Magiciens et illuminés

Maurice Magre · Chapitre 8 sur 18

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Magiciens et illuminés

Les Deux Esclarmonde

Les mouvements de l’esprit s’incarnent presque toujours dans la beauté d’une femme qui en devient la vivante statue. L’héroïne du midi, la symbolique châtelaine de la montagne pyrénéenne où se réfugièrent et moururent les derniers Cathares, s’appelle Esclarmonde. Et comme la résistance fut longue et s’étagea sur un siècle, comme la mort fut lente, il y eut deux Esclarmonde. Il y eut Esclarmonde de Foix, la chaste, celle des châteaux qui devint une sorte de papesse du Catharisme et Esclarmonde d’Alion la bâtarde, l’amoureuse, celle des forêts, de la montagne du Capsir, qui fut errante avec les Albigeois traqués, combattit comme un homme, aima comme une femme et mourut avec ceux qu’elle aimait.

Esclarmonde de Foix avait, dès son adolescence fait don d’elle-même à la pureté Cathare. Elle avait juré de se consacrer à l’esprit. Cela datait de sa douzième année. Dans le château de son père, Roger Bernard de Foix, elle avait vu le bulgare Nicetas qui errait à travers le midi pour apporter l’enseignement de l’Orient. Elle n’avait pas eu la possibilité de l’entendre. Il ne lui avait jeté qu’un seul regard et en l’apercevant il avait fait un léger signe avec la main. Avait-il reconnu, dans l’enfant silencieuse, celle qui était faite pour comprendre et défendre la vérité? Esclarmonde devait vivre avec cette flamme du regard de l’envoyé Nicetas.

Mais avant d’être l’apôtre, l’organisatrice et l’âme du Catharisme, un long martyr lui était réservé. Son père se servait de ses filles comme d’un moyen commercial pour agrandir sa maison seigneuriale. Il donna Esclarmonde à Jordan, vicomte de Gimoez, brutal guerrier qui se riait du mysticisme nouveau et s’empara de la platonique adolescente pour qu’après ses chasses et ses courses à cheval elle fût l’instrument obéissant de ses plaisirs. Esclarmonde subit le viol quotidien que sanctifie pour les hommes le sacrement du mariage et ce ne fut qu’à la mort de son mari qu’elle commença un apostolat qui devait durer trente années. Elle se convertit au Catharisme d’une façon éclatante afin de donner un exemple au peuple. Elle ligua tous les seigneurs des Pyrénées contre l’autorité des pontifes romains et la tyrannie locale des abbayes. Elle parla, elle appliqua la religion de l’Esprit, elle devint la docte Esclarmonde.

La légende s’empara d’elle et ceux qui ne la connurent pas la créèrent avec la richesse de l’âme, car il faut qu’un haut idéal prenne un corps physique, devienne vivant et agissant parmi les hommes. Les Albigeois martyrs d’Avignonnet, de Lavaur ou de Pamiers, quand ils montaient sur le bûcher et qu’ils sentaient les flammes lécher leurs pieds, étaient heureux de penser qu’il y avait quelque part, dans une lointaine forteresse des Pyrénées, sur la tour de Montségur, au milieu des nuages, une belle châtelaine vêtue de blanc, qui levait les bras vers le soleil et en qui s’incarnait la parfaite pureté de leur foi.

Entrevoyant l’avenir et la défaite du midi, la sage Esclarmonde avait fait bâtir comme dernier asile, comme refuge suprême des Cathares en fuite, entre Lavelanet et Quillan, au-dessus des vallées de pierre, au-dessus des torrents d’argent et des montagnes de sapins, l’imprenable château de Montségur. C’est vers Montségur que marchèrent de nuit, à travers des sentiers détournés tous ceux qui ne voulurent pas renier leur foi, tous ceux qui échappèrent aux massacres des pieux soldats de l’église, à la dénonciation des moines, aux prisons souterraines de l’Inquisition.

Car la pierre de justice qui avait brisé le crâne de Montfort n’avait que pour quelque temps, rendu Toulouse à ses capitouls et à son seigneur. Le temps de la liberté municipale des cités du midi était révolu. Les rois de France volèrent le Languedoc aux comtes de Toulouse; les évêques du pape rentrèrent sur leurs chevaux caparaçonnés, avec leurs cortèges de prélats romains, dans leurs évêchés fortifiés. Le tribunal de l’Inquisition créé tout exprès pour découvrir l’hérésie cachée et composé des impitoyables dominicains, se mit à fonctionner dans toutes les villes.

L’histoire devient incroyable tant elle est terrible et l’on ne peut s’expliquer l’oubli dans lequel elle est tombée. Les grands seigneurs épouvantés sont revenus au catholicisme, à la religion qui ne pardonne pas la moindre parcelle de différence avec l’intangible dogme et eux mêmes ils livrent à l’église leurs sujets.

Le comte de Toulouse va se flageller à Notre-Dame pour montrer sa fidélité à l’église et au roi. Mais ce n’est pas assez. Le cardinal de Saint-Ange, légat de Rome et amant de la Reine Blanche de Castille le traîne derrière lui à Toulouse pour qu’il s’incline à ses pieds, dans une cérémonie d’humiliation, sur le parvis de la cathédrale toulousaine.

Il emmenait en même temps une légion de professeurs afin de réorganiser l’université trop indépendante de la capitale du Languedoc et enseigner aux Toulousains le droit théocratique, la dure théologie romaine et l’aigre patois picard et beauceron que l’on parlait alors à Paris, en place de la claire langue des troubadours[10]. Ce n’était pas assez de prendre les champs de maïs, les vignes bleuâtres et les belles maisons d’architecture sarrazine, il fallait modifier les cerveaux de ces hommes rebelles, conformer leur pensée au bronze glacé de la pensée romaine.

[10] Napoléon Peyrat, Histoire des Albigeois.

A Toulouse, on fit tomber à coups de marteau les symboles profanes qui ornaient les façades des demeures et l’on dressa en face du château narbonnais sur l’emplacement de la maison qu’avait habité saint Dominique, le palais de l’Inquisition. Un figuier miraculeux qu’avait planté le saint redoublait par sa présence l’ardeur des Inquisiteurs; le portail de ce palais subsiste encore. Sur son fronton, un sculpteur bucolique, sans doute venu d’Italie dans la suite des légats, traça dans la pierre de gracieux bouquets de lis et une colombe portant un rameau d’olivier.

Pour avoir mangé le fruit du figuier sanctifié les Inquisiteurs de Toulouse font merveille. Les prisons qui existent sont insuffisantes et il faut entreprendre de grands travaux pour en construire à la hâte de nouvelles dans tous les quartiers. Sur la place du Peyrou et sur celle d’Arnaud Bernard il y a chaque jour des gibets dressés et comme les bourreaux sont ignorants et trop peu nombreux on en fait venir de Paris.

Quelque fois un citoyen disparaît et nul ne le revoit plus. Il a été emmuré. On est emprisonné pour le moindre soupçon d’hérésie. Toutes les dénonciations, même celles qui ne s’appuient sur rien, sont accueillies comme véritables. Le clergé se sert de ce moyen pour confisquer les biens des plus riches citoyens. Il n’y a plus de sécurité dans aucune ville du midi. La dénonciation se cache derrière toutes les portes.

C’est le moment où l’on introduit la torture dans la procédure comme moyen légal pour obtenir les aveux. Cette innovation fait passer un souffle d’épouvante sur les hommes paisibles du Languedoc, mais le résultat est extraordinaire. Les aveux se multiplient dans des proportions qui dépassent l’espérance des juges. Tout le monde est hérétique. Il suffit d’avoir une seule fois dans la période des trente années qui précèdent, écouté un sermon fait par un prêcheur Albigeois pour être arrêté et obligé, au besoin par la torture, de chercher au fond de sa mémoire les noms de ceux qui ont écouté avec vous le sermon trente années auparavant.

La lâcheté humaine multiplie les trahisons et les dénonciations. On voit un parfait Albigeois dénoncer tous ceux qui l’ont abrité pendant sa fuite entre Toulouse et Marseille et les étapes ont été nombreuses et les hôtes ont été accueillants et remplis d’amour. Des hommes traversent leur ville à genoux pour aller demander pardon devant la maison de l’Inquisition, d’une hérésie à laquelle ils n’ont jamais adhéré, afin d’en finir avec la terreur d’être soupçonnés. On peut soupçonner et juger les morts. On les déterre solennellement et les biens de leurs enfants et petits enfants, même s’ils sont bons catholiques, sont confisqués parce qu’ils n’ont pas droit à ce qui a été acquis par un hérétique.

