L’héroïne Du Colorado

Gustave Le Rouge et Henry de Brisay · Chapitre 20 sur 75

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L’héroïne Du Colorado

CHAPITRE VI En attendant le constable

CHAPITRE VI

 

 

En attendant le constable

 

John Topping, le constable du district du Signal, n’avait rien de commun avec les magistrats de nos cités du Vieux Monde, dont l’existence s’écoule en grande partie dans un bureau confortablement aménagé et pourvu de fauteuils douillettement rembourrés.

Escorté d’une douzaine de solides gaillards vêtus à la mode mexicaine et coiffés d’immenses feutres pointus, à larges bords, l’honorable John Topping passait le plus clair de son temps à cheval.

Dans ces régions sans cesse désolées par les rixes sanglantes et les attaques à main armée sur la grande route, il ne se passait pas de jour qu’il ne fût appelé à intervenir dans quelque bagarre.

Disons-le d’ailleurs, il jouissait d’une autorité sans conteste.

Il était bien rare que sa seule présence ne mit pas fin aux batailles à coups de couteau, ou de revolver, et n’amenât l’arrestation des coupables.

C’est que le magistrat était doué d’une rare énergie ; il n’y allait pas, comme on dit, par quatre chemins.

En Europe, surtout en France, on use de toutes sortes de politesses et de prévenances envers les malfaiteurs. On ne les

 

– 179 – arrête qu’après avoir minutieusement vérifié leur culpabilité et, quand on les interroge, ils sont accompagnés d’un avocat qui les met en garde contre les questions captieuses du juge d’instruction.

En Amérique, rien de pareil.

Un officier de police quelconque, même un simple policeman, se trouve-t-il en présence d’un malfaiteur ou d’un individu regardé comme tel, il braque son revolver sur lui en lui ordonnant de lever les bras.

Si l’homme met le moindre retard, la moindre hésitation à faire « camarade », l’agent tire. Si l’homme est tué, c’est tant pis pour lui. Il n’avait qu’à obéir à la loi. Non seulement l’agent n’encourt aucun blâme, mais il est félicité.

C’était cette méthode radicale que mettait en pratique l’honorable mister Topping, et il en avait jusqu’alors obtenu des résultats excellents.

Les plus redoutables bandits se rendaient à sa merci, sachant que M. Topping, pour trois secondes de retard, n’hésiterait pas à leur loger une demi-douzaine de balles dans la tête.

Le digne magistrat achevait précisément un quartier de saumon grillé relevé d’une excellente sauce au piment, qu’accompagnait une bouteille de ce capiteux vin de Californie, qui n’est pas sans analogie avec le vin d’Espagne, lorsque le téléphone installé en permanence sur la table de la salle à manger, lui apprit que les chantiers de la gare du Signal étaient en ce moment le théâtre d’une véritable bataille rangée.

– C’est insensé, grommela-t-il, en se versant une rasade de consolation, quel métier ! Voilà huit jours que je n’ai pu

 

– 180 – terminer paisiblement mon repas ! Ce Dixler finit par devenir insupportable. Il faudra que j’en débarrasse le pays.

Le constable, tout en récriminant, avait bouclé la ceinture qui supportait deux énormes brownings à douze coups, et il s’était assuré que les bandes de cartouches dont il était toujours amplement muni se trouvaient bien à leur place.

Il ouvrit la fenêtre qui s’ouvrait sur la cour intérieure du poste, et sur un coup de sifflet de lui, les policemen en train de panser leurs chevaux, sous les hangars, furent en selle en un clin d’œil.

Tous étaient habitués à ces alertes subites, et par habitude, ils en étaient venus à aimer le péril et la bataille.

– Qu’y a-t-il, monsieur Topping, demanda un des policemen.

– Peuh ! fit le constable, en homme qui en avait vu bien d’autres, une bagarre dans les chantiers de la gare du Signal. Rien de grave, je pense, mais il s’agit d’arriver avant qu’il y ait eu trop de têtes cassées. En filant en droite ligne à travers le Hano, nous pouvons être arrivés avant une demi-heure.

