Magiciens et illuminés
La Rose et la Croix
Les Rose-croix ont pris pour symbole l’union de la rose et de la croix parce que cette union résume le sens de leur effort et que cet effort doit être celui de tous les hommes. Depuis des âges immémoriaux, les plus sages d’entre nous ont découvert que le but de l’humanité sur la terre était de parvenir à la sagesse divine. Deux routes conduisent à la sagesse divine: la connaissance et l’amour.
La croix est le plus antique symbole qui existe. Dès que les premières civilisations apparurent, elle signifia l’esprit, l’esprit en mouvement vers la perfection. La rose a le sens de l’amour parce qu’elle est, par le parfum, la couleur et la délicatesse, le chef-d’œuvre de beauté de la nature et que la beauté suscite l’amour, de même que l’amour transforme en beauté les éléments sur lesquels il se répand. Par la rose qui s’épanouit au milieu de la croix, le sens de l’univers est expliqué, la doctrine unique est résumée, la vérité brille avec clarté. L’homme pour se réaliser et devenir parfait doit développer sa puissance d’amour au point d’aimer tous les êtres et toutes les formes perceptibles pour ses sens, étendre sa faculté de connaître et de comprendre jusqu’au point de posséder les lois qui régissent le monde et de pouvoir remonter, par l’intelligence, de tous les effets à toutes les causes.
Celui qui respire la rose et en savoure la beauté, celui qui voit s’ouvrir les branches de la croix vers les quatre points cardinaux de l’esprit, peut se tromper, revenir en arrière, être momentanément enseveli par l’ignorance, mais il tient la bouée dans la tempête, il voit la lampe sur la colline, il retrouvera tôt ou tard la bonne voie.
Gloire au messager qui trouva ce signal salutaire, qui le fixa dans le bois ou sur la pierre pour qu’il fût transmis! Gloire au messager qui, par la vertu de l’image, permit à la vérité de ne pas être perdue! Il a mis le chiffre et la lettre sur la borne kilométrique, il a été le réconfort du voyageur et le salut de l’homme égaré.
Christian Rosencreutz avait fixé des règles à la vie de ses disciples.
La première de ces règles était le désintéressement. Le désintéressement restera toujours la vertu la plus difficile à pratiquer. Les hommes dont on dit qu’ils sont désintéressés et qui passent parmi nous avec une vague auréole de générosité sont seulement ceux qui sont moins avides que les autres. Personne n’est désintéressé. Il n’y a pas d’exemple dans notre société moderne d’un homme assez grand pour briser la formidable chaîne de l’argent et passer avec aisance et sans ostentation de la richesse à la pauvreté ou même de la pauvreté à une pauvreté plus grande. Dès que l’esprit a atteint une certaine élévation, il comprend que c’est dans ce sens que doit être accompli le premier pas. Pourtant il ne fait pas ce pas. Un des plus courageux et un des plus persuadés de la vertu de la pauvreté, Tolstoï, s’est décidé seulement quelques heures avant sa mort à pratiquer l’état de moine mendiant. C’était bien tard.
Une autre règle essentielle était l’absence d’orgueil. Le Rose-croix devait passer inaperçu, ne pas se flatter de sa science, demeurer autant que possible anonyme. La modestie est aussi impraticable que la pauvreté pour l’homme ordinaire. On peut même remarquer qu’une sotte vanité, fière d’elle-même, accompagne toujours de grandes facultés intellectuelles. Et cette sotte vanité est considérée avec faveur comme le signe du génie.
La troisième règle des Rose-croix était la chasteté. Les sages, ont, de tout temps, attaché à la chasteté une grande importance. Ni Pythagore, ni Socrate, ni Platon, ni les philosophes de l’école d’Alexandrie ne l’ont pourtant pratiquée d’une façon rigoureuse. Elle n’est peut-être qu’une mesure préventive contre l’excès des désirs et les violences qu’ils engendrent. Logiquement, si le plaisir de manger n’est pas prohibé, il n’y a pas de raison pour que la volupté des sens le soit. Et l’on ne peut même assimiler ces deux ordres de plaisirs physiques. Ils sont, chez l’homme normal, aussi indispensables à la vie l’un que l’autre. Mais tandis que l’on ne tire de la nourriture qu’une habitude du corps venant d’une digestion harmonieuse, on peut obtenir de merveilleuses possibilités de la volupté si elle est pratiquée avec un être qu’on aime. Elle peut même être un chemin de perfection. Seulement ce chemin n’est pas connu. Les lois qui enseignent comment on peut parvenir à l’élévation spirituelle par la communauté du désir et sa satisfaction mutuelle n’ont encore été écrites par aucun maître. Je n’ai même jamais entendu dire qu’il y ait eu d’enseignement oral à ce sujet.
Une pruderie vieille comme le monde a arrêté par son vertueux silence l’essor que l’humanité aurait pu avoir par la porte de la chair et du baiser.
Mais nous ne savons pas si la rose du symbole rosicrutien ne renferme pas implicitement l’indication du secret d’amour qui reste à trouver.
Celui qui arriverait à la connaissance suprême par l’intelligence agrandie ne pourrait qu’aimer les êtres et les choses dont il aurait pénétré les rouages, dont il verrait les mouvements, dont il comprendrait les passions comme si elles étaient les siennes propres.
Celui qui par l’élan émotif de son cœur parviendrait à l’état sensible d’amour parfait, verrait tomber les barrières de l’ignorance et conquerrait le savoir par le don de lui-même à ce qu’il aime. Car les deux chemins se rejoignent et à une certaine hauteur ils n’en font plus qu’un.
Le symbole est juste et éternel et il n’en est pas besoin d’autre pour encore des milliers d’évolutions humaines. Chacun peut se peser à sa mesure et trouver une pierre de touche provisoire du bien et du mal en se reportant à la rose et à la croix. Or, c’est là le point d’interrogation qui se dresse dans bien des consciences, sans qu’elles se l’avouent à elles-mêmes. Qu’est-ce qui est bien et qu’est-ce qui est mal? Ai-je raison d’accomplir une action qui semble bonne à mon point de vue et mauvaise au point de vue des autres? Certes, la rose et la croix ne peuvent servir de clef à toutes les énigmes, car il y a trop de portes dans l’ombre de l’âme. L’angoissante question, posée au moins une fois par chacun, mille fois pour certains, de savoir si ce qui importe le plus est son propre développement ou l’entr’aide aux autres, s’il vaut mieux se sacrifier ou s’élancer en avant par l’étude, n’est pas résolue. Mais les deux images toujours présentes donnent une base à l’homme, s’il est sincère avec lui-même.
Toutes les fois que l’on s’identifie par l’amour, soit avec cet ensemble des univers qu’on appelle Dieu, soit avec un paysage, soit avec un être humain ou un être quelconque, serait-ce un chien, on est sur le chemin de la rose, protégé par elle et enrichi de sa substance. Toutes les fois que l’on échappe à l’ignorance, que l’on apprend un fait ou une loi, que l’on permet à son esprit d’aller un peu plus loin dans la connaissance de ce qui existe, on est en marche vers le lieu supra-terrestre et supra-céleste où la croix étend ses quatre branches spirituelles.
C’est ce message que Christian Rosencreutz est venu apporter aux hommes d’occident. C’est un message qui peut paraître très humble aux sceptiques de notre race qui sont persuadés posséder toute connaissance et font plus de cas de la haine que de l’amour. Mais il fut apporté très humblement par un messager qui a mis sa gloire à cacher son nom et qui, ayant voyagé plus de cent années pour transmettre sa petite vérité, n’a laissé d’autre trace de son passage que le dessin de la fleur ouverte au milieu de la croix.
LE MYSTÈRE DES TEMPLIERS
LES INITIÉS DE L’ACTION
Il était prescrit au chevalier du Temple, dans les règlements de l’Ordre de ne pas reculer et de combattre à outrance devant trois ennemis et l’on disait communément, au XIIe et XIIIe siècle qu’un seul chevalier Templier suffisait pour vaincre dix Sarrasins.
La qualité essentielle demandée à un membre de l’Ordre était le courage, la valeur personnelle et l’ensemble de ces courages réunis devait procurer la puissance de la force, la domination matérielle.
Les Templiers furent les initiés de l’action, les messagers de l’épée.
Ils marquent un échec nouveau de l’initiation orientale pour pacifier et cultiver l’occident broyé par l’étreinte de l’église. Jadis à Athènes et à Alexandrie cette église avait anéanti les initiés de la connaissance qu’étaient les néo-platoniciens. Les derniers survivants de cette école merveilleuse, les disciples d’Ammonius Saccas, qui avaient rêvé d’amener le monde à la perfection, par la connaissance philosophique avaient été obligés, devant les persécutions, de s’enfuir en Perse auprès du roi Chosroès.
Au moment où l’Ordre du Temple arrivait à son apogée, les initiés de l’amour, les Cathares et les Albigeois qui avaient découvert le secret de la perfection immédiate, conquise en cette vie par le chemin de la pauvreté purificatrice et du fraternel amour étaient exterminés jusqu’au dernier et de l’Atlantique à la Méditerranée il était impossible de découvrir même une pierre où subsistât un signe de leur sublime tradition.