Le temps où flambent le plus de bûchers et où disparaissent le plus d’emmurés est celui où l’on célèbre à Paris le mariage de saint Louis, le modèle des rois. La terreur arrête les transactions commerciales, les mariages, les rapports d’amitié. A Albi et à Castelnaudary des gens sont emprisonnés parce qu’ils sont trop pâles de visage et qu’on les soupçonne à cause de cela de pratiquer l’ascétisme Cathare dont la règle condamne le vin et les viandes. Certains, pour éviter ce soupçon ne sortent plus que maquillés et affectent l’ivrognerie.

Et comme les bourgeoisies des villes envoyaient en 1245 une plainte au pape, les évêques du Languedoc, pour contrebalancer l’effet de cette plainte ou par un féroce humour, se plaignirent à leur tour de l’extrême indulgence des Inquisiteurs dont la faiblesse, disaient-ils, aggravait l’hérésie.

Le désespoir s’empara des âmes. Pour ceux qui avaient conservé au fond de leur cœur la foi Albigeoise, il n’y avait plus rien à attendre des hommes. Il n’y avait désormais plus d’espérance qu’en Dieu. Mais Dieu allait trahir les plus purs et les plus désintéressés de ceux qui se tournaient vers lui.

MONTSÉGUR

Dans les nuages des monts de l’Ariège, comme une forteresse céleste, le château de Montségur, bâti avec soin par la sage Esclarmonde de Foix, demeurait imprenable aux armées du pape et du roi. Le trésor du Catharisme, ses évêques et ses parfaits s’y étaient réfugiés. Au loin, dans les montagnes, seigneurs et paysans demeurés fidèles à la pure doctrine, s’étaient constitués en bandes armées et vivaient errants avec la complicité des paysans. Les villages s’étaient ralliés par crainte au catholicisme mais chaque habitant savait dans le secret de son cœur que la vérité était là-haut, avec ses derniers fidèles, au fond des grottes, le long des torrents couleur d’émeraude, sur les pentes où commencent les neiges.

Deux générations étaient passées et le Catharisme résistait encore. Il s’accrochait dans les bourgs suspendus au-dessus des précipices, se cachait dans les profondes forêts, allumait la nuit des feux sur les hauteurs comme des lumières fraternelles qui répondaient aux feux des tours de Montségur. Il y eut des combats épiques dans les montagnes, des héroïsmes inconnus, des martyrs dont on ne saura jamais les noms. C’est le temps où la solitaire Saurimonde, la sybille inspirée de la région de Mazamet, marche nue comme aux jours de la naissance du monde, parce que son âme est claire comme le soleil qu’elle invoque. C’est le temps où à Hautpoul, le haut pic, Guilhem d’Aïrons guérit les blessures des Cathares rien qu’en étendant sur eux sa main aux vertus magiques. C’est le temps où Guilhabert de Castres, le saint, se transporte avec une inexplicable vitesse pour donner le consolamentum, extrême-onction de la religion Cathare. Partout il apparaît quand un fidèle de la foi de l’esprit va mourir. Tantôt habillé en mendiant, tantôt en pèlerin, il se dresse au seuil des grottes, son pas résonne dans les rues des cités à l’heure des agonies, malgré les gardes inquisitoriales et les guetteurs aux portes des remparts. Lorsque les bûchers flambent, il suffit que le brûlé entrevoie, perdu dans la foule, un parfait faisant le signe mystérieux du salut pour qu’il meure sans souffrance et consolé. Car l’amour échangé de l’un à l’autre sauve l’âme et la projette dans son véritable séjour. Et l’insaisissable Guilhabert de Castres est toujours devant les bûchers pour faire le signe et donner l’amour.

Il périt très vieux et le plus grand miracle fut qu’il échappa lui-même au bûcher. La mort, qui n’était pour lui que le chemin qui mène à un état meilleur l’atteignit à Montségur et ses os furent couchés dans des cryptes si profondes qu’on ne put jamais en découvrir les issues et que les Inquisiteurs ne purent les déterrer pour jeter au vent les cendres hérétiques.

Auprès de lui reposa Esclarmonde de Foix. Elle était devenue une fée légendaire, une papesse aux cheveux d’argent. Sa figure avait autant de rides que le Catharisme avait de martyrs. Son corps semblait incorruptible tant il était desséché. Elle ressemblait à la sagesse divine qui ne traverse l’enveloppe humaine que pour se purifier et s’élever dans l’échelle des sagesses divines.

C’est alors qu’apparaît la seconde Esclarmonde, nièce de la première, Esclarmonde d’Alion la bâtarde. Elle était fille de Roger Ramon. Un soir ce Roger Ramon qui était un hardi chasseur, se perdit dans les vallées ariégeoises en poursuivant un loup énorme. Il atteignit le loup, lui coupa la tête et comme il cherchait un gîte pour la nuit, il aperçut la porte d’une abbaye de femmes, cachée dans les figuiers, les myrtes et les vignes sauvages. Il cloua la tête du loup sur la porte, entra, soupa et comme l’abbesse était jeune noble et belle, il passa la nuit auprès d’elle. Au matin, il repartit. L’abbesse mit au monde deux jumeaux, Loup de Foix, ainsi nommé à cause de l’exploit de son père le soir de sa conception et Esclarmonde qui devait devenir aux côtés de son frère l’héroïne des derniers Albigeois.

Autour de Montségur, à So, à Tarascon, à Lavelanet, s’est groupé le suprême effort de la résistance. Esclarmonde a vingt ans. Son père avant de mourir, l’a mariée à Bernard d’Alion, seigneur d’une petite principauté pyrénéenne. Elle fait de son château le refuge de Cathares et elle ordonne de lever les ponts-levis lorsque passent les troupes royales. Son frère, Loup, commande les insurgés dans les montagnes, elle va le rejoindre à cheval, revêtue d’une armure d’homme. Elle lutte dans les défilés; elle ravitaille Montségur assiégé; elle allume les signaux nocturnes qui font communiquer entre eux les groupes Albigeois; avec les bergers elle pousse les rochers qui vont, au fond des gorges, écraser les soldats du roi. Plus d’un chevalier rêve, le soir, de cette figure ardente de jeune femme, de ses yeux couleur de torrent et, comme elle est débordante de passion, elle se donne à plus d’un, à l’ombre des sapins au milieu des fougères pyrénéennes, près de son cheval, près de son épée.

Montségur appuyé sur ses escarpements trapus, au-dessus de ses étages de granit, avec ses galeries qui débouchent dans les précipices, et ses réserves souterraines, Montségur qui cache dans ses murailles les sépulcres de ses saints, dont les tours sont hérissées des lances de ses défenseurs, Montségur tient contre le roi, contre le pape, contre la malédiction du monde chrétien.

Ramon de Perella y commande. Les barons chassés de leurs demeures féodales, les Lantar, les Belissen, les Caraman y sont venus avec leurs hommes d’armes. Le blé y a été entassé pour des années, à côté des étables pour les chevaux, et des cellules où prient les ermites. Des corridors s’y enfoncent dans la terre et des escaliers en spirale percent l’immense roche fortifiée. Comme à Toulouse, les femmes s’exercent à la défense, car Montségur est le dernier refuge de la religion des parfaits.

Une nouvelle croisade a été décidée et une armée sous les ordres du sénéchal de Carcassonne et des évêques d’Albi et de Narbonne, cerne tous les défilés, bloque toutes les vallées ariégeoises. On a fait venir des machines de guerre d’une force étonnante pour battre les tours. Chaque jour arrivent des renforts. Lavelanet est devenu un camp pour les chariots et Tarascon abrite les balistes de rechange. Et le siège dure deux années avec des combats quotidiens.

Des secours viennent aussi aux assiégés car le comte de Toulouse et le comte de Foix, terrorisés par l’église, protègent secrètement les Albigeois. Une fois, c’est le fils du poète Pierre Vidal, poète lui-même, qui parvient à forcer les lignes et à se jeter dans Montségur pour annoncer une heureuse nouvelle. Il a croisé de nuit, sur une route, un paladin fantôme à cheval avec un manteau de pourpre et des gants de saphir ce qui est un présage certain de la victoire des croyants. A peine a-t-il apporté l’espoir qu’il meurt en combattant. Une autre fois, c’est Esclarmonde qui se jette dans la place avec une petite troupe d’hommes d’armes. Elle en ressort bientôt se chargeant d’emmener quelques évêques Cathares.

Mais les héros tombent un à un. Ils ne sont plus que quelques centaines.

