L’héroïne Du Colorado

Gustave Le Rouge et Henry de Brisay · Chapitre 58 sur 75

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L’héroïne Du Colorado

DIXIÈME ÉPISODE Les voleurs de valises

DIXIÈME ÉPISODE

 

 

Les voleurs de valises

 

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CHAPITRE PREMIER

 

L’innocence de Spike

 

Depuis déjà quatre mois, Spike subissait sa peine à la prison de Las Vegas.

Le pauvre garçon, encore une fois victime de la canaillerie de Dixler, avait revêtu de nouveau l’infâme costume cerclé vert et jaune qui est l’uniforme des forçats américains.

Les jours s’écoulaient pour lui mornes et lourds, et les nuits sans sommeil se passaient à songer douloureusement au passé.

Pourquoi n’avait-il pas suivi la voie droite, la bonne route des honnêtes gens ? Il serait aujourd’hui un gentleman. Grâce à son intelligence et à son travail, il aurait fait fortune comme les autres et vivrait heureux, respecté, en libre citoyen de la libre Amérique.

Tandis que maintenant, flétri, déchu, il vivrait et mourrait dans la chiourme, méprisé par tous ceux qui par hasard se souvenaient de lui.

Et la pensée que Helen Holmes ne songeait plus à lui qu’avec dégoût, le torturait comme une blessure fraîche.

Dans la journée, les forçats étaient occupés à l’extraction du minerai dans une mine de cuivre qui se trouvait aux environs de la ville non loin des bords du San Joaquin.

Bien des fois Spike avait eu la pensée, quand il interrompait le travail, de se jeter dans le fleuve et d’en finir

 

– 535 – d’un seul coup avec ses misères, mais un espoir le faisait toujours hésiter au dernier moment.

Qu’attendait-il pourtant ?

Un jour, pendant le repos de deux heures, Spike était étendu à l’ombre d’un énorme quartier de roche et rêvassait à d’impossibles choses, bercé par une demi-somnolence, quand il entendit comme un murmure à côté de lui.

Il lui semblait qu’on prononçait son nom.

– Spike, eh ! Spike… as-tu fini de dormir, vieux singe ?

– Qui me parle ? demanda Spike en se dressant sur son coude.

– Un ancien ami.

– Je n’ai plus d’amis.

– Tu te trompes, mais ne bouges pas, ce cochon de Lang, le surveillant, regarde de notre côté. Tu n’as pas besoin de me voir, tu n’as qu’à m’écouter.

– Parle.

– Est-ce que tu n’en as pas assez, vieux frère, de la vie que tu mènes ici ?

– Demande à un blessé s’il veut guérir.

– Eh bien ! il y a peut-être un moyen d’aller respirer le bon air de la prairie.

– Que faut-il faire ?

 

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– Tu le sauras tout à l’heure. Pour le moment, il faut me répondre franchement. Es-tu toujours un gars d’attaque décidé à tout risquer ?

– Ça dépend…

– Oh ! alors, si tu commences à discuter, nous ne pourrons pas nous entendre. Je t’ai cependant connu plus coulant autrefois, mon camarade.

– Qui donc es-tu ?

– Comment, tu n’as pas reconnu ma voix ?

– Non…

– Lefty !

Spike eut un brusque sursaut.

Lefty ! C’était Lefty, le bandit qui l’avait associé à tous ses forfaits, son mauvais génie… Lefty était là.

L’ancien homme de Dixler se méprit sur le sens du geste de Spike.

– Hein, oui… ça te la coupe, vieille boule, de me savoir près de toi, mais ne remue donc pas comme ça, ou Lang va nous tomber sur le poil. Quand il aura le dos tourné, nous continuerons notre petite conversation. Le surveillant Lang, après un long regard soupçonneux dans la direction du quartier de roche au pied duquel Spike était étendu, s’éloignait, se dirigeant vers un autre point du chantier.

 

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Alors il y eut un glissement sur le sol, et Spike aperçut soudain Lefty à côté de lui.

– Là, nous pouvons causer, maintenant, vieille boule, dit le bandit… Tu es content de me voir ?

– Non, répondit nettement Spike en le regardant fixement.

– Tu n’es pas poli, mon garçon, mais je ne t’en veux pas, car je t’ai toujours connu un caractère de hérisson… mais si tu n’es pas content maintenant, tu le seras tout à l’heure.

L’ancien comédien, l’air grognon, se remit dans son trou de roche.

Sans paraître faire attention à l’attitude, plutôt hostile, de Spike, Lefty : poursuivit.

– Je ne suis arrivé que depuis deux jours sur le chantier ; c’est pour cela que tu ne m’avais pas encore rencontré, mais en ces quarante-huit heures je n’ai pas perdu mon temps. Ah ! ici, c’est un bon chantier, ce n’est pas comme aux mines du Nevada où j’étais employé jusqu’à présent ! Ici, un honnête garçon, un peu intelligent, ne doit pas être long, s’il sait profiter des circonstances, à reprendre sa liberté et à aller faire le gentleman un peu plus loin.

