L'Hommauto
3 Morphologie de la bagnole
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Morphologie de la bagnole
L’automobile se compose d’une carrosserie, d’un moteur, et accessoirement d’un conducteur. Pratiquant la méthode inductive, nous irons de la superstructure à l’infrastructure, bien que l’on ne sache plus aujourd’hui si l’auto est un produit du conducteur, ou le conducteur un produit de l’auto.
De la carrosserie et du moteur.
Le langage qui retarde toujours se réfère encore au carrosse, et il s’obstine à comprimer des chevaux dans un moteur ; c’est pour cela qu’il explose. Mais depuis la guerre la carrosserie a évolué, comme la société elle-même, l’automobile tend de l’esthétique au fonctionnel : le principe de ses formes serait, paraît-il, l’efficacité. Mais l’efficacité ne serait-elle pas le mythe suprême, la poésie, de l’ère industrielle ? Que cette littérature automobile soit classique comme dans la Peugeot, ou d’avant-garde comme la DS, le prétexte de celle-ci c’est le bon vieil aérodynamisme qui donna, vers 1930, le postérieur en pointe de l’archaïque 302. Depuis, Picasso et Pinin Farina aidant, nous avons redécouvert l’angle droit. Plutôt que de la technique, la désuète DS relève de la science-fiction des années 50 ; c’est un prototype raté de fusée, qui n’a réussi jusqu’ici qu’à atterrir en pièces détachées dans la luzerne.
Le Progrès, paraît-il, se justifierait par la Raison. Ce n’est plus le cas du progrès automobile. Avec la Traction, l’auto a déjà atteint son plafond ; pour ce qui est de l’essentiel, elle n’évolue guère. Si elle change, c’est bien plus par mode, et parce qu’il faut faire marcher le commerce. Au fond, autant que pour son utilité, nous l’admirons pour sa beauté. Mais la beauté des machines est éphémère ; en quelques années elle passe du prestigieux au ridicule ; et la belle bagnole doit attendre dans quelque purgatoire poussiéreux que le temps lui rende ce style propre aux bahuts et aux torpédos de haute Époque.
L’auto ne serait pas l’auto si elle n’était munie d’amortisseurs et de pneus ; elle ne serait qu’une sorte de char à bancs en prise directe sur le roc primitif. Avant Dunlop, la conscience humaine restait en rapport avec la terre par l’intermédiaire des fesses ; le pneu permit de nier le sol, d’oublier la vitesse et de donner à l’auto la douceur du vol à voile. Bourré d’air à éclater, le pneumatique est fait de ce marbre où l’on taille les sculptures. Mais qu’il crève, et rien de plus lamentable. Avachi, son intestin rose à l’air, une fois dégonflé le rêve du pneu, il ne reste à l’auto que les dures réalités de la jante.
L’essentiel de la bagnole, le feu caché qui l’anime, réside dans le moteur. Mais le secret du moteur se retire progressivement derrière l’iconostase brillante de la calandre. Il ne relève plus du bon sens vulgaire, de la raison du chauffeur ou de son garagiste, mais de la Vierge Mère de Billancourt. De moins en moins le conducteur moyen devra se préoccuper de ce qui se passe sous le capot. Déjà il n’est plus question de tripoter le radiateur pour s’assurer si l’eau du thé est à point, ou de ranimer le moteur en le chatouillant avec une manivelle. L’auto, comme le piéton, devient un être achevé, clos sur sa propre perfection. Seul le mécanicien, ou le chirurgien, peut ouvrir les intérieurs ; à moins qu’un choc ne mette les tripes à l’air. À quoi bon considérer le moteur ? Il est si compliqué et le faire marcher est si simple ! Il n’y a plus de moteur, il n’y a qu’une auto-mobile. Le moteur n’existe pas, lorsqu’il se met à exister c’est mauvais signe ; quand l’hommauto sent ses cylindres ou son cœur, la panne fatale n’est pas loin.
L’auto n’a plus de moteur, mais une vie qu’une étincelle suffit à ranimer. Alors la bagnole frémit, s’ébroue, cligne de l’œil et jette un regard circonspect sur la route ; un bref jappement, et elle s’élance. La bagnole a son langage, qui trahit ses passions. Son hennissement, toujours impérieux mais débonnaire en temps normal, tourne à la sirène d’alerte en période de rut ; peut-être que la nature bienveillante a voulu ainsi nous avertir qu’il vaut mieux alors s’en garer. Saisie par le délire de la vitesse, la bagnole affolée lance ce triple cri de joie qui est un cri de mort. Comment se fait-il que la gendarmerie alertée n’en profite pas pour mettre le fauve hors d’état de nuire ?
Le moteur est l’élément noble de l’auto : un super-cheval qui, las de ruer dans les brancards, se serait installé dans la voiture. C’est pourquoi sa valeur s’exprime en chevaux : plus on en pousse dans le moteur, plus sa puissance augmente. Tantôt cette cavalerie se loge à l’avant en déléguant ses pouvoirs par le biais du pont arrière, tantôt elle se dissimule honteusement dans la croupe de l’auto. Prise ainsi en traître par cette action contre nature, la malheureuse tire, désormais poussée, semble fuir, les cylindres et le feu dans les reins. Mais le moteur, las d’étouffer dans la malle arrière, reprend bientôt les devants.
Avant d’être au plein de sa forme, tout moteur en principe doit être rodé ; à la différence de son chauffeur qui peut tourner à plein régime au sortir du permis. Rongeant son frein, l’arrogante R 16 doit supporter d’être dépassée par les R 4. Il est vrai qu’une pancarte bien en vue proclame son état. Elle souffre en silence, tout en méditant des revanches futures. Son cas est exactement l’inverse de celui du char de l’État. C’est quand il est tout neuf qu’il marche à fond de train ; en temps de révolution le moteur chauffe furieusement et il y a de la casse, mais comme l’homme est l’essentiel de l’État, les pièces de rechange ne manquent pas. Puis à la longue ce bel élan se calme ; une fois rodée la bagnole politique s’humanise, tandis que la rouille et la crasse commencent à la ronger. Quand le rythme de production des sociétés et des voitures était plus lent, entre la folie de la jeunesse et la décrépitude de la vieillesse, il y avait une longue période de maturité où s’équilibraient les vertus et les vices du nouveau et de l’ancien. Malheureusement aujourd’hui, à peine avons-nous rodé notre bagnole qu’il nous faut songer à une autre.
Le moteur, comme toute créature, doit son existence à l’Essence, dont il distille le nectar en expulsant le résidu sous forme de vapeurs bleuâtres. La société qui célèbre le culte de l’Auto baigne dans cet encens qui sort de ses entrailles. Le moteur automobile est dit à explosion en raison de ses digestions difficiles ; aussi l’opère-t-on parfois du rectum pour l’empêcher d’être étouffé par ses propres gaz. Malheureusement l’ablation du pot d’échappement ne fait que développer ses cordes vocales. L’Essence est vraiment l’essence de l’automobile, et demain de l’homme. Non seulement la bagnole s’en nourrit, mais elle matelasse les routes des produits qu’elle ne peut digérer. Quand elle en macule son chauffeur, elle le nettoie au pétrole ou au savon de pétrole ; elle l’habille de plastique, et demain elle l’en nourrira. La Faculté accuse le pétrole d’être cancérigène ; en tout cas il ne semble pas l’être pour l’auto qui s’en alimente, ou plutôt le seul cancer provoqué par Esso c’est la prolifération indéfinie des bagnoles et du plastique.
Du débrayage et du frein.
Un vrai moteur fait corps avec sa bagnole ; mais aujourd’hui encore ce mariage n’est pas sans crises, il arrive que le débrayage interrompe momentanément cette union. L’âme divorce d’avec le corps : privés de leur jument, furieux, les chevaux s’emballent. Mais de cette petite mort, l’élan de la bagnole ressuscite d’autant plus vif. Quoi qu’il en soit, le débrayage témoigne d’une intervention abusive du conducteur dans la vie intérieure de l’auto. Aussi celle de demain sera sans doute opérée de cet appendice.
Si le débrayage est suspect, le frein l’est encore plus. Le moteur c’est l’élément positif de la bagnole, dont la raison d’être est le mouvement accéléré. Le frein en est l’élément négatif ; c’est pourquoi il se dissimule lâchement dans les roues, qui sont faites pour rouler et non pour être bloquées. Dans le système automobile, le frein est réactionnaire ; avec la complicité du pied, il sabote le bel élan de la bagnole. Heureusement que la Révolution triomphe toujours de la Réaction, et que les progrès de l’offensive dépassent de loin ceux de la défensive. Le stop est contraire à la dignité de la bagnole ; comme le Queen Mary elle a tendance à continuer sur son erre, et ne tolère d’arrêt que majestueux. L’action du frein se produit toujours a posteriori, bien au-delà du point d’impact ; plutôt que par le frein, le vrai coup de frein est donné par la vache qui débouche paisiblement dans le tournant ; ou bien il ne fait qu’imprimer un nouvel élan à la bagnole, qui se propulse en travers. Le frein n’a d’action que lorsque l’auto n’est pas vraiment auto-mobile, lorsqu’elle flâne en ville au pas. On peut en dire autant du pare-chocs ; il pare assez bien celui du chat ou du poulet, déjà moins celui de l’affreux vélo dont le guidon peut encorner la carrosserie ; pour ce qui est de parer le choc du platane, le pare-chocs terrorisé court se cacher sous la banquette arrière. Il est tout juste bon à donner un coup de museau amical dans les fesses de la bagnole pour l’inviter à se pousser le long du trottoir.
Mais autant le frein sert peu, autant son mythe est nécessaire à l’automobile ; un peu comme le mythe de la souveraineté du peuple à l’État totalitaire. Il maintient en effet la légende d’un contrôle de l’homme sur l’auto-mobile. Je peux foncer, puisque je peux m’arrêter à chaque instant ; à 140 à l’heure je vois soudain un orphelinat me couper la route : je stoppe. Le frein est à la base du système juridique automobile qui suppose que le conducteur doit être toujours le maître de sa vitesse. L’homme n’est pas encore mûr pour s’embarquer dans une bagnole sans freins ; il commence tout juste à supporter de se passer d’avertisseur. Mais déjà dans les descentes, seul le moteur peut mettre un frein aux emballements de la bagnole.
À rapprocher du mythe du pare-chocs et du frein, celui de la ceinture de sécurité. À 140 le fœtus automobile a le choix entre la fausse couche contre le tableau de bord et la césarienne qui l’expulse à cent mètres de là. Dans les deux cas le risque est grave, on comprend que le chauffeur rêve à des bras maternels qui le maintiendraient sur le sein moelleux de la bagnole. Malheureusement la vitesse est telle qu’il risque alors de périr dans l’étreinte passionnée de sa ceinture de sécurité. Pourquoi pas le système inverse inauguré dans la DS, en y ajoutant certains ustensiles tirés de la capsule Gemini ? Au moindre choc, la bagnole-fusée éclate en projetant ses occupants dans le ciel, d’où ils retombent en parachute.
Encore plus compliqué que le moteur : le conducteur. Au fait conduit-il encore ? Pourquoi cette soi-disant « direction » qui, à de telles vitesses, ne sert qu’à déraper. Le conducteur ne serait-il pas un organe fossile, une sorte de glande plus ou moins atrophiée, qui eut une fonction décisive au démarrage de la bagnole et qui maintenant subsiste seulement par inertie ? Un beau jour ne disparaîtra-t-il pas, remplacé par quelque radar, laissant la bagnole devenir enfin vraiment automobile ? L’homme n’aura plus rien à faire qu’à se laisser transporter comme un colis : laissez-vous faire, laissez-vous aller, c’est cela la liberté. Il faut bien le dire, le conducteur est le dernier obstacle au progrès de l’auto. Sans lui elle serait bien plus rapide, et bien plus raisonnable. Le point faible ce n’est pas le frein mais le pied, le réflexe de l’œil est bien plus lent que celui des phares. Mais c’est surtout le moteur du moteur : le cerveau humain, qui reste à la traîne. Il n’est pas fonctionnel, il répond à d’autres besoins que ceux de la bagnole ; il s’enflamme ou s’endort on ne sait trop pourquoi : un œil photo-électrique que ne brûleraient pas ainsi les feux rouges. La bagnole humaine est sainte, elle est sacrée, il n’est pas question d’y toucher ; si on veut la sauver, ce n’est pas de carburateur qu’il faudra changer, mais de chauffeur.