Du fond de la gorge de l’Ers ou de la combe de l’Abès, l’armée royale peut compter sur les hautes barbacanes de pierre, leurs armures brisées qui étincellent encore et qui sont mêlées aux robes blanches des parfaits. On leur a dit d’attendre. Un grand mouvement se préparait. Le midi allait se soulever. Le comte de Toulouse, allait cesser de se flageller et de baiser les pieds du pape. Ses armées avançaient vers Montségur. Sept jours encore! leur disaient les messagers. Et ils murmuraient sur leurs tours: Palombelles blanches, ne voyez-vous pas venir au loin l’Ost de Toulouse?

L’Ost de Toulouse ne vint jamais. Poussé par un pressentiment, Ramon de Perella avait fait fuir de nuit, le trésor Cathare, avec quelques hommes pour le conduire et le cacher dans la grotte d’Ornolhac. Des bergers trahirent Montségur et révélèrent l’étroit sentier par où avait fui le trésor. Les soldats du sénéchal de Carcassonne pénétrèrent, à la faveur de l’obscurité dans la tour de l’Ers et forcèrent les poternes. Le massacre général ne fut arrêté que par la promesse de la reddition, le lendemain matin. Les Albigeois héroïques eurent une nuit pour se dire adieu et quand le soleil parut sur les monts de Belestar, ils se livrèrent au pouvoir des évêques catholiques. Seul Pierre-Roger de Mirepoix qui commandait les combattants obtint de sortir avec ses armes et ses soldats.

Tous les autres furent enchaînés par le cou et conduits sur une vaste plate-forme qui dominait l’Ers. On dressa avec les chênes et les hêtres de la forêt un formidable bûcher. L’évêque d’Albi, par bonté d’âme, promit la prison éternelle à ceux qui abjureraient. Nul n’accepta.

Prêtres et soldats entonnèrent des cantiques et précipitèrent dans les flammes les trois cents parfaits de Montségur.

La flamme monta si rouge dans le ciel, la fumée monta si haute et si droite que les hommes du Toulousain, du Lauragais et de l’Albigeois qui regardaient du côté de l’Ariège avec un cœur anxieux surent par ce signe enflammé de la mort que leurs frères héroïques avaient péri et que la dernière espérance du midi était éteinte.

Le château de Montségur fut détruit. Au-dessus de ses pierres calcinées, il n’y eut que le nom d’Esclarmonde qui survécut dans l’âme populaire et dans la légende. Esclarmonde de Foix la chaste et Esclarmonde d’Alion l’amoureuse se confondirent en une seule créature qui fut Esclarmonde de Montségur. Longtemps les gens des villages prétendirent la voir errer parmi les brumes nuageuses qui montent, le soir, des bords escarpés de l’Ers. Après six siècles, elle se tient encore sur les vestiges de la tour qui fait face au nord. Elle s’y tiendra toujours. On voit sa main au-dessus des nuages. Elle fait signe que là elle est venue et qu’aucune tyrannie ecclésiastique, aucune colère dogmatique ne pourra la faire repartir. Car où l’esprit a soufflé, il demeure. Esclarmonde est venue au milieu des montagnes pyrénéennes affirmer que l’homme doit tendre vers la perfection spirituelle et que pour enseigner le chemin qui y mène, on peut donner joyeusement sa vie.

LA GROTTE D’ORNOLHAC

Dans le pays de Sabartez, à l’endroit où expirent les forêts de Sarrelongue, il y avait une caverne célèbre pour sa profondeur et ses labyrinthes souterrains. Elle s’ouvrait à mi-hauteur de la montagne, au-dessus des escarpements qui dominent l’Ariège, à l’endroit où, dans les eaux glacées de cette rivière, tombent les sources d’Ussat. Les druides y avaient célébré leurs mystères. Les Sarrazins s’y étaient arrêtés pour y dormir. Les Albigeois devaient y dormir à leur tour.

Ceux qui subsistaient étaient traqués dans les montagnes comme des bêtes sauvages. De même qu’il y eut plus tard des lieutenants de louveterie, il y eut des officiers préposés à la poursuite des Cathares et qui disposaient de meutes de chiens dressés à les découvrir. Les fugitifs vivaient au milieu des broussailles de la plaine ou parmi les pierres des hauteurs. Ils habitaient des huttes qu’il fallait quitter à la hâte, lorsque les chasseurs étaient annoncés. Ils vivaient parfois dans les arbres comme les singes.

Un grand nombre de ces errants et de ces maudits refluèrent vers la grotte d’Ornolhac où l’on savait qu’était caché le trésor Cathare. Il s’y constitua un nouveau centre, un nouveau Montségur. Mais celui-là était aussi profondément caché sous la terre que l’autre avait été resplendissant dans le ciel.

L’inlassable Inquisition ne pouvait laisser en paix dans son ombre ce refuge de misérables. D’accord avec le seigneur de Castelverdun auquel appartenait le territoire, elle envoya des troupes commandées par le sénéchal de Toulouse.

La légende dit qu’au moment où ces troupes avançaient, soit par pur héroïsme, soit pour partager le destin d’un jeune homme qu’elle aimait, Esclarmonde d’Alion courut à cheval le long de l’Ariège et arrivée au sentier abrupt qui mène à la grotte, elle abandonna sa monture, gravit à pied les lacets de pierre et alla rejoindre ceux de sa foi.

La grotte avait deux entrées qu’on cerna mais les Albigeois se hissèrent par des échelles qu’ils retirèrent jusqu’à une grotte plus profonde et plus inaccessible dans la terre. Il sembla au sénéchal de Toulouse qu’on ne pouvait en tenter l’assaut. Il trouva plus sage et peut-être plus humain de changer pour les Albigeois les tortures et le bûcher en une mort silencieuse dans les ténèbres. Il fit solidement murer toutes les entrées de la caverne. Il campa quelque temps sur les bords de l’Ariège.

Il attendit. Il écouta si quelque bruit ne lui parvenait pas de l’intérieur du granit et il quitta la montagne qui était devenue un tombeau.

Les Albigeois durent vivre encore assez longtemps dans les ténèbres, car ils avaient fait un grenier de la grotte. Plusieurs évêques et un grand nombre de parfaits étaient parmi eux. Les évêques, dans le silence de la nuit durent prononcer les paroles qui annonçaient la grâce obtenue de la mort prochaine et de l’Esprit délivré. Ils durent étendre la main pour faire le geste invisible du consolamentum au-dessus des fronts prosternés. Et peut-être pour les Albigeois embrassés, pour les groupes qui se disaient adieu dans l’ombre, pour Esclarmonde même, serrée contre son amant de chair, une magnifique lumière fit-elle resplendir la voûte aux mille cristaux éteints, les suintements pétrifiés de la roche, les stalactites millénaires. Peut-être par le miracle de l’amour qui les unissait si étroitement, furent-ils projetés ensemble, comme il est enseigné dans leur religion, vers le séjour où la matière n’a plus de poids, l’eau de fluidité, le feu de chaleur et où l’on jouit de la béatitude d’aimer sans fin.

La montagne Ariégeoise a gardé le secret de la messe sans flambeaux, de la mort sans fosse et sans suaire. Le livre de Nicetas conservé dans le trésor, le baiser des amants, le geste de bénédiction des évêques ont dû se minéraliser, se momifier par l’absence d’air. Les derniers Albigeois, immobiles, revêtus de pierre, célèbrent encore leur suprême cérémonie au milieu des fougères glacées, des micas morts, dans une basilique de ténèbres.

LE DOCTRINE DE L’ESPRIT

Quel est donc le poison spirituel, la mortelle erreur des âmes contre laquelle s’est soulevé l’occident indigné et qui fit couler tant de sang? Les livres où les vérités antiques étaient énoncées, où la tradition de l’esprit avait sa base écrite furent soigneusement détruits jusqu’aux derniers feuillets et nous ne pouvons retrouver la pensée Cathare que dans les réfutations amères, pleines d’imprécations et de menaces, des religieux du temps.

Le mystérieux Nicetas, avant de repartir pour l’Orient, de disparaître du monde où il avait apporté la parole, passe pour avoir laissé un monument écrit de sa doctrine. Le manuscrit en dut être conservé avec le trésor Cathare, dans le château de Montségur et il doit maintenant reposer sous la terre, dans la grotte d’Ornolhac, serré entre les ossements d’un gardien fidèle.

Un certain Ramon Fort de Caraman avait en sa possession à la fin du XIIIe siècle un des livres sacrés des Albigeois. Sentant sa vie peu sûre à cause de la possession de ce livre, il le confia au seigneur de Cambiac. L’épouse de ce seigneur était à la fois bonne chrétienne et animée du goût de la trahison. Elle courut prévenir les Inquisiteurs, mais quand ils vinrent, le livre avait disparu. La torture fit savoir qu’il était entre les mains d’un certain Guilhem Viguier. On alla chez lui pour l’arrêter. On le trouva mort, par suicide, semblait-il.

