L'Illustration, No. 3666, 31 Mai 1913
Ce Qu'il Faut Voir
LE PETIT GUIDE DE L'ÉTRANGER
C'est entendu. Paris s'étend, Paris «coule» vers l'ouest. Il avait, au temps de Mme de Sévigné, son centre mondain place Royale et dans le Marais; sous Louis-Philippe, entre le Cirque d'hiver et les Variétés; plus tard, entre les Tuileries et Tortoni. Les hommes de cette génération-ci ont amené le centre de Paris sur les boulevards, entre l'Opéra et la Madeleine. Ce sera demain les Champs-Elysées et l'Étoile, et, dans trente ans, Bagatelle, quand il n'y aura plus de fortifications. Les expositions de peinture et les marchands de tableaux suivront le mouvement; ils l'ont déjà suivi (nous le remarquions ici dernièrement); mais cela n'empêche pas qu'il n'y ait en ce moment dans l'un des moins occidentaux et des plus vieux quartiers de Paris, un Salon de peinture qu'il faut voir. C'est le Salon des artistes du 4e arrondissement. Il a même, ce Salon, le privilège d'une situation unique; il est installé pour un mois dans la cour d'un des plus pittoresques et vénérables monuments de Paris: à l'Hôtel de Sens.
Cet hôtel avait été construit, à la fin du quinzième siècle pour les archevêques de Sens, sous l'autorité desquels était placé--et demeura placé jusqu'en 1622--l'évêché de Paris. Il eut, durant cette période, des hôtes illustres: Louis de Bourbon, Louis de Guise cardinal de Lorraine, la reine Margot, et, avant elle, Nostradamus! La renommée du prophète provençal s'était propagée jusqu'à Paris, et Henri II avait fait prier Nostradamus de venir à la cour. Il y vint. Le roi ordonna qu'il fût logé chez le cardinal de Sens. Cela se passait au mois d'août 1556. Nostradamus fut même retenu à l'hôtel de Sens par un petit accident que, quoique astrologue, il n'avait point prévu. Un accès de goutte le cloua douze jours dans sa chambre, en attendant les succès de prophète qu'il allait remporter à la cour quelques jours après! Mais le vieil hôtel lui-même allait connaître d'étranges mésaventures. Abandonné par les archevêques de Sens, il allait être successivement le dépôt des coches de Bourgogne; puis une confiturerie, puis une verrerie... Et le voilà qui se relève tout doucement de cette déchéance. Il est, depuis quelques mois, la propriété de la Ville de Paris, qui se propose d'installer là une partie de ses collections. Quelque temps s'écoulera encore avant que soient commencés les travaux que cet aménagement nécessite; et la Société d'artistes du 4e arrondissement a eu la très bonne idée de mettre à profit ce délai en demandant à la Ville de lui ouvrir, pour un mois, la maison où Nostradamus eut la goutte, et devant la porte de laquelle la reine Margot fit, le 6 avril 1606, trancher la tête à un gentilhomme dont elle avait eu, comme femme, à se plaindre. L'Exposition n'occupe du vieil hôtel que la cour intérieure, qu'on a plafonnée d'un vélum, et sablée avec soin. Au fond de la cour, une porte basse ouverte sur l'étroit et tortueux escalier noir qui mène aux souterrains; à côté, surélevée de quelques marches, une petite chambre où un mobilier gothique --oeuvre de quelque exposant tapissier de l'arrondissement--a pour cadre une très belle cheminée «du temps», et les poutres vermoulues d'un plafond qu'aucune restauration n'a profané encore.
Et plus de trois cents oeuvres sont exposées ici. Les sujets de la plupart d'entre elles sont empruntés à l'arrondissement lui-même, à son histoire, à ses paysages. Et gentiment, le long de ces murs, amateurs et professionnels fraternisent. Saluons parmi ceux-ci: Franck Bail, Belot, Emile Bernard, Max Blondat, Delahogue, Druard, J.-J. Dufour, E. Fraisse, Garcia-Ramon, Grouiller, Lalauze, E. Lequeux, Pannemaker, A. Boulard, Emile Renard... Il est évident que d'une exposition située entre la rue François-Miron et le pont des Célestins--ou, plus exactement, à l'angle de la rue du Figuier et de l'ancienne rue de la Mortellerie--ces excellents artistes n'avaient nul profit ni surcroît de gloire à espérer... Simplement, ils ont «marché» avec les camarades, pour l'honneur de l'arrondissement. C'est très bien. C'est d'autant mieux qu'ils fourniront aux curieux qui leur feront visite une occasion de connaître ce coin délicieux du vieux Paris où l'on ne va pas assez. Le carrefour où s'érige l'Hôtel de Sens est à quelques pas de la Seine. Il fait face à l'île Saint-Louis, ce petit morceau de ville qui est, à lui seul, une relique. Autour de la vieille maison, c'est la rue des Lions, la rue des Jardins, les rues Saint-Paul, Beautreillis, du Petit-Musc; des façades d'hôtels seigneuriaux endormis dans la paix de petites rues de province. Ayez dans la poche le 4e fascicule de l'ouvrage où le marquis de Rochegude a décrit en vingt brochures (une par arrondissement) les rues de Paris, et conté l'histoire des maisons; et promenez-vous... Ce ne sera pas du temps perdu.
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Mais que, tout de même, le Paris d'autrefois ne vous fasse pas trop oublier celui d'à présent. N'oubliez pas les Ballets russes. Guettez l'ouverture, aux Champs-Elysées, d'un certain Cinéma-Théâtre où l'on dit qu'il sera indispensable aux gens du monde de se montrer de temps en temps. (Acceptons-en l'augure! Ce n'est pas le directeur de l'entreprise qui s'en offensera.)
Et puis, retournez à Bagatelle pour y voir, à partir de lundi, l'exposition annoncée par la manufacture de Sèvres, et qui sera composée de figurines, de bibelots ayant trait aux jardins et aux fleurs. Sèvres se modernise, se rajeunit sans cesse. Sèvres invente. Il faut qu'on sache cela. Les étrangers nous entendent dire assez de mal de nos industries d'État pour qu'il nous soit très agréable de leur en pouvoir dire du bien de temps en temps. J'ajoute que de notre Manufacture de Sèvres on ne parle plus guère, depuis des mois, que pour louer ses oeuvres et rendre hommage aux admirables efforts des hommes qui la dirigent. Sa participation d'hier à l'Exposition de Turin, celle d'aujourd'hui à l'Exposition de Gand sont des victoires auxquelles on ne saurait être indifférent chez nous.
... Et puis, enfin, n'allons pas oublier que c'est lundi prochain, 2 juin, que sera déclarée à l'Opéra-Comique la naissance du dernier enfant de Gustave Charpentier: un petit garçon appelé Julien et que tout Paris acclame, avant même que le bruit de son premier vagissement soit venu à nos oreilles.