L’héroïne Du Colorado

Gustave Le Rouge et Henry de Brisay · Chapitre 13 sur 75

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L’héroïne Du Colorado

CHAPITRE V L’image qui accuse

CHAPITRE V

 

 

L’image qui accuse

 

Sa dernière conversation avec Hamilton avait laissé Dixler soucieux. L’Allemand savait bien qu’il était en possession du plan mais il redoutait quelque chose : quoi exactement ? il n’aurait pas su le dire, mais c’était comme le pressentiment d’un malheur ou du moins de quelque chose d’extrêmement désagréable qui le menaçait.

L’Allemand se résolut, afin d’avoir la tranquillité, à ruiner définitivement l’œuvre entreprise par Hamilton. Après avoir travaillé toute la nuit, il envoyait un long rapport au conseil d’administration de la Colorado, à Oceanside, et le résultat de cette manœuvre ne se faisait pas attendre.

Le surlendemain, M. Hamilton était sur les chantiers, dans la petite tente qui lui servait de bureau, quand on lui apporta la lettre suivante :

Mon cher Hamilton,

J’ai une mauvaise nouvelle à vous annoncer. Vous savez que bien que, rivale de la vôtre, notre Compagnie du Colorado avait verbalement consenti à laisser passer votre transit sur notre voie de Clover Hill, pour faciliter votre besogne. Notre commission des travaux vient de décider qu’elle ne renouvellerait pas la location. J’ai bataillé comme j’ai pu en votre faveur, mais je me suis heurté à une volonté bien nette du conseil d’administration. Il reste une chance de salut.

 

– 119 –

D’après une conversation que vous auriez eue avec notre ingénieur en chef, M. Dixler, il paraîtrait que vous auriez entre les mains un plan ou une copie du plan du fameux train du général Holmes.

Si cela était, nous serions heureux de reprendre les pourparlers d’antan et de faire en commun la grande et nouvelle ligne d’Omaha à San Francisco.

Nous vous attendrons jusqu’à lundi, midi.

Bien sincèrement à vous,

Fred MILNER.

Après avoir lu cette lettre, Hamilton resta un moment atterré. Le coup était rude.

Le bail de Clover Hill non renouvelé, c’était la mort sans phrases de l’entreprise.

Il faudrait, pour amener les matériaux au chantier de la Central Trust, construire une ligne extrêmement coûteuse, étant donné la nature des terrains que le rail devrait traverser.

Très ému, le directeur alla trouver Helen, et lui donna connaissance de la lettre de M. Milner.

– Mon Dieu, fit-elle, mais ce serait épouvantable, il faut trouver une solution, et pourtant, ajouta-t-elle avec angoisse, je sens sous tout cela une manœuvre sourde, qui me prouve que nos ennemis n’ont pas désarmé.

– Et ils ne désarmeront pas. La seule chose qui pourrait nous sauver, ce serait de représenter le plan. Où est-il maintenant ?

 

– 120 –

– Je le retrouverai, je vous le jure, déclara Helen avec une énergie fébrile.

– Mais, ma pauvre petite, nous n’avons que trois jours devant nous, et la tâche n’est pas commode. J’ai partout fait rechercher ce Lefty qui vous a échappé après le cambriolage, et il reste introuvable. Quant à Spike qui était sous les verrous, ses complices ont trouvé moyen de le faire échapper.

– N’importe, dit Helen, ne désespérez pas encore. En trois jours, on fait bien des choses.

M. Hamilton quitta Helen sans ajouter un mot, car il ne voulait pas ruiner les dernières espérances de la jeune fille, mais il sortit du bureau, profondément accablé.

*

* *

Ce matin-là, Dixler était de belle humeur.

Il venait de recevoir de Slotter, son agent à Oceanside, une lettre lui apprenant que ses suggestions avaient été suivies à la lettre et qu’on avait mis M. Hamilton en demeure d’apporter le plan du général Holmes ou de voir dénoncé le bail de Clover.