Qu’était devenu le livre? Il échappa à la fureur de l’Inquisition. Aucun de ceux qui l’avaient gardé avec amour et préservé de la destruction n’était Albigeois. Il n’y avait plus alors d’Albigeois. La puissance rayonnante de la doctrine avait dégagé des feuillets du parchemin la force vivace qui permit au livre de subsister engendrant la fidélité dans le cœur de ceux qui le possédaient, mais qui ne pouvaient plus le comprendre. Longtemps il dut être conservé dans les archives d’un château noirci par les vieux sièges du temps de la foi. Mais où est à présent le livre de Ramon Fort?

Presque tous les auteurs qui ont étudié la doctrine des Albigeois ont affirmé avec la puissante autorité que donne le parti pris chrétien et l’ignorance qui rend invulnérable, que les Albigeois étaient, soit des manichéens, soit des hérésiarques catholiques, comme la religion du Christ en engendra tant. Ils se sont trompés.

L’Église romaine en emprisonnant, en brûlant et en extirpant, était logique à son point de vue. L’histoire montre qu’elle a voué à la destruction tout ce qui n’était pas d’accord avec son intangible dogme.

Avec les Albigeois, elle était en présence d’un rameau occidental de l’arbre asiatique, de la fleur des Védas millénaires, de la pure vérité de l’Orient. La croyance Albigeoise qui après s’être répandue dans le midi de la France aurait pu étendre sa tolérance et sa pureté à tout l’occident et qui devait expirer sous les arbres pyrénéens était né sous le figuier de Kapilavastu où le Bouddha prêcha sa réforme.

Les Albigeois furent des Bouddhistes occidentaux qui imprégnèrent la doctrine orientale d’un mélange de christianisme gnostique. Comment les paroles du sage de l’Inde purent-elles voler à travers les continents et tomber dans les âmes des hommes du Languedoc, on ne le sait pas et d’ailleurs il importe peu. La pensée est d’une fluidité si grande que nous ne sommes pas sûrs qu’elle n’agisse pas, même sans moyen d’expression, par le seul fait qu’elle a été pensée, en vertu d’une qualité subtile qui nous échappe. Le Bouddhisme traversa le monde et il se mua en ce qui fut le Catharisme chez le peuple d’oc plus mystique alors que sensuel. Il est probable qu’après le grand élan vers l’esprit, la persécution et le malheur changèrent la race, la firent rétrograder et la ramenèrent au matérialisme des méridionaux d’aujourd’hui.

Pour les Albigeois, l’origine de Dieu est inconnaissable. De même chez les Hindous, Brahma, la cause des causes est enveloppée d’un sextuple voile et demeure fermé à la conception humaine. A un moment donné du temps, les âmes des hommes, en vertu d’une loi de désir que les chrétiens appellent le péché originel se sont détachées de la matrice céleste, de l’esprit sans fin et se sont incarnées dans la matière pour en jouir et pour en souffrir. Elles ont commencé une course qui, après les avoir amenées au point le plus bas de la matérialisation, doit les faire remonter d’échelle en échelle, à travers les hiérarchies organisées des êtres, vers la source première, l’esprit divin d’où elles se sont détachées.

Cette dernière partie de la course, ce retour au divin, s’opère par des réincarnations successives dans des corps humains imparfaits. Ce sont nos œuvres dans chaque vie, notre capacité de détachement qui nous font nous élever plus ou moins vite. Plus nous avons de désirs, plus nous nous laissons aller à nos passions, plus nous aimons ce qui est matériel et plus nous retardons notre arrivée dans le royaume de l’Esprit. C’est en vertu d’une illusion que nous plaçons le bonheur dans la satisfaction de nos sens. Tout plaisir des sens est limité à une contre-partie de douleur. Chaque jouissance physique est comparable au pas en arrière que ferait un voyageur tournant le dos à son but. Le but est le retour à l’esprit où l’on jouit d’une béatitude sans fin. C’est ce que les Hindous appellent le Nirvana, qui n’est pas comme les ignorants le prétendent, l’annihilation de la conscience, mais la participation à la conscience universelle, même quelque chose de plus subtil et d’inexprimable, une sorte d’état permanent d’amour que peut à peine caractériser le mot divin. Le moyen pour y parvenir est l’arrachement de soi-même à l’illusoire prison de notre corps, productrice de plaisirs apparents.

La sagesse Albigeoise, comme la sagesse Bouddhiste, donne une méthode pour anéantir le désir de la vie, échapper à la loi de la réincarnation, rentrer en une seule existence dans l’unité de l’Esprit. C’est une méthode de renonciation comme celle que prescrivit le Bouddha.

Il y avait plusieurs degrés dans la secte. Ceux qui y adhéraient simplement, reconnaissant la vérité des principes énoncés, les défendant selon leurs moyens, mais continuant cependant à mener la vie du monde, étaient les croyants. Ils correspondaient à ceux qui suivaient «la voie moyenne» recommandée par le Bouddha aux hommes ordinaires, à la majorité des hommes, à tous ceux qui n’étaient pas animés d’une volonté de délivrance immédiate. Au-dessus d’eux étaient les parfaits. Ceux-là avaient sacrifié la vie de leur corps pour celle de leur esprit. Ils avaient renoncé à la magnificence du costume, à la propriété des biens, aux joies de la nourriture et même aux joies de la possession des femmes. Ces parfaits pouvaient transmettre au moyen du consolamentum, du signe de la pureté fait aux mourants l’aide invisible qui permettait d’échapper à la chaîne des renaissances et ouvrait l’accès du royaume spirituel. Le consolamentum n’était qu’un symbole extérieur. Les parfaits Albigeois étaient héritiers d’un secret perdu, d’un secret venu de l’Orient, connu des gnostiques et des premiers chrétiens. Ce secret avait pour base la transmission d’une force d’amour. Le geste du rite était le moyen matériel et visible pour projeter la force. Derrière lui se cachait le don de l’âme, par lequel l’âme était aidée, pouvait traverser sans souffrance le portique étroit de la mort, échapper à l’ombre et s’identifier avec la lumière.

Jamais aucun peuple, dans aucun temps ne fut aussi versé dans les rites magiques qui concernent la mort. Le consolamentum devait avoir une puissance insoupçonnable pour nous, puissance certaine et prouvée pour les vivants, car il ne se serait pas sans cela propagé avec cette vitesse, il ne serait pas devenu aussi populaire. L’illumination de ceux qui mouraient devait être visible pour les assistants. Et ils avaient pour l’entr’aide en mourant des procédés dont la science est à jamais perdue.

On a retrouvé dans la Montagne Noire, non loin de Carcassonne, une crypte datant de l’époque Albigeoise, pleine de squelettes. «Ils étaient couchés circulairement, les têtes au centre, les pieds à la circonférence, comme les rayons d’une roue parfaite[11].» Ceux qui ont étudié la magie retrouveront dans cette posture pour la mort un rite très ancien servant à faciliter la sortie de l’âme et à lui faire traverser les mondes intermédiaires grâce à l’élan que donne l’union.

[11] N. Peyrat, Histoire des Albigeois.

La conséquence de la philosophie Albigeoise est que la vie est mauvaise et qu’il convient d’échapper à la forme dont elle nous enserré. Le principe de la création, le dieu créateur, est par conséquent mauvais puisqu’il a engendré la forme, cause du mal. C’est Jéhovah de l’Ancien Testament, l’irascible, l’exterminateur, celui qui se plaît à châtier et à se venger. Les Albigeois voient dans ce Dieu terrible la puissance rétrograde de la matière. Jésus-Christ, symbole du Verbe est venu enseigner aux hommes le moyen d’échapper à ce Dieu et de retourner vers la patrie céleste. Quelques-uns prétendaient que Jésus n’avait pas eu d’existence terrestre, qu’il n’était venu parmi les hommes que revêtu d’un corps spirituel et que les miracles racontés dans le Nouveau Testament avaient un caractère symbolique et ne s’étaient réalisés que sur le plan de l’esprit. Les aveugles n’avaient été guéris que d’une cécité spirituelle parce qu’ils étaient aveuglés par le péché. Le tombeau d’où Lazare était remonté était le séjour ténébreux où l’homme s’enferme volontairement.

Le véritable culte des Albigeois était celui du Saint-Esprit, du Paraclet divin, c’est-à-dire du principe qui permet à l’esprit humain d’atteindre le monde vraiment réel dont le nôtre n’est que l’envers ou la caricature, le monde invisible, le monde de la pure lumière, «la cité permanente et inaltérable.»

