Magiciens et illuminés
Epilogue
L’histoire des messagers est l’histoire d’une série d’échecs successifs.
Ils sont venus, ils ont eu une influence quelquefois grande, quelquefois minime, ils ont reçu l’injure ou la mort et la vie a repris sans trace apparente de leur passage.
Ce qui m’a frappé le plus, en suivant le récit de ces existences, c’est qu’elles aient pu même se manifester. On est étonné que les messages n’aient pas été étouffés quand ils étaient enfants, quand la première lueur de l’esprit brilla dans leurs yeux entr’ouverts. La colère contre ce qui est l’esprit est si grande qu’il faut considérer leur seule manifestation comme merveilleuse. Et il demeure inexplicable que Jésus ait atteint sa trente-troisième année, qu’Apollonius de Tyane soit mort très vieux et que Christian Rosencreutz ait pu ensevelir sa personne dans un silence qu’aucun tribunal de dominicains n’a pu rompre.
Le désintéressement, le sacrifice de soi, ce qu’il est convenu d’appeler le bien, en vertu de son respect de la vie et des scrupules de l’intelligence ne se présente pas avec les mêmes moyens de défense et les mêmes armes que ses ennemis. Logiquement c’est le mal, l’égoïsme qui devrait toujours triompher, puisque dans la lutte il n’est borné par rien. Si les pensées essentielles qui constituent l’idéal humain arrivent tout de même à survivre c’est qu’il y a en elles une force cachée, un principe supérieur qui les porte.
Si quand la mer est agitée et que les vagues montent vers le ciel qui a l’air de descendre, on regarde un nageur en train de regagner la terre, on pense à chaque seconde qu’il va disparaître. Les forces combinées pour l’engloutir sont immenses. Sa tête disparaît souvent sous l’écume et l’on cesse de l’apercevoir. Mais le nageur, par sa connaissance de la natation et grâce à la loi qui maintient à la surface un corps en mouvement, traverse les puissances liquides qui l’environnent et contre toute prévision humaine parvient au rivage.
Il en est ainsi de ces courageux nageurs de la vie que sont les porteurs de message. L’ignorance étend sur eux ses ombres, l’hypocrisie les attire en bas, l’orgueil, comme une lune maléfique dans les nuages les aveugle d’une lumière trouble. Mais un courant venu on ne sait d’où, une force sous-marine dont l’attraction nous est inconnue les pousse sur les flots et leur permet d’atteindre le but.
Le message arrive régulièrement, malgré la tempête qui ne finit pas.
C’est toujours le même. Il tient dans quelques vérités très simples, dans quelques mots. On pourrait en faire une formule qui serait écrite sur la borne de la route. Il faut être désintéressé, mépriser l’argent, devenir de plus en plus intelligent, pratiquer quotidiennement la bonté.
A cela chacun répond: Je veux jouir de la vie, aimer les richesses, ne penser qu’à moi, être le plus fort. Le grand combat de la vie ne se livre pas pour autre chose. Mais les vérités supérieures doivent être présentées aux hommes sous des formes sans cesse nouvelles. C’est le devoir qui incombe aux messagers et l’ingratitude de la tâche est en raison directe de l’invincible égoïsme de la race humaine.
L’idéal n’est pas le privilège d’une race ou d’un point particulier de la terre. Beaucoup d’hommes l’ont proclamé qui ne le tenaient de personne et ils ont parlé sans mandat aussi sincèrement et avec une aussi grande beauté. Tel fut Ruysbrock le contemplateur et l’admirable qui louait la vie active de l’homme ordinaire autant que l’adoration du mystique dans le sanctuaire et trouvait sous les arbres des vieilles forêts le chemin de l’union parfaite. Tel fut Giordano Bruno, l’orgueilleux et le raisonnable qui raisonna et disserta dans toutes les villes d’Europe et qui préféra le feu du bûcher au reniement de sa raison. Tel fut Swedenborg le savant et l’illuminé, le curieux de métallurgie et le grand mangeur de nourriture qui, dans une auberge de Londres, eut la vision d’un homme entouré de lumières qui lui annonça qu’il était choisi pour interpréter les Saintes Ecritures et lui recommanda de manger avec moins d’abondance. Tel fut Jacob Boehme, gardien de bestiaux et apprenti chez un cordonnier de Gœrlitz qui, tout en enfonçant des clous dans des semelles, voyait jaillir les étincelles de flamme de l’amour divin.
Et outre ceux-là, il y a eu d’autres messagers dont on n’a pas connu le nom parce qu’ils étaient peu soucieux de gloire ou faisaient si peu de cas de leur propre vérité qu’elle rayonnait d’eux à leur insu. Il y a eu des révélateurs qui ignoraient leur révélation, des sages modestes qui mélangeaient leur sagesse à leurs actions quotidiennes, de timides mages qui ne savaient pas quelle magie il y avait dans un petit acte de bonté.
Nous avons tous rencontré, au moins une fois, un de ces initiateurs sans auréole et reçu d’eux un inestimable don par une parole bienveillante, un certain aspect de tristesse, la loyauté d’un regard.
Car le message circule partout. Il est d’essence humaine comme l’espérance ou la douleur. Pour l’entendre il n’est pas nécessaire, ainsi qu’Apollonius d’invoquer, au lever du jour, les intelligences platoniciennes, de pratiquer la mortification des ascètes ou la prière des moines chrétiens. On peut le comprendre sans connaître aucune philosophie, sans être le croyant d’aucune religion. Il est accessible au plus humble pourvu que son âme soit ouverte. L’intelligence n’est pas nécessaire; il suffit de désirer l’intelligence et la bonne intention d’amour est le signe qu’on l’a reçu.
TABLE DES MATIÈRES
PRÉFACE 5
APOLLONIUS DE TYANE LE VOYAGEUR 17
La jeunesse d’Apollonius 19
Apollonius dans «la demeure des hommes sages» 28
La mission d’Apollonius 33
Faiblesse et grandeur 40
Le Daïmon 44
LE MAITRE INCONNU DES ALBIGEOIS 49
Le maître inconnu des Albigeois 51
La croisade 60
Les deux Esclarmonde 82
Montségur 88
La grotte d’Ornolhac 95
La doctrine de l’esprit 98
L’aubépine de Ferrocas 110
CHRISTIAN ROSENCREUTZ ET LES ROSE-CROIX 115
Vie et voyages de Christian Rosencreutz 117
Vrais et faux Rose-croix 130
La rose et la croix 134
LE MYSTÈRE DES TEMPLIERS 139
Les initiés de l’action 141
Hugues des Payens et l’ordre des Assassins 145
Le reniement de Jésus, la sodomie, Baphomet 157
La chute de l’Ordre 168
NICOLAS FLAMEL ET LA PIERRE PHILOSOPHALE 179
Le livre d’Abraham le Juif 181
Le voyage de Nicolas Flamel 188
La Pierre philosophale 194
Histoire du livre d’Abraham le Juif 199
Les alchimistes et les adeptes 207
SAINT-GERMAIN L’IMMORTEL 219
Son origine 221
Enigme de sa vie et de sa mort 227
Les sociétés secrètes 241
La légende du maître éternel 245
Cagliostro le charlatan 253
MADAME BLAVATSKY ET LES THÉOSOPHES 259
Les maîtres et le choix du messager 261
La vie phénoménale d’H. P. Blavatsky 269
La doctrine secrète 283
La tristesse des maîtres 289
ÉPILOGUE 295