L'Hommauto
2 Du cadavre automobile
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Du cadavre automobile
Nickelée, invincible, la bagnole file droit au but vers le bonheur. Quand soudain… L’univers du gadget a explosé. Pour une fois la voiture est rentrée dans le décor. Mais le décor n’en est plus ; c’est du réel, du roc, comprimé par la vitesse. Et d’une épave échouée dans la boue sort un hurlement venu du fond des âges : l’éternelle plainte de la chair déchirée par les griffes du fauve ou le fer du vainqueur.
La circulation c’est la vie, quand son flot vient à se tarir, il semble que le sang se retire de nos veines ; une route vide est signe d’Apocalypse, et fuyant le silence inquiétant des chemins vicinaux, nous regagnons bientôt le tiède ronflement des nationales. Pourtant la mort nous y attend ; mais c’est au sein de la société et non dans la solitude. Parfois sur le bas-côté un squelette d’acier nous fait signe. Memento mori… D’autres obstacles, bien plus gênants, distraient bientôt notre attention. La circulation – la vie – continue ; si la bagnole est périssable, le flot des bagnoles est immortel.
L’auto c’est la vie ; mais elle n’en tolère pas d’autre que mécanique. Là où passent ses hordes, l’herbe ne repousse plus. Et tout autour de l’asphalte s’étend une auréole de désolation que dévastent les commandos qu’elle débarque dans la nature ; plus de fleurs, ni de champignons, ni de gibier, ni de poissons : s’il en reste, les indigènes, fusil au poing, sont prêts à les défendre. Plus de hérissons, ni de chiens, ni de chats, mais une étoile de tripes et de sang vite absorbée par le goudron. L’auto n’admet de vie que dans une cage ; et quand elle le peut, elle s’enferme elle-même derrière un interminable grillage. Elle ne saurait faire un détour, et fonce droit sur tout ce qui bouge : dans toute DS somnole un tank qui s’ignore. Partout où elle passe, elle tue ; l’auto actuelle n’est plus un véhicule mais un projectile qui abat un oiseau plus sûrement qu’une balle. Toute route s’entoure d’une zone nécrosée où ce qui vit : insectes, gibiers, est condamné à disparaître ; si jamais les mailles du réseau routier se resserrent encore plus, c’est toute faune qui disparaîtra dans ce filet où circule la foudre.
Comme la ville, le village meurt écrasé par la bagnole. Plus d’abois de chiens, ni de cris d’enfants, la cataracte des moteurs ; il ne lui reste plus qu’à tourner le dos à la grand-route qui lui donnait autrefois la vie. Claquemurons-nous ; ce n’est pas le moment de sortir, la colonne motorisée défile dans la tranchée qui coupe en deux le bourg. Comment se fait-il que la S. N. C. F. se ruine à entretenir de coûteux passages à niveau sur des voies où il n’y a plus de trains, tandis que nulle passerelle ne nous aide à franchir ce P. L. M. où les locomotives haut le pied se succèdent toutes les dix secondes ?
La bagnole tue, elle asphyxie, broie les tympans… Mais ce char de Jaggernaut écrase d’abord ses propres fidèles. Chaque année l’Occident paye un tribut de cent mille morts au moins et un million de blessés au Minotaure. L’automobile coûte chaque année dix fois plus d’hommes aux U. S. A. que la guerre du Vietnam, autant qu’une guerre mondiale ; et comme la guerre, la bagnole tue d’abord les jeunes : dans les pays développés, elle est la première cause de mortalité entre dix-huit et trente ans. Imagine-t-on la S. N. C. F. ou Air-France présentant un bilan annuel, sans cesse accru, de douze mille tués et cent mille blessés ? Plus personne n’oserait prendre le train ou l’avion, et le peuple indigné mettrait le feu au ministère des Transports. Je ne parlerai pas des effets secondaires : des souffrances et des ruines que le délire automobile entretient, tout ce qu’il gaspille est forcément pris au logement ou aux hôpitaux.
