L’héroïne Du Colorado

Gustave Le Rouge et Henry de Brisay · Chapitre 43 sur 75

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L’héroïne Du Colorado

CHAPITRE V La balle du destin

CHAPITRE V

 

 

La balle du destin

 

Fred Corbell était un des rares habitants de Las Vegas qui exerçaient encore la profession de chasseur. Dans le Colorado, comme partout ailleurs, la civilisation a presque fait disparaître le gibier à poil et à plumes… La faune américaine, jadis une des plus riches de l’univers, est en train de devenir une des plus pauvres.

Depuis longtemps, les bisons, les daims, les antilopes, les dindons et les paons sauvages ont disparu, ou ne se rencontrent plus que très rarement. Le grizzly, l’ours gris des montagnes Rocheuses, cher au bon Fenimore Cooper, est passé lui-même à l’état de légende.

Cependant, Fred Corbell dont la chasse était la seule passion, en même temps que le seul métier trouvait encore à vivre. Lors du passage des pigeons migrateurs et des canards sauvages, il faisait encore de beaux bénéfices. Parfois il restait des semaines entières dans les déserts du Sud et revenait avec un chargement de fourrures et de plumages rares, dont la vente était assurée. Faute de mieux, il se livrait à l’extermination des alligators dont le cuir, bizarrement losange, est recherché des maroquiniers.

À Las Vegas, l’obstiné chasseur occupait une cahute au milieu d’un terrain vague, qu’une simple palissade séparait du trottoir de la Sixième Avenue ; malgré les offres brillantes des spéculateurs, il n’avait jamais voulu se défaire de sa propriété qu’il occupait depuis la fondation de la ville.

 

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Cet après-midi-là, Fred Corbell était occupé à nettoyer sa carabine, lorsqu’il lui sembla entendre une grande rumeur de foule dans l’avenue.

– Qu’est-ce que c’est que cela, grommela-t-il, on dirait une émeute ou une grève. Il y a longtemps qu’il ne s’en est produit dans ce pays-ci.

Il abandonna son arme pour mieux écouter, mais dans le mouvement qu’il fit, une des cartouches qu’il venait de retirer de la carabine, glissa à terre parmi les copeaux et les broussailles desséchées qui couvraient le sol, et le vieux chasseur ne s’en aperçut pas.

Il se remit à sa besogne l’instant d’après, non sans avoir bourré et allumé une pipe, et il jeta insoucieusement à terre l’allumette tout enflammée. Quelques brindilles s’enflammèrent.

– Bah ! murmura philosophiquement Fred Corbell, en regardant voltiger les flammèches, cela nettoiera mon terrain.

Et il se contenta d’écarter les broussailles enflammées de la palissade. À ce moment, les cris de la foule devinrent plus distincts. Fred était curieux de peu de chose, comme ceux qui vivent de longues périodes loin des villes.

– Il faut pourtant que j’aille voir ce que c’est, monologua-t-il. Pendant ce temps, le feu de broussailles continuait à brûler doucement. Le chasseur était loin de soupçonner que dans les copeaux et les menues branches qui entouraient le brasier qu’il avait allumé, il y avait une cartouche chargée de balles, une de celles qui lui servaient pour la chasse aux alligators.

 

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*

* *

Après avoir longtemps contemplé ce qui se passait dans la rue, Dixler sorti enfin du silence qu’il gardait. Son visage s’était rasséréné et il paraissait avoir complètement oublié l’accès de colère qui l’avait agité quelques minutes auparavant.

– Regarde, dit-il à Frick, en lui faisant signe de s’approcher de la fenêtre, que vois-tu ?

– Ce sont vos ouvriers, monsieur Dixler, un grand nombre des travailleurs du camp de la Tranchée. Ils sont furieux de la suspension des travaux, cela est assez naturel. Et je ne serais pas surpris qu’ils aillent manifester devant l’hôtel de ville de Las Vegas et peut-être devant les bureaux de la Colorado Coast Company.

– Pour le moment, je crois qu’ils ont une autre préoccupation. Regarde l’homme qui forme le centre du principal groupe. Ils l’empêchent de s’en aller et ils semblent disposés à lui faire un mauvais parti.

– Mais c’est Spike, s’écria l’Allemand, avec stupeur. Spike lui-même. Il a dû rencontrer les manifestants, après qu’il s’est évadé de l’hôtel de ville. Je sais que les ouvriers ne l’aiment pas. Ils l’ont déjà assommé, il y a quelques jours, ils le regardent comme vendu à l’ingénieur Hamilton.

– Je sais tout cela. Comprends-tu maintenant le parti qu’on peut tirer de la situation ?

– Je ne vois pas très bien.

 

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– Tu n’es pas très intelligent ! s’écria Dixler avec impatience. Spike, s’il a pris les contrats, n’a certainement pas eu le temps de s’en débarrasser. Il doit les avoir encore sur lui…

– Ah ! j’y suis.

– Ça n’est pas malheureux ! Ce que tu as à faire est facile. Tu vas descendre te mêler à la foule, l’exciter contre lui, faire en sorte que tu puisses t’assurer des contrats. Si tu réussis, je te pardonnerai ton échec de l’hôtel de ville.

– Et moi ? demanda Otto, dois-je accompagner Frick.

