L'Hommauto
Deuxième partie Mourir en bagnole
Deuxième partie
Mourir en bagnole
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Du sacrifice automobile
À première vue l’auto c’est l’auto : un objet inerte que l’homme seul peut mettre en train ; rien de plus paisible qu’une bagnole dans son garage. L’auto n’est qu’un moyen au service de la personne humaine, un pied perfectionné. Et c’est vrai au départ. Malheureusement, si nos fins n’ont jamais été aussi incertaines, jamais nos moyens n’ont été aussi efficaces. C’est ainsi que, le transport devenant la fin du transport, un beau jour nous restons à tout jamais incrustés dans notre bagnole. À moins qu’elle ne nous éjecte en un lieu dont nul ne revient.
Du Saint-Esprit et de la fête automobiles.
La bagnole ce n’est pas seulement la bagnole. Fabriquée à la chaîne, elle fait descendre la Justice du ciel sur la Terre. Mais la Justice pour les hommes est celle qui leur donne à chacun leur liberté. L’auto, individuelle ou familiale, n’est rien d’autre ; et ce n’est pas seulement pour des raisons économiques que les régimes totalitaires hésitent tant à donner au peuple cette clef des champs. La liberté est mouvement personnel, et l’auto nous l’assure sous sa forme la plus tangible. Elle permet à chacun de nous de partir dans la direction qui lui plaît ; qu’importe si cette direction est celle de tout le monde ! Nous sommes tous ensemble sur la nationale 7, mais chacun dans notre propriété privée. Ce n’est pas comme en Russie où le peuple s’entasse dans des trains ou dans des cars ; chacun de nous entend le même Adamo sur son transistor individuel, et nous n’avons pas sur le dos une hôtesse de l’Intourist pour nous donner un point de vue marxiste sur l’Elbrouz.
Partir… illico et à toute vitesse sur notre tapis volant ; il suffit d’avoir la clef de la boîte magique. Le feu est à la maison, ou plutôt l’ennui et la mort. L’offensive motorisée de juillet vers Saint-Trop’ n’est qu’une débâcle automobile qui jette Paris sur les routes comme en juin 40. Quand toutes les bagnoles ont fui, comment rester seul dans la ville ? Ces rues vides, quels fantômes se préparent à les hanter ? Il faut partir… Où ? N’importe où vers le bonheur, là où le ciel est vierge de toute fumée, et l’eau de tout pétrole. Mais le bonheur, est-ce un lieu ? L’accès n’en est-il pas trop étroit pour tant de bagnoles ?
Il se pourrait qu’il ne puisse être atteint qu’à pied, et en personne. Qu’importe, le tout est de partir : quand on est en route vers le bonheur, on est heureux. Le bonheur c’est l’auto, son cambouis quotidien évoque un peu pour nous le pollen et le parfum des fleurs des Isles.
Nous étions assignés à résidence dans notre canton et notre peau, et Ford nous a donné des ailes, grâce à lui M. Perrichon est devenu un aigle qui peut survoler à sa guise l’univers. Et comme par ailleurs la chaîne de Taylor et de Détroit nous enchaîne, la liberté nous est d’autant plus nécessaire que l’auto précipite l’organisation de la société. La bagnole pour l’individu est un moyen de défoulement autant que de transport ; elle permet aux membres des catégories particulièrement brimées par le système industriel, notamment aux ouvriers et aux jeunes, de contenter un besoin de s’exprimer et d’agir qui ne peut plus se satisfaire dans le travail. Ce jour-là Pécuchet enfin se déchaîne, il met un tigre dans son moteur ; il rugit et se rue sur ses proies. Mais bientôt, comme la route est encombrée, la vitesse tombe à 6 au compteur, tandis qu’elle monte à 200 dans sa tête. Ainsi la bagnole qui devait nous défouler nous refoule ; Freud ne pourrait-il pas s’associer à Citroën pour donner à la DS l’occasion de satisfaire sa libido ? Au lieu de platanes intraitables, les bas-côtés seraient peuplés de chiens, de chats – et pourquoi pas ? – de vieillards en plastique. L’auto, sans danger pour elle et pour les autres, pourrait leur passer sur le corps ; les crânes en polyéthylène éclateraient comme des noix, un pseudo-sang giclerait d’entrailles bleuâtres en nylon. Une bonne marche arrière achèverait d’écrabouiller l’ennemi. Calmée, repue, débarrassée du fauve qui hantait son moteur, la bagnole viendrait au pied du motard qui lui présenterait la note.
