L’héroïne Du Colorado

Gustave Le Rouge et Henry de Brisay · Chapitre 45 sur 75

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L’héroïne Du Colorado

CHAPITRE VII Au poteau du supplice

CHAPITRE VII

 

 

Au poteau du supplice

 

Voici ce qui s’était passé :

Le chef du poste de police s’était promptement rendu compte que le poste ne résisterait pas longtemps aux formidables coups de bélier dont elle était battue et il avait téléphoné au directeur du Police Office de Las Vegas pour lui demander du secours.

Le directeur ne pouvant envoyer un nombre d’hommes suffisant pour rétablir la situation, s’était avisé d’un stratagème.

– Tenez bon tant que vous pourrez, avait-il répondu à son subordonné, je vais envoyer une auto dans la petite rue presque déserte qui se trouve derrière le poste. Vous tâcherez de vous évacuer par la fenêtre du premier avec votre prisonnier, et vous le conduirez au poste qui se trouve près de la gare. C’est tout ce que je puis faire pour le moment.

Ce plan avait pu être exécuté de point en point.

Pendant que les lyncheurs s’acharnaient contre le poste, Spike, encore tout moulu des coups qu’il avait reçus, avait été descendu dans l’auto, les policemen avaient pris place à ses côtés, et l’on avait filé en quatrième vitesse, dans la direction de la gare.

Les lyncheurs étaient arrivés quelques minutes plus tard.

 

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Frustrés une fois de plus de leur vengeance, ils poussaient des cris de rage, quelques-uns même se demandaient si Otto ne s’était pas moqué d’eux.

Leur déception à tous était telle qu’ils se fussent peut-être dispersés en renonçant à leurs projets sanguinaires, si l’un d’eux, au tournant de la rue, n’avait pas aperçu l’auto, reconnu le visage pâle et tuméfié de Spike, assis entre deux policemen.

Un long cri de fureur éclata.

– Les voilà ! Ils emmènent l’assassin.

– Il faut le leur arracher ! En avant les brownings et vive la loi de Lynch !

Dans une course folle, toute la meute s’élança à la poursuite de l’auto.

Les détonations des brownings retentirent, des projectiles sifflèrent aux oreilles des policemen qui ripostèrent vigoureusement. Ce fut au milieu d’une grêle de balles que l’auto vint stopper en face du poste de police, situé près de la gare.

La voiture, rapidement menée, avait heureusement pris, sur les poursuivants, assez d’avance pour que Spike pût être descendu et mis en sûreté avant l’arrivée du gros de la troupe des lyncheurs.

Le poste composé de deux pièces, dont une donnait sur la rue, était installé au premier étage au-dessus d’un magasin d’épicerie. La fenêtre qui commandait l’entrée de la rue et permettait de tirer sur les assaillants en rendait la défense plus facile.

 

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Si favorable que fût cette position stratégique, les policemen qui gardaient Spike ne parurent en goûter que très médiocrement les avantages.

Ils commençaient à en avoir assez de ces sièges et de ces batailles à coups de brownings, livrés au profit d’un coquin qui, à leurs yeux, ne méritait pas tant d’honneur.

– Ah çà ! fit l’un d’eux en grommelant, est-ce qu’on ne va pas bientôt nous débarrasser de ce gibier de potence ? Je suis persuadé, pour mon compte, que c’est bien lui qui a abattu cet Allemand !

– Cela ne fait pas l’ombre d’un doute, expliqua un autre ; je finis par être de l’opinion des lyncheurs.

– Je vous jure que je suis innocent, protesta Spike, qui avait entendu une partie de la conversation. Les apparences sont contre moi, mais je prouverai mon innocence !

Le policeman haussa les épaules.

– Tous les coquins disent la même chose, grommela-t-il. Il y en a qui étaient plus innocents que toi et que cela n’a pas empêché d’aller au bout d’une corde.

À ce moment une grosse pierre vint butter une des vitres, et alla rebondir contre le mur.

– Voilà que ça recommence, murmura le brigadier avec mécontentement. Je commence, pour mon compte, à en avoir par-dessus les oreilles de toute cette histoire. Cette fois je vais descendre quelques-uns de ces drôles avec un browning ; jusqu’ici j’avais tiré en l’air pour les intimider, mais il faut défendre sa peau, que diable !