Ce qui pouvait découler de cette croyance avait des effets qui, malgré leur logique rigoureuse paraissaient monstrueux aux hommes du XIIe siècle, comme ils paraîtraient monstrueux aux hommes du XXe siècle. Le suicide, pour échapper aux maux de la vie qu’aggravaient encore les persécutions, était sinon recommandé du moins permis.

Les Albigeois se donnaient volontiers la mort en s’ouvrant les veines, comme les anciens romains. Mais il était prescrit de ne terminer ainsi sa vie que si l’on avait atteint le calme absolu, l’indifférence complète, afin d’éviter dans l’au-delà les angoisses que comporte une mort obtenue dans l’angoisse. Les bourreaux de l’Inquisition trouvèrent souvent les parfaits Albigeois, exsangues dans leurs cachots et portant dans la pâleur de leur visage le reflet de la lumière éternelle vers laquelle ils s’élançaient.

Les femmes jouent parmi eux un rôle inattendu. Elles sont les égales des hommes car la loi de la réincarnation est indifférente aux sexes. La seule restriction à cette égalité est qu’elles ne sont pas admises à prêcher. Le mariage est haïssable et ses liens indissolubles ne sont pas reconnus. L’union de l’homme et de la femme ne doit avoir d’autre sanction que celle de leur réciproque amour. Cette union est du reste interdite aux parfaits qui ne doivent pas propager l’espèce humaine et perpétuer ainsi la douleur dans l’esclavage de la forme. Les simples croyants qui s’unissent entre eux par la chair ne doivent pas perdre de vue l’effort vers la libération finale. On vit ainsi dans le midi, les fils des plus nobles familles, épouser, sans rite d’aucune sorte, les prostituées les plus humbles, les filles des faubourgs toulousains ou biterrois, ou celles qui suivaient les armées, afin de les régénérer, de faire faire à leur âme un pas en avant sur le long chemin de la perfection, car cette aide fraternelle est la plus noble mission de l’homme sur la terre.

Ils professaient l’horreur du mensonge et ils poussaient aussi loin que les Hindous la défense de tuer un animal et de manger sa chair. Ils avaient pourtant l’injustice d’excepter les serpents de cette défense, car c’était une de leurs superstitions de croire que le mal s’incarnait volontiers dans les reptiles et que le corps de ces créatures ne pouvait sous aucun prétexte servir de corps passager à une âme condamnée à la pénitence dans une forme animale.

Mais ce qui excita la plus grande haine contre eux, fut leur mépris des biens terrestres, leur exaltation de la pauvreté comme idéal. Ils ne reconnaissaient pas la propriété et aussi loin que l’on remonte dans l’histoire de l’homme, on voit que celui qui a renoncé à cet attachement essentiel et s’est dépouillé lui-même avec amour a été un objet d’exécration à cause du danger social qu’il représentait.

Ce fut à l’imitation des Albigeois que Dominique marcha nu pied par les routes et en mendiant, de façon à les combattre avec leurs propres armes, celles du désintéressement et de la pauvreté. Saint François et son ordre ne firent qu’imiter leur exemple. Mais l’ascétisme qui était permis à des moines respectueux de l’Église ne l’était plus s’il se généralisait chez un peuple indépendant dont la voix était assez haute pour crier son indignation contre la tyrannie romaine et la cupidité royale. L’on avait le droit de s’élever vers Dieu par la méditation et l’ascétisme si l’on était le membre obscur d’un monastère dont les autres membres prélevaient les dîmes, arrachaient les impôts, d’accord avec les seigneurs et avec le roi. Mais si tout un peuple cessait de travailler et d’enfanter, ne reconnaissait plus l’autorité de ses maîtres, pour n’obéir qu’à une autorité intérieure, s’il s’avisait de converser directement avec Dieu en négligeant ses intermédiaires intéressés, il valait mieux détruire ce peuple. C’est ce qui fut fait.

La principale cause du grand massacre Albigeois, la cause cachée mais la vraie cause, fut que le secret des sanctuaires, l’antique enseignement des mystères si jalousement gardé dans tous les temples du monde, par toutes les confréries de prêtres, avait été révélé. Il y avait même plus. Il avait été révélé et il avait été compris. Ce qui arriva dans ce temps ne s’était jamais vu encore dans l’histoire de l’univers. Pendant que les gardiens ecclésiastiques du secret balbutiaient le rituel latin de ses formules dont ils avaient perdu le sens au fond de leur cœur, le secret divin, par des messagers inconnus, avait été porté sur les routes du Languedoc, le long des claires eaux du Tarn et de l’Ariège. Les plus humbles hommes en avaient été éblouis, et ils avaient déposé l’épée, abandonné la charrue pour répondre à l’appel de Dieu. Car l’univers qu’ils venaient d’entrevoir était mille fois plus beau que leur horizon de vignes ou leurs vallées couvertes de forêts.

Mais alors les maîtres des sentences, les gardiens infidèles, connurent que l’or des tabernacles allait s’éteindre, que le faste des autels allait se faner. Ils frémirent comme avaient frémi les brahmanes de l’Inde pour un danger moins grand, au moment de la réforme du Bouddha, comme les prêtres du feu en Perse, quand résonnèrent les paroles de Zoroastre.

Malheur à ceux qui s’emparent du secret et qui le divulguent! Les hiérarchies de prêtres grecques et romaines, appuyées par les républiques et par les empereurs punissaient aussi de la mort la divulgation des mystères. Jamais le mystère ne s’était autant dévoilé pour les hommes. Jamais la société organisée avec son édifice de prêtres, de seigneurs et de rois ne courut un aussi grand danger. Les esclaves se libéraient de leur servitude sans détruire la forteresse des maîtres, sans révolution et sans efforts, naturellement, par le simple jeu de leur pensée. Le pape Innocent III et Philippe Auguste durent avoir la vague conscience que leur domination était compromise, que leur trône allait désormais reposer sur le néant. La masse opprimée des faibles échappait aux forts par une porte donnant sur l’au-delà et qu’avait ouverte on ne savait qui.

La guerre des Albigeois fut le plus grand tournant de l’histoire religieuse des hommes. Lorsque le laboureur comprend la vanité de labourer, lorsque le mendiant refuse l’aumône parce qu’il se trouve plus riche que celui qui la lui donne, lorsque la parole du prêtre devient pour tous vide de sens parce que chacun a en lui-même une consolation plus haute, alors l’organisation sociale s’écroule d’elle-même. La libération que faillit connaître l’humanité était bien plus grande que celle d’un peuple vaincu qui se débarrasse de son vainqueur. C’était la libération du mal lui-même, de la nature écrasante. Elle se communiqua avec la rapidité d’un feu parmi les pins, en été. Mais ceux qui ont la haine de la lumière furent les plus forts. Non contents d’éteindre le feu divin, ils coururent après chaque brindille susceptible de donner chaleur et clarté, ils recouvrirent de cendres la moindre étincelle. Ils appelèrent à leur secours, leur vieille alliée l’amie de l’Ombre, l’invincible ignorance. Ils ne laissèrent pas subsister un fragment d’enseignement, un feuillet de livre, une inscription sur une muraille.

Aucune trace ne devait subsister de la vérité Albigeoise. Six siècles après, quand on s’est flatté de tout connaître et de tout apprendre, l’histoire a pu passer à côté de cette lumière sans la rallumer. La guerre des Albigeois n’est que le récit de la naissance et de la mort d’une hérésie, un chapitre ajouté à l’histoire de l’unité française.

Le secret sublime du consolamentum qui permet à l’homme de mourir dans l’allégresse parce qu’il s’identifie par l’illumination de l’amour avec son Dieu intérieur est à jamais perdu. Aucune colline du Lauragais, aucune montagne pyrénéenne n’en a gardé la trace sur sa pierre.

D’ailleurs l’ignorance a tellement obscurci les âmes que personne ne songe à le rechercher, personne ne croit même à la possibilité de son existence.

L’AUBÉPINE DE FERROCAS

Napoléon Peyrat raconte dans son «Histoire des Albigeois» qu’en allant visiter le village de bergers qui s’appelle Montségur et qui est situé aux pieds des ruines du château, il fut frappé par la vue d’une tombe, au bord du chemin, à droite et que surmontait une croix de fer, sans ornements. Ayant interrogé le guide qui le conduisait, celui-ci lui répondit que c’était la tombe d’un certain Ferrocas, enterré là quelques années auparavant.