Mais la divine et fatale bagnole présente deux aspects contradictoires ; elle est prestigieuse, et en même temps parfaitement ordinaire, donc rassurante. La bagnole n’est pas un cercueil, c’est un moyen de transport tout à fait banal. Imagine-t-on des entrailles et du sang sur des coussins si confortables ? La bagnole ne tue pas, c’est un accident, un événement aberrant qui ne se reproduira jamais, et qui ne peut arriver qu’aux autres. Et la bagnole ne tue pas, – parce qu’elle tue quotidiennement ; il suffit qu’un fait devienne quotidien pour qu’il disparaisse de la conscience. Le premier mort en auto a provoqué quelque remous, mais le millionième ? – Pourtant la General Motors aurait pu lui offrir une couronne mortuaire pour marquer ce record. Aujourd’hui mourir en auto c’est en quelque sorte mourir dans son lit ; aussi, tandis que le moindre cadavre de la S. N. C. F. a droit aux gros titres, le mort automobile se perd en deux lignes dans la chronique locale : on ne peut s’amuser à consacrer un titre à chaque tué quand la guerre est déclarée. Et encore le mort du front est sacré, tandis que celui de la route n’est qu’un mort profane ; Renault et Peugeot n’ont pas eu l’idée d’élever un monument au tué inconnu à Rocquencourt, dont Shell eût alimenté la flamme. Pourtant l’inconnu de l’Arc de Triomphe n’a-t-il pas été lui aussi la victime d’un accident de parcours dans le grand rallye Paris-Berlin ?
Comme son collègue en bleu horizon, le tué de la route plutôt qu’un mort est un disparu : si propre, si discret, si vite retiré de la circulation ! Il ne crie pas, ne vomit pas du sang. Il ne tient pas de discours et ne fait pas de petits comme le mort des tranchées ou des barricades. Il ne soulève pas les passions et n’a rien de pathétique ; il faut qu’il fasse au moins exploser un camion-citerne pour que le public s’intéresse à son cas, – mais ce n’est pas tous les jours. Cette âme sans corps est tout juste bonne à hanter les statistiques ; elle n’est qu’une abstraction, un chiffre, moins révoltante que le mort du cancer. Le cancer n’est qu’un fléau de la nature, tandis que l’auto est un bienfait du progrès.
Plus que la mort tout court, la mort automobile vient comme un voleur. Tous ensemble nous étions partis pour la campagne automobile fraîche et joyeuse, et voici que le malheur vient nous choisir, un à un. Mollement bercés au sein de la bagnole, d’un seul coup l’embolie nous emporte : l’accident d’auto n’est qu’un accident de fauteuil. Autrefois on voyait venir la camarde de loin, elle arrivait cahin-caha, jouant des castagnettes sur sa Rossinante ; tandis qu’aujourd’hui elle fonctionne en Ferrari. Surgie d’un tournant, la mort motorisée fond sur nous dans un rêve ; et c’est l’esprit étrangement glacé qu’en un interminable instant nous nous sentons déraper vers cet autre monde que la bagnole nous servait à fuir. Une ombre solennelle qui grandit, – un choc… La bagnole a franchi le mur du son ; nous avons crevé le décor, et nous nous réveillons au siècle de la tragédie. Car l’auto en général manque son coup, elle n’achève pas ses victimes. Elle égorge au petit bonheur, et ses couteaux sont ébréchés. Elle referme sur ses passagers une étreinte de fer et elle les grille, ou bien elle leur casse les reins si loin qu’ils agonisent pendant des heures dans un fourré. Parfois elle raffine en les noyant dans un canal, et la familiale devient un caveau de famille. Car la bagnole est sans parti pris ; elle estropie aussi bien les femmes et les enfants que les hommes ; et elle raffole des jeunes. Ceux-là auront ensuite toute leur vie pour se perfectionner dans la conduite des petites voitures. Désintégrée, la prestigieuse machine révèle enfin son mystère : qu’elle dissimulait un être humain. Un blessé ou un cadavre automobile ressemble à n’importe quel autre. On se tue en auto ; mais chacun souffre et meurt à pied.
Des Pompes funèbres automobiles.
Après avoir submergé les villes, la bagnole sur ses vieux jours envahit la campagne. Elle y traîne quelques années une douce agonie, somnolant au fond d’une grange, d’où elle ne sort nue le dimanche pour aller à petits pas de l’église au bistrot. Et le soir, hésitante, elle zigzague en rasant les haies ; à moins qu’elle ne blagasse en plein tournant. On comprend que MM. Pisani et Dreyfus songent à retirer son permis à cette vieillarde déguenillée qui déshonore l’asphalte.