Les initiés de l’Ordre du Temple tentèrent de faire triompher par l’épée la vérité des sages. Ils suivirent le troisième des chemins ouverts devant l’homme, après celui de la connaissance et celui de l’amour, le chemin de l’action. Leur réussite fut d’abord éblouissante. L’élite du monde, séduite par l’idéal de courage chevaleresque qu’ils levaient comme une bannière, vint de toutes parts à eux. Tous les jeunes hommes vaillants de l’Europe rêvaient de collaborer à la défense de la Terre sainte dans la phalange de ces vétérans glorieux de la Croisade. Mais les dirigeants de l’Ordre entrevoyaient un but plus magnifique. La Terre sainte ne renfermait à leurs yeux que le tombeau d’un prophète entre les prophètes et non d’un Dieu. Il s’agissait de faire du monde entier une Terre sainte. Il fallait d’abord s’emparer du monde. Et c’était possible. L’Ordre du Temple le tenta et il aurait pu réussir. Le XIe et XIIe siècle virent se développer ce rêve énorme, cette chimère gigantesque et secrète, la conquête de l’Europe et de l’Asie par une minorité vaillante et bien organisée, une minorité ignorante pourtant du but et que dirigeait un groupe d’initiés. La réussite aurait été le rétablissement de l’antique hiérarchie sacerdotale d’Égypte. Derrière les rois et leurs guerriers, il y aurait eu des sages, à la fois prêtres et savants, qui auraient imposé une volonté de justice et orienté l’univers vers la perfection.
Si l’on ne trouve pas dans les règlements de l’Ordre les textes qui peuvent donner la preuve du but grandiose des Templiers, on ne peut s’en étonner. Un projet aussi vaste que la chute des rois et le nivellement des religions, la constitution d’une civilisation unique, à la fois musulmane et chrétienne ne pouvait être confié à aucun parchemin, et ne devait être révélé aux grands prieurs du conseil secret que lorsque leur ambition et leur sagesse avaient été mesurées avec soin. Nul chevalier ne révéla au moment du procès le but de l’Ordre dont il n’était qu’un aveugle instrument. Les membres du groupe intérieur, ceux qui savaient, n’avouèrent sous les tortures que des rites extérieurs, scandaleux pour les profanes, mais qui ne touchaient pas à l’essence même de ce qu’était le Temple en vérité. Sans doute Philippe le Bel et le pape Clément V
n’ignorèrent pas le danger que couraient la papauté et les royautés.
L’extraordinaire avarice du roi de France n’était pas un levier suffisant pour lui faire soulever une pierre aussi lourde que l’Ordre du Temple et pour la briser. Il pouvait ne pas réussir et être brisé lui-même. Il ne dut se décider à cet acte audacieux que parce que c’était une question vitale pour son trône. Naguère il avait essayé d’être admis parmi les chevaliers du Temple et à sa grande surprise, il avait été rejeté. Il supprima ceux qui l’auraient supprimé un peu plus tard. La papauté n’aurait été atteinte que bien après car l’Ordre avait besoin de l’organisation ecclésiastique pour dominer. Rien ne transpira, ni dans les interrogatoires ni dans les jugements, de la force qui avait failli détruire l’édifice social, pour le réorganiser sur un plan plus parfait. On se contenta de convaincre les Templiers d’avoir craché sur le Christ, d’avoir permis et même recommandé la sodomie, d’avoir adoré l’idole Baphomet, toutes choses qui furent prouvées à la lettre, mais furent ignorées dans leur esprit. Les peuples stupéfaits virent condamner l’ordre glorieux et célèbre et ils n’en surent pas la vraie cause. Après eux l’histoire demeura aussi ignorante.
Les plus prodigieuses actions peuvent être accomplies par les croyants.
La foi, non seulement soulève les montagnes, mais elle peut les lancer au ciel en se jouant. Et il n’est pas nécessaire que cette foi soit la foi au bien, à Dieu ou à n’importe quelle chimère sublime. La foi en l’égoïsme a autant de puissance. Seulement elle plie vite. Mais il faut que l’élément foi soit à la base de l’action. Quand les hommes cessent de croire à leur but, leur cuirasse tombe, ils cessent d’être invincibles. C’est ce qui arriva pour les Templiers. La richesse entrait dans leur plan de conquête et avec une vertigineuse rapidité ils étaient devenus les banquiers du monde. Les chevaliers chargés de compter montraient encore plus de zèle que ceux qui étaient chargés de combattre et qui passaient pour les plus illustres combattants de leur époque. La richesse les corrompit comme elle corrompt tous ceux qui la possèdent.
Ils périrent pour avoir été trop riches et avec eux s’éteignit le rêve d’une civilisation réconciliant l’Orient et l’Occident et remplaçant le pouvoir des rois par le gouvernement d’une élite d’hommes intelligents et justes.
HUGUES DES PAYENS ET L’ORDRE DES ASSASSINS
Ce fut vers 1120, à Jérusalem, que le rêve magnifique apparut dans le cerveau génial du fondateur des Templiers, Hugues des Payens.
C’était un pauvre chevalier de Champagne qui avait suivi Godefroy de Bouillon dans la croisade et qui était demeuré à Jérusalem. Les pillages l’avaient laissé sans fortune. L’histoire montre que lorsqu’une ville, si vaste soit-elle, est prise et pillée, il suffit à peine de trois jours pour qu’il n’y ait plus une maison à prendre, une femme à violer.
A Antioche et à Jérusalem, Hugues des Payens avait dû passer les trois premiers jours à remercier Dieu de la victoire. Il est vraisemblable que le fondateur de l’ordre le plus riche de la chrétienté fut un homme désintéressé.
Quand on rêve du royaume du Christ, qu’est-ce qu’une maison mauresque avec des femmes autour d’un jet d’eau et des nègres esclaves en pourpoint vermillon? Il n’avait ni la maison, ni les femmes. Il se croyait bon chrétien mais il aimait discuter sur les doctrines hérétiques avec son compagnon de guerre, le toulousain Geoffroy de Saint-Adhémar[14] qui, comme tous les hommes de sa race, était imbu de Catharisme. Ils étaient jeunes et pauvres, comme il convient aux bâtisseurs de projets immenses et aux prompts réalisateurs de chimères.
[14] Et non de Saint-Omer comme on l’a écrit souvent.
L’Orient avec ses beautés d’architecture, les voluptés de ses femmes et le mysticisme de sa philosophie transformait avec une surprenante rapidité les hommes d’occident. Baudoin II qui était devenu roi de Jérusalem donnait l’exemple. Fait prisonnier par l’Emir Balak dans une embuscade, il était resté un an au pouvoir des Sarrasins. Quand il fut délivré, il continua à guerroyer avec la même ardeur, mais il parlait de l’Emir Balak comme d’un sage avec lequel il s’était plu à s’entretenir.
Il s’habillait d’une robe, à la manière des orientaux, il affectait de suivre leurs usages et il épousa une jeune fille qui appartenait à une ancienne famille arabe. Il fut le protecteur des premiers Templiers auxquels il donna comme logement, peut-être avec intention, la partie de son palais qui était construite sur l’emplacement de l’ancien temple de Salomon.
Hugues des Payens et Geoffroy de Saint-Adhémar qui étaient des combattants en même temps que des mystiques, furent frappés d’admiration par ce que l’Orient leur révélait dans l’ordre d’idées qui les préoccupait le plus. Ils n’entendaient raconter que des histoires de saints de l’Islam qui imposaient par la force leur conception mystique ou même le souvenir d’un certain prophète méconnu. Tous employaient une méthode semblable. Ils fondaient une société secrète, à la fois philosophique et guerrière, avec différents degrés d’initiation et une hiérarchie de membres, basée sur la hiérarchie de la nature, selon l’antique principe: ce qui est en bas est comme ce qui est en haut. Il y avait eu en Perse, Mastek, Kermath, puis les Rawendi qui enseignaient à leurs initiés que les âmes transmigrent de corps en corps. Ils avaient entendu parler de «ceux qui sont vêtus de blanc», de Mokanaa, le masqué, qui portait toujours sur son visage un masque d’or et de Sasendeimah, celui qui dispose du clair de lune ainsi appelé parce que pour éblouir ses disciples il faisait paraître, la nuit, au-dessus d’une fontaine, une lumière éblouissante qu’il assimilait à celle de l’esprit divin.
C’était aussi le fondateur d’une société secrète Ismaïlite, Abdallah, fils de Maïmoun qui était parvenu à monter sur le trône du Khalifat d’Égypte. Depuis son avènement, il y avait au Caire une société de sagesse dont le Khalife était le grand maître et qui avait sa «maison de sagesse» et sa «maison de science» pleine d’instruments d’astronomie, de livres, où l’encre, le parchemin et les plumes étaient distribués gratuitement et où affluaient les médecins, les poètes et les savants de l’Orient.
Hugues des Payens et Geoffroy de Saint-Adhémar eurent dans ce même temps à Jérusalem l’écho d’un grand événement, la fermeture passagère de cette «maison de science» au Caire, à la suite d’une émeute et ils s’étonnèrent de l’importance qu’avaient les choses de l’esprit, dans cet Orient qu’ils avaient pu croire barbare, quand ils habitaient leur château de pierre, enclos de tristes fossés, dans le pays de France.
La destinée d’Hassan Sabbah surtout, du Vieux de la Montagne et celle de la secte des Assassins qui régnait par la terreur sur la Perse, la Syrie et l’Égypte et même sur les croisés, devait occuper leurs longues causeries, durant les nuits chaudes de Jérusalem.
Hassan Sabbah avait été un ambitieux en même temps qu’un philosophe mystique. Instruit dans la grande université de Nichapour avec le poète astronome Omar Khayyam et Nizamolmouk qui devait devenir le premier ministre du Khalife de Bagdad, il s’était initié à la secte des Ismaïlites d’Égypte et il avait fondé une secte dont il s’était proclamé le grand maître. Cette secte avait neuf degrés d’initiation et reposait à la fois sur l’obéissance absolue et la connaissance intellectuelle des philosophies. Selon leur intelligence, les disciples s’élevaient dans la hiérarchie de la secte. Après la connaissance il fallait arriver à la foi dans le Dieu supérieur commun à toutes les religions. A ce degré on pratiquait l’extase des soufis et des saints. Mais le dernier degré enseignait qu’il n’y a pour l’homme ni récompense ni châtiment, que le monde est dirigé par une loi indifférente et que l’égoïsme individuel est vraisemblablement le dernier mot de la vie. Seuls, quelques dirigeants de la secte parvenaient à ce degré ultime. Il dut y avoir un degré encore supérieur qui fut le partage du premier grand maître Hassan Sabbah et dont il ne révéla l’angoisse à personne. Il dut douter de sa propre philosophie et de la supériorité dernière de l’égoïsme. Ses disciples rapportent qu’il passa trente-cinq ans sans sortir de la bibliothèque du château d’Alamout où tant de livres étaient entassés qu’elle était devenue la plus grande du monde après celle de Bagdad.
Durant ce délai de trente-cinq ans on ne se rappela l’avoir vu paraître que deux fois sur son balcon. Un homme qui porte en lui une certitude absolue reconnaît la vanité des livres autant que celui qui est possédé par la foi, il n’attend rien de la poussière des parchemins et il ne se contente pas en trente-cinq ans, de voir deux fois seulement la lumière du soleil.
Hassan Sabbah avait trouvé un ingénieux moyen de devenir le premier personnage de l’Orient, d’y prélever des impôts et d’en gouverner les souverains. Tout homme qui résistait à sa volonté était assassiné par un de ses émissaires. Si un de ces émissaires était pris avant la réalisation du meurtre, il en venait un autre, puis un autre encore. Et les disciples d’Hassan n’hésitaient devant rien. Ils se convertissaient au christianisme s’il fallait tuer un chrétien. Il en est qui prirent l’apparence de femmes ravissantes et se firent vendre comme esclaves pour parvenir auprès d’un émir méfiant et luxurieux et le poignarder à l’heure des caresses.
Pour fanatiser ses disciples et obtenir d’eux le sacrifice de leur vie, Hassan possédait une méthode personnelle qu’il légua à ses successeurs.
Comme son père Ali Sabbah, qui était déjà surnommé le sceptique et l’athée et dont il révérait les connaissances, il avait étudié les plantes dès son enfance. Il avait trouvé une manière de préparer le haschich et de le mélanger avec de la jusquiame qui donnait la confiance en soi, qui provoquait l’inébranlable fermeté de l’âme. Ceux qu’il envoyait, portaient avec eux, outre le court poignard triangulaire, la certitude absolue de réussir; peut-être, comme l’a raconté Marco Polo, dont tous les autres récits ont été confirmés, Hassan donnait-il à ses disciples un autre mélange de haschich qui leur procurait, parmi les jardins d’Alamout et au milieu de ses fontaines, des rêves et une béatitude délicieuse et leur faisait-il croire qu’il les envoyait au paradis, en vertu de son pouvoir divin[15]. L’obéissance était aisée à celui qui disposait d’une semblable récompense. C’est de là que les membres de la secte ont tiré leur nom d’Assassins, ou haschichins, mangeurs d’herbes. Le Vieux de la Montagne était appelé le possesseur du Haschicha[16].
[15] Une partie du château d’Alamout s’appelait Meïmoun-Diz, la forteresse du bonheur.
[16] Certains esprits trop graves se plaisent à écarter de l’histoire les événements qui se présentent, revêtus de pied en cap, de fantaisie légendaire. Les faits sont souvent plats et ennuyeux, mais d’autres fois, sublimes et poétiques sans qu’on y ajoute rien. Dans son intéressant ouvrage sur la chevalerie M. Victor-Emile Michelet, dit que faire venir Assassin de Haschichin est comme faire venir cheval de equus et il semble trouver l’usage du haschich indigne d’Hassan Sabbah. L’étymologie que je donne est abondamment prouvée par Sylvestre de Sacy, Hammer et plusieurs autres historiens. D’ailleurs, beaucoup de sociétés secrètes persanes, hindoues et chinoises ont employé et emploient encore maintenant des breuvages à base de haschich, d’opium, et de beaucoup d’autres plantes pour favoriser la sortie du double astral et atteindre les premiers degrés de l’extase.
Au moment où Hugues des Payens et Geoffroy de Saint-Adhémar rêvaient d’un pouvoir conquis à l’imitation des intellectuels orientaux, Hassan Sabbah mourut. Mais sa secte ne perdit rien de sa force, grâce aux rouages de son organisation. Les deux Français n’eurent pas de peine à voir que plus encore que les poignards obscurément levés sur les têtes, ce qui faisait sa puissance, c’étaient les châteaux méthodiquement acquis et fortifiés par elle, les châteaux inexpugnables et que gardaient de petites troupes disciplinées.
Et le rêve se précisa. On pourrait être maître de l’Europe si on disposait de châteaux disséminés un peu partout à travers ses royaumes.
Pour avoir ces châteaux, il fallait être riche, mais la religion menait à tout, surtout à la richesse. Que de gens avaient renoncé à leur fortune au moment de la Croisade, échangeant des richesses contre le pardon de l’Église! Les chevaliers du Christ draineraient l’or de la chrétienté. Quant à la terreur, au pouvoir de l’assassinat qui avait été le premier levier d’Hassan, on le retrouverait dans un mot d’ordre religieux, une vertu que donne la foi.
Ce mot d’ordre leur fut apporté par l’initiation orientale qu’ils reçurent de Théoclet. C’était le patriarche de la secte gnostique des Johannites. Cette secte se rattachait à l’évangéliste Jean et prétendait qu’il était le fondateur de la véritable église. L’Église de Rome n’était pas l’église légitime. Les missionnaires de Pierre avaient altéré la pensée de Jésus en allant prêcher chez des peuples barbares.
D’après les Johannites, c’était un blasphème de dire que Jésus était monté sur la croix, car le fils de Dieu n’avait pu être crucifié. Depuis Jean, les patriarches Johannites s’étaient succédé sans interruption. Le dernier était Théoclet. Il errait obscurément en Palestine, mais s’il trouvait des défenseurs, son église triompherait des fausses églises et son successeur serait l’homme le plus puissant de la chrétienté.
Hugues des Payens réunit autour de lui sept chevaliers et fonda un ordre de chevalerie dont le but apparent était de protéger les pèlerins se rendant vers la Terre Sainte. Il l’appela l’Ordre du Temple parce que son but mystique et secret était la reconstitution du Temple de Salomon, symbole de la perfection. On avait enfermé ce symbole dans la géométrie des pierres; c’était la poursuite de la sagesse divine et sa réalisation par l’ordre et l’harmonie sous la direction hiérarchique des initiés. La puissance matérielle devait être le moyen pour élever le Temple.
Cette puissance matérielle fut acquise avec une rapidité qui dépassa tous les rêves des fondateurs.
En 1128, Hugues des Payens venait en France et faisait approuver par saint Bernard, la règle de l’ordre nouveau. Elle était ascétique et guerrière. Si elle ressemblait étrangement aux règles des sociétés secrètes de l’Orient, nul ne le sut. Les Templiers se divisaient en trois grades: les chevaliers, les servants d’armes et les affiliés. Ils obéissaient au Grand Maître mais il y avait un ordre intérieur, composé de sept membres qui restaient inconnus et qui perpétuaient la tradition primitive.
Leur costume fut la robe blanche avec une croix rouge sur le côté gauche. Ils étaient exemptés d’impôts et de service militaire aux rois.
Ils ne pouvaient être jugés que par le pape. Le nombre trois jouait un rôle particulier dans leurs rites. Quand un candidat voulait être admis chevalier il frappait trois fois à la porte de l’église où la cérémonie avait lieu et on lui demandait trois fois ce qu’il voulait. Chaque chevalier devait avoir trois chevaux, faire trois grands jeûnes et communier trois fois l’an. Ceux qui avaient commis une faute étaient flagellés trois fois. Ils faisaient trois vœux.
Quelques années s’étaient à peine écoulées qu’ils avaient des biens immenses et qu’ils formaient au milieu des nations européennes et en Orient une force qui allait toujours grandissant. Cette force chevaleresque s’accrut de leurs opérations financières.
Durant les cent quatre-vingt-quatre ans de l’existence de l’Ordre, le but ne fut jamais perdu de vue et il fut poursuivi avec une volonté obstinée. Ils eurent partout des châteaux et jusqu’à neuf mille. Ils progressaient sans cesse. En combattant les Egyptiens, les Syriens et l’Ordre des Assassins, ils s’instruisaient dans leurs mœurs, dans leur organisation militaire et dans leurs doctrines. Quand ils élèvent des forteresses, elles sont sur les plans des forteresses Sarrasines et ainsi on peut les distinguer aisément de celles des Hospitaliers, leurs rivaux.
