Magiciens et illuminés
Son Origine
Un rapport étroit unit l’art suprême du génie à l’art du charlatan. Les mages, les sages, les kabbalistes, les initiateurs des hommes se sont toujours laissés aller à faire des tours, à surprendre, à éblouir. Dès la plus haute antiquité, les plus grands pratiquaient les faux miracles, truquaient les révélations des pythies, agitaient des baguettes magiques et s’efforçaient d’impressionner le vulgaire par l’apparat des mitres et la blancheur des robes d’hiérophantes. Ils escamotaient, usaient de la tromperie des miroirs, annonçaient des éclipses. Ils aimaient à être le sujet des conversations comme les cabotins célèbres ou les courtisanes à la mode. Une vanité égale se retrouve chez les grands poètes, les grands généraux, les hommes d’État. Peut-être est-ce l’inévitable revers du génie? Peut-être les hommes ne peuvent-ils être instruits sans être étonnés? Mais beaucoup d’esprits sensés et moyens ne conçoivent la sagesse que sous la forme ennuyeuse du sermon et le sage qu’avec l’apparence d’un clergyman. La pudibonderie, l’hypocrisie et la plus basse servilité à l’égard des rites, des usages, des préjugés doivent être ses vertus quotidiennes. Aussi lorsqu’il advient qu’un vrai grand sage, par jeu, mystifie ses contemporains, suit une femme qui passe, ou lève joyeusement son verre, il est à jamais flétri par l’armée des médiocres à courte vue dont le jugement forme la postérité.
C’est ce qui arriva pour le comte de Saint-Germain. Il avait à un point extrême le goût des bijoux, et il mettait de l’ostentation à montrer ceux qu’il possédait. Il en avait une quantité extraordinaire dans une cassette qu’il transportait toujours avec lui. L’importance qu’il attachait aux bijoux était telle que dans les peintures qu’il composait, et qui étaient remarquables, ses personnages en étaient couverts et il avait trouvé des couleurs à ce point vives et étranges que les visages pâlissaient et devenaient insignifiants. Ce reflet des bijoux s’est retourné contre lui et a éclairé toute sa vie d’une fausse lumière.
Ses contemporains ne lui ont pas pardonné cette faiblesse. Ils ne lui ont pas pardonné non plus de présenter durant tout un siècle la même apparence physique d’un homme de quarante à cinquante ans. Il ne paraît pas sérieux de ne pas se conformer strictement aux lois de la nature, et il fut qualifié de charlatan parce qu’il possédait un secret qui lui permit de vivre au delà des limites humaines connues.
Il semble aussi avoir écarté de sa personne cette gravité dont sont revêtus les religieux et les philosophes. Il se plaît avec les jolies femmes de son temps et il recherche leur compagnie. Il aime dîner en ville, bien qu’il ne prenne jamais aucune nourriture en public, à cause des gens qu’il voit et des propos qu’il entend. C’est un aristocrate qui vit avec des princes et même avec des rois, presque sur un pied d’égalité. Il donne des recettes pour effacer les rides ou changer la couleur des cheveux. Il raconte indéfiniment des histoires plaisantes dont le monde fait ses délices. Il résulte des souvenirs du baron de Gleichen qu’il est, à Paris, l’amant d’une jeune fille dans la maison de laquelle il habite, Mlle Lambert, la fille du chevalier Lambert. Et il résulte des mémoires de Grosley qu’il est en Hollande l’amant d’une femme aussi riche et aussi mystérieuse que lui.
Au premier abord, tout cela est mal conciliable avec la haute mission dont il est investi, le rôle mystique qu’il joue parmi les sociétés secrètes d’Allemagne et de France. Mais cette contradiction n’est peut-être qu’apparente. Cet extérieur d’homme du monde était d’abord nécessaire pour la diplomatie secrète à laquelle Louis XV l’employa souvent. Puis nous nous faisons de l’activité d’un maître une conception erronée. Posséder «une opale d’une grