L'Hommauto

Charbonneau Bernard · Chapitre 4 sur 11

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L'Hommauto

Première partie Vivre en bagnole

Première partie

 

Vivre en bagnole

Auto-mobile

L’auto-mobile est dite plus communément auto. Ce qui souligne bien l’essentiel, qui n’est pas dans le transport mais dans son automatisme. La voiture à âne, par exemple, n’est pas automobile ; elle dépend de l’âne, et même un peu de son maître, tandis que souvent l’auto mobilise son conducteur. Dans l’une, de toute évidence, le moteur se distingue du châssis, tandis que dans l’autre il se dissimule sous le capot, comme les tripes dans le ventre, ou la cervelle dans la tête du piéton. Tiède et gluante de graisse ou de sang, la vie circule par mille canaux dans les intérieurs. La complication est à l’envers ; l’endroit, impeccablement verni ou tiré à quatre épingles, oppose à l’examen sa rassurante simplicité. L’auto-mobile forme un tout, comme le piéton qui, bien plus que le char à bœufs, fut le premier auto-mobile humain.

L’auto n’est pas seulement auto-mobile, l’automate est aussi auto-crate. Certes, la créature fut un jour conçue par Dieu, ou par Panhard. Mais il y a longtemps que le souvenir s’en est perdu et, depuis le coup de pouce originel, elle a fait son chemin. Elle a évolué ; chaque année, pour des raisons qui ne tiennent qu’à elle-même, il lui pousse quelque nouvel organe. L’auto devient ; protéiforme, tantôt elle se pare de lyrisme nickelé, tantôt elle copie les formes souples de la nature, sans autre motif que de séduire son homme pour l’inviter à s’accoupler. L’Occidental a inventé l’auto pour aller où il veut ; et finalement il va où va sa bagnole, c’est-à-dire n’importe où, car une machine est sans pensée. L’automate tend à échapper à son démiurge quand il devient trop rapide et trop puissant. Un déclic suffit à déclencher l’avalanche ; au départ, elle murmure à peine sur l’asphalte, mais bientôt le vent se lève, et l’ouragan. Et plus s’accélère cet élan qui, croyons-nous, nous libère, plus il nous est difficile de le guider. Plus s’accélère la vitesse, plus le virage devient impossible, et le coup de frein périlleux. Le pied au plancher, il n’y a qu’une voie : la ligne droite ; ce trait blanc qui plonge en sifflant vers l’horizon est un rail dont nous ne pouvons sortir. L’auto fonce, – sans doute est-elle munie d’un volant pour permettre au conducteur de s’y cramponner. À cette allure bientôt elle décolle, enlevant l’homme pour le mener vers un autre monde qui n’est plus le sien. La voiture s’est muée en fusée, que nul radar ne contrôle. Comment la rattraper ? Nos muscles et nos nerfs ne sont plus assez prompts. Seule la pensée est encore plus rapide.