– Si tu veux, mais après votre équipée, il n’est pas prudent de vous montrer ensemble. Tu me tiendras au courant des événements.

De sa fenêtre, Dixler vit les deux Allemands se glissant de groupe en groupe, ranimant la colère des ouvriers que Spike était parvenu à calmer.

– Allons, se dit-il, avec un mauvais sourire, l’affaire est en bonne voie, et je crois que maître Spike pourrait bien passer un mauvais quart d’heure.

*

* *

Tout à leurs confidences, à leurs souriants projets, miss Helen et George ne s’étaient pas aperçus que le temps passait.

– Comment ! s’écria avec stupeur la jeune fille, il va être deux heures ! Et les duplicata des contrats ? Nous devrions être depuis longtemps au bureau des Domaines.

 

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– Nous allons rattraper le temps perdu, murmura le mécanicien, un peu confus. J’avais complètement oublié…

– Voilà qui n’est guère sérieux, monsieur Storm, mais je vous pardonne, parce qu’il y a un peu de ma faute.

Tout en parlant, la jeune fille avait pris son chapeau, sa voilette, ses gants.

– Vous y êtes ? dit-elle gaiement. En route. Il ne faut pas que M. Hamilton puisse nous accuser de négligence.

Dans les rues, les deux jeunes gens remarquèrent une animation inusitée : des groupes se formaient en face des magasins, des gens allaient et venaient d’un air effaré, et gesticulaient furieusement.

Helen et George ne prêtèrent d’abord pas grande attention à ce vacarme, mais plus ils se rapprochaient de l’hôtel de ville, plus il leur devenait difficile d’avancer ; ils finirent par s’inquiéter eux aussi de ce qui pouvait bouleverser de la sorte les habitants de Las Vegas, d’ordinaire si paisibles.

– Est-ce qu’il y a une révolution, par hasard ? demanda miss Holmes à un vieillard à longue barbe blanche qui, lui aussi, essayait de se frayer un passage à travers la cohue.

– Ce n’est pas tout à fait cela, murmura l’homme en hochant la tête d’un air sentencieux, mais cela y ressemble.

– De quoi s’agit-il ? fit George impatienté par le ton doctoral du bonhomme.

– Voilà ! la Compagnie du Colorado Coast a suspendu ses travaux et jeté sur le pavé tous ses travailleurs ; alors ils

 

– 411 – manifestent contre la municipalité de Las Vegas qui paraît être la cause de tout le mal.

– Dixler est encore mêlé à ce commencement d’émeute, dit Helen à voix basse. Rappelez-vous ce que nous a dit Spike, il y a une heure.

– Il faut savoir au juste ce que signifie ce mouvement, déclara George, avançons encore.

En dépit de ses solides biceps, le mécanicien éprouvait des difficultés à se frayer un chemin. Helen le suivait, appuyée à son bras.

Enfin, ils furent obligés de s’arrêter tout à fait ; un groupe compact leur barrait complètement le passage ; au centre du groupe, un homme en costume d’ouvrier, était en train de pérorer et la foule l’écoutait avec une profonde attention.

– Oui, camarades, s’écria-t-il, avec un fort accent tudesque, ce n’est pas à la Colorado qu’il faut en vouloir, ce n’est pas à M. Dixler : on sait combien il se montre juste pour ses ouvriers.

– C’est vrai ! approuvèrent quelques travailleurs. L’orateur continua :

– M. Dixler a fait tout ce qu’il a pu pour continuer les travaux, mais la ville refuse de lui céder le terrain nécessaire à sa ligne. C’est à la municipalité qu’il faut s’en prendre, à la municipalité qui est vendue corps et âme à la Central Trust.

– Il a raison, firent de nombreuses voix. Allons à l’hôtel de ville.

À ce moment, miss Helen tira brusquement George par sa manche.

 

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– Allons-nous-en vite, lui dit-elle à l’oreille. Vous n’avez pas reconnu cet homme. C’est un des agents de Dixler, un de ceux qui nous ont injuriés. S’ils nous apercevaient, ils seraient capables de nous faire un mauvais parti.

George Storm jugea prudent de suivre ce conseil, pendant que l’orateur en plein vent, qui n’était autre qu’Otto, continuait avec un succès croissant.

Les deux jeunes gens rebroussèrent donc le chemin de la bagarre où ils s’étaient imprudemment engagés, mais la foule s’était refermée derrière eux et il devenait aussi difficile d’avancer que de reculer.

– Regardez donc, murmura peu après Helen, en s’appuyant plus fortement sur le bras de George, mais c’est Spike…

– Au milieu d’un groupe menaçant… Si l’on ne vient à son secours, ils vont l’écharper.

– Essayons ! s’écria miss Helen, avec sa générosité et son courage habituels.

Ce n’était pas chose facile que d’approcher de Spike, en ce moment aux prises avec Frick, qui l’avait pris au collet et ameutait la colère des ouvriers contre lui. Ce ne fut que grâce à force horions que George put avancer un peu.

Mais au moment où ils allaient franchir le dernier rang des spectateurs qui seul le séparait des combattants, une détonation retentit.

Frick poussa un cri et s’écroula comme une masse. Une balle l’avait atteint en pleine poitrine.

 

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