L'héritier des Christensen
Phoebe s’étira dans son lit et songea…
5.
Phoebe s’étira dans son lit et songea qu’elle devait se lever pour aller travailler. Puis, en un éclair, elle se souvint brusquement des événements de la veille qui allaient bouleverser son existence, en tout cas pour les deux semaines qui s’annonçaient.
Elle se redressa aussitôt, parfaitement réveillée.
Dans deux heures, Leo Christensen viendrait la chercher pour les emmener, Christian et elle, à Amarnes.
Cette décision avait été si soudaine, si brutale, qu’elle n’arrivait pas vraiment à y croire. Et pourtant, c’était bien la réalité.
Elle se leva à la hâte et se doucha rapidement.
Elle avait commencé à faire leurs deux sacs de voyage en rentrant la veille, mais il fallait y mettre la dernière main.
Christian avait été ravi quand elle lui avait annoncé qu’ils partaient en vacances sur une île.
— Une île ! s’était-il exclamé. Alors il y aura la mer, avec des poissons, et même des phoques !
— Peut-être, avait-elle répondu avec un sourire quelque peu forcé. On verra…
Sa propre mère avait été nettement moins extatique quand elle l’avait appelée pour la mettre au courant.
— Tu pars à Amarnes ? Dès demain ? Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire ? avait-elle demandé sans dissimuler son inquiétude.
Amelia Wells savait tout du mariage éclair de sa fille avec Anders, ainsi que de leur rupture tout aussi rapide. C’était elle qui avait accueilli Phoebe à l’aéroport quand elle était arrivée de Paris, les traits tirés, un petit garçon de trois mois dans les bras.
— Je n’ai pas eu vraiment le choix, expliqua Phoebe.
— Que veux-tu dire ? Ils t’ont menacée ?
— Non, mais on m’a fait comprendre que si je refusais que Christian rencontre son grand-père, ce dernier risquait d’être fâché. Très fâché. Alors j’ai décidé d’accepter. De toute façon, j’ai toujours eu l’intention de dire à Christian la vérité sur ses origines et de lui faire rencontrer sa famille paternelle. Disons que c’est un peu plus tôt que prévu…
— Ma chérie ! s’exclama Amelia d’une voix angoissée. Tu es sûre que tu n’es pas en train de te jeter dans la gueule du loup ?
Phoebe sentit sa gorge se nouer. Jusque-là, elle avait réussi à faire preuve de courage, mais la sollicitude inquiète de sa mère l’ébranlait.
— Mais oui, maman, assura-t-elle avec un calme feint.
Le roi ne peut rien contre moi.
Tout en prononçant ces paroles, elle croisa les doigts pour conjurer le sort.
Et si Nicholas insistait pour garder Christian auprès de lui ? S’il lui déclarait la guerre, déclenchant une bataille juridique sans fin, des enquêtes qui révéleraient ce qui ne devait pas l’être ? Que ferait-elle ? Elle n’avait pas les moyens financiers d’assurer sa défense. Nicholas, quant à lui, pourrait engager les meilleurs avocats, comme le lui avait cruellement précisé Leo.
— J’espère que l’avenir ne te donnera pas tort, Phoebe, reprit Amelia, inquiète. Mais je t’avoue que ce voyage ne me dit rien qui vaille. J’aimerais que tu sollicites les conseils d’un de mes amis avocats, ma chérie. Il pourra sûrement t’aider.
— C’est gentil, maman, mais ma décision est prise, déclara Phoebe d’une voix plus ferme. Et sur place, ne t’en fais pas, je resterai sur mes gardes. D’ailleurs, peut-être les choses se passeront-elles mieux que prévu… Après tout, on peut aussi avoir de bonnes surprises dans la vie, n’est-ce pas ?
A l’autre bout du fil, il y eut un silence.
— Dans le cas qui nous intéresse, j’en doute, Phoebe, j’en doute fort, rétorqua enfin Amelia. Tu as toujours eu des rapports déplorables avec la famille d’Anders, qui te tient pour responsable de son abdication, et je ne vois pas pourquoi ça changerait. De leur part, tu peux malheureusement t’attendre aux pires coups bas. L’idée de te savoir seule là-bas, à leur merci, ne me plaît pas du tout. Tu es sûre que tu dois y aller ?
— Oui, maman, certaine.