Ce Ferrocas, que le guide avait connu était un vieux paysan solitaire, une sorte de philosophe campagnard, qui, de sa vie, n’avait jamais voulu aller à la messe. Le curé le lui avait reproché avec véhémence et même il l’avait publiquement dénoncé du haut de sa chaire. Ferrocas prétendait être le seul à pratiquer la véritable religion qui n’était pas celle des églises. Il disait familièrement qu’il portait le Christ en lui-même, qu’il le découvrait un peu plus chaque jour et qu’il n’arriverait à le trouver complètement que bien plus tard, dans une vie suivante, paroles incompréhensibles pour ceux qui l’écoutaient et le faisaient passer pour fou. A sa mort le curé, un brave homme pourtant, résolut de faire un exemple et il défendit qu’on portât le corps de Ferrocas dans le cimetière. Les habitants de Montségur creusèrent pour le vieux philosophe, un trou au bord de la route, comme pour un chien.

Toutefois ils choisirent l’emplacement de la tombe sous une grande aubépine blanche. La grâce équitable de la nature voulut que l’aubépine fleurisse intensément et s’épanouisse en une voûte de fleurs. Le curé mourut à son tour, mais son successeur à qui on raconta l’histoire de l’impie et qui passait chaque jour devant son monument de fleurs, fit raser l’aubépine et fit planter à sa place la rude croix que vit Napoléon Peyrat.

Ce fut vers 1860 que cet historien, passionné du midi, visita Montségur et vit la croix de Ferrocas.

Ferrocas était sans doute le dernier Albigeois, un Albigeois qui devait porter à demi consciemment en lui les restes de la doctrine pour laquelle étaient morts ses pères. Mais il était écrit que, jusqu’au dernier les purs de la France du sud seraient persécutés dans leur foi.

C’est à cause de la liberté du siècle que les ossements de Ferrocas ne furent pas déterrés et dispersés. On lui arracha son aubépine blanche.

Il doit encore subir sur sa dépouille mortelle le poids de cette croix au nom de laquelle on l’a fait souffrir et mourir jadis.

Pauvre Ferrocas de l’Ariège! Son sort est celui de tous les hommes du midi. Lorsque le grand mouvement Albigeois fut éteint les petits-fils et les arrières petits-fils des hérétiques étaient obligés de porter sur leurs vêtements, par devant et par derrière une croix jaune d’un pied de long afin qu’on sût leur hérésie et que la malédiction fût perpétuée sur eux. Les emplois civils et le droit de faire du commerce leur étaient refusés. Sous le nom de cagots, ils étaient dans les villages des montagnes, assimilés aux lépreux. Comme eux, ils avaient une rue ou un quartier spécial dans chaque ville, ils ne pouvaient entrer à l’église que par une porte basse, dans une chapelle réservée, parce que les pierres que touchaient leurs pieds demeuraient souillées.

Maintenant les descendants des Albigeois n’ont plus les mêmes traitements que les lépreux et aucune croix jaune ne s’étale sur leur poitrine. C’est parce qu’ils sont devenus pareils à la commune humanité.

Mais ils portent tous un signe plus redoutable que la croix jaune, c’est celui de l’ignorance. Ils ont oublié. Ils ne savent pas. Ils se sont désolidarisés des maux de leurs pères. Ils apprennent vaguement l’histoire de France, mais ils ignorent l’histoire de leur pays. Quand résonne à Albi la cloche de la Tour de San Salvi, elle ne réveille aucun écho. Nul ne dénombre les morts du Pré-comtal, près de Toulouse. Portant sous le bras leur Bædeker muet, quand les étrangers qui cheminent sur les remparts de Carcassonne demandent quelle poussière se soulève au fond de l’horizon, il ne leur est pas répondu que c’est le fantôme de l’armée de Montfort.

Moi-même, lorsque j’avais vingt ans, venant de Toulouse ma patrie, j’ai descendu sans émotion les pentes du Castellar de Pamiers où avait vécu Esclarmonde de Foix; j’ai vu Mirepoix et Lavelanet; j’ai marché sur les routes où avait henni le cheval d’Esclarmonde d’Alion, sans connaître l’épopée qui s’était déroulée dans ces lieux. Je ne savais des Albigeois que ce qu’on peut en apprendre au lycée, c’est-à-dire à peine le nom, la gloire de Simon de Montfort et la défaite de Toulouse. Je me suis avancé entre le pic de Bidorte et la forêt de Belestar, parmi les châtaigniers et les fougères, au bruit des scieries et des eaux contre les rochers.

J’ai cru voir au loin la vague silhouette d’une ruine, celle de Montségur et comme le soleil allait bientôt se coucher, j’ai mesuré la distance, ma curiosité médiocre et je suis revenu sur mes pas.

Il en est ainsi de tous ceux qui ont voulu étudier le Catharisme et sa sublime philosophie. Ils se sont rebutés devant des documents trop compacts, ils ont trouvé la route trop longue. Ils ont entrevu au loin, voilée de nuages, la tour de Montségur, et ils ont renoncé à l’atteindre.

Il me faut me souvenir de ma promenade de jadis pour m’expliquer l’oubli dans lequel on tient toute une partie de l’histoire. Et je me demande parfois s’il n’y a pas une cause plus profonde que l’absence de textes clairs qui a éloigné de la sagesse de la secte parfaite les esprits occidentaux. Quand je vois des méridionaux cultivés confondre leurs aïeux héroïques avec les Sarrasins ou même les Goths, quand je vois les érudits de l’histoire des philosophies et des religions ne faire aucun cas de la doctrine Cathare, je pense à une sorte de conspiration du silence, à un effort organisé pour taire la vérité morte.

C’est vrai, la vérité est impérissable et quand elle est étouffée ici, elle renaît à côté, un peu plus tard, sous une forme plus belle. C’est vrai, une croix de fer, au bord d’une route, demeure toujours le symbole de l’esprit. Mais à la place de celle qui est à droite, un peu avant d’arriver à Montségur, qui donc ira planter à nouveau l’aubépine de Ferrocas?

CHRISTIAN ROSENCREUTZ ET LES ROSE-CROIX

VIE ET VOYAGES DE CHRISTIAN ROSENCREUTZ

Il y a dans le midi de la France, certaines régions couvertes de pins qui sont périodiquement ravagées par les incendies. Souvent les pins repoussent et l’on voit, quelques années après, là où il n’y avait que poussière calcinée, une nouvelle forêt d’arbres résineux. Mais parfois, comme si la puissance du feu était descendue dans la source même des germes, la colline jadis recouverte d’une chevelure de pins, demeure chauve et stérile. Il arrive alors qu’au sommet de cette colline nue jaillit un arbre unique, étrangement vivace, qui s’élève solitaire comme pour attester la présence perdue d’une forêt morte.

Ainsi de la grande forêt Albigeoise, coupée, brûlée et réduite en poussière, il ne subsista qu’un homme qui devait en perpétuer la doctrine en la transformant. Comme le pin solitaire de la colline, il enfonça sa pensée vigoureuse dans le terreau humain de son temps et il la fit planer dans le ciel bleu des siècles avec le feuillage des livres.

Des Albigeois est issu au milieu du XIIIe siècle l’homme sage qui a été connu sous le nom symbolique de Christian Rosencreutz et qui fut le dernier descendant de la famille allemande de Germelshausen[12]. Ici, il n’y a plus de données précises, mais seulement une tradition, une histoire racontée oralement. Il n’existe pas de texte écrit, pas de preuve historique. Comment pourrait-il y en avoir? Si grand était le désir de supprimer l’hérésie qu’on détruisait non seulement les corps des hérétiques, mais encore les pierres qui les avaient abrités et les documents qui pouvaient être le réceptacle de leur pensée. D’ailleurs, ces hérétiques comprirent vite qu’ils n’avaient quelque chance de subsister qu’en s’enveloppant d’obscurité, en se cachant sous de faux noms, en ne correspondant qu’avec des écritures cryptographiques. Nous ne pouvons plus retrouver l’histoire que sous le vêtement de la légende.

Mais un personnage qui a laissé une trace aussi profonde après une vie aussi obscure, aussi dépourvue d’actions merveilleuses et de miracles, ne peut pas avoir été créé par une légende. Prudence, modestie, bonté sans ostentation, science sans gloire, ne sont pas les apanages de la légende. Christian Rosencreutz est aussi réel que Jésus ou que le Bouddha dont on cite des traits plus illustres, mais qui n’ont guère plus de fondement historique.

[12] Presque tous ceux qui ont étudié les Rose-croix, ont fixé,—à tort selon moi—la naissance de Christian Rosencreutz au milieu du XIVe siècle. Quelques-uns l’ont placée même au XVe.

