L’héroïne Du Colorado

Gustave Le Rouge et Henry de Brisay · Chapitre 71 sur 75

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L’héroïne Du Colorado

CHAPITRE II Le double lasso

CHAPITRE II

 

 

Le double lasso

 

Rockey Hill, le lieu qui, pour l’augmentation de la nouvelle ligne de la Central Trust, avait été choisi pour deux raisons : la première c’est que, à cet endroit du nouveau parcours, le paysage californien étalait toute sa splendeur ; la seconde c’est que Rockey Hill était le point d’où partait l’embranchement de la ligne d’intérêt local qui desservait la mine de Black Mountain dont le fabuleux rendement d’or augmentait tous les jours. Le train était arrivé à 11 h 30 par un temps admirable. Le soleil brillait dans les branches et faisait plus éclatantes les couleurs des drapeaux qui flottaient sur les arbres, sur les cabanes, sur les baraques, sur les hangars. Helen, radieuse, sauta du wagon, sans attendre l’aide de Hamilton, et serra les mains offertes. Amis, employés, chauffeurs, mécaniciens, travailleurs de la voie, tous témoignaient de leur sympathie à cette vaillante fille, dont l’inlassable volonté avait enfin fait aboutir l’œuvre commune.

Le père Duncan, le doyen des travailleurs, un vieux colosse à toison grise, fendit la foule et, d’un air gauche et majestueux à la fois, tendit à miss Holmes deux objets : un lourd marteau et un mince boulon.

Helen comprit.

Elle allait avoir l’honneur de poser le dernier boulon de la ligne de Omaha au Pacifique.

Elle remercia le vieil homme d’un sourire et, un peu émue malgré tout, elle prit le boulon de ses mains et se pencha sur la

 

– 650 – voie à l’endroit que Duncan lui indiquait. Adroitement, elle mit en place la petite pièce de fer et, saisissant résolument le marteau, frappa de toutes ses forces.

Au troisième coup, respectueusement Duncan l’arrêta.

Elle en avait assez fait, à son avis.

Le reste le regardait.

Il empoigna la masse, en quelques coups formidables, enfonça le boulon et se redressa, promenant un regard fier autour de lui.

Helen lui serra la main et, pour la première fois de sa vie, le vieux Duncan sentit quelque chose d’humide sur ses paupières.

– Allons, dit gaiement Hamilton, la ligne est terminée. Maintenant Helen Holmes va laisser passer le premier train.

Élevant la voix, il cria :

– George Storm, ouvrez la voie !…

Au milieu des applaudissements et des rires, Storm suivi du brave Spike, qui était devenu son inséparable, se dirigea vers l’aiguille n° 1 qui était située à environ cinq cents yards de la station et sous un véritable berceau de verdure.

Les deux hommes arrivèrent bientôt au levier enrubanné et coquettement pavoisé aux couleurs nationales.

– À vous l’honneur, monsieur George, dit Spike qui semblait très ému par la solennité de l’acte qu’ils étaient chargés d’accomplir.

 

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– Pas tant de manière, vieux Spike, vas-y puisque tu es arrivé le premier.

– Non, non, affirma l’ancien forçat avec une grande énergie, M. Hamilton a spécialement désigné George Storm.

– Bon Dieu ! vieux garçon, que tu es bête ! s’écria galamment le mécanicien, je ne te croyais pas si formaliste.

Et manœuvrant le levier, il déclencha l’aiguille.

Le grand train d’Omaha à la mer pouvait passer !

Mais au même instant, un sifflement étrange fit relever la tête à George.

Il était trop tard.

Une brutale sensation d’étreinte aux bras et à la poitrine, avec un choc violent, le renversa brutalement sur le sol.

Dans un éblouissement, il vit Spike enveloppé et deux hommes qui se ruaient sur lui.

Du premier coup d’œil il reconnut Bill.

– Damnation ! grinça le jeune homme, je ne pensais plus à Dixler. Mais le démon pensait toujours à moi !

C’était bien, en effet, Ward et Bill qui venaient de faire le coup.

Arrivés en auto, à quelque distance de Rockey Hill, avant le commencement de la cérémonie, ils avaient pu suivre de près tous les mouvements de nos personnages. Quand ils avaient vu

 

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Spike et Storm se diriger vers l’aiguille qui était hors de la vue de la station, ils avaient décidé d’agir immédiatement.

– Hardi, ricana férocement Bill en se penchant sur Spike qui se tordait à ses pieds : bien travaillé, vieille boule.

– Toi, mon garçon, riposta Spike, jouis de tes jours, parce que tu n’en as pas pour longtemps.

– Qu’est-ce que tu chantes ?

– Je chante ta chanson de mort, Bill.

– Vas-tu te taire, vieux corbeau de malheur.

Spike remarquait qu’il était impressionné. Il poursuivit :

– Tu sais bien que je démêle les choses de l’avenir. Tiens… Lefty… tu te rappelles Lefty ?…

– Oui, gronda Bill, et après ?

– Eh bien, j’ai prédit sa mort à quelques heures près.

– Et moi, fit Bill furieux, en armant son revolver, je puis te prédire la tienne à la minute exacte.

Ward saisit vivement le bras de son complice.

– Ah çà ! es-tu fou…, dit-il, veux-tu nous faire pincer comme deux apprentis !

– Nous n’allons pourtant pas monter la garde devant ces deux cocos-là !

– Il m’est venu une idée admirable.

 

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– Parle, mais fais vite, il ne fait pas bon pour nous, ici.

– As-tu remarqué, en arrivant, les wagons à minerai qui sont vides sur la voie, à destination de Black Mountain ?

– Oui.

– Eh bien ! c’est là-dedans que nous allons mettre nos prisonniers.

– Mais on les découvrira bientôt…

– Pas avant dix jours, au moins.

– Diable, fit Bill, avec un affreux sourire, ils ne seront plus très frais.

– Suis-moi. Nous faisons basculer nos deux gaillards dans le wagon. La rame part tout à l’heure pour la mine et vient faire remplir ses voitures une à une sous le déchargeur… Tu comprends… quand ces messieurs auront chacun cinq ou six tonnes de quartz sur la tête ils ne seront plus bien gênants.

Storm, qui entendait toute cette conversation, eut un frisson d’horreur qui lui râpa l’épiderme.

Il fit un puissant effort pour se dégager, mais ne put y parvenir.

– Ah ! ah ! tu t’impatientes, mon garçon, ricana Ward qui venait de remarquer son geste. Allons, ouste, Bill, ne faisons pas attendre ces messieurs !

 

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Les deux bandits empoignèrent le jeune homme par les épaules et par les jambes et le transportèrent jusqu’à un talus qui surplombait les wagons à quartz en partance pour la mine.

Ils balancèrent un instant leur victime au-dessus de la voiture, puis lâchèrent leur fardeau.

Alors ils se penchèrent.

Au fond de l’énorme cercueil d’acier, Storm inerte, tombé le long de la paroi, semblait mort.

– Et d’un ! dit joyeusement Bill.

Et les deux gredins se dirigèrent rapidement vers l’endroit où ils avaient laissé Spike.

Mais l’ancien comédien, qui savait le sort qui lui était réservé, ne les avait pas attendus.

En rampant comme un ver, il avait pu glisser jusqu’au pont de bois qui raccordait la grande ligne à l’embranchement de Black Mountain.

Là, il se tortilla jusqu’au bord du talus, dans l’intention de se laisser tomber dans le ravin, mais, comme d’un dernier coup de rein il passait par-dessus le parapet et accomplissait son aventureux dessein, un gros clou, par une malchance incroyable, se prit dans les cordes qui tenaient ses poignets et le malheureux Spike resta suspendu dans le vide.

La situation de l’ancien forçat était horrible.

Le poids de son corps, pesant sur ses poignets déjà meurtris, le faisait affreusement souffrir. De plus, il était évident que Bill et Ward n’allaient pas être longs à le découvrir.

 

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Mais Ebenezer Spike avait une froide volonté et ne s’abandonnait jamais.

Malgré la douleur atroce qu’il ressentait, il multiplia ses contorsions et, sous ses efforts multipliés, les cordes cédèrent enfin.

Il tomba au fond d’une petite ravine, au milieu de buissons épais et se releva sans le moindre mal. Seules, ses pauvres mains étaient en sang.

Soudain, il entendit des pas au-dessus de sa tête : c’étaient Bill et Ward qui, furieux, cherchaient leur seconde victime.

Les deux bandits marchaient sur le talus et causaient haut, sûrs de ne pas être entendus.

– Comment ce démon a-t-il pu échapper ?

– Tu n’avais pas serré assez fort.

– En tout cas, il ne peut être loin.

– C’est très joli à dire, mon vieux Bill, mais je crois que ce que nous avons de mieux à faire c’est de nous tirer des pieds. Tu penses bien que le Spike est maintenant auprès de ses amis.

– Heureusement qu’il ne sait pas ce que nous avons fait de son compagnon.

– Oh ! Storm, je voudrais voir sa tête dans son wagon à minerai !

– Tu n’aurais pas le temps de la voir longtemps, car j’aperçois le convoi qui se met en marche… Avant longtemps le

 

– 656 – séduisant George sera bien peu de chose sous l’avalanche de quartz qui va lui tomber sur la figure.

– Il ne souffrira pas assez longtemps.

– En tout cas, il est mort !

– De profundis ! Filons ! Nous n’avons plus rien à faire ici.

Les deux bandits se dirigèrent rapidement vers l’endroit où ils avaient laissé leur automobile.

Caché sous une des grosses poutres du pont, Spike avait tout entendu.

En apprenant le sort réservé à Storm, un tremblement nerveux dont il n’était pas maître le secoua tout entier, mais, par un sursaut de volonté, il dompta ses nerfs et, après s’être assuré que Bill et Ward étaient bien partis, il se lança à toutes jambes sur le chemin de Rockey Hill.

 

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