— Alors tu m’appelleras pour me donner des nouvelles dès ton arrivée ? demanda Amelia d’un ton résigné.
— Oui, maman, je te le promets. Ne t’en fais pas, tout se passera bien.
Après ce coup de téléphone qui la laissa désemparée, Phoebe contacta son amie Josie, qui accepta avec plaisir de s’occuper du magasin pendant deux semaines. Josie travaillait en interim, et se trouvait justement libre en ce moment : elle fut donc ravie de ce petit boulot qui lui tombait du ciel.
C’était si simple de changer de vie ! songea Phoebe en avalant rapidement une tasse de café avant de réveiller Christian. Si simple et si angoissant à la fois…
A cet instant, elle ne savait pas ce qui la déstabilisait le plus : la perspective d’affronter le redoutable roi Nicholas, ou celle de passer deux semaines aux côtés de Leo.
Car il était inutile de se leurrer : Leo Christensen n’était pas étranger à la fébrilité qu’elle ressentait.
Leur dîner, la veille au soir, avait semé le trouble dans son esprit, effaçant le souvenir terrible de leur première et si pénible rencontre, six ans auparavant.
Certes, il était tout aussi impressionnant de puissance e t de virilité qu’autrefois, mais, l’espace de quelques instants, elle avait entrevu en lui une surprenante douceur, voire une fragilité qui le rendaient plus attirant encore.
Qui était Leo Christensen ? Le play-boy sans cœur dont Anders lui avait dépeint les frasques ? Un neveu soumis exécutant les basses œuvres du roi ? Un prince prêt à tout pour monter sur le trône ?
Il était forcément différent de l’image caricaturale qu’on donnait de lui, et elle était bien décidée à mettre à profit son séjour à Amarnes pour découvrir qui se cachait derrière cet homme en apparence si insensible.
Le jour se levait et quelques rares piétons traversaient Washington Square. Allons, le temps passait, il lui fallait s’habiller et préparer Christian.
Dans quelques heures, elle se jetterait dans l’inconnu.
Elle enfila un jean, prépara un pull confortable et des mocassins en cuir, sa tenue fétiche pour voyager en avion, et demanda à son fils de sélectionner ses peluches préférées. En cas de fatigue ou de baisse de moral, on n’avait jamais rien trouvé de mieux pour réconforter un enfant, en dehors bien sûr d’un câlin de sa maman !
A l’heure dite, Phoebe jeta un œil dans la rue. Elle aperçut Leo, d’une ponctualité parfaite. Très élégant dans son costume sombre, un manteau en lainage grège sur son bras, il sortit d’une limousine noire et se dirigea vers son immeuble d’un pas décidé.
***
Leo s’arrêta un moment devant le bâtiment en briques rouges qui, contrairement à ce qu’il avait imaginé, ne manquait pas de charme. Il regretta, mais un peu tard, les remarques négatives qu’il avait faites à la jeune femme sur son appartement.
Comment Phoebe allait-elle le recevoir ? se demanda-t-il, perplexe, avant de sonner à l’Interphone. Mal, vraisemblablement… Elle avait gardé de lui et de sa famille une image déplorable, et il ne pouvait l’en blâmer étant donné leur accueil glacial, six ans auparavant.
Cependant, la situation avait changé.
La veille au soir, lors de ce dîner impromptu qu’elle avait d’abord refusé, quelque chose s’était passé entre eux, songea-t-il pour la cinquantième fois de la matinée.
L’hostilité de Phoebe s’était peu à peu estompée, et il l’avait sentie se détendre au fur et à mesure du repas. Non seulement elle avait cessé d’être agressive à son égard, mais il aurait juré qu’il ne lui était pas indifférent.
La lueur qu’il avait saisie à plusieurs reprises dans ses grands yeux gris en amande était suffisamment éloquente pour le grand connaisseur de femmes qu’il était : elle n’était pas insensible à son charme, et c’était un euphémisme…
Le conflit latent qui les opposait était passé au second plan, et leur conversation avait été agréable, créant entre eux une complicité qu’il n’aurait jamais imaginée possible.
Cette femme était non seulement infiniment désirable, mais aussi intelligente et courageuse.
Décidément, plus il la côtoyait, plus elle l’intéressait.
Il aurait probablement été facile de pousser son avantage et de la séduire, mais il n’en était pas question, à son grand regret. Le contexte familial le lui interdisait absolument.