Des rapports étroits, sous forme d’alliances conclues, puis rompues, unissent souvent les Templiers aux Sarrasins. Ils trahissent Frédéric II pour le sultan de Babylone. Une autre fois, ils refusent de combattre les infidèles au profit de Léon, roi d’Arménie. Après la prise de Damiette, Imbert, maréchal du Temple et confident du légat du pape, le cardinal Pelage, qui commandait l’armée chrétienne, quitte brusquement cette armée embourbée dans le débordement du Nil et passe aux Musulmans.
Si c’est un chevalier du Temple qui empêcha, dit-on, le Grand Maître des Assassins de se convertir au christianisme et qui tua son ambassadeur, c’est sans doute qu’il n’ajoutait pas foi à cette invraisemblable conversion et qu’il ne voyait en elle qu’une ruse de guerre.
Tout cela prouve combien les chevaliers du Temple eurent d’affinités avec les ennemis qu’ils combattirent. Ils n’hésitent pas à trahir la chrétienté si c’est leur intérêt et lorsqu’ils font des prisonniers Musulmans, on ne voit pas qu’ils leur font grâce ou qu’ils les laissent partir sans rançon. C’est qu’il n’y a pour eux de vérité que dans l’accroissement de leur force.
Avec les années, les grands maîtres deviennent plus puissants et ils n’en sont que plus ambitieux. Sous Thomas Béraut, ils font la guerre aux chevaliers Hospitaliers avec une ardeur au moins aussi grande que s’ils la faisaient aux infidèles. Mais la vie humaine ne compte pas à leurs yeux. On ne peut réaliser un grand projet matériel sans tuer indifféremment ses amis et ses ennemis. Rien ne compte même, ni l’autorité du pape dont ils s’affranchissent chaque jour davantage, ni les lois morales, ni les lois chevaleresques. Nous n’en donnerons qu’un exemple significatif.
Les chrétiens étaient presque partout chassés de l’Orient où depuis près de trois siècles ils détruisaient les monuments de l’art arabe, brûlaient les bibliothèques[17] et répandaient une désolation qui ne peut être comparée qu’à celle qui fut apportée par les Mongols[18].
[17] Notamment la Bibliothèque de Tripoli qui contenait plus de cent mille volumes.
[18] Je ne peux m’expliquer l’admiration dont sont remplis les manuels d’histoire pour ce qu’on y appelle «les grands mouvements mystiques des croisades.» Derrière la chevalerie française, c’était la lie de l’Occident qui courait au pillage de l’Orient. Saint Bernard peignait avec justesse ces croisés dont il avait suscité l’enthousiasme: «Ce qui charme dans cette foule, dans ce torrent qui coule à la Terre sainte, c’est que vous n’y voyez que des scélérats et des impies. Mais Christ d’un ennemi se fait un champion».
Le sultan Khalil avait mis le siège devant Saint-Jean-d’Acre dont la défense avait été confiée au grand maître du Temple, Guillaume de Beaujeu. Il fut tué sur les remparts après plusieurs mois de lutte et comme la ville assiégée renfermait le nombre des grands prieurs nécessaire à l’élection, on proclama tout de suite son successeur, le moine Gaudini. C’était un intellectuel et un philosophe plutôt qu’un guerrier. Il se hâta de négocier, mais trop tard, et la ville fut pillée. Les jeunes filles et les femmes des nobles de la ville au nombre de trois cents s’étaient réfugiées dans la forteresse des Templiers dont les tours étaient battues par la mer, et permettaient encore de résister. La nuit arrêta combats et pillages. Les chevaliers du Temple sommés de se rendre n’y consentirent que s’ils avaient le lendemain la liberté de se retirer sains et saufs avec les femmes réfugiées derrière leurs murs. Le sultan y consentit, mais il fut entendu que quelques centaines de soldats Musulmans occuperaient une des tours pour veiller à ce que les articles de la capitulation fussent observés. Cette tour était malheureusement celle où étaient entassées les nobles chrétiennes.
Les soldats Musulmans enivrés par la victoire ne purent résister à la vue des femmes: Ils les entraînèrent toutes dans l’Église de l’Ordre et les violèrent. Les chevaliers, prévenus par les cris, coururent avertir le grand maître Gaudini de la trahison, du malheur qui s’accomplissait et de la vengeance qu’il était nécessaire d’en tirer. Celui-ci haussa les épaules et répondit:
—Eh! Messieurs! je n’en suis pas moins affligé que vous! Mais que faire en d’aussi tristes conjonctures[19]?
[19] Père Mansuet, Histoire critique de l’Ordre des Chevaliers du Temple.
Et il se hâta de s’embarquer avec les archives du Temple et une dizaine des plus hauts gradés de l’Ordre, sur une barque qui put s’échapper à la faveur de l’obscurité et atteindre Chypre. Qu’importait, en effet, le viol de trois cents femmes pourvu que les quelques hommes qui avaient entre leurs mains la conquête et l’organisation de l’Europe fussent sauvés.
Les Templiers qui demeurèrent massacrèrent les voluptueux soldats de Khalil, mais ils périrent le lendemain, ainsi que les chrétiennes déshonorées; la tour du Temple où ils se défendaient s’écroula au moment de l’assaut, ensevelissant vainqueurs et vaincus.
Quelques années après, sous la maîtrise de Jacques de Molay, toutes les orgueilleuses tours du Temple dressées aux carrefours de l’Europe, s’écroulèrent en même temps.
LE RENIEMENT DE JÉSUS, LA SODOMIE, BAPHOMET
C’était le temps où Philippe le Bel venait d’altérer à son profit les monnaies de France. Malgré ces altérations il restait tout de même besogneux. Or, il reçut une lettre du gouverneur d’un château du Languedoc, près Béziers. Ce gouverneur lui disait qu’un bourgeois de cette ville, nommé Squint de Florian, qui était condamné à mort, avait demandé à parler au roi, avant de subir sa peine, assurant qu’il avait un secret d’une importance inouïe à lui révéler. Le gouverneur avait fait surseoir à l’exécution.
Poussé par la curiosité le roi avait fait envoyer Florian à Paris.
Florian se jeta à ses pieds et lui demanda la vie en échange du secret, ce qui lui fut accordé. Et voici ce qu’il révéla.
Florian avait passé des jours dans sa prison en compagnie d’un Templier apostat et comme lui condamné à mort. Ce Templier, sur le point d’être exécuté et ne pouvant obtenir de prêtre s’était confessé à son compagnon. Il lui avait révélé avoir commis, quand il était honnête homme et faisait partie de l’Ordre du Temple, des crimes bien plus grands que ceux qui le menaient à présent à la mort. Ces crimes étaient aussi commis par l’élite de la chevalerie française. Les Templiers reniaient Jésus-Christ et crachaient trois fois sur la croix au moment de leur réception dans l’Ordre. Ils pratiquaient la sodomie non par plaisir occasionnel, mais avec une permission officielle et comme une action louable et recommandée. Enfin, ils se vouaient, par le rite magique d’une corde qu’on leur faisait ceindre autour des reins, à une étrange idole barbue appelée Baphomet.
On a peine à croire que Philippe le Bel, si peu respectueux pour le pape de l’église qu’il avait récemment fait souffleter par l’entremise de Nogaret, se soit indigné contre l’hérésie et l’adoration de Baphomet, ou contre les pratiques de sodomie, si courantes dans ce temps et dans tous les temps. Il est vraisemblable qu’il fut révélé encore quelque chose de l’ambitieux idéal de conquête des Templiers. Cet idéal, connu seulement du groupe intérieur des grands prieurs, avait dû filtrer, devait se chuchoter comme une légende incertaine et n’eut pas assez de réalité pour figurer dans les accusations du procès. Mais sa connaissance dut faire réfléchir Philippe le Bel sur l’extraordinaire puissance qui s’était constituée dans son royaume et sur laquelle il n’avait aucune autorité. Il dut comprendre tout à coup qu’un immense danger pouvait se dresser devant lui et se dire que s’il détruisait brusquement ce danger par un coup d’audace il s’enrichirait en même temps de l’immense fortune de l’Ordre du Temple. Cette crainte qui ne s’appuya pour lui que sur de vagues témoignages et que rien ne lui prouva formellement est la seule excuse du plus grand crime, après le massacre des Albigeois, que commirent ensemble le pape et le roi de France.
Pour la grande réalisation de l’Ordre, les temps étaient peut-être venus. Les musulmans avaient rejeté les chrétiens de la Palestine et de l’Égypte. A quoi allait s’employer la formidable activité de ces guerriers pour qui combattre était une nécessité vitale? L’entretien des forts et des possessions de l’Orient dévorait presque tous les revenus de l’Ordre. Avec la cessation de la guerre contre les infidèles, des sommes énormes allaient se trouver disponibles.
Un Templier appelé Roger de Flor, avait pensé que le moment été venu. On venait de le chasser de l’Ordre pour avoir volé une partie de son trésor, au moment de la chute de Saint-Jean-d’Acre et pour avoir abusé des chrétiennes qui s’étaient réfugiées sur sa galère. Il tenta seul, à la tête d’aventuriers espagnols, la fondation d’un royaume méditerranéen. Il échappa aux poursuites du pape et de l’Ordre, gagna une immense fortune et obtint de l’Empereur de Constantinople la main de sa nièce Marie, et le titre de César.