Les doctrines Albigeoises s’étaient répandues d’une façon fragmentaire dans le nord de la France, dans les Pays-Bas et en Allemagne. Des familles en fuite avaient cheminé sur les routes. Des hommes solitaires avaient fui, en mendiant, la terre ensoleillée où ils étaient désormais maudits. Beaucoup moururent. Mais quelques-uns atteignirent ces régions lointaines où il n’y a plus de vigne, où les fleuves sont plus impétueux, où le soleil est moins chaud. Il en fut qui rapportèrent ce qu’ils avaient entendu là-bas, dans les maisons basses abritées par les remparts de Toulouse ou à l’ombre de Montségur, ce qui leur brûlait encore le cœur. Et quelques-uns furent compris. Il se forma de petits noyaux d’Albigeois du nord autour de la prédication d’un homme maigre, un peu bronzé, dont la figure rappelait celle des Sarrasins. Ainsi, la graine lancée par le vent va germer dans le pays où le hasard la porte.

Sous l’influence d’un Albigeois voyageur, la doctrine traversa des montagnes hérissées de sapins et fleurit dans le pays de Rhoen, sur le frontière de Hesse et de Thuringe. Au milieu de la forêt de Thuringe se dressait le château de Germelshausen. Les seigneurs étaient d’humeur farouche, à moitié brigands et leur christianisme était mélangé de superstitions païennes. Ils passaient leur temps à guerroyer contre leurs voisins et ils ne dédaignaient pas de s’embusquer sur les routes pour dépouiller les voyageurs. Ils rendaient une sorte de culte à une divinité de pierre qui était usée et dont ils ignoraient l’origine. Elle avait dû être jadis le fruit de quelque lointain pillage. Cette statue était peut-être une Minerve de l’Hellade. Ils l’avaient dressée dans la cour du château juste à côté de la porte de la chapelle.

On était au milieu du XIIIe siècle. L’Allemagne venait d’être ravagée par le dominicain fanatique Conrad de Marbourg, envoyé du pape Grégoire IX. Le dominicain Tors continuait son œuvre. Il était accompagné d’un laïque borgne nommé Jean qui prétendait que son œil unique avait reçu la faculté divine de reconnaître du premier coup un hérétique d’un bon chrétien. Presque tous ceux qui rentraient dans le rayon visuel de cet œil terrible étaient marqués du signe de l’hérésie. Sans doute lui suffit-il d’entrevoir, à travers ses rochers et ses sapins, les tours du château de Germelshausen pour reconnaître à la couleur de sa pierre qu’il abritait un nid d’hérétiques. Peut-être un peu de la force de l’esprit éternel rayonnait-il de l’antique statue dressée dans la cour.

Le landgrave Conrad de Thuringe qui avait rasé la petite ville de Wilnsdorf résolut la destruction du château. Il en entreprit plusieurs fois le siège, à plusieurs années d’intervalle. Le château tomba enfin et toute la famille des Germelshausen qui s’était ralliée à la doctrine mystique des Albigeois, qui pratiquait ses austérités, croyait à la réincarnation et au consolamentum qui sauve des réincarnations, fut mise à mort au moment de l’assaut final.

Le plus jeune fils, âgé alors de cinq ans fut emporté à travers l’incendie du château par un moine qui avait élu domicile dans la chapelle, et qui avait été frappé par la merveilleuse intelligence dont l’enfant faisait preuve. Ce moine, cet habitant ascétique de la chapelle des Germelshausen, était un parfait Albigeois venu du Languedoc et c’était lui qui avait été l’instructeur de la famille. Il se réfugia dans un monastère proche où avaient déjà pénétré des souffles d’hérésie.

Ce fut dans ce monastère que le dernier descendant des Germelshausen qui devait être connu sous le nom de Christian Rosencreutz, fut élevé et instruit. Il apprit le grec et le latin et il forma avec quatre autres moines de la communauté, un groupe fraternel qui résolut de se consacrer à la recherche de la vérité. Ils firent le projet d’aller chercher cette vérité à la source d’où elle était toujours partie, dans l’Orient lointain.

Deux d’entre eux se mirent en marche, Christian Rosencreutz qui avait alors quinze ans et un des quatre moines que la «Fama fraternitatis[13]»

appelle le frère P.A.L. Le prétexte de leur voyage fut un pèlerinage au Saint-Sépulcre. Leur but réel était de parvenir à un centre d’initiation, sur le lieu duquel ils devaient avoir des données précises.

[13] La Fama fraternitatis est un écrit anonyme paru au XVIIe siècle.

C’est une puérile image d’Epinal qui résume tout ce que l’on connaissait à cette époque des authentiques Rose-croix.

Le frère P.A.L. mourut dans l’île de Chypre où les hasards du voyage avaient conduit les deux compagnons. Le jeune Christian continua sa route et, sans doute à cause des indications qu’il avait, il se dirigea vers Damas. Il prenait cette direction, parce que le lien avec l’Orient qui allait se briser, subsistait encore. De même qu’Apollonius avait appris des groupes pythagoriciens parmi lesquels il vivait, l’emplacement exact de «la demeure des hommes sages», Christian Rosencreutz savait, sans doute par le parfait qui avait instruit les Germelshausen, que Damas était le chemin de l’initiation.

Il ne devait pas être aisé de passer du royaume chrétien de Chypre, dans le pays des infidèles. Mais pour celui qui cherche sincèrement la vérité, toutes les religions sont semblables et en quittant les terres chrétiennes, Rosencreutz prit le costume et l’apparence d’un pèlerin musulman.

Damas était alors sous la domination des Mamelouks. Tous les savants et tous les poètes de la Perse y avaient reflué devant l’invasion des mongols d’Houlagou. La destruction de Bagdad et de Nichapour, l’anéantissement de leurs universités et de leurs bibliothèques faisaient croire aux intellectuels d’Orient à une sorte de déclin de la pensée. Il courait des bruits de fin du monde. Il y avait eu de grands tremblements de terre en Syrie et même une pluie de scorpions en Mésopotamie. Les Mongols occupaient la Perse et l’on scrutait l’horizon sur les remparts de Damas, avec l’appréhension de voir apparaître leurs avant-gardes.

Quel dut être l’étonnement de Rosencreutz dans la ville aux trois cents mosquées, au milieu des érudits de la littérature Orientale! Quelles découvertes pour le jeune homme avide d’apprendre! Il lut «le Guide des égarés» de Maïmonide, l’«Alchimie du bonheur» de Gazali, «les Prairies d’Or» de Maçoudi. Il écouta réciter les vers d’Omar Khayyam et il s’efforça de comprendre ses traités d’Algèbre et son commentaire sur Euclide. Il s’entretint d’Astronomie avec les disciples de Naçir Eddin.

Il médita le Mecnevi, le livre sacré du soufisme et il s’émerveilla d’y retrouver le panthéisme mystique de ses pères spirituels les Albigeois.

Combien l’Allemagne dut lui paraître barbare au sein de l’effervescence intellectuelle dont il était entouré! En présence de la grande civilisation arabe qui finissait, il comprit davantage la nécessité de sa mission, conserver l’esprit et le transmettre aux hommes de sa race.

Après plusieurs années d’études à Damas, quand il eut acquis la plus grande somme de connaissances possible à un homme qui n’a d’autre but que de s’instruire, il songea à une connaissance plus haute. Il était alors mûr pour l’acquérir. L’énigmatique nom du lieu vers lequel il se dirigea a été gardé par la tradition. C’est Damcar en Arabie. A Damcar, qui désigne sans doute un monastère dans les sables, se trouvait alors et se trouve peut-être encore un centre d’initiés. Damcar fut pour lui ce que «la demeure des hommes sages» fut pour Apollonius. Il y resta quelques années, puis il passa en Égypte, traversa la Méditerranée et gagna Fez.

Sous le règne d’Abou Saïd Othman, dans la ville aux six cents fontaines d’eau vive qui était alors dans toute sa splendeur, il y avait une école d’astrologie et de magie. Elle était devenue secrète depuis les persécutions d’Abou Yousouf. Ce fut là que Rosencreutz apprit la divination par les astres et certaines lois qui régissent les forces cachées de la nature.

Mais il avait hâte maintenant de retourner dans son pays. Il quitta Fez et s’embarqua pour l’Espagne. C’est à ce moment-là qu’il dut prendre le nom de Rosencreutz qui résumait l’essence de ses croyances. Il entra en rapport avec les Alumbrados. Ceux-ci formaient en Espagne, une société secrète née sous l’influence des Arabes, où l’on étudiait les sciences et où l’on pratiquait un mysticisme dérivé de celui des néo-platoniciens. On y cherchait aussi la pierre philosophale d’après les écrits d’Artephius. Cette société secrète devait être un peu plus tard entièrement anéantie par l’Inquisition.

La «Fama fraternitatis» rapporte un écho de la déception éprouvée par Christian Rosencreutz. Il se hâtait de faire part des nouveautés qu’il apportait dans le domaine de la science et de la philosophie. Il comptait corriger les erreurs, donner avec amour ce qu’il avait appris.