Mais en attendant un monde qui soit fait pour l’auto, elle en est réduite à foncer dans le vide. Elle n’a que du vent à se mettre sous la dent : de la vitesse. Le progrès automobile se réduit d’abord à celle-ci ; elle en est la preuve la plus simple : 100… 125… 150… le langage des chiffres est indiscutable. Le compteur du tableau de bord n’est pas là pour nous rappeler que nous allons vite, mais trop lentement ; et si ses chiffres les plus élevés dépassent la vitesse de notre auto, c’est pour nous inviter à en user au moins jusqu’au bout, en nous rappelant que toute Ami 6 n’est qu’un alevin de DS. Nous pouvons appuyer sur le champignon d’autant mieux que le confort accru des voitures permet de nier la vitesse en même temps qu’elle l’accélère : à 80, la De Dion volait sur la route ; à 100, la R 16 fait du surplace. Malheureusement, il n’est pas aussi facile d’augmenter indéfiniment la vitesse de l’homme qui tient le volant, ni celle du mur d’en face qui ne décolle pas de là où il est ; ni même celle du frein, qui à cent ne stoppera l’auto qu’à deux cents mètres au-delà de l’obstacle. Maître de notre vitesse ? Avec les voitures d’aujourd’hui comment le pourrions-nous ? Surtout avec les chauffeurs d’autrefois.
Mais qu’importe la mort à qui est dans l’extase ! La vitesse est la mystique de l’automobile ; son progrès a peu à voir avec la raison ; le gain de temps, considérable de 6 à 100 kilomètres/heure, moins important de 100 à 120, devient presque nul de 120 à 140. Il faudrait que la bagnole devienne un avion, et c’est mauvais signe quand elle perd contact avec le sol. À cette vitesse elle est au bout du rouleau ; elle ne roule plus, elle flotte, comme on dit, voguant au gré des vagues de tribord à bâbord ; pas besoin de lui faire une prise de sang, ce n’est pas de vin qu’elle est ivre. Aussi pourquoi se traîner à 150 au moment où les fusées font du 10 000 ? Autant aller à pied.
Par nature l’hommauto est pressé. Non pour des raisons objectives, mais parce qu’une pression s’exerce de l’intérieur sur le chauffeur. Il n’y a qu’à le voir sur la route, fonçant comme après une proie, ou bien comme si, proie lui-même, il était traqué par quelque invisible chasseur. Il corne, il clame ; sans doute a-t-il une mission urgente à remplir. Ne vous affolez pas, il va simplement prendre l’apéro. Qu’importe le but ou la raison de la course, il veut arriver à l’instant même, ou – qui sait – avant d’être parti. On peut augmenter indéfiniment la vitesse de sa voiture, il ne sera content que lorsqu’elle fera du ∞. Il veut nier la distance, le temps ; il court moins après les joies qui l’attendent à l’arrivée qu’il ne fuit la mort. C’est ainsi qu’en auto il la trouve.
Limiter la vitesse ? Dans une société automobile, autant mettre un terme au mouvement de la pensée. La liberté humaine ne souffrant plus de limites, à l’image de celle de Dieu, la recherche d’un ailleurs peut être indéfiniment accélérée. Arriver quelque part n’a plus d’intérêt ; ce serait retomber à pied, sur terre : l’exaltation du transport aboutit à sa négation. Sur la route, Jack Brabham ne poursuit même plus Fangio, il court après l’absolu ; mais l’Esprit file plus vite que le vent, il se dérobe à la vitesse de la lumière. Et comme l’auto n’est qu’une machine humaine, et que l’homme ainsi que son univers est fini, attention à ne pas tomber dans le vide, ou à percuter sur quelque butoir !
La bagnole c’est la vérité et la vie, mais surtout la Voie, à laquelle tout doit être sacrifié, et le sacrifice humain est le plus haut de tous. Tantôt elle tire le sang de millions d’esclaves sou par sou, en leur volant chaque jour un peu de leur pain ou quelques tuiles de leur toit ; tantôt elle égorge à grand bruit sur un autel de bitume. Mais elle donne à ces hordes sans feu ni lieu l’illusion de la fuite dans la grande fiesta motorisée du week-end. À tous les pauvres il faut des fêtes pour compenser la grisaille des jours ; et les peuples dits « développés » sont particulièrement misérables. Ils ont une bagnole, mais ils manquent d’air, d’eau, d’espace et surtout de liberté. Aussi chaque samedi, les toros sont lâchés dans les rues comme à Pampelune ; et cette fois nous chevauchons le Minotaure. Dans toute fête la vie ne s’exalte qu’opposée à la mort ; et dans celle-ci, elle nous frôle à chaque instant. Pour la société industrielle la folie du week-end, dissimulée comme toujours sous des prétextes rationnels, remplit la fonction d’une guerre ; elle est un rutilant gaspillage de richesses et de vie, dans lequel se libère l’énergie surabondante de la collectivité et de ses membres. Le désordre ronflant qui se déchaîne aux portes de la ville est la condition de l’ordre de tous les jours : abruti par son week-end l’esclave est de nouveau mûr pour la chaîne. S’il n’y avait pas la bagnole les hommes peut-être s’ennuieraient, ils feraient la Révolution ou la guerre, et la société, faute de mobiliser l’économie pour l’auto, en serait réduite à la consacrer aux chars. De quels monstres n’aurait pas accouché la trop féconde Amérique, si elle ne gaspillait pas une bonne part de ses revenus à fabriquer ces gadgets ?