La bagnole prend sa retraite à la campagne, ou plutôt elle y échoue. De plus en plus, quand vient son heure, elle renonce à la grand-route pour finir dans les champs ; mais elle n’y met pas la discrétion des éléphants : la charogne automobile est longue à pourrir. Autant que des vaches, ce sont aujourd’hui des fantômes d’autos qui regardent passer les autos. Bientôt il n’y aura plus de paysage que la société automobile n’ait paré de ses étrons de fer. Tantôt, solitaires, les carrosseries monologuent dans les pissenlits, tantôt sagement rangées en files, elles attendent un ultime feu vert. Ou bien, accumulés par quelque furieux bouchon, les cadavres automobiles s’entassent.
Çà et là se dispersent les dépouilles rouillées de ce qui fut une existence automobile. Comme elles sont de plus en plus nombreuses, c’est à peine si nous jetons un coup d’œil sur ces produits d’un art brut, comprimés et recuits par le caprice de quelque César. Tels des écueils abandonnés par le reflux de la marée industrielle, ces carcasses baroques égaient la platitude des prés. Certaines brillent encore d’un ultime nickel, d’autres, mordorées par les flammes, nous voient venir avec des yeux vides. Débarrassée de ses roues et de son chauffeur, la bagnole enfin s’enracine ; elle s’enguirlande de ronces, elle devient bucolique et les poules s’y installent. Elle se calme, et enfin s’humanise. Quand Giulietta échoue au fond de la rivière, parée d’algues telle Ophélie, le brochet volontiers s’y retire ; et par la lunette arrière son œil rond guigne les gardons. Mais si la société automobile abandonne ses bagnoles au petit bonheur, elle n’y laisse point les ossements de son chauffeur ; sans doute par survivance de quelque préjugé de piéton, peut-être aussi par crainte de faire baisser la vente. Pourtant en confondant les cimetières d’autos avec les cimetières d’hommes nous gagnerions pas mal de place. Déjà, l’hommauto ayant vécu et étant mort en bagnole, c’est en bagnole qu’on l’enterre. À fond de train une ambulance-auto l’avait conduit à l’hôpital, à peine moins vite un corbillard-auto le mène au crématoire, qui achève la besogne que la bagnole avait commencée. N’ayant pas plus de temps que d’espace à perdre, la société automobile doit expédier la corvée d’enterrement au plus vite ; empêtré dans ses jupes et son interminable queue, le corbillard-cheval bloquait la circulation. Même doté d’un moteur auxiliaire, le cadavre a tendance à tramer, il fait bouchon, sur la route comme dans la pensée ; il faut trouver un moyen encore plus expéditif.
Nous touchons ici au problème essentiel. Les hommes et les bagnoles vivants, on s’en débarrasse toujours en les faisant circuler, mais que faire de leurs dépouilles ? La production-consommation d’hommautos montant sans arrêt, leurs carcasses encombrent la piste ; et c’est en vain que des voitures en queue de pie de cérémonie blanche et noire s’efforcent de la déblayer. Où les caser ? La Terre qui jusqu’ici avait fait preuve d’un si bon appétit n’arrive plus à consommer les dépouilles des consommateurs ; la carcasse de fer de la bagnole lui reste encore plus longtemps sur l’estomac que celle de son chauffeur. Il y a bien le système du four ; il ne vaut rien pour des squelettes de fer. Sans doute la Terre n’est-elle plus à la mesure de l’hommauto ; pourquoi les fusées ne serviraient-elles pas à expédier la dépouille de cet éternel touriste dans le cosmos ? Au lieu d’une mesquine promenade à pied entre deux haies de buis, pourquoi Borniol et Cook ne s’entendraient-ils pas pour lui offrir une ultime croisière ? Au volant de sa chère bagnole, il pourrait faire du six mille, quelque part autour du Chariot sans risquer d’user son moteur. Ainsi la question clef qui n’est pas celle du trajet mais du parking final serait résolue. La bagnole et son chauffeur seraient arrivés au Paradis de l’Automobile.