Mais Jacques de Molay n’avait pas l’envergure qu’il aurait fallu. Il était sympathique à tous. L’honnêteté et les qualités moyennes dominaient en lui. Cela ne mène pas loin. Un seul indice peut faire supposer que le Temple jugeait le moment venu de jouer sa grande partie en Europe. Quand le pape d’accord avec Philippe le Bel, mande Jacques de Molay, auprès de lui à Poitiers, il lui recommande de venir incognito, presque seul. Or, Jacques de Molay quitte Chypre où il se trouvait, avec une suite immense, l’élite des chevaliers et le trésor du Temple. Cela peut indiquer qu’il jugeait que le champ d’action de l’Ordre était désormais en Europe et qu’il allait avoir besoin là, de tous ses combattants.
Avec habileté et hypocrisie, Philippe le Bel prodigua à Jacques de Molay et aux Templiers toutes sortes de marques d’amitié et de faveurs.
D’autre part, Clément V ne pouvait rien lui refuser. Il avait été élu pape grâce au roi de France. L’opinion fut travaillée et pour la première fois on devait demander à l’université et au peuple d’approuver la décision royale. Mais le caractère même des accusations devait rendre populaire cette sorte de coup d’état. Des bruits couraient depuis longtemps sur des disparitions, des morts mystérieuses de gens qui avaient imprudemment assisté à une cérémonie secrète du Temple.
Les Templiers étaient haïs un peu partout. «Ils étaient, disait-on, notoirement en rapport avec les Assassins de Syrie. Le peuple remarquait avec effroi l’analogie de leur costume avec celui des sectateurs du Vieux de la Montagne. Ils avaient accueilli le Soudan dans leurs maisons, permis le culte mahométan. Dans leur rivalité furieuse contre les Hospitaliers, ils avaient été jusqu’à lancer des flèches contre le Saint-Sépulcre[20].»
[20] Michelet, Histoire de France.
On trouvait scandaleux que la cour du grand maître fût plus nombreuse et plus belle que celle des rois. On leur reprochait le caractère occulte des initiations à l’Ordre. On parlait à voix basse de magie, de meurtres rituels d’enfants. Philippe le Bel, allait trouver des auxiliaires dans l’indignation et la haine que cause au peuple tout ce qu’il ne comprend pas.
Dans la nuit du 13 octobre 1306, Jacques de Molay fut arrêté avec les chevaliers qui se trouvaient à Paris. Des ordres avaient été envoyés à l’avance en province pour que tous les Templiers de France fussent emprisonnés en même temps. La torture obtint avec rapidité plus de cent quarante aveux. Mais on ne trouva, en fouillant la maison du Temple, ni les archives de l’Ordre, ni sa véritable et primitive règle, ni le rite des initiations. Jacques de Molay, ému par les bruits qui avaient couru quelques jours auparavant, sur un danger qui menaçait l’Ordre, les avait fait sortir du Temple et cacher en lieu sûr. On ne les retrouva jamais.
Les Templiers étaient accusés de renoncer à Jésus-Christ et de cracher par trois fois sur la croix au moment où ils prêtaient serment de fidélité. On a épilogué sans fin sur cette accusation et on y a trouvé diverses explications. Celle à laquelle se sont ralliés beaucoup d’esprits sensés et notamment Michelet[21] est que cette forme de réception était empruntée aux anciens mystères. Pour faire mieux ressortir la parfaite pureté de l’initié après l’initiation, l’initié devait se montrer avant comme ayant atteint le dernier degré de l’irréligion. Il reniait Jésus. L’Ordre le réhabilitait d’autant mieux que sa chute avait été plus profonde. Au moment du procès des Templiers, le rite était pratiqué mais son sens symbolique était perdu.
[21] Malgré l’explication qu’il donne, il demeure frappé d’horreur par la grandeur de l’impiété.
Cette explication est un peu enfantine. Comment une action qui devait paraître monstrueuse à des chrétiens leur aurait-elle été demandée sans qu’on leur en donnât la raison, puisque cette raison était tellement simple? La question devait être posée sans cesse, car l’angoisse du pieux chevalier admis dans l’Ordre et invité à cracher sur ce qu’il avait appris à adorer, devait être profonde. On aurait pu facilement calmer sa conscience et une réponse aussi aisée à comprendre aurait été oubliée!
En réalité, les nombreux chevaliers qui ont déclaré avoir supplié leur initiateur de les dispenser de la cérémonie du reniement de la croix ou qui ont pensé échapper à ses conséquences par une restriction mentale, ne pouvaient en avoir la véritable explication sans connaître en même temps les secrets de l’Ordre, et ces secrets étaient réservés à une autre initiation, à l’entrée dans l’ordre intérieur.
L’action de cracher sur la croix signifiait la délivrance du Templier vis-à-vis de l’Église romaine que désormais il ne servirait plus en esprit. De même que les Assassins ennemis de l’Islamisme officiel prescrivaient à leurs disciples des premiers degrés l’observance rigoureuse du Coran, ainsi l’Ordre du Temple enseignait un christianisme rigoureux dans la forme. Mais dans l’esprit, le lien qui unissait chaque membre de l’Ordre à l’Église, était rompu par la cérémonie initiatique.
Il était rattaché à une église plus haute, à un Christ qui ne peut mourir sur la croix et il devait venir un jour, quand il faudrait combattre le pape de Rome et ses évêques, où chacun serait obligé de se souvenir de son initiation comme d’un acte vivant.
Les Templiers étaient, en fait, tellement détachés de l’Église catholique qu’ils ne se servaient pas à la messe d’hosties consacrées et qu’ils recevaient la confession de leurs visiteurs et de leurs précepteurs qui souvent étaient laïques.
L’accusation de sodomie pesa aussi lourdement sur eux que celle d’hérésie. Ce n’est pas que durant le moyen âge la sodomie n’ait été très répandue. Elle semble l’avoir été plus qu’en Grèce et même plus que de nos jours, dans la société de Londres, de Berlin et de Paris. «Dans le VIIIe siècle, au rapport d’Alcuin et probablement dans les siècles suivants, tout évêque élu devait, avant d’être consacré, se justifier sur ces demandes canoniques: 1º S’il avait été pédéraste; 2º S’il avait été en commerce criminel avec une religieuse; 3º S’il avait été en commerce criminel «avec une bête à quatre pieds[22]». Et il devait jurer après de ne pratiquer aucun de «ces commerces criminels!» Pour qu’un candidat évêque fût interrogé avec insistance sur de telles actions, c’est qu’elles devaient être d’un usage courant; mais comme de nos jours encore, tout était toléré, permis, encouragé, à la condition que ce fût à voix basse et que l’hypocrisie recouvrît tout de son manteau de cendres.
[22] Frédéric Nicolaï. Essai sur les accusations intentées aux Templiers et sur le secret de cet ordre.
Un grand nombre de témoins déposèrent qu’au moment de leur entrée dans l’Ordre il leur était recommandé par leur supérieur de s’adonner à la sodomie entre eux et de négliger l’amour des femmes. Cette révélation souleva une grande indignation par le monde, mais cette indignation n’est pas tellement justifiée. La chasteté complète était proposée comme un idéal, mais cet idéal ne pouvait être réalisé qu’à la longue. La sodomie était un premier pas, une atténuation de l’exaltation des sens.
Puis les Templiers étaient surtout des guerriers, des preneurs de châteaux et de villes. L’usage, dans ce temps, était de violer les femmes quand on entrait quelque part en vainqueur. On tuait celles qui résistaient et quelquefois celles qu’on avait eues et dont on s’était lassé. Cet usage était tellement établi qu’il se fonda au XIIe siècle un ordre de chevalerie spécial pour la préservation des femmes pendant les marches des armées et au moment des prises de villes. Ce fut peut-être dans un but d’économie humaine qu’un sage grand maître de l’Ordre du Temple recommanda la sodomie comme un pis aller du désir charnel.
Il y a dans l’histoire des sectes mystiques des exemples analogues. Ceux qui trouvent la vie matérielle irrémédiablement mauvaise sont logiques en se refusant à la perpétuer. Ils donnent alors un dérivé à leurs sens par des actions rapides qui leur apportent un minimum de plaisir et qui sont dépourvues de conséquences. Il y eut dans l’Inde, il y a une trentaine d’années, un procès assez retentissant intenté à un philosophe qui donnait des enseignements de même nature. En réalité, la cause de tous les malentendus vient de l’importance démesurée que les religions et les sociétés donnent aux rapports physiques des êtres entre eux. Ces rapports, dont l’intérêt varie avec l’âge et l’intelligence de chacun, ne devraient compter que dans la mesure où ils développent le sentiment de la beauté et l’amour au sens le plus élevé du mot.
Mais un règlement comme celui de l’Ordre du Temple supposait chez ses adhérents le sens de la mesure et un minimum de développement spirituel.
Il ne tenait aucun compte de la bassesse des instincts et de l’absence totale des rudiments de spiritualité chez la grande majorité des hommes.
La plupart des Templiers n’y virent que la permission de prendre un plaisir qui était jusqu’alors considéré comme défendu. Tous les rites de l’Ordre furent altérés.