S’il pouvait gagner la confiance, voire l’amitié de Phoebe, tant mieux. Obtenir davantage, c’était de la folie, même s’il en avait très envie…
***
Phoebe ne souhaitait pas que Leo pénètre dans son appartement, mais elle dut s’y résigner : elle n’était pas tout à fait prête et ne pouvait décemment pas lui demander de l’attendre sur le palier…
Quand elle l’entendit frapper à la porte, son cœur se mit à battre la chamade. Quelle idiote elle faisait ! A l’idée de se retrouver en face de lui, elle perdait tous ses moyens comme une adolescente de quinze ans. C’était ridicule !
Comment pouvait-elle oublier que Leo Christensen était l’envoyé du roi Nicholas et représentait une véritable menace pour Christian ?
Elle se rajusta précipitamment devant la glace, remit en place une boucle échappée de sa barrette et alla lui ouvrir.
Souriant, rasé de frais, il entra dans le salon sans même attendre qu’elle le lui propose.
— Bonjour, lança-t-il, très à l’aise, avant de se tourner vers le petit garçon qui le dévisageait bouche bée, planté au milieu de la pièce. Ravi de te connaître, Christian. Moi, c’est Leo. Je suis en quelque sorte ton cousin…
— Mon cousin ? répéta le petit garçon, bouche bée. C’est vrai, maman ?
— Oui, mon chéri, je t’expliquerai, répondit-elle.
— Dis donc, tu en as un sacré monstre ! s’exclama Leo en pointant du doigt le dinosaure en plastique que Christian serrait contre sa poitrine. C’est un tyrannosaure, n’est-ce pas ?
Christian approuva de la tête, visiblement ravi d’avoir affaire à un connaisseur.
— Oui, et il fait du bruit, ajouta-t-il d’un ton sérieux. On dirait un vrai…
Il appuya sur un bouton et le jouet émit un cri caverneux. Leo fit semblant de sursauter, à la grande joie du petit garçon.
— T’as eu peur, hein ? s’écria Christian avec un sourire jubilatoire.
— Peur ? Je suis terrorisé, tu veux dire…
Christian éclata de rire et Leo lui sourit en retour, d’un sourire chaleureux et complice qui lui donna soudain le charme d’un adolescent. Ils avaient l’air de deux gamins qui venaient de faire une bêtise, songea Phoebe.
Il n’avait fallu que quelques secondes à Leo pour séduire Christian. Décidément, son pouvoir de séduction marchait sur tout le monde, les enfants comme les femmes…
A cet instant, Leo se tourna vers elle.
Dans ses yeux bleus, elle lut un éclat admiratif qui n’avait cette fois rien d’enfantin. Prenant son temps, il s’attarda sur sa silhouette, ses jambes, sa poitrine que l’on devinait sous son T-shirt, et elle frémit sous cette caresse visuelle d’une totale impudeur.
Se sentant rougir, elle s’agenouilla brusquement pour qu’il ne voie pas son visage. Puis elle referma son sac de voyage posé à terre d’un geste sec qui trahissait son émotion.
— On y va ? lança-t-elle d’une voix étranglée.
S’il avait remarqué sa réaction, Leo eut l’élégance de ne pas le montrer.
— Oui, vous avez raison, le temps passe. Tu sais que nous allons prendre un jet privé, Christian ? ajouta-t-il en se tournant vers le petit garçon. L’avion personnel du roi Nicholas ?
— On sera juste tous les trois ? demanda Christian.
— Oui, tous les trois. Tu es content ?
Le petit garçon hocha la tête d’un air grave, les joues rouges de contentement, et Phoebe ne sut si elle était heureuse ou dépitée de constater que Leo avait définitivement fait la conquête de son fils.
En tout cas, puisqu’ils étaient condamnés à vivre ensemble pendant deux semaines, mieux valait que les choses se passent bien entre ces deux-là, se dit-elle résignée. Avec le roi Nicholas, ce serait probablement plus difficile, se dit-elle en se remémorant la froideur et la morgue du père d’Anders.
Leo se chargea des bagages, Phoebe prit Christian par la main et ils s’installèrent tous les trois sur la banquette arrière de la spacieuse limousine.
Gagnée par la nervosité, à laquelle il était malheureusement évident que la présence de Leo n’était pas étrangère, Phoebe tenta sans succès de boucler la ceinture de sécurité de Christian et ne réussit qu’à la coincer.