Il se rapprocha de Spike et baissant encore la voix :

– Voici ce que j’ai imaginé. Tu as dû remarquer comme moi que lorsqu’on fait partir un coup de mine, les surveillants qui ont peur pour leur peau s’éloignent le plus loin possible, laissant les pauvres forçats pour surveiller l’opération. C’est à ce moment que je compte fausser compagnie à ces messieurs. Après l’explosion, on constate l’effet du coup et on ne pense guère à nous autres. Moi, pendant ce temps, je serai déjà loin…

 

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– Et les sentinelles ? interrompit Spike.

– Il n’y en a que de loin en loin, mais si quelqu’un me barre la route, tant pis pour lui… j’ai pu cacher un couteau.

– Et ton costume, tu ne penses pas aller bien loin avec ton beau complet jaune et vert ?

Lefty eut un rire silencieux.

– Tu me prends donc pour un imbécile. Mon premier soin, avant-hier, a été d’acheter des vieux vêtements à un brocanteur qui a dû les déposer à un endroit que je connais.

– Tu avais donc de l’argent ?

– Dixler n’oublie pas ses amis.

– C’est parfait. Bonne chance.

– Tu ne veux pas filer avec moi ?

– Non.

Et Spike dit ce non avec encore plus d’énergie que le premier. Les yeux louches de Lefty eurent une lueur farouche. Il saisit le poignet de Spike et gronda.

– Toi… tu vas me vendre ! Spike haussa les épaules.

– Imbécile !

– Alors, pourquoi ne veux-tu pas t’échapper avec moi ?

 

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– Parce que je ne veux plus rien avoir de commun avec toi ! répondit Spike avec violence, parce que tous mes malheurs viennent de toi, et que je ne veux plus te connaître.

– Oh ! oh ! ricana Lefty, serais-tu devenu vertueux, par hasard ? Tu étais moins scrupuleux autrefois.

– Autrefois, tu me tenais sous ta dépendance… autrefois, j’étais lâche, j’avais peur de toi et de Dixler. Vous m’aviez en votre pouvoir, j’étais votre chose, votre instrument. Tu me menaçais à chaque instant de la dénonciation si je résistais à vos volontés, vous faisiez de moi tout ce qu’il vous plaisait… Aujourd’hui, c’est fini… je suis libre…

Lefty éclata de rire.

– Ah çà ! tu es fou, vieux singe, libre ? Essaie de faire trois pas en dehors du camp.

– Ça m’est égal… oui, je suis prisonnier, forçat, c’est entendu, mais je suis libre de bien me conduire si je veux, je ne sens plus peser sur mes épaules votre effroyable emprise à Dixler et à toi !

– Ce n’est pas possible, on m’a changé mon Spike, essaya de plaisanter le gredin.

– Oui, changé, bien changé…

– Quelque pasteur t’aura converti.

– Il n’y a pas de pasteur dans l’occurrence mais il y eut une petite voix si douce qui m’a dit un jour : « Je voudrais tant que vous fussiez honnête homme… » et cela a suffi.

Un coup de sifflet strident se fit entendre.

 

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– Le repos est fini, murmura Spike en se levant. Lefty l’imita.

Il regarda, quand il fut debout, son ancien complice sous le nez et lui dit un seul mot :

– Abruti !

Et il s’en alla en se dandinant rejoindre son équipe ; Spike le suivit des yeux jusqu’au tournant du chemin, poussa un soupir quand il eut disparu, ramassa sa pioche et se dirigea vers le lieu où il travaillait.

Aussitôt que les deux hommes eurent disparu, un phénomène étrange se produisit à quelques pas de la roche auprès de laquelle Spike avait fait sa sieste.

Il y avait là un amas de débris de quartz qui formait une sorte de petit tumulus et qui brusquement s’éboula.

Un homme en sortit.

C’était un surveillant à rude figure dont les petits yeux fureteurs avaient une flamme de joie.

– Ma parole, murmura-t-il, tout en essuyant comme il pouvait la poussière blanche qui le couvrait, je n’étais pas à mon aise dans ma petite cachette, mais je n’ai pas perdu mon temps.

Le lendemain, Lefty tentait de mettre son hardi projet à exécution.

Les circonstances semblaient le favoriser. On venait de charger un énorme fourneau de mine, et tout le monde s’était écarté, les surveillants plus loin que les autres.

 

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Lefty, tapi derrière une grosse roche, attendait le moment.

L’explosion eut lieu, formidable.

Le bandit, se relevant, se lança en avant, courant de toutes ses forces.

– Stop ! cria tout à coup une voix menaçante.