Il fut accueilli par le rire et par le mépris. Dans tous les temps, la demi-connaissance a enveloppé les faux savants d’une illusion de certitude qui ne leur permet de recevoir aucune idée nouvelle. Il faut une accoutumance pour qu’un esprit médiocre perçoive une vérité qui ne lui est pas familière, même si elle est lumineuse comme le soleil.

Ce fut alors que Christian Rosencreutz comprit combien la lenteur est nécessaire à la sagesse pour pénétrer dans le cœur humain. Il dut se rappeler les persécutions qui avaient frappé les possesseurs trop précoces de vérité. Et, tout en s’étonnant du temps qu’il fallait à l’esprit pour se développer quand il ne faut qu’une seule journée à la fleur pour s’épanouir, un seul siècle à l’arbre pour monter très haut, il se résigna à laisser les glands aux pourceaux et à garder les perles pour les élus, quitte à mélanger parfois aux glands une poussière infinitésimale de perle. Il médita sur les philtres subtils, sur les tamis formidablement serrés par lesquels la pensée parviendrait aux hommes de sa race, en gouttes rares et microscopiques, pour qu’ils n’en soient pas brûlés. Il compta ceux qu’il pourrait initier et il vit que leur nombre ne pourrait s’élever guère à plus de huit. Il jeta les bases d’un groupement occulte si secret et dont les membres furent liés par un serment si terrible que ce groupement put ensuite agir comme il l’avait prescrit, poursuivre et atteindre ses buts, sans qu’on connût son existence, durant trois siècles, autrement que par de vagues chuchotements.

La curiosité des hommes superficiels qui aiment les anecdotes en a souffert. Mais qui pourrait soutenir qu’il y a là l’égoïsme d’une minorité supérieure dédaignant d’éclairer ses semblables et de leur faire partager sa connaissance? Combien actuellement y a-t-il d’hommes en Europe, assez dépourvus d’orgueil intellectuel, pour accueillir une idée absolument nouvelle? Est-ce que cet orgueil n’est pas une barrière qui interdit à l’idée nouvelle, même de parvenir? Si Christian Rosencreutz débarquait aujourd’hui de Fez, ne ferait-il pas rire toutes les académies du monde, s’il tentait d’expliquer que le grand œuvre, le problème de l’unité de la matière est lié au développement de l’amour dans l’homme? Ne rencontrerait-il pas, s’il voulait instruire, la même inaptitude à recevoir de la part de ceux qui veulent s’instruire? Pour l’aider, sans espoir de récompense, trouverait-il comme alors sept moines fidèles?

Christian Rosencreutz traversa la France sans que son passage y laissât de traces. Ce devait être le moment où l’on venait de brûler à Paris la mystique Marguerite Porète et il se hâta de regagner l’Allemagne.

De longues années étaient passées. L’Allemagne était pénétrée par toutes sortes de courants mystiques, issus de l’hérésie Albigeoise. Il y avait les Frères du libre Esprit qui proclamaient la vanité des cultes extérieurs et des sacrements, niaient le purgatoire et l’enfer; disaient que l’homme est un fragment de Dieu qui doit, à travers une longue série d’existences, retourner finalement à l’essence divine. Il y avait les Amis de Dieu qui poursuivaient l’affranchissement du désir, s’adonnaient à des pratiques analogues à celles du système yoga et dont la philosophie était exactement calquée sur la théologie hindoue. Mais la persécution de l’église s’organisait avec une force plus grande que celle que ces sectes employaient à se propager.

Christian Rosencreutz, devant le nombre des emprisonnements et des bûchers, dut mesurer le danger que la lumière spirituelle faisait courir aux hommes parmi lesquels elle se répandait. Il alla retrouver en Thuringe les trois moines qui avaient été les compagnons de ses premières études. Ils formèrent une confrérie de quatre membres dont le nombre fut un peu plus tard porté à huit. C’est à ce moment-là que la confrérie des Rose-croix eut son plus grand épanouissement et qu’elle réunit un nombre de vrais initiés qui ne devait jamais être atteint par la suite.

Tous les membres de la confrérie étaient allemands. Seul le frère que la «Fama fraternitatis» désigne par les initiales I. A. était originaire d’un autre pays, vraisemblablement du Languedoc.

Christian Rosencreutz apprit d’abord à ses disciples l’écriture secrète et les symboles par lesquels les adeptes correspondent entre eux. Il écrivit à leur usage un livre qui était la synthèse de sa philosophie et qui contenait le résumé de ses connaissances scientifiques et médicales.

Le rôle de la communauté semble avoir été d’agir sur les quelques hommes d’occident adonnés alors à la science, pour que cette science se développât dans le sens du désintéressement. Ce fut peut-être alors le grand tournant de notre civilisation. Si le but des Rose-croix avait été atteint, la science, au lieu de ne s’organiser que pour des fins matérielles, aurait pu être la source d’un développement illimité de l’esprit. Nous avons vu qu’il n’en a pas été ainsi.

Ceux qu’on désigna par le symbole de la rose et de la croix, s’en allèrent à travers le monde, ayant chacun une mission à remplir. Mais on n’a plus jamais rien su d’aucun d’eux. Le Frère I. A., d’après la Fama, regagna le midi de la France où il lui incombait peut-être de rallumer l’antique flamme Albigeoise. Mais il devait être très vieux. Réussit-il à rendre la vie à la secte d’une façon aussi secrète que celle des Rose-croix? La tradition ne rapporte que sa mort dans le pays Narbonnais.

On ne sait historiquement rien de l’activité de Rosencreutz dans la dernière partie de sa vie, c’est-à-dire au commencement du XIVe siècle.

On peut toutefois supposer, sans grande crainte d’erreur, qu’il inspira Jean de Mechlin qui prêchait dans la haute Allemagne et qu’il fut à Bruxelles la source de vérité à laquelle puisa la mystique Blœmert.

Cette femme inspirée faisait des cures miraculeuses et elle publiait des écrits où elle enseignait la libération de l’être par l’amour. Ses disciples affirmaient voir à sa droite et à sa gauche deux séraphins qui la conseillaient.

Ce fut Christian Rosencreutz qui fut, selon toute vraisemblance, le mystérieux visiteur de Jean Tauler sur la personnalité duquel on a tant épilogué. Jean Tauler était le plus célèbre docteur en théologie de son temps. Le monde savant de l’Europe venait écouter ses prédications à Strasbourg. Il eut un jour la visite d’un laïque dont il ne révéla jamais le nom et qui le convertit à une philosophie mystique dont l’idéal était l’absorption de l’homme par l’essence divine. Il garda deux ans le silence et il s’enrôla dans la secte des Amis de Dieu. Cette secte avait les mêmes caractéristiques que celle des Albigeois. Elle rejetait comme l’expression du mal le dieu cruel de l’Ancien Testament.

Elle condamnait le mariage. Elle enseignait la pauvreté comme moyen pratique de réalisation divine.

On ne sait rien sur la mort de Christian Rosencreutz. Comme pour Apollonius de Tyane, on ne peut fixer aucune place à sa tombe. C’était une règle des adeptes de tenir cachées leur naissance ainsi que leur mort. Etait-ce seulement pour éviter le viol de sépulture et la profanation du corps que l’église faisait subir aux hérétiques? Etait-ce pour permettre à certains d’entre eux la translation de leur esprit dans une nouvelle forme humaine et afin qu’un secret aussi étonnant pour le commun des hommes ne pût même être soupçonné?

Il ne nous est parvenu qu’une puérile légende relative au tombeau de Rosencreutz. Deux siècles et demi après sa mort, au moment où le récit de son existence commençait à se répandre, ses disciples, ou plutôt ceux qui auraient désiré l’être, prétendirent retrouver une grotte aux proportions géométriques dans laquelle reposait à la clarté d’un soleil artificiel, le corps du maître encore intact.

Les hommes ont désiré de tout temps, que ceux qu’ils ont estimé plus grands qu’eux, ne périssent pas dans leur chair. Ils attachent moins d’importance à la durée de leur pensée qui est pourtant la seule forme de leur éternité. Ainsi les saints catholiques ou musulmans dégagent une odeur suave quand on retrouve leur dépouille. La véritable odeur suave que dégage le corps des sages dans le silence de la terre et l’ambiance de la pourriture n’est faite d’aucun atome matériel quintessencié, d’aucune volatilisation odorante. Le subtil rayonnement de leur âme flotte dans les lieux où ils reposent et les imprègne, alors que leur corps a cessé même d’être poussière. Mais il faut soi-même être un sage pour prendre contact avec cette posthume subsistance d’être et cette perception, en vous faisant entrevoir que les meilleurs n’échappent pas à la loi, vous fait sentir plus profondément l’irrémédiable tristesse des transformations.