 

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Puis, se tournant vers ses hommes :

– Vous autres, ajouta-t-il, ficelez-moi solidement ce citoyen-là, pendant que nous nous faisons casser la figure pour le défendre, il serait bien capable de prendre la poudre d’escampette.

– Je vous jure que je n’ai nullement l’intention de m’enfuir, s’écria Spike.

– Tu ne l’auras plus du tout dans un instant, fit un des agents en plaisantant. Il est toujours bon de prendre des précautions.

Le poste de police qui n’était qu’un bureau dépendant des services de surveillance de la gare, ne possédait pas de locaux disciplinaires. Faute d’avoir à leur disposition une cellule ou un cachot quelconque, les policemen, en dépit des protestations du bandit, le ficelèrent comme un saucisson et l’attachèrent avec de solides courroies de cuir de bœuf à la colonne qui supportait le plafond de la seconde pièce.

Pendant qu’avait lieu cette scène, les lyncheurs, plus enragés que jamais, s’étaient reformés en bon ordre entourant le nouvel asile de Spike, en poussant leur éternel cri : « À mort l’assassin ! La loi de Lynch ! »

Épouvanté, l’épicier qui habitait le rez-de-chaussée et qui voyait ses conserves et son whisky, surtout son whisky, en grand danger d’être pillés par ces malandrins, s’était hâté de baisser sa devanture.

En cela il avait agit sagement.

Déjà les coups de feu crépitaient et une pluie de projectiles s’abattait sur les rideaux de tôle ondulée.

 

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Exaspérés, les policemen tiraient dans le tas. Un quart d’heure ne s’était pas écoulé que plusieurs lyncheurs, blessés plus ou moins légèrement, avaient dû abandonner la partie ; d’autres, plus grièvement atteints, avaient été emportés par leurs camarades loin du théâtre de la lutte.

À un moment donné, les assaillants battirent en retraite et se retirèrent loin de la zone dangereuse, c’est-à-dire hors de la portée des brownings des policemen. Ceux-ci purent croire pendant quelque temps qu’ils étaient victorieux.

En cela, ils se trompèrent, leurs ennemis n’avaient nullement renoncé à la lutte. Après avoir tenu sous la présence d’Otto une sorte de conseil de guerre, ils étaient allés chercher du renfort. Une vingtaine de coureurs de prairie, gens de sac et de corde que Dixler employait dans certaines expéditions, étaient venus se joindre aux lyncheurs, armés de fusils et de carabines.

Ces bandits, très à l’aise dans cette bagarre, comme dans leurs véritables éléments, ne manquaient pas d’expérience. Bien abrités dans les encoignures des maisons, sous l’embrasure des portes, ils commencèrent à diriger un feu nourri sur le poste.

Les vitres avaient volé en éclats, les murs étaient criblés de projectiles.

Spike, immobilisé par ses liens, ne pouvait ni se jeter à plat ventre comme le faisaient les gardiens, ni même baisser la tête. Vingt fois des balles sifflèrent à ses oreilles.

Les policemen, en désespoir de cause, avaient barricadé la fenêtre avec des meubles, des sacs de papier, des liasses de registres, tout ce qui leur était tombé sous la main. De place en place, ils avaient aménagé d’étroites meurtrières, par où ils

 

– 426 – tiraient sur leurs ennemis, chaque fois que l’un d’eux essayait d’approcher de la maison et arrivait à bonne portée.

La situation n’en était pas moins grave.

Le cri de guerre des émeutiers : « À mort l’assassin ! Vive la loi de Lynch ! » montait maintenant comme un chant de triomphe.

Cependant, à la grande surprise des assiégés, une longue demi-heure s’écoula sans amener de changement dans la situation. Les lyncheurs tiraient de temps en temps quelques coups de carabine, tout en faisant pleuvoir sur les fenêtres une grêle de pierres, mais ils ne se hâtaient pas de donner l’assaut. On eût dit qu’ils attendaient quelque chose.

Il y avait à cela une raison. Otto s’était absenté et avait ordonné qu’on ne tentât rien de décisif avant son retour.

– Continuez à les occuper, avait-il dit, je vous ménage une surprise. Avant une heure, les policemen et leur protégé seront entre nos mains !