Lefty tourna la tête et aperçut deux gardiens armés de carabines qui, surgis subitement à vingt pas de lui, le tenaient en joue.

Lefty se coucha, fit un brusque crochet et détala encore plus vite.

Deux coups de feu retentirent.

Lefty roula comme un lapin.

Les deux surveillants s’élancèrent. Ils appelèrent quelques forçats et firent transporter le corps de l’homme de Dixler à l’ambulance.

Quand Lefty fut couché, on examina ses blessures.

Il avait reçu une balle dans les reins. Une autre lui avait labouré les côtes et s’était logée dans le poumon.

Il était perdu, mais il vivait encore.

On le transporta à l’infirmerie de la prison.

Ce fut là qu’il reprit connaissance.

 

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Le médecin était auprès de lui.

Lefty voulut faire un mouvement. Une atroce douleur le fit retomber sur sa couche.

– J’ai mon compte, hein ? interrogea-t-il. Le docteur hocha la tête sans répondre.

– Bon, j’ai compris, fini, nettoyé, bonsoir la compagnie. Il parut réfléchir, puis il ajouta :

– Je voudrais bien voir M. Wilcox, le directeur de la prison, j’ai des révélations à faire.

Le médecin donna un ordre à une infirmière qui s’éloigna aussitôt. Cinq minutes après, le directeur était au chevet de l’agonisant.

– Vous voulez me parler ? demanda M. Wilcox.

– Oui, monsieur le directeur, dit Lefty d’une voix faible… au moment de passer l’arme à gauche, on a de drôles d’idées… Figurez-vous que je me persuade que je m’en irais plus tranquille si je vous racontais une petite histoire qui intéresse particulièrement un brave garçon qui est ici.

– Je vous écoute.

– Vous savez que c’est à propos de l’affaire de Cedar Grove.

– En effet.

– J’avais un complice.

– Spike ?

 

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– C’est cela même… Eh bien, Spike n’est pour rien dans l’affaire. J’avais réussi à le terroriser et c’est, affolé par les menaces, qu’il s’est joint à moi pour l’expédition qui s’est terminée par la mort du général Holmes.

« Je jure que je dis la vérité.

– C’est bien, fit gravement le directeur, vous avez là une bonne pensée. Je vais rédiger votre déclaration et vous la signerez.

– Volontiers, monsieur le directeur, mais dépêchez-vous de faire vos écritures, car je sens que je n’irai pas loin.

Une demi-heure plus tard, Lefty renouvelait ses aveux en présence de Spike et signait le papier où ils avaient été consignés. Le fonctionnaire et le médecin s’éloignèrent un peu.

Les deux forçats restèrent seuls en présence.

– Tu vois, Spike, dit Lefty dont la voix baissait, j’ai réparé le mal comme je l’ai pu.

Spike, très ému, lui prit la main et la lui serra. Lefty murmura encore entre ses dents :

– C’est cette canaille de Dixler qui m’a perdu…

Il ferma les yeux ; Spike crut que tout était fini. Au bout d’un moment, Lefty murmura encore :

– Ah ! si j’avais aussi entendu une petite voix douce… Mais jamais… jamais… il n’y a eu de petite voix douce pour dire à Lefty ce qu’il fallait faire…

 

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Les lèvres s’agitèrent encore quelques instants puis il eut un sursaut et ce fut tout. Lefty était mort. Spike pleurait. Une main qui se posait sur son épaule le fit tressaillir.

– Suivez-moi à mon bureau, Spike, dit le directeur, j’ai à vous parler.

Spike jeta un dernier regard sur Lefty qui maintenant semblait apaisé dans la mort, quitta la chambre funèbre et suivit M. Wilcox. L’entretien entre le directeur et le forçat fut bref.

– Vous quitterez l’établissement de Las Vegas à la fin du mois, déclara M. Wilcox.

– Puis-je vous demander où j’irai ?

– Où vous voudrez.

Le cœur de Spike se mit à battre à grands coups, un espoir fou remplit tout son sang et le faisait sonner comme une volée de cloches dans ses oreilles.

Il balbutia :

– Que voulez-vous dire, monsieur ?

– Que vous êtes libre, mon garçon, conclut rondement le directeur, dont la rude physionomie s’éclaira d’un sourire.

« La déclaration de Lefty vous innocente et puis votre bonne conduite, depuis que vous êtes au pénitencier, efface vos anciennes peccadilles. Vous sortirez le 30, mais à partir d’aujourd’hui, vous êtes exempt de tout travail et de toute corvée. Vous allez même quitter votre costume de prison.

 

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– Je pourrai reprendre mes habits de gentleman ? demanda vivement Spike.

– Mais certainement.

– Merci, merci, monsieur le directeur, balbutia le pauvre garçon. Et il ajouta tout bas :

– Je vais donc enfin pouvoir être un honnête homme ! Comme Elle le souhaitait…

 

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