Une seconde après, les cavaliers – ils n’étaient que quinze en comptant le constable – se lançaient dans la plaine dans une galopade effrénée.

Leurs montures, des chevaux de race, choisis entre mille, filaient comme des météores.

La petite troupe que commandait le constable, ne fut bientôt plus au bout de l’horizon qu’un nuage gris qui diminuait d’instant en instant et qui finit par disparaître complètement.

 

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*

* *

Pendant ce temps, la bataille continuait plus âpre et plus terrible que jamais entre les hommes de Hamilton et ceux que commandait Dixler. Ce dernier, cependant, cerné de tous côtés, avait fini par être séparé des siens, et ceux-ci n’étant plus soutenus par sa présence commençaient à faillir. La victoire, toujours incertaine, semblait pencher du côté de la Central Trust.

Mais tandis que miss Helen était occupée à escalader le toit, à raccorder les fils et à téléphoner, George Storm avait eu une idée dont il avait fait part rapidement à l’ingénieur Hamilton et que celui-ci avait approuvée avec enthousiasme.

– Il n’y a qu’un moyen de sauver nos traverses, avait dit le mécanicien : c’est de les emmener quelques milles plus loin. Quand Dixler et ses acolytes s’apercevront que le train a disparu, la bataille s’arrêtera d’elle-même. Le vol des traverses était une chose à réussir du premier coup. Le fait de gagner une heure – ce qui donne le temps au constable d’arriver – nous assure partie gagnée.

– Je m’en rapporte à vous, murmura l’ingénieur très ému.

– Et surtout, ajouta George Storm, pendant que je vais démarrer, occupez suffisamment Dixler pour qu’il ne puisse pas intervenir.

Gagnant l’avant du train chargé de traverses – cause de la bagarre – le mécanicien monta sur la locomotive, desserra les freins et manœuvra la manette du régulateur. La vapeur pénétra en sifflant dans les tiroirs, les bielles se mirent en mouvement, et le train roula très lentement d’abord, puis à une vitesse de plus en plus accélérée.

 

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Au milieu du vacarme de la gare, des vociférations de la lutte ou les swings et les directs tombaient drus comme grêle sur les crânes et sur les poitrines, personne ne s’aperçut tout d’abord que le train de traverses, objet du litige, était en train de filer vers une direction inconnue.

Alors du haut du toit où elle se trouvait, Helen avait tout vu, tout compris.

Elle n’eut qu’une pensée.

George Storm était seul, il allait courir, sans nul doute, un grave péril, elle devait partager ses dangers.

Au moment où le train qui n’avançait encore qu’avec lenteur passait en face du toit qui lui servait d’observatoire, la jeune fille prit son élan, sauta sur un des wagons et de là se mit en devoir de gagner la locomotive.

Par malheur, hélas, un autre personnage encore que miss Helen venait de s’apercevoir du départ du train.

C’était Spike.

En sautant en bas du toit, après avoir coupé les fils, il s’était tenu à l’écart de la mêlée, cherchant dans sa cervelle matoise quelque ruse médite.

Il était déjà furieux d’avoir vu sous ses yeux Helen raccorder les fils coupés avec ceux de l’appareil portatif. Sa colère fut au comble, quand il constata, mais trop tard, que le train quittait la gare du Signal.

Courir après !… Il ne fallait pas y songer, George Storm avait bourré ses fourneaux, ouvert tout grand le tube

 

– 183 – d’adduction de la vapeur. La locomotive brûlait le rail à une vitesse insensée, une vitesse qu’on eût cru impossible d’obtenir de cette lourde machine aux quatre roues accouplées, spécialement construites pour donner beaucoup de force en remorquant lentement d’interminables convois de marchandises.

– Cela ne se passera pas comme cela, s’écria-t-il avec un geste de haine. La voie sur laquelle ils se sont engagés décrit une courbe de plusieurs milles, je puis encore les rejoindre en coupant à travers la plaine.

Spike s’était glissé hors du chantier. Il détacha un des chevaux de Hamilton, sauta en selle d’un bond et partit à bride abattue.