De l’extase et du réveil automobiles.
La vitesse produit sur la bagnole un effet analogue à la contemplation de Dieu sur les mystiques. Prise dans son rêve intérieur, elle subit un effet de lévitation et, tel saint Jean à Kempis, transportée, elle quitte le sol. C’est probablement dans cette intention que les Ponts et Chaussées, débarrassant son chemin de tout ce qui pourrait s’opposer à son élan, lui dégagent, plutôt qu’une route, un aérodrome. Ils rasent murs et arbres, suppriment les détours, de façon à réaliser l’étendue d’asphalte sans repères, dans laquelle la bagnole peut donner le maximum de sa vitesse. Ce qui lui permet de se tuer d’autant mieux contre la bagnole ou, au lieu de s’écraser à 80 contre un platane, de se disloquer à 120 dans les choux.
Car sur terre, hélas ! toute droite a une fin. Et les Ponts obligeants préparent à la bagnole son petit Noël : le tournant. Non pas l’affreux tournant en épingle à cheveux, patibulaire, aux buissons mal rasés, que la vindicte routière désigne de loin, mais le tournant idéal. Accueillant, discret, scientifiquement calculé et rembourré, le tournant des Ponts attend l’auto que lui catapulte la ligne droite. De 130 à l’heure, elle s’immobilise à 90, le virage s’amorce, et quand son conducteur prétend la maintenir dans les rails, le libre arbitre de la bagnole se manifeste, et elle s’envoie en l’air. Le dérapage peut être dit parfois contrôlé, l’atterrissage malheureusement ne l’est jamais. Et, une fois de plus, en deux lignes dans un coin, la Presse fait part au peuple du plus commun des miracles automobiles : « Pour des raisons inconnues, X. a perdu le contrôle de sa voiture qui est allée s’écraser dans un champ. Le conducteur a été tué sur le coup. » La raison inconnue doit probablement se situer au-dessus de 120 km/h.
L’extase automobile se heurte tôt ou tard aux médiocres réalités de ce bas monde : cochon, mur ou enfant, à moins qu’elle ne plonge dans les eaux ou ne percute le roc fondamental. Le pneu X boit l’obstacle, mais il lui reste parfois sur l’estomac. On comprend que l’idéal de l’auto soit de tout supprimer, y compris le sol qui la porte ; mais il lui faudrait d’abord supprimer l’obstacle de l’auto. À la différence du dérapage qui se produit en pleine extase automobile, l’obstacle imprévu est un fait objectif : rien de plus objectif qu’un camion en travers de votre route. Un camion est un phénomène difficile à récuser ; heureusement il y en a de moindres que la bagnole peut nier.
Certains obstacles sont négligeables, ainsi la volaille dont la plume produit un effet pyrotechnique amusant ; mais un quintuplé dans un troupeau de canards n’est pas à dédaigner. Le chat n’est pas dépourvu d’intérêt, bien que le choc mou qu’il procure soit bref et que son sang risque de salir la belle robe groseille de la DS. Le chien serait un gibier plus noble. Mais il y a chien et chien ; si le carlin est insignifiant, je déconseille le danois dont le châssis est trop résistant, même pour les tôles de la Peugeot. Le conducteur adroit s’exercera à frôler les cyclistes sans les avertir, déclenchant un zigzag qui rappelle celui de la bécasse ; un coup d’avertisseur in extremis provoquera l’envol lourd du perdreau de la route : le piéton. Par contre il vaut mieux se méfier de certaines pièces de grande taille. Soudain, vomi par un de ces chemins secondaires que les Ponts s’obstinent on ne sait pourquoi à signaler, surgit le monstre préhistorique : la vache, accompagnée par la femme de Néanderthal : la fermière. Semant l’anarchie dans l’ordre automobile, elle brandit un drapeau rouge que la fière Mercedes est tentée de charger. Mais, par un choc en retour, celle-ci communique sa vitesse à l’obstacle, et c’est une vache-rhinocéros qui lui rentre à cent vingt dans le moteur. Le propre de la vitesse étant de faire filer comme une flèche la montagne la plus inerte, la borne, en elle-même bonasse, peut devenir virulente ; je ne parle pas du chêne-mammouth.