Il était parti, emmenant avec lui un jeune homme qui avait été autrefois au service de l’épicier. Tout le monde devina que l’Allemand allait sans doute essayer de pénétrer dans le poste en passant par les caves de la maison que l’ex-commis épicier connaissait sans doute parfaitement.

Confiants dans la promesse d’Otto, les lyncheurs attendaient patiemment, mais une désagréable surprise leur était réservée.

Au moment où ils y comptaient le moins, une troupe d’une centaine d’hommes, tous bien armés, sortit des bâtiments de la gare et s’élança au pas de charge vers les lyncheurs aux cris de :

 

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« Vive miss Helen ! Vive l’Héroïne du Colorado ! Mort à l’Allemand Dixler !… »

C’étaient, on l’a deviné, les ouvriers de la Central trust, conduits par l’ingénieur Hamilton auquel étaient venus se joindre George Storm et miss Helen.

Complètement désemparés par la soudaineté de cette attaque, les lyncheurs prirent la fuite de toute la vitesse de leurs jambes, en proie à une panique telle que beaucoup laissèrent sur le champ de bataille leurs brownings ou leurs carabines. Leurs vainqueurs les poursuivirent de rue en rue, les forçant à se réfugier dans les maisons et infligeant à tous ceux sur lesquels ils pouvaient mettre la main de magistrales volées.

En moins d’un quart d’heure, l’ordre avait été rétabli ; un calme complet régnait dans les rues de Las Vegas.

George Storm et l’ingénieur Hamilton se félicitaient de ce résultat auquel ils avaient largement contribué de leur personne, lorsque miss Helen les rejoignit tout émue.

– Suivez-moi, s’écria-t-elle, les bandits ont mis le feu à la maison, et le pauvre Spike va être grillé vif, si vous ne venez à son secours !

George et M. Hamilton, que la poursuite des lyncheurs avait entraînés assez loin, se hâtèrent d’obéir à la jeune fille.

Quand ils arrivèrent en face du poste, l’incendie avait déjà pris de vastes proportions, de larges jets de flamme rougeâtre s’élançaient des soupiraux de la cave et de la boutique de l’épicier, et l’édifice tout entier était enveloppé d’un linceul de fumée noire, pailleté de millions d’étincelles. Des craquements intérieurs mêlés aux crépitements sinistres du brasier

 

– 428 – montraient que la maison tout entière ne tarderait pas à s’abîmer dans les flammes.

L’incendie s’était allumé avec une si foudroyante rapidité qu’il avait été impossible de l’enrayer.

Pendant que les lyncheurs amusaient les gens du poste, en occupant leur attention, Otto et son complice avaient réussi à se glisser par un soupirail dans la cave de l’épicerie qui contenait de nombreux fûts de pétrole et plusieurs touries d’essence et d’alcool, et, à l’aide de mèches d’amadou dont ils avaient eu soin de se munir, ils avaient mis le feu en deux ou trois endroits, puis ils avaient repassé en toute hâte par le soupirail et avaient détalé à toutes jambes pour aller rendre compte à Dixler de leur expédition.

La nature des matières combustibles et leur abondance expliquaient la soudaineté et la violence de l’incendie.

Surpris par le feu, les policemen affolés s’étaient élancés au-dehors, les uns par l’escalier déjà envahi par les flammes, les autres par la fenêtre.

Le malheureux Spike, pendant ce temps, suppliait vainement ses gardiens de le délivrer de ses liens.

– Je vous en conjure, s’écriait-il d’une voix lamentable, ne me laissez pas brûler tout vivant ! c’est atroce ! je ne puis déjà plus respirer.

Personne ne faisait attention à lui, chacun ne songeait qu’à sauver sa propre vie, et le malheureux, avec des hurlements d’agonie, se tortillait comme un ver, tous les muscles tendus dans un effort désespéré pour rompre les courroies qui l’attachaient au poteau du supplice.

 

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Il était à bout de forces, les yeux hors de la tête, la face horriblement convulsée.

La fumée lui rentrait dans la gorge et l’étouffait, ses cheveux étaient roussis, ses vêtements le brûlaient comme les robes de soufre ardent dont parle Dante dans son Enfer.

Fou de douleur et d’épouvante, le misérable n’avait plus conscience que d’une chose : dans quelques secondes, le feu allait faire de lui sa proie définitive, transformer son corps en une torche vivante. À ce moment, il eût reçu avec une infinie gratitude le coup de poignard ou la balle qui l’eussent arraché à ces tortures de damné.