Le bandit connaissait admirablement le pays. Il était à peu près sûr de rejoindre le train qui, une fois loin de la gare, ralentirait sûrement son allure à un passage à niveau qu’il connaissait.

Spike, faute d’éperons, lardait son cheval de coups de bowie knife et le pauvre animal, sanglant, affolé, dévorait l’espace avec une rapidité vertigineuse. Le bandit eut toutes les peines du monde à l’arrêter, quand enfin, apparurent les lignes luisantes des rails.

Sans plus se préoccuper de sa monture fourbue, Spike colla son oreille contre les rails ; il perçut le grondement sans cesse grandissant du train qui s’approchait.

– Bon ! grommela-t-il, je crois que j’arrive à temps. Il s’était aplati contre le talus.

Quand le train qui – chose prévue par lui – n’allait plus qu’à une faible vitesse passa à proximité, Spike n’eut aucune

 

– 184 – peine à escalader le marche-pied et à grimper sur la toiture d’un fourgon.

Mais là, il se trouva en face de Helen, qui laissant pour un instant George Storm à sa locomotive, était montée pour inspecter l’horizon.

– Ah ! je te tiens, ricana le bandit, à nous deux ma belle, je vais cette fois-ci me rassasier de vengeance, rien ne peut te sauver de la mort.

Il avait saisi la jeune fille à la gorge et il essayait, tout en l’étranglant, de la précipiter du toit du wagon sur la voie.

Une lutte terrible se déroula.

Miss Helen, douée d’une athlétique vigueur, résistait courageusement, mais cependant peu à peu ses forces diminuèrent. Elle prévoyait le moment où elle allait se briser le crâne sur les cailloux aigus du ballast.

D’un sursaut désespéré, elle réussit à relâcher l’étreinte des mains qui l’enserraient.

– Au secours ! George, au secours ! cria-t-elle, Spike m’assassine !

– Te tairas-tu, vipère, hurla le bandit en serrant de nouveau et plus vigoureusement le cou de la jeune fille, et il s’acharnait de toutes ses forces pour la projeter dans le vide. Il allait sans nul doute y réussir, Helen à bout d’énergie se vit perdue…

George Storm n’avait-il donc pas entendu son appel ? Si.

 

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Abandonnant la direction de sa machine, il vola au secours de la jeune fille, que Spike fut obligé de lâcher pour faire face à ce nouvel assaillant.

Il était temps ! Helen, à demi étranglée, meurtrie de coups, était incapable de se défendre plus longtemps.

Pendant qu’elle se remettait lentement, Spike et George s’étaient saisis et une lutte désespérée s’était engagée entre eux. Oubliant qu’ils se battaient sur le toit d’un wagon en marche, vingt fois en se débattant ils faillirent être précipités sur la voie.

George profitant de la surprise qu’avait causée son arrivée inattendue, l’avait d’abord emporté, mais l’ancien forçat était d’une colossale vigueur et connaissait certains coups traîtreux spéciaux aux malfaiteurs de profession que l’honnête mécanicien ne pouvait qu’ignorer.

Inopinément renversé par un croc-en-jambe sournois, George se vit à la discrétion de son adversaire qui lui avait mis un genou sur la poitrine.

– Le train de traverses est le dernier que tu auras conduit ! hurla-t-il. Il n’acheva pas. Miss Helen, qui avait eu le temps de reprendre complètement ses sens, venait de lui asséner sur le crâne un formidable coup de bâton.

Spike resta sur place à demi assommé et George, pour s’assurer complètement de sa personne, s’empressa de regagner son poste sur la locomotive ; puis tout à coup, il poussa un cri de surprise et de désappointement.

– Qu’y a-t-il ? demanda miss Helen.

– Impossible d’aller plus loin, murmura-t-il, nous ne sommes qu’à quelques yards du grand croisement de lignes sans

 

– 186 – cesse sillonné par des rapides. Nous sommes obligés de rester là.

Il avait fait fonctionner le frein automatique, le train stoppa et Helen en descendit aussitôt pour inspecter les environs.

 

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