— Voulez-vous que je vous aide ? demanda Leo.
Et avant qu’elle ait eu le temps de réagir, il se pencha au-dessus d’elle et débloqua la ceinture de l’enfant. Tel un envoûtant élixir, son parfum viril enveloppa Phoebe. Elle ferma les yeux tandis qu’une langueur soudaine s’emparait d’elle.
Il s’écarta enfin et elle put se reprendre.
— Merci, balbutia-t-elle d’une voix à peine audible.
En plein désarroi, elle se tourna vers la vitre et fit semblant de se plonger dans la contemplation du trafic, dense à cette heure. Il fallut quelques minutes pour que son cœur se remette à battre à un rythme normal…
— Tu veux boire quelque chose, Christian ? demanda tout à coup Leo en se tournant vers le petit garçon.
Tout en parlant, il ouvrit le mini-bar placé devant eux, et naturellement le petit garçon fut béat d’admiration.
— Je savais pas qu’il y avait des bouteilles et des verres dans une voiture, fit-il observer. Tu savais, maman ?
— Oui, mais dans certaines voitures seulement, précisa-t-elle.
— Tu veux du jus d’orange, du Coca, de l’eau ? reprit Leo.
— Du Coca, du Coca ! s’exclama Christian.
— D’habitude, je n’autorise pas les boissons sucrées, intervint Phoebe, hésitante.
Leo fit un clin d’œil à Christian.
— Voyons, Phoebe, pour une fois ! lança Leo. Après tout, c’est les vacances !
Par-dessus la tête de l’enfant, ils échangèrent un regard, faussement implorant pour Leo, perplexe pour Phoebe.
Bien sûr, elle se laissa fléchir.
Pas plus que Christian, elle ne pouvait résister au charme de Leo.
***
Le voyage devait réserver d’autres surprises à l’enfant, et le bar de la limousine n’était qu’un avant-goût des raffinements qui allaient suivre.
Avec ses aigles royaux peints sur la carlingue et son aménagement intérieur luxueux, l’avion personnel du roi Nicholas avait fière allure.
Le pilote et l’hôtesse les accueillirent comme des hôtes de marque. Christian décréta qu’il voulait être assis entre Léo et sa mère, et cette dernière n’osa pas s’y opposer.
Bien sûr, Christian était trop jeune pour apprécier le confort des sièges en cuir, la délicatesse des petits fours au foie gras qu’on leur offrit avant même le décollage, le sourire charmant de l’hôtesse aux petits soins pour eux.
Mais il se jeta sur le jeu de construction qu’elle lui présenta, ainsi que sur les crayons de couleur et le carnet de coloriage.
Phoebe accepta la coupe de champagne que lui tendait la jeune femme. Certes, ce n’était pas raisonnable, mais c’étaient les vacances pour elle aussi, de très étranges vacances, mais autant profiter des rares moments de plaisir qu’elles lui offraient !
Elle croisa le regard de Leo qui la fixait avec insistance, et baissa immédiatement les yeux, tandis qu’un frisson désormais familier s’emparait d’elle.
Heureusement, elle verrait certainement beaucoup moins le prince dès qu’ils seraient à Amarnes, car il serait accaparé par ses activités officielles.
Et c’était tant mieux, pensa-t-elle, car elle n’aurait pas survécu à deux semaines de cohabitation ininterrompues avec lui. Le fait de le côtoyer ainsi, le voir bavarder avec Christian comme s’il avait toujours fait partie de leur existence la déstabilisait profondément.
C’était tellement plus compliqué de gérer la situation quand il se montrait si charmant, si prévenant ! Elle en venait presque à regretter qu’il ne soit plus l’être glacial et méprisant qui avait cru pouvoir l’acheter, six ans auparavant.
Le vol se déroula sans incident aucun. Christian coloriait sagement sur sa tablette, Phoebe faisait mine de lire un livre dont elle ne retenait pas un traître mot, et Leo travaillait sur son ordinateur.
— Qu’est-ce que tu fais ? lui demanda Christian en posant soudain son crayon.
— C’est un peu compliqué à t’expliquer. Je m’occupe d’une association qui accueille les réfugiés. Des gens qui n’ont pas de maison, précisa Leo.
— Des réfugiés à Amarnes ? s’étonna Phoebe.