Le baiser sur les lèvres, donné au candidat au moment de la réception et qui était la communication du souffle, de la force, telle qu’on la pratiquait dans les sociétés secrètes orientales, devint un signe de plaisir. La réception du chevalier fut très souvent le prétexte de scènes caricaturales et obscènes dans lesquelles les défenseurs du Temple et les amoureux de symboles ne peuvent sous aucun prétexte découvrir un sens caché. Durant les interrogatoires de Cahors, un chevalier appelé Arnaud, rapporta que sitôt après sa réception «où il avait fait et souffert des baisers criminels, le supérieur qui le reçut, avait aussitôt abusé de lui[23].»
[23] Histoire de l’abolition de l’Ordre des Templiers, 1779.
A Carcassonne, le jeune Jean de Cassagne avoua que «pendant qu’un prêtre de l’Ordre lisait un psaume, le supérieur le baisa à la bouche, se coucha sur le banc où il était assis, qu’ils échangèrent d’autres baisers et que les dix chevaliers le baisèrent au nombril. Puis le supérieur tira d’une boîte une idole de cuivre…»
La troisième accusation avait trait à cette idole. Elle s’appelait Baphomet[24]. Celle qu’on trouva à Paris avait un numéro d’ordre car il y en avait une dans chaque chapitre du Temple. Elle était en cuivre, avec une longue barbe blanche. On l’a dépeinte diversement car le chevalier ne la voyait, au moment de l’initiation, que quelques instants. On a dit que c’était une sorte de marionnette, qu’elle avait la face d’un chat et aussi qu’elle représentait Satan. Ces puérilités contribuèrent à donner une base au soupçon d’hérésie qui planait sur le Temple. Les chevaliers furent convaincus dans l’opinion d’adorer une divinité orientale.
[24] Mot dérivé du grec, dont le sens est «baptême de l’esprit»
(Hammer).
En réalité, Baphomet était le signe d’origine gnostique, destiné à résumer la doctrine du Temple et à en rappeler le but. On n’adorait en lui ni la figure de Jupiter, ni celle de Mahomet, comme on le dit et comme on le crut, on adorait la puissance, la force dirigée par l’intelligence qui était l’idéal du Temple et qui fut toujours représentée dans l’ancien symbolisme par un homme barbu portant une couronne. On retrouve cet homme barbu sur les sceaux et les médailles ayant appartenu aux Templiers. Il était pour eux ce que la rose au milieu de la croix, était pour les Rose-croix, le symbole de l’idée supérieure à laquelle ils avaient voué leur vie. La corde de lin que l’on donnait au nouveau chevalier et qu’on lui prescrivait de porter sous son vêtement, devait avoir touché Baphomet parce qu’elle représentait la chaîne qui lie l’homme à son idéal.
LA CHUTE DE L’ORDRE
Je ne raconterai pas en détails le procès intenté contre les Templiers et qui dura sept ans. La torture avait tout de suite arraché à un grand nombre d’entre eux les aveux d’hérésie que l’on attendait. Le grand maître lui-même n’avait su y résister. Ses aveux durent pourtant être falsifiés par les trois cardinaux qui les entendirent car il ne les reconnut pas, quand on les lui relut et il déclara préférer les procédés des Sarrasins «qui coupent tout de suite la tête à l’accusé».
Clément V parut d’abord résister devant la grandeur de l’injustice. Mais il était lié par l’intérêt au roi de France. Puis il convoitait la dépouille des Templiers pour satisfaire aux exigences de la belle Brunissande, comtesse de Foix.
Ce qui frappe surtout dans le procès c’est la terreur qu’inspire la justice du roi. Aucune voix n’ose s’élever pour défendre les Templiers.
Après deux ans de tergiversations et de supplices préparatoires, une commission pontificale s’installe solennellement à l’archevêché de Paris et y siège chaque jour pour entendre la défense. Chaque jour un huissier paraît sur le seuil de l’archevêché et crie au peuple: «Si quelqu’un veut défendre l’Ordre de la milice du Temple, il n’a qu’à se présenter.»
Mais personne ne se présente. Les jours passent. Quatre mois s’écoulent avec le retour de la même cérémonie. Enfin, un homme vêtu de noir traverse le peuple silencieux et demande à être entendu pour la défense de l’Ordre. Un frémissement court dans la foule qui encombre les rues.
La commission est debout en grand émoi. L’homme s’appelle Jean de Melot.
Il a été Templier pendant dix ans. Il a beaucoup de choses à dire. Il va innocenter l’Ordre. Et comme l’attention est à son comble, il déclare qu’il a besoin de quelque nourriture sur-le-champ, qu’il est fort pauvre et qu’il espère qu’on va lui venir en aide. On s’aperçoit alors que c’est un simple d’esprit. On lui fait donner la nourriture demandée et l’on renonce à entendre une défense quelconque de l’Ordre du Temple.
Cette défense ne devait jamais se produire. Il semble que tous les chevaliers soient devenus des simples d’esprit. Le grand maître lui-même déclare qu’il est un homme de guerre, incapable de discuter logiquement.
Après deux années de captivité il demande huit jours pour réfléchir et l’autorisation d’avoir un chapelain qui lui dise la messe. Peut-être l’épouvante de la torture jetait-elle un voile sur l’esprit des accusés?
Peut-être a-t-on supprimé des interrogatoires toute trace d’intelligence humaine. Ce qui demeure mystérieux dans le procès du Temple est l’incapacité des chevaliers à trouver une défense raisonnable.
Enfin, au bout de sept ans, Clément V nomma un concile pour étudier l’affaire et pour juger. Mais comme les membres du concile demandaient à entendre des témoins, à être au courant de la cause et qu’ils semblaient vouloir innocenter l’Ordre, Clément V, de sa propre autorité, le déclara suspect d’hérésie et l’abolit.
Un grand nombre de chevaliers étaient retenus dans les prisons royales.
Philippe le Bel se hâta de faire condamner à mort par un tribunal que présidait l’archevêque de Sens, frère de son ministre Marigny, sur la férocité duquel il pouvait compter, tous les Templiers qui avaient rétracté leurs premiers aveux.
«Près de l’abbaye de Saint-Antoine, on avait allumé quinze ou vingt bûchers, non pas enflammés, mais comme autant de lits de charbons ardents, pour brûler les coupables insensiblement. Cinquante-quatre chevaliers y furent précipités[25].»
[25] Histoire de l’abolition de l’Ordre des Templiers.
Le grand maître Jacques de Molay et le maître de Normandie, avaient été condamnés à la prison perpétuelle. Mais à la dernière minute, devant l’archevêque de Sens, ils revinrent brusquement sur leurs aveux. Ils déclarèrent que «l’Ordre était pur et saint et qu’ils étaient prêts à mourir pour soutenir cette vérité».
Ils moururent le jour même. Philippe le Bel les fit conduire dans l’île de la Seine située entre les jardins du roi et les Augustins, où deux bûchers avaient été dressés. Les deux Templiers, dit l’historien «étaient devenus hideux par les suites d’une si longue captivité». Une foule immense assistait au supplice. Il n’y eut point d’épaisse fumée pour les étouffer, en sorte qu’ils furent brûlés avec lenteur. Comme Jacques de Molay était à moitié consumé, la tradition rapporte qu’il s’écria: «Clément, juge inique, je t’ajourne à comparaître au tribunal de Dieu, d’aujourd’hui en quarante jours. Et toi, roi Philippe, également injuste, dans l’an».
Quarante jours après, Clément V mourut d’un lupus, près d’Avignon. Le roi de France ne lui survécut que huit mois. Un templier de Beaucaire ayant, au moment où on allait le brûler, rencontré en chemin Nogaret, le conseiller du roi et l’instigateur du procès, lui aurait fixé aussi sa mort prochaine. Florian et le prieur de Montfaucon qui avait dénoncé l’Ordre après lui, furent assassinés dans l’année.
On vit dans ces coïncidences la preuve de certains pouvoirs de magie qu’on avait prêtés aux Templiers. On ne s’expliqua pas toutefois pourquoi ces pouvoirs ne s’étaient pas manifestés pendant les sept années qu’avait duré le procès. Il y a peut-être une magie inférieure qui ne peut s’exercer que pour la vengeance.
*
Une légende du midi dit que dans l’église du petit village pyrénéen de Gavarnie, neuf têtes de Templiers suppliciés ont été conservées. Chaque 13 octobre, jour anniversaire de la chute de l’Ordre, à minuit, une voix retentit dans l’église et dit: Le jour de délivrer le tombeau du Christ est-il venu?… Et les neuf têtes battent de leurs paupières séchées et répondent, comme un souffle, avec leurs lèvres de momies: «Pas encore!».
La délivrance du tombeau du Christ était à l’origine entendue symboliquement comme la délivrance de l’esprit. Cette légende montre que dans la terre des Albigeois, on avait compris le but de l’Ordre et que même après sa destruction, on ne désespéra pas de la délivrance promise.
Car la bulle du pape ne fit que rendre l’Ordre des Templiers désormais secret. Jacques de Molay dans sa prison avait désigné pour son successeur Jean Marc Larmenie de Jérusalem. Thibaut d’Alexandrie lui succéda et depuis lors, l’Ordre a continué d’exister «et la succession de ses grands maîtres qui compta beaucoup d’hommes illustres et influents n’a jamais été interrompue[26]».
[26] Le Couteulx de Canteleu, Les sectes et les sociétés secrètes.