Puis tout à coup des voix résonnèrent à l’oreille du malheureux, comme une céleste musique.

Miss Helen, puis Storm accouraient à lui. Ils n’avaient pas hésité à braver les flammes. Ils s’étaient frayé un passage à travers les décombres, et ils étaient là, ils allaient l’arracher à la mort, si toutefois l’incendie leur en laissait le temps.

– Hâtez-vous, George, criait miss Helen, la maison peut s’écrouler sur nous d’un instant à l’autre.

George Storm s’était approché du poteau pour délivrer Spike, mais il s’aperçut alors qu’il n’avait, dans sa hâte, emporté d’autre arme que sa hache. Il n’avait sur lui aucune lame capable de trancher les épaisses courroies.

– Tant pis, s’écria la jeune fille, essayez avec la hache.

– Oui, balbutia Spike, d’une voix moins lourde, il importe que vous me tuiez.

 

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Alors, au risque de blesser ou de tuer celui qu’il voulait sauver, le mécanicien leva sa hache qui s’enfonça en sifflant dans le bois du poteau en même temps qu’elle tranchait l’une des courroies à un millimètre à peine de la poitrine du patient.

Cinq fois il dut recommencer cette dangereuse manœuvre ; à la dernière, il entama le bras de Spike qui ne put retenir un hurlement de douleur.

Blessé, oui ! mais libre, libre ! mais au milieu d’une fournaise horrible, si affaibli qu’il ne tenait plus sur ses jambes.

George dut le saisir, le soulever dans ses bras, en même temps qu’il entraînait Helen. Et tous trois s’élancèrent dans l’escalier qui n’était plus qu’un brasier rougeoyant…

Une minute après, noirs, couverts de brûlures, ils foulaient le sol de la rue. Et l’ingénieur Hamilton, qui les avait cru morts, victimes de leur héroïque générosité, les prenait sur son cœur avec une poignante émotion. Par quel miracle, quel prodigieux hasard, ils avaient pu sortir vivants des flammes ? Ils ne l’expliquèrent jamais.

À peine touchaient-ils le pavé de la rue, que la maison tout entière s’abîmait avec un fracas de tonnerre.

L’ingénieur Hamilton se hâtait d’emmener les trois rescapés loin du théâtre de ce drame. Mais à quelque distance de la maison écroulée, il se trouva en présence de Dixler, qui, furieux de tant de crimes inutiles commis dans cette seule journée, lui barrait insolemment le passage.

– Pardon, monsieur Hamilton, fit l’Allemand d’un ton rogue, pardon, cet assassin que vous venez de sauver appartient à la justice. Il a tué un de mes ouvriers, j’exige qu’il soit arrêté et reconduit en prison.

 

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Et il montrait d’un geste haineux le malheureux Spike.

À ce moment, un nouveau personnage, qui n’était autre que le constable de Las Vegas, s’avança vers l’Allemand.

– Permettez-moi de vous dire, monsieur Dixler, que vous vous trompez. J’ai eu le temps de faire une petite enquête. D’abord vous le savez mieux que personne, votre ouvrier n’est pas mort, il n’est que blessé. De plus la balle qui l’a frappé ne part pas d’un revolver mais d’une carabine. Par conséquent, je n’ai aucune raison de mettre cet homme en état d’arrestation.

Et le magistrat se retira sans que Dixler eût trouvé un mot à répondre.

Spike alors releva la tête avec un sourire de triomphe et, s’approchant de miss Helen, il lui tendit une liasse de papiers noircis et chiffonnés qu’il tira d’une poche de son pantalon.

– Miss Helen, murmura-t-il d’une voix où vibrait toute sa reconnaissance, vous m’avez sauvé, vous venez de m’arracher à la mort la plus atroce, permettez-moi de vous rendre à mon tour un léger service. Voici les contrats de vente de la ville de Las Vegas, qui, vous le savez sans doute, avaient été volés à la municipalité, j’ai pu les retrouver et je suis heureux de vous les restituer.

Miss Helen remercia chaleureusement l’ex-forçat que félicitèrent aussi l’ingénieur Hamilton et George Storm.

Quant à Dixler, il s’éloigna la tête basse, les poings rageusement serrés.

Cette fois il était vaincu.

 

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