— Oui, notre pays a toujours été une terre d’accueil. Nous avons reçu beaucoup de réfugiés dans le passé, pendant la Seconde Guerre mondiale notamment, et je tiens à perpétuer cette noble tradition. En tant que président de l’association, mon rôle est de trouver des mécènes et de promouvoir notre activité. Inutile de dire que c’est un gros travail… Les gens sont tellement sollicités de nos jours ! J’ai la chance d’avoir du temps et de l’argent, il me paraît normal d’en faire profiter les autres…
Phoebe garda le silence, de plus en plus décontenancée.
Non seulement Leo Christensen se consacrait bénévolement à une association humanitaire, mais en plus il n’en faisait aucunement étalage. Si Christian ne lui avait pas posé la question, jamais elle ne l’aurait su.
Qui était-il vraiment ? Plus elle le côtoyait, plus elle découvrait à quel point sa personnalité était multiple… et fascinante.
— Vous devriez dormir, Phoebe. Le vol est très long.
Et sur ces paroles, il s’allongea confortablement sur son lit transformé en couchette et ferma les yeux.
***
Leo était habitué aux long-courriers et s’endormait toujours rapidement, mais il fut cette fois incapable de trouver le sommeil.
La tâche que Nicholas lui avait confiée lui apparaissait tout à coup particulièrement délicate. Lorsqu’il était parti pour New York, il était convaincu qu’il réglerait la question en quelques heures, quitte à offrir à la mère de Christian une jolie somme pour le laisser emmener son fils à Amarnes. Mais les choses ne s’étaient pas passées comme prévu. Pas du tout…
Non seulement Phoebe ne ressemblait en rien à la femme vénale et facile à convaincre qu’il s’était attendu à trouver, mais elle était intelligente, incroyablement attirante, et aussi délicieusement féminine que sexy. Un cocktail détonnant…
Par ailleurs, elle aimait son fils, et rien ni personne ne pourrait la convaincre de l’abandonner. Nicholas, qui avait probablement espéré se débarrasser de l’encombrante jeune femme comme il s’était débarrassé de sa propre mère autrefois, se trompait lourdement.
Il faudrait donc trouver une autre solution. Garde partagée, année scolaire à Amarnes et vacances à New York pour le petit garçon, fréquents séjours de Phoebe à Amarnes : tout était envisageable, le seul problème étant de convaincre la jeune femme, ce qui était loin d’être gagné.
Mais avait-il le choix ?
Depuis l’abdication d’Anders, il s’était totalement impliqué en tant que prince héritier dans la gestion du royaume aux côtés de son oncle. Il avait changé son style de vie de façon drastique, abandonnant son quotidien dissolu pour une existence quasi monacale et studieuse. Son futur rôle lui tenait énormément à cœur, et il fallait bien ça pour mériter le respect de ses sujets.
Il avait donc été chargé par Nicholas de ramener le fils d’Anders dans le giron familial. Voilà pourquoi, que cela lui plaise ou non, il lui faudrait, sinon évincer la jeune femme, du moins lui faire comprendre que Nicholas souhaitait désormais gérer l’éducation de Christian.
Leo connaissait l’intransigeance de son oncle, mais il espérait pouvoir le convaincre de se montrer conciliant avec Phoebe. C’était leur intérêt à tous…
Il tenta d’oublier que Phoebe était à ses côtés, si proche qu’en tendant la main il aurait pu lui effleurer la joue, et il ferma les yeux, appelant le sommeil.
Il était si fatigué que, contre toute attente, il s’endormit beaucoup plus rapidement qu’il ne l’aurait imaginé.
***
Phoebe ne parvenait pas à s’assoupir : trop d’émotions contradictoires la taraudaient, trop de questions se bousculaient dans sa tête.
Et l’une d’entre elles revenait inlassablement : celle que lui avait posée Leo quand il avait pris congé d’elle, six ans auparavant.
Que se serait-il passé si vous m’aviez rencontré en premier ?
Bouleversée à ce seul souvenir, elle tourna lentement la tête de son côté, et ce, malgré toutes ses bonnes résolutions. Elle était attirée vers lui comme par un aimant.
Cette fois, elle put l’admirer à loisir…
Il s’était endormi, après avoir relevé ses manches et déboutonné son col de chemise pour être plus à l’aise. Elle contempla longuement ses belles mains aux doigts élégants, ses puissants avant-bras, étonnée comme toujours que chez lui tant de distinction naturelle aille de pair avec une force virile presque primitive.