De Beaujeu, neveu de Jacques de Molay avait recueilli ses cendres et possédait les archives et les secrets de l’Ordre. Suivi par quelques Templiers il passa en Écosse où Edouard II leur avait concédé des terres. Ce petit groupe reconnut comme chef le maître des francs-maçons Henry Fitz Edwin et il forma la loge d’Édimbourg. D’autres se rendirent en Suède. Dans les siècles qui suivirent, les Templiers se mêlèrent à la franc-maçonnerie et jouèrent un rôle actif dans son développement. Mais l’étude de ce rôle et son action sur la Révolution française est un sujet trop vaste pour que je le traite ici. Je ne rapporterai que le dernier trait du drame qui indique, s’il est véritable, que la filiation Templière existait d’une façon vivace parmi les premiers éléments de la Révolution et qu’il y a une parenté directe, de cause et d’effet, entre la mort de Jacques de Molay et celle de Louis XVI.
Au moment où la tête de Louis XVI venait de tomber sous la guillotine, un homme qu’on avait vu dans toutes les manifestations de la rue depuis la prise de la Bastille, se précipita sur l’échafaud, prit dans ses mains du sang royal et faisant le geste de le lancer sur la foule s’écria: Peuple, je te baptise au nom de Jacques de Molay et de la liberté[27].
[27] Histoire racontée par Eliphas Lévy et reproduite par Stanislas de Guaita.
Jacques de Molay fut vengé. Peut-être l’Ordre n’avait-il plus d’autre but depuis cinq siècles, que cette vengeance. On ne le revoit plus, depuis lors, que sous une forme affaiblie. Au commencement du XIXe siècle, quelques-uns de ses membres tentèrent de le reconstituer, mais d’une manière imparfaite.
Cet essai fut fait avec l’assentiment de Napoléon qui se réservait de tirer le meilleur parti possible de l’Ordre et peut-être d’en devenir le grand maître, quand l’Ordre aurait conquis une importance sociale. Il envoya un régiment d’infanterie faire la haie devant l’église Saint-Paul Saint-Antoine quand, en 1808 une cérémonie funèbre fut célébrée pour l’anniversaire de la mort de Jacques de Molay. Les nouveaux Templiers étaient réunis dans cette cérémonie et ils siégeaient dans l’Église sur des trônes. Ils portaient une chlamyde bordée d’hermine et ils avaient des croix pectorales, des épaulettes, des bandelettes, des ceintures à franges, des bottines blanches à talon rouge. Leur premier soin, après la distribution des titres et des dignités, avait été de composer ces somptueux uniformes. C’est hélas la caractéristique de beaucoup de sectes qui prétendent rechercher la vraie spiritualité de croire qu’un initié doit porter un costume d’initié et que le signe de l’élévation de l’esprit est en rapport avec la diversité des symboles, le choix des couleurs et des étoffes. On retrouve la recherche de cette supériorité facile dans les académies, les sociétés philharmoniques ou mutualistes et autres groupements où s’exprime la vanité humaine.
Le nouvel ordre du Temple fut modifié un peu plus tard sous la direction du médecin Fabré Palaprat, qui tenta de restaurer la religion Johannite.
Il était en cela dans la véritable tradition Templière de Théoclet et d’Hugues des Payens. Il basait ses croyances sur un mystérieux manuscrit appelé le Leviticon qu’il aurait retrouvé et qui aurait contenu les doctrines secrètes des Templiers du XIIIe siècle. Mais rien ne résulta de son effort, si ce n’est de nouvelles dignités distribuées, de nouveaux uniformes.
L’Ordre du Temple a maintenant disparu et cette disparition marque l’échec complet de ses hautes visées. L’église de Jean, la véritable église chrétienne a perdu ses héroïques champions. La délivrance de l’esprit, l’organisation du monde par un groupe de sages initiés, ainsi que l’attestent les neuf têtes mortes, sous la brique et l’ardoise de Gavarnie, ne fut pas et ne sera pas réalisée. Les hommes au manteau blanc qui avaient une croix rouge sur le cœur et qui auraient pu le tenter ont péri dans les prisons royales de Philippe le Bel après avoir été déshonorés par les interrogatoires des dominicains inquisiteurs.
Mais l’Esprit ne pouvait être délivré par les Templiers. Un grand dessein ne peut être accompli par ce qui est fondé sur l’hypocrisie.
L’Ordre du Temple enseignait à ses chevaliers les pratiques du catholicisme le plus étroit, comme l’Ordre des Assassins le faisait pour les règles du Coran. L’un et l’autre ordre voulaient pourtant détruire l’église qu’ils vénéraient en apparence, afin d’en élever sur ses débris, une autre plus parfaite. Le mensonge n’est jamais solide. Les cavaliers mongols d’Houlagou et la prévoyance de Philippe le Bel vinrent à bout de ces deux grandes forces d’Orient et d’Occident.
Si les Templiers avaient triomphé, l’histoire aurait été modifiée d’une manière imprévisible. Ils avaient compris la nécessité de l’union des religions. Leurs rapports étroits avec l’Islam et ses philosophes leur avaient enseigné à respecter la civilisation de leurs ennemis et même à l’adopter. Ils embrassaient dans leurs projets sociaux l’élévation du tiers ordre. Qui sait ce qu’auraient pu devenir les états de l’Europe aux mains de cette aristocratie armée? Peut-être auraient-ils été transformés par un élément de progrès sublime? Peut-être, et c’est plus vraisemblable, auraient-ils été courbés sous la tyrannie de fer qu’exercent toujours ceux qui possèdent la force.
C’étaient des chevaliers mystiques de la première Croisade qui avaient, à l’origine, reçu le message. Ils avaient voulu le transmettre par l’épée. Mais les hautes vérités qu’ils avaient apprises à Jérusalem étaient incomplètes. Ils ne savaient pas que Verbe perd sa vertu avec la vapeur du sang que l’on fait couler pour lui. Il y a une certaine lumière de l’esprit qui meurt au contact du métal de la cuirasse, de l’acier de l’épée. Et si celui qui veut la transmettre est enveloppé par le magnétisme de l’or, cette lumière devient ombre. Certaines vérités, pour garder leur pureté originelle ont besoin d’être exprimées par des lèvres d’hommes pauvres, leur signe annonciateur doit être fait avec une main qu’a blanchie l’ascétisme des longues invocations.
Que les corruptions dont on a accusé les Templiers soient vraies ou fausses, que les initiations aient dégénéré dans ces scènes d’amour collectif que l’on retrouve dans tant de sectes mystiques, cela est de peu d’importance. Il importe peu que les yeux de Baphomet aient été des escarboucles lumineuses, ou que le reniement du Christ ait affecté telle ou telle forme. Leur vrai crime ne fut pas énoncé au procès. Comment l’aurait-il été? Il était commis quotidiennement par Philippe le Bel et par Clément V.
Ayant perdu leur premier idéal, les Templiers avaient pris le moyen pour le but. Ces moines exterminateurs devinrent d’âpres banquiers, acquéreurs de châteaux et de villes, prêteurs d’argent, seigneurs de vassaux et de terres domaniales. Que ne gardèrent-ils cette allégresse divine de leurs années de jeunesse, quand ils couraient au bord du lac Tibériade, pour la défense des pèlerins! Ils étaient si pauvres alors qu’ils n’avaient qu’un cheval pour deux. C’est dans ce temps qu’ils gardaient Jérusalem aux chrétiens. Lorsque chacun d’eux eut plusieurs chevaux caparaçonnés et des écuyers pour les conduire, ils furent expulsés de Saint-Jean-d’Acre. Le secret de leur force fut dans leur courage et leur foi. Mais ils prirent la richesse pour idéal, de même que les Albigeois avaient eu la pauvreté. Eux qui se réclamaient d’un Christ supérieur à celui qu’adorait le vulgaire, ils n’avaient même pas entendu la parabole de l’aiguille et du chameau. Ils crurent que pour accomplir une grande œuvre on pouvait se servir impunément des armes du mal. Aussi, le message fut perdu, leur œuvre fut vouée au néant comme toutes celles qui n’ont pas pour principe premier un parfait désintéressement.
NICOLAS FLAMEL ET LA PIERRE PHILOSOPHALE
LE LIVRE D’ABRAHAM LE JUIF
La sagesse a des moyens divers pour pénétrer dans le cœur de l’homme.
Quelquefois c’est un prophète qui apparaît et qui se met à parler. Une secte d’hommes mystiques reçoit d’autres fois l’enseignement d’une philosophie, comme une pluie un soir d’été, la recueille et la répand avec amour. Il arrive qu’un charlatan fait des tours pour éblouir et produit, peut-être à son insu, avec ses dés et ses miroirs magiques un rayon de vraie lumière. La pure vérité des maîtres fut transmise au XIVe siècle par un livre. Ce livre tomba exactement entre les mains de celui qui devait le recevoir et avec le texte et les figures hiéroglyphiques qui enseignaient la transmutation des métaux en or, il opéra la transmutation de son âme, ce qui est une opération plus rare et plus merveilleuse.
Grâce au livre étonnant d’Abraham le Juif, il fut donné à tous les hermétistes des siècles qui suivirent d’admirer l’exemple d’une vie parfaite, celle de Nicolas Flamel, l’homme qui reçut le livre. Après sa mort ou sa disparition, bien des savants, bien des alchimistes qui avaient consacré leur existence à la recherche de la pierre philosophale se désespérèrent de ne pas avoir en leur possession le livre merveilleux où était enfermé le secret de l’or et de la vie éternelle, livre que Nicolas Flamel avait emporté dans sa tombe. Mais leur désespoir était vain. Le secret était devenu vivant. Les formules magiques s’étaient incarnées dans les actes d’un homme. Aucun lingot d’or vierge fondu dans les creusets et les athanors ne pouvait atteindre par sa couleur et sa pureté, la beauté de la vie pieuse d’un sage libraire.
