Magiciens et illuminés
Vrais et Faux Rose-Croix
C’est au commencement du XVIIe siècle qu’éclata une sorte de folie rosicrutienne. Deux écrits anonymes, la Fama fraternitatis et la Confessio publièrent, sous une forme naïve, ce que le vulgaire savait de la secte des Rose-croix et qui était bien peu de chose. Un grand nombre de philosophes et de savants et aussi beaucoup d’imposteurs, séduits par la philosophie élevée des Rose-croix prétendirent en être les héritiers.
Des sociétés secrètes se formèrent qui cessèrent rapidement d’être secrètes à cause de la vanité de leurs membres qui se flattaient d’en faire partie. La plupart de ces groupes, quand ils n’étaient pas luthériens, s’inclinaient devant l’autorité de l’église. Tous les alchimistes, se disaient Rose-croix. Descartes chercha à entrer en contact avec la véritable confrérie des Rose-croix. Il les chercha aux Pays-Bas et en Allemagne, mais il déclara à son retour en France, qu’il n’avait pu rien apprendre de certain à leur égard.
On a dit que Paracelse, François Bacon et Spinoza avaient été Rose-croix. Mais rien ne semble l’avoir prouvé. Au XVIIIe siècle, un nouveau grade, celui de Rose-croix, est introduit dans la franc-maçonnerie, par les Jésuites qui y ont pénétré et des groupements chrétiens de cet ordre sont formés par eux un peu partout. La liberté vivace des hérésies du XIIIe siècle a disparu. Les soi-disant Rose-croix reconnaissent les sacrements, étudient l’Ancien Testament comme source de toute vérité, s’inclinent devant le pouvoir de l’église et l’infaillibilité du pape. C’est là l’évolution habituelle de tous les courants spirituels. L’arbre dont est sortie une fleur trop belle, un fruit trop parfait devient la proie d’une force obscure qui lui communique une sève gâtée et le fait mourir.
Mais les vrais Rose-croix continuaient leur œuvre. Leur association n’avait pas cessé de rester cachée. A cause de l’obscurité volontaire de chaque membre, personne ne sut jamais l’identité de ceux qui en faisaient partie. Dans le fait que certains hommes se proclamaient Rose-croix, on pouvait seulement reconnaître qu’ils n’étaient pas affiliés à la secte fondée par Christian Rosencreutz. L’influence de ce libre esprit se fit sentir au XVIIe siècle et au XVIIIe siècle, auprès de tous ceux qui luttèrent contre la tyrannie calviniste et luthérienne aussi intolérante que celle de l’Inquisition, et contre l’intransigeance des universités qui voulaient courber tous les esprits sous la discipline intellectuelle d’Aristote. Mais les messagers demeurèrent fidèles au serment de ne pas se faire connaître. Le message arriva mais on ne sut pas qui l’avait apporté.
Certains traits de la vie de certains hommes peuvent faire penser toutefois qu’ils étaient les véritables possesseurs de la tradition rosicrutienne. Paracelse pratiquait la médecine gratuitement; sa philosophie était néo-platonicienne; il ne portait que des vêtements très modestes et il glorifiait la pauvreté; nommé professeur de chirurgie par le sénat de Bâle, il brûla dans l’amphithéâtre, devant les étudiants, les livres des vieux médecins auxquels on s’en rapportait aveuglément et qui, sous prétexte de respect, étaient un obstacle aux recherches. Philalèthe qui possédait le secret de la pierre philosophale, parcourait le monde pour soigner les malades; son incessante préoccupation était de se dérober à la célébrité que lui attiraient ses guérisons. Bien que le comte de Saint-Germain eût le goût des bijoux précieux, on peut le ranger, pour d’autres raisons, parmi les vrais Rose-croix. Mais la même conclusion ne peut être tirée pour Spinoza, du fait que son sceau représentait une rose et qu’il ne tenait pas à signer ses ouvrages. Certains écrivains trop passionnés ont enrôlé parmi les Rose-croix tous les esprits remarquables des derniers siècles.
En 1888 Stanislas de Guaita et Papus fondèrent un ordre cabalistique de la Rose-croix, avec un cérémonial, des grades et peut-être des costumes.
Cela et le bruit qu’ils firent autour de cette fondation indiquait assez que le nouvel ordre n’était pas inspiré par la tradition de son premier fondateur. On peut dire la même chose pour l’Ordre de la Rose-croix catholique que fonda en même temps Josephin Péladan. Ces ordres n’eurent qu’une vie éphémère. On trouve encore de nos jours, divers groupements, presque tous chrétiens, qui s’intitulent Rose-croix, sans que cela corresponde à une réalité initiatique quelconque.
Les vrais Rose-croix, les seuls, les huit héritiers sans cesse renouvelés de l’Albigeois Christian de Germelshausen, n’ont pas cessé de poursuivre leur œuvre secrète. On a dit que vers la fin du XVIIe siècle, devant le matérialisme grandissant de l’Europe et comme s’ils jugeaient la partie perdue, ils avaient quitté les races uniquement assoiffées de bien-être physique et ils s’étaient retirés dans les solitudes inaccessibles des monts Himalaya. Mais une partie où l’enjeu est divin n’est jamais perdue. Peut-être ont-ils quitté l’Europe durant un temps et sont-ils revenus. Leur légende après avoir défrayé les conversations de toutes les sociétés intellectuelles d’Europe s’est effacée après la Révolution. Elle n’intéresse plus à présent qu’un petit nombre de curieux. Les huit sages se sont remis en toute liberté à leur tâche. Il est vrai que cette tâche est devenue démesurée. Par quels moyens tentent-ils de l’accomplir?
Il faut quelquefois peu de chose pour orienter une âme humaine dans un sens nouveau, meilleur et plus élevé. Il arrive que la lecture d’un livre suffit, ou une parole qu’on entend, même un visage très bon que l’on entrevoit un soir et qui rappelle que la bonté existe. Chacun de nous peut rencontrer, quand la minute sera venue ou quand il le demandera avec force, un des huit sages errants. Qu’il ne soit pas de mauvaise humeur ce jour-là, ou distrait ou fatigué. La sagesse n’est pas capricieuse comme la fortune, mais elle passe bien moins souvent.