Il respirait tranquillement, régulièrement. Les traits détendus de son visage lui donnaient un air apaisé, presque juvénile. Ses lèvres à la douce courbe sensuelle semblaient faites pour embrasser, ses mains pour caresser…
Une vague de chaleur assaillit Phoebe. Elle aurait dû détourner le regard, s’interdire de se délecter ainsi du spectacle fascinant que présentait Leo endormi.
Mais elle en était incapable… Il était si séduisant ! pensa-t-elle tandis que son regard glissait vers ses longues jambes, ses cuisses musclées. L’espace d’un instant, elle s’imagina avançant la main vers lui, lui caressant les avant-bras, glissant les doigts dans le col ouvert de sa chemise pour sentir la chaleur de sa peau.
Un vertige la saisit et elle se redressa, le cœur battant.
Puis elle se força à coller le nez contre le hublot pour ne plus être tentée de le regarder.
Mais elle restait indifférente à la vision pourtant magnifique de la mer de nuages qui moutonnait au-dessous de l’avion, au soleil qui brillait à l’horizon.
Elle ne songeait qu’à cet homme fascinant endormi à côté d’elle.
Au fond, n’était-ce pas parfaitement normal ? Elle était célibataire depuis si longtemps qu’il n’y avait rien d’étonnant à ce qu’elle tombe sous le charme d’un représentant aussi séduisant de la gent masculine.
Oui, c’était une réaction strictement biologique, une pure question d’hormones. Bref, un faux problème…
***
Leo se réveilla brusquement au moment précis où, les nuages se déchirant, on commençait à apercevoir une île au milieu de la mer.
— Regardez ! dit-il en se penchant sur elle pour s’approcher du hublot. C’est Amarnes !
Phoebe tenta d’oublier le fait que le bras de Leo lui frôlait l’épaule, et se concentra sur ce qu’il lui montrait.
L’île, de taille moyenne, semblait offrir des paysages très variés. D’un côté, on distinguait un fjord qui s’enfonçait dans la terre, entouré de falaises rocheuses ; de l’autre, on apercevait des plages de sable blanc.
L’avion entama sa descente, et elle aperçut quelques villages de pêcheurs avec leurs maisons colorées, puis, enfin, Njardvik, la capitale, dont elle reconnut les bâtiments officiels avec leurs toits en cuivre verdis, les canaux et les charmantes petites places.
Quelle différence avec son arrivée aux côtés d’Anders, six ans auparavant, sur le petit ferry qui assurait la liaison avec le continent… Ils avaient passé la traversée enlacés, indifférents à tout ce qui n’était pas eux-mêmes.
Anders voyageait alors incognito, et ne lui avait pas encore révélé qu’il était membre de la famille royale. Quant à Phoebe, avec la naïveté d’une jeune fille follement amoureuse, elle ne voyait pas plus loin que le bout de son nez et était convaincue qu’elle avait trouvé l’homme de sa vie.
Elle se souvenait encore du moment où Anders lui avait annoncé qu’il était destiné à être roi. C’était juste avant de débarquer.
D’abord, elle avait cru qu’il plaisantait, mais elle avait fini par se rendre à l’évidence : il était sérieux.
Elle l’avait dévisagé sans un mot, muette de stupéfaction.
— Pas la peine de faire cette tête-là ! avait-il lancé, goguenard. Je me fiche de tout ce décorum. Si tu savais ce que c’est ! Les règles, l’étiquette, les réceptions officielles, les responsabilités. Je ne veux rien de tout ça ! C’est toi que je veux, mon amour, avait-il assuré en la serrant contre lui.
Evidemment, elle l’avait cru, comblée de savoir qu’elle comptait pour lui plus que sa couronne.
Quelques semaines plus tard, ils se séparaient.
Les années avaient passé, et elle n’éprouvait à présent plus aucune amertume envers Anders. Il n’était pas seul coupable du fiasco de leur histoire : elle avait été aussi immature que lui en se jetant ainsi dans ses bras sans réfléchir. Avec le recul, elle avait surtout le sentiment d’une lamentable tragédie : Anders était mort trop tôt, sans avoir rien accompli, et Christian ne connaîtrait jamais son père.