Le conducteur est en effet de moins en moins auto-mobile, sa marge d’auto-nomie se réduit tous les jours. Une vue aérienne des bas-côtés d’une nationale, le dimanche à l’heure du casse-croûte, permettrait de la mesurer à quelques centimètres près : dans la plupart des cas, elle varie de un à deux mètres, quelques non-conformistes vont jusqu’à dix. Tandis que la famille automobile satisfait ses besoins naturels ou s’abreuve, maman se détend ; le capot entrouvert elle hume elle aussi le grand air de la campagne. Le dimanche, à la pêche, les bagnoles s’installent au bord de l’eau, où leurs esclaves leur font faire trempette. Tandis que Monsieur se hasarde sur les berges pour taquiner le goujon, Madame reste en général dans le bocal avec ses petits : la bagnole porte bien plus de neuf mois les embryons d’hommautos, ils ne naîtront vraiment qu’à l’âge du permis de conduire. L’indéfrisable protégé des périls de la nature dans sa boîte de verre et de tôle, Madame lit, tricote, et mijote dans le jus du transistor. Tandis que Monsieur court l’aventure, sa vestale l’attend au foyer. Elle n’a pas tort : tôt ou tard un mari doit revenir à sa femme, et surtout à sa bagnole.
De plus en plus l’homme fait corps avec sa voiture, et il lui devient difficile de s’en extraire ; c’est avec peine qu’on l’en dégage quand il y meurt. Pourquoi abandonner la bagnole pour manger ou se distraire ? D’où, pour l’hommauto, les restauroutes et les cinéroutes des U. S. A., c’est-à-dire de l’avenir. Où elle est, nous sommes ; sans quitter notre banquette nous pouvons jeter un coup d’œil sur l’écran en pinçant les fesses de notre voisine. Et entre deux pompes à essence, nous savourons le bifteck frites ; avec un plein d’Esso, nous pouvons commander un demi-bordeaux. Car il est dit que l’hommauto ne vivra pas seulement de Super.
Jonas est rentré dans le ventre de sa baleine, et il n’en ressuscite plus. Dans le sein de l’auto l’homme mue ; coincé dans sa 4 CV, il se ratatine en prenant la position confortable du fœtus. Le cul, bientôt de plomb, s’écrase pour se coller en ventouse au dunlopillo ; tandis que les reins épousent le dossier, le ventre proémine. Par contre le bas du corps s’atrophie, l’appareil moteur s’immobilise : la petite voiture fait parfois le paralytique. Bercé par le ronron du moteur et la sourdine de la radio, l’hommauto rêve dans son œuf capitonné. Le temps fuit, et l’espace dont les bornes kilométriques comptent les secondes. Éternel, le ruban d’asphalte plonge de l’avenir dans le passé, çà et là zébré de pompes à essence. Des visions fugitives s’effacent sur l’écran du pare-brise ; qu’elles se brouillent, et il suffit d’un coup d’essuie-glace pour les effacer. Tout n’est que spectacle, apparences, hormis ce stop qui nous cloue sur place. L’auto est la seule réalité de l’auto ; pour l’homoncule qui végète dans la sphère de la bagnole, elle devient le macrocosme qui l’englobe à tout jamais. Quand donc vomira-t-elle son fruit, son auteur : le mammifère adulte et vertical, au lieu du voyeur, le voyageur, le promeneur autonome ?