L'Illustration, No. 3666, 31 Mai 1913

Various · Chapitre 2 sur 18

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L'Illustration, No. 3666, 31 Mai 1913

Un Brave: Le Patron Delannoy

Et nous y verrons aussi des cyprès, mille fois millénaires, en forme de clochers... et des jets d'eau montant toujours, toujours... et de grands papillons à tête d'archange, d'un bleu tout nouveau... bleu d'éternité.

H L .

(Reproduction et traduction réservées.)

 

UN BRAVE: LE PATRON DELANNOY

La Société centrale de Sauvetage des naufragés tenait, dimanche dernier, dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, son assemblée générale, sous la présidence de M. Georges Pallain, gouverneur de la Banque de France, remplaçant M. l'amiral Duperré, légèrement indisposé. Le président de la République y était représenté par le lieutenant-colonel Aldebert, le ministre de la Marine par le vice-amiral de Jonquières.

A cette émouvante fête annuelle, la fête de l'héroïsme, une assistance nombreuse se pressait, vibrante, frissonnante à chaque instant au récit des exploits que lui narrait d'une voix chaleureuse, dans un rapport impressionnant, M. Busson-Billault, ancien bâtonnier de l'ordre des avocats, administrateur de la Société.

Le premier héros qu'il nomma est François-Achille Delannoy, patron du canot de sauvetage de Calais. Un vrai brave, on peut l'affirmer, sous une solide étoffe; une âme sans peur dans un corps d'athlète. Dans sa carrière de sauveteur, commencée voilà quarante-deux ans, il a arraché aux flots, à la mort, cent quatre-vingt-seize personnes, des marins comme lui, des compatriotes quelquefois, des frères, et aussi des Anglais, des Norvégiens, des Italiens, des Eusses... Quelle nation du monde n'est pas redevable à ce vaillant d'avoir conservé quelqu'un de ses fils?

En sa faveur, la Société centrale, depuis qu'elle le distingua, en 1871, a épuisé toutes les récompenses dont elle dispose. Elle a dû, cette année, recourir au gouvernement et solliciter de lui la consécration suprême. Elle eut la joie de l'obtenir: le président accrocha sur le chandail de laine bleue du marin, tout scintillant déjà de vingt-sept médailles et décorations diverses, et où les rubans mêlaient toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, la croix de la Légion d'honneur. Delannoy reçut les larmes aux yeux la double accolade de M. Georges Pallain et de l'amiral de Jonquières. Un tonnerre de bravos roula sous l'immense plafond, et se prolongea longuement, jusqu'à l'instant où le nouveau chevalier rejoignit sa place et tomba dans les bras de sa fidèle compagne, en blanche coiffe boulonnaise, qui l'étreignait à plein coeur.

Après Delannoy, ce furent dix, vingt autres, dont le plus jeune n'a pas quinze ans, et dont on ne sait lequel admirer le plus. Ce sont Riou, Jégou, Cloarec, rudes Bretons qui, à eux trois, dans la tempête du 30 septembre, sauvèrent cinquante-six personnes; c'est Leprêtre, de Gravelines, qui pour avoir, par une nuit sinistre, sauvé avec ses camarades du bateau de sauvetage, huit hommes sur une barque en perdition--une épave, déjà--reçoit la médaille d'or de l'amiral de Jonquières; c'est Hougard, de la Turballe, c'est le capitaine Casanova, des Messageries Maritimes, qui, le 20 juin, sauve et recueille les cinq cent trente-neuf marins et passagers du navire allemand Queula,--et voilà pourquoi le comte Perponcher représente sur l'estrade l'ambassadeur d'Allemagne. Car tous ces gens, Delannoy en tête, on l'a vu, sont, eux aussi, internationalistes, comme se proclamaient nombre de ceux qui, à la même heure, manifestaient en d'autres lieux contre la loi de trois ans, au nom des grands principes. Seulement, leur manière est différente, par bonheur.

La cérémonie se termina par la présentation du «challenge de l'héroïsme», créé par notre confrère le Matin, dédié Aux marins sauveteurs de France pour glorifier l'héroïsme français. C'est un magnifique objet d'art, oeuvre des frères Falize, qui a été attribué, pour la première fois, aux marins de Saint-Guénolé-Kérity, Riou, Jégou, Cloarec et leurs camarades du bateau de sauvetage, et qui va orner, un an, le beau phare d'Eckmühl, à Penmarch.