L’air était aussi vif que dans son souvenir et, comme six ans plus tôt, les sommets des lointaines montagnes étaient enneigés, songea Phoebe en descendant de l’avion.
Un vent frais apportait les senteurs iodées de la mer toute proche et faisait trembler la forêt de bouleaux qui bordait l’aéroport.
Christian découvrait son pays, pensa-t-elle avec émotion, mais il ne le savait pas encore…
Pour le petit garçon, l’aventure continuait.
Tous trois prirent place dans la longue limousine noire qui les attendait sur le tarmac.
— Le palais n’est pas loin, dit Leo à Christian. Tu dois être fatigué, tu pourras bientôt te reposer dans ta chambre.
Ils traversèrent la ville, pleine de charme avec ses parcs, ses petites places bordées d’arbres, ses restaurants de poisson au bord des canaux. Tout était parfaitement entretenu, les bâtiments anciens avaient été restaurés, jusqu’à la cathédrale gothique qui dressait fièrement ses deux tours récemment nettoyées au-dessus du parvis.
Njardvik méritait bien sa réputation de plus belle capitale de la Scandinavie, se dit Phoebe.
Christian lui prit tout à coup la main, tout excité.
— T’as vu, maman, les gardes en uniforme ?
Ils arrivaient au palais, où en effet deux soldats montaient la garde de part et d’autre de l’entrée principale, droits comme des i avec leurs lances et leurs casques brillants.
— Oui, ils ont fière allure, n’est-ce pas ? répondit-elle.
Sa gorge se noua soudain : l’appréhension redoublait en elle. Elle n’avait aucune envie de rencontrer le roi. Et pourtant elle ne pourrait y échapper.
Une jeune femme blonde et souriante les accueillit lorsqu’ils pénétrèrent dans le vaste hall dallé de marbre.
— Johann va vous conduire à vos appartements, annonça alors Leo. Et je viendrai vous chercher tout à l’heure pour vous amener chez mon oncle.
La mine sombre, Phoebe suivit Johann sans parler, tandis que Christian ne cessait de s’extasier sur tout ce qu’il voyait dans les vastes pièces qu’il traversait : les armures, les immenses tableaux, les trophées de chasse accrochés aux murs.
Fort heureusement, leur appartement, constitué de deux chambres, d’un petit salon et d’une salle de bains, était sobrement meublé, et à son grand étonnement Phoebe s’y sentit tout de suite bien.
Christian ne mit pas cinq secondes à découvrir qu’ils disposaient d’un immense téléviseur dernier cri et d’une baignoire à bain bouillonnant.
— C’est super ici ! s’exclama-t-il avec ravissement. On reste combien de temps ?
— Deux semaines.
— Pourquoi on reste pas plus longtemps ?
Phoebe s’abstint de répondre à cette dérangeante question.
— Si Leo est un prince, comment est-ce que je dois l’appeler ? reprit le petit garçon.
On frappa à la porte. Une interruption bienvenue ! songea Phoebe. Pourquoi Christian avait-il toujours le chic pour lui poser des questions impossibles ?
Elle alla ouvrir la porte. Vêtu d’un rutilant costume rouge cardinal, un majordome se tenait devant elle.
— Le roi vous attend, annonça-t-il. Si vous voulez bien me suivre…
Phoebe sentit l’agacement monter en elle. Elle aurait volontiers pris le temps de se changer et de prendre une douche… Mais puisque Sa Majesté était pressée, elle était censée s’incliner, non ?
Ils traversèrent en silence d’impressionnantes salles d’apparat, avant de s’arrêter devant une imposante porte à double battant de bois doré à l’or fin, gardée par un huissier à l’air sinistre.
Lorsque la porte s’ouvrit, Phoebe s’avança. Mais aussitôt, l’huissier la retint par l’épaule d’une main de fer.
— Seul l’enfant est attendu, déclara-t-il d’un ton sépulcral.
Elle n’eut même pas le temps de protester.
L’huissier ne relâcha pas son étreinte. Le majordome prit Christian par la main et l’entraîna sans ménagement vers la porte.
Le petit garçon se retourna pour jeter un regard à sa mère et elle lut dans son regard une lueur apeurée.
Alors, bravement, maîtrisant sa propre indignation devant ces méthodes de voyous, elle sourit à son fils pour le rassurer.
— Vas-y mon chéri, tout va bien se passer, dit-elle d’une voix douce. On se retrouve tout à l’heure.