme pour que vous acceptiez de quitter l’île sans votre fils, mais j’ai évidemment refusé, précisa Leo. J’ai vécu cette terrible situation quand ma mère est partie pour l’Italie en m’abandonnant, et il n’était pas question que je vous inflige cette horreur.

— Elle vous a laissé ? balbutia Phoebe, incrédule.

— Oui, et pour tout vous dire, moyennant finances, ce que je viens d’apprendre, répondit-il d’une voix tendue. Je ne l’ai vue que de loin en loin après son départ. Elle est morte quand j’avais seize ans.

— Je suis désolée, murmura Phoebe. Vous avez dû beaucoup souffrir.

Leo ne répondit pas, mais ses traits crispés étaient une réponse en eux-mêmes.

— Je ne veux pas que Christian vive la même chose que moi, reprit-il après un silence. Pourtant, je vous avouerais qu’au début j’ai été tenté. Pour moi, vous n’étiez qu’un problème à régler coûte que coûte, comme il y a six ans. J’ai changé d’avis lorsque je vous ai revue.

Troublée, Phoebe résista à l’envie de lui demander ce qu’il voulait dire, mais ce n’était vraiment pas le moment…

— Alors qu’allons-nous faire à présent ? lança-t-elle en dardant sur lui un regard désespéré. Nous sommes dans une impasse !

Il s’immobilisa et la dévisagea avec une soudaine gravité, pendant un temps qui sembla une éternité à Phoebe.

— Je crois que j’ai une solution, déclara-t-il enfin.

L’atmosphère dans la pièce devint électrique et, d’instinct, Phoebe devina que les paroles que s’apprêtait à prononcer Leo allaient changer le cours de sa vie.

Elle attendit, le cœur battant.

— Nous allons nous marier, lança-t-il.