La vie de Nicolas Flamel n’a rien de légendaire. Il y a à la Bibliothèque nationale des ouvrages copiés de sa main et des ouvrages originaux de lui. On a retrouvé tous les actes officiels de sa vie, contrat de mariage, donations, testament. Son histoire est appuyée solidement sur ces inexorables preuves matérielles que réclament à grands cris les hommes pour croire aux choses les plus évidentes, quand elles renferment un semblant de beauté. Sur cette histoire indiscutablement véridique la légende a ajouté quelques fleurs. Mais partout où montent les fleurs de la légende, il y a dessous le terreau solide de la vérité.
Que Nicolas Flamel soit né à Pontoise ou ailleurs, chose que ses historiens ont recherchée avec une extrême attention, cela me paraît d’une importance nulle. Il suffit de savoir que vers le milieu du XIVe siècle il exerçait la profession de libraire, et il avait une boutique adossée au pilier de Saint-Jacques la Boucherie.
C’était un fort petit libraire puisque cette boutique ne mesurait que deux pieds et demi de long sur deux de large. Cependant il s’agrandit.
Il acheta une maison dans l’antique rue de Marivaux et il en fit servir le rez-de-chaussée à son commerce. Là, les copistes copiaient, les enlumineurs enluminaient. Lui-même donnait quelques leçons d’écriture et apprenait à des nobles ignorants l’art de signer autrement qu’avec une croix. Un des copistes ou un des enlumineurs lui servait en même temps de valet de chambre.
Nicolas Flamel se maria. Il épousa Pernelle, une veuve de bonne tournure et sage, un peu plus âgée que lui et qui avait quelque bien.
Chaque homme rencontre une fois dans sa vie la femme avec laquelle il est appelé à vivre dans l’absence d’inquiétude et l’harmonie. Pernelle fut cette femme pour Nicolas Flamel. Outre ses qualités naturelles, elle en avait une autre plus rare. C’est la seule femme, dans l’histoire de l’humanité, qui est susceptible de garder un secret toute sa vie sans le révéler en confidence à tout le monde.
L’histoire de Nicolas Flamel est l’histoire d’un livre. Le secret allait apparaître avec le livre. Ni la mort de ses possesseurs ni les siècles qui s’écouleront ne permettront de le résoudre tout à fait.
Nicolas Flamel avait acquis quelques connaissances dans l’art hermétique. L’antique alchimie des Egyptiens et des Grecs qui était en honneur chez les Arabes avait pénétré grâce à eux dans les pays chrétiens. Nicolas Flamel ne considérait naturellement pas l’alchimie comme la recherche vulgaire du moyen de faire de l’or. Pour tout esprit élevé, trouver la pierre philosophale, c’était trouver le secret essentiel de la nature, de son unité, et de ses lois, posséder la sagesse parfaite. Flamel rêvait de participer à cette sagesse. Son idéal était le plus haut auquel l’homme puisse atteindre. Et il savait que cet idéal pouvait être réalisé au moyen d’un livre. Car le secret de la pierre philosophale avait déjà été trouvé et transcrit sous la forme de symboles. Il existait quelque part. Il était aux mains de sages inconnus qui habitaient on ne savait où. Mais comme il était difficile, pour un petit libraire parisien, d’entrer en rapport avec ces sages!
Ainsi, rien n’a changé depuis le XIVe siècle. De nos jours encore beaucoup d’hommes tendent désespérément leur esprit vers un idéal dont ils connaissent le chemin, mais qu’ils ne sont pas à même de gravir et ils attendent d’une visite merveilleuse ou d’un livre écrit à leur intention, la formule magique qui fera d’eux un être nouveau. Mais la visite n’a pas lieu et le livre n’arrive pas.
Il arriva pour Nicolas Flamel. Peut-être parce qu’un libraire est mieux placé qu’un autre pour recevoir un livre unique, peut-être parce que la puissance de son désir organisa à son insu les événements pour que le livre vînt à son heure.
Il le désirait avec une telle force que la venue du livre fut précédée d’un rêve, ce qui prouve que ce sage et pondéré libraire avait une tendance au mysticisme.
Une nuit, Nicolas Flamel rêva qu’un ange se tenait devant lui. Cet ange, lumineux et ailé comme tous les anges, tenait un livre dans ses mains immatérielles et il prononça ces propres paroles qui devaient rester dans la mémoire de celui qui les entendit.
—Regarde bien ce livre que voici. Tu n’y comprendras d’abord rien, ni toi, ni bien d’autres, mais tu y verras un jour ce que nul n’y saurait voir.
Flamel tendit la main pour recevoir le présent de l’ange et tout disparut dans la lumière d’or des songes.
Ce fut à quelque temps de là que le rêve se réalisa partiellement.
Un jour que Nicolas Flamel se trouvait seul dans sa boutique, un inconnu en quête d’argent se présenta avec un manuscrit à vendre. Sans doute fut-il tenté de le recevoir avec une hauteur dédaigneuse, pareille à celle qu’ont les libraires, de nos jours, quand quelque pauvre lettré vient leur offrir d’acheter un morceau de sa bibliothèque. Mais il reconnut d’un coup d’œil le livre de l’ange et il le paya deux florins sans marchander.
Le livre lui apparut, en vérité, resplendissant et animé d’une vertu divine. Il avait une reliure très antique en cuivre travaillé sur laquelle étaient gravés d’étranges figures et certains caractères, les uns grecs, les autres en une langue qu’il ne sut discerner. Les feuillets n’étaient pas de parchemin, comme les ouvrages que Flamel était habitué à copier et à relier. Ils étaient faits d’une écorce de tendres arbrisseaux et recouverts de lettres très nettes gravées avec une pointe de fer. Ces feuillets étaient divisés en groupes de sept, et formaient trois parties séparées par un feuillet sans écriture sur lequel était peinte une image au sens incompréhensible. Sur la première page, il était écrit que ce manuscrit avait pour auteur Abraham le Juif, prince, prêtre, lévite, astrologue et philosophe. Et de grandes malédictions et menaces suivaient pour celui qui y jetterait les yeux, s’il n’était sacrificateur ou scribe. Le mot Maranatha souvent répété sur cette page ajoutait, par le mystère de ses syllabes, au caractère redoutable de ce texte et de ces figures. Mais ce qui paraissait le plus impressionnant, était l’or patiné des tranches du livre, l’antiquité sacrée qui s’en dégageait, cette inexplicable vertu que cache la nature, quand elle enclôt l’effort vénérable, la pensée laborieuse de l’homme.
Maranatha! Mais Nicolas Flamel estima qu’étant scribe il pouvait entreprendre la lecture du livre sans trembler. Il sentit que le secret de la vie et de la mort, celui de l’unité de la nature, celui du devoir de l’homme sage avait été enfermé derrière le symbole des figures et la formule des caractères par un initié mort depuis longtemps. Il n’ignorait pas que c’est une loi inexorable pour les initiés de ne pas révéler la connaissance parce que si elle est bonne et féconde pour les intelligents, elle est mauvaise aux hommes ordinaires. Comme l’a si clairement exprimé Jésus, aucune perle ne doit être donnée en nourriture aux pourceaux.
Il tenait la perle dans ses mains. C’était à lui à s’élever dans l’échelle des êtres pour être digne de comprendre sa pureté. Sans doute, y eut-il dans son âme un hymne de reconnaissance pour cet Abraham le Juif dont il n’avait jamais entendu parler, qui avait médité et peiné dans des siècles passés et dont il devenait l’héritier. Il dut se représenter un vieillard chauve, au nez recourbé, sous la robe misérable de sa race, écrivant dans quelque sombre ghetto, pour que la lumière de sa pensée ne fût pas perdue. Sans doute dut-il faire le serment de pénétrer l’énigme, de rallumer la lumière, d’être patient et fidèle comme le Juif, mort dans sa chair et ses os, mais éternellement vivant dans son manuscrit.
Nicolas Flamel avait étudié l’art des transmutations. Il était en rapport avec tous les savants de son temps. On a retrouvé des manuscrits de chimie, notamment celui d’Almasatus, qui faisaient partie de sa bibliothèque personnelle. Il connaissait les symboles dont se servaient habituellement les alchimistes. Mais ceux qu’il vit dans le livre d’Abraham le Juif demeurèrent muets pour lui. En vain recopia-t-il quelques-unes des pages énigmatiques et les exposa-t-il dans sa boutique, avec l’espoir qu’un visiteur versé dans la Kabbale l’aiderait à résoudre le problème. Il ne rencontra que le rire des sceptiques ou l’ignorance des faux savants, exactement comme il les rencontrerait aujourd’hui s’il montrait le livre d’Abraham le Juif soit à des occultistes prétentieux, soit aux membres de l’Académie des inscriptions et belles lettres.
Il médita vingt et un ans sur le sens caché du livre. C’est bien peu. Il est favorisé, entre les hommes, celui a qui vingt et un ans de méditation suffisent pour trouver la clef de la vie!