– Décidément, murmura-t-il, en se versant un verre de cherry, je suis en pleine veine ; j’étais bien fou, l’autre jour, avec mes idées noires.

Tout en monologuant, il continuait d’ouvrir son courrier.

– Tiens, qu’est-ce que cela, fit-il, en tirant d’une grande enveloppe une photographie. Mais c’est moi-même. Ah ! j’y suis, les deux journalistes qui sont venus, l’autre matin,

 

– 121 – m’interviewer… Ils avaient voulu à toute force prendre un cliché de cet éminent M. Fritz Dixler. M’ont-ils assez rasé, d’autant plus que j’étais en plein travail… je bûchais même le plan de cet infortuné et toujours regretté général Holmes…

Ici, le misérable éclata de rire.

– Mais c’est que je suis très beau sur cette photo, continua-t-il, en regardant l’épreuve avec complaisance. Tiens ! une idée… je vais l’envoyer, avec une invitation, à cette petite Helen, qui est décidément bien gentille… Spike ! hé ! Spike !… voyons, il rôdait par là, tout à l’heure.

L’ignoble visage de l’ancien forçat parut, dans l’entrebâillement de la porte.

– Entre, vieux singe, tu vas me faire une commission. Spike pénétra dans le bureau.

En travers de la photographie, l’ingénieur écrivit :

Chère Miss Holmes, Faites-moi donc l’amitié de venir déjeuner avec moi, demain. Je vous ferai visiter Pole Creek. Sincèrement,

DIXLER.

L’ingénieur mit la photo sous enveloppe, écrivit l’adresse et tendit la lettre à Spike.

– Tu vas porter cela à miss Holmes et tu me donneras la réponse.

– Bien, monsieur.

 

– 122 –

Et Spike sortit, en contorsionnant son visage de la plus hideuse façon.

*

* *

Helen avait beaucoup réfléchi depuis son entrevue avec Hamilton. Des faits qui lui avaient, jusqu’à présent, échappé étaient revenus à sa mémoire. Elle aurait voulu causer avec Storm pour contrôler ses souvenirs, mais George était parti la veille et elle lui avait gaiement souhaité bon voyage, car c’était la première fois qu’il allait conduire le Central Pacific, de San Francisco à Omaha, et retour.

Une idée, surtout, obsédait la jeune fille.

Ce John Clay, ce surveillant des travaux, embauché par Hamilton, elle se rappelait maintenant où elle avait vu sa tête ignoble.

C’était au cours de l’agression dont elle avait été victime à Cedar Grove, durant la nuit tragique.

Elle n’avait vu qu’un instant les traits de l’un des deux bandits, mais ils étaient gravés dans sa mémoire.

John Clay, c’était Spike !

Et d’autre part, elle avait surpris plusieurs fois de mystérieuses conversations, à Last Chance ou sur les bords de la Garana, entre ce misérable et Dixler.

Tout cela commençait à se coordonner dans son esprit.

 

– 123 –

Elle s’expliquait, maintenant, cette répugnance ressentie pour l’Allemand. Tout s’enchaînait. Dixler était la tête, Spike était l’instrument. Maintenant elle voyait clair.

La jeune fille se rendit immédiatement chez M. Hamilton.

– Mon vieux Ham, dit-elle en entrant, il faut que vous partiez ce soir pour Oceanside.

– Mais qu’irais-je faire là-bas, ma pauvre petite.

– Vous m’attendrez.

– Vous avez découvert quelque chose ?

– Peut-être.

– Vous ne voulez rien me dire ?

– Non, parce que je ne sais rien.

M. Hamilton ouvrait des yeux immenses.

– Vous me croyez un peu toquée, fit Helen en riant, rassurez-vous, j’ai toute ma tête, et je crois être sur la bonne piste.

Le directeur, d’abord, se refusa à tenter cette suprême démarche qu’il appelait une inutile folie, mais Helen fit si bien qu’elle triompha de sa résistance.

Une heure après, M. Hamilton pénétrait dans le bureau, Spike, devant lui, portait sa valise.

– Vous le voyez, ma chère enfant, je vous obéis, je pars pour Oceanside.

 

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– Vous verrez que vous n’aurez pas à le regretter.

– Le ciel vous entende !

– Il m’exaucera… Ah ! je suis contente, vieux Ham.

Helen sauta au cou du brave homme et l’embrassa tendrement. Un quart d’heure plus tard M. Hamilton était dans le train et l’orpheline qui l’avait accompagné jusqu’au wagon, lui criait :

– Bon voyage !… à demain…

En rentrant à son bureau, Helen réfléchissait. Comment fallait-il opérer ? Devait-elle confondre Spike et le forcer à avouer en le menaçant de le remettre entre les mains du shérif.

Elle en était là de ses réflexions, quand elle remarqua que quelqu’un marchait tout près, derrière elle.

Elle se retourna.

La jeune fille ne put s’empêcher de tressaillir en reconnaissant Spike :

– Que me voulez-vous M. Clay ? demanda-t-elle.

– Vous parler !…

– À moi !

– Oui, j’ai une commission pour vous.

– Montez jusqu’au bureau.

 

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– Je vous suis, miss Holmes. Quand Helen fut derrière son guichet :

– Eh bien ! interrogea-t-elle.

– Voici ce qu’on m’a dit de vous remettre, dit Spike en tirant de sa poche la lettre de Dixler qu’il passa par l’ouverture.

Helen prit l’enveloppe et ferma violemment le guichet au nez de Spike.

Puis elle passa dans son bureau particulier et ouvrit la missive.

Elle eut un petit choc au cœur en voyant la photographie mais après avoir lu les quelques mots tracés en travers elle rougit d’indignation.

– L’insolent, murmura-t-elle.

Et d’un geste instinctif elle s’apprêtait à déchirer le portrait. Soudain une pensée l’arrêta.

Si elle allait à Pôle Creek pourtant… qui sait si elle n’apprendrait pas quelque chose… de nouveau, elle regardait la photographie…

– Ah ! mon Dieu, qu’est-ce que cela ?…

La poitrine haletante, les mains frémissantes, Helen courait à sa table et prenait une loupe…

– Là, là !… mais oui… sous le coude de Dixler, elle ne se trompait pas, elle n’était pas folle, on voyait déployé un coin du plan de son père, du plan volé… Ah ! elle le reconnaissait bien, elle l’avait étudié tant de fois avec le pauvre papa.

 

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Donc, son instinct ne l’avait pas trompée ; c’était bien Dixler qui détenait le précieux document.

La providence semblait la guider par la main.

Il n’y avait plus à hésiter.

Elle cloua soigneusement la photographie au mur et passa dans le bureau commun.

Spike attendait toujours derrière le guichet.

Helen lui fit son plus gracieux sourire, auquel l’ancien cabot répondit par une épouvantable grimace.

– Vous pouvez dire à M. Dixler que j’accepte bien volontiers son invitation et que je serai à Pole Creek dans une demi-heure.

Spike ne bougeait pas.

– Pourquoi me regardez-vous ainsi ? questionna l’orpheline.

– Parce que vous avez une admirable figure tragique.

– Oh ! je suis encore bien plus tragique que vous ne pouvez le croire.

Et Helen éclata de rire.

– Tous les dons, tous les dons, murmurait Spike, en s’en allant. Une figure pathétique quand elle veut, un sourire exquis quand il lui plaît… Ah ! si elle voulait suivre mes leçons !…

 

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Quand il entra dans la maison de l’Allemand, Spike semblait radieux.

– Deux bonnes choses à vous annoncer, monsieur Dixler, miss Holmes va venir déjeuner, et le vieux est parti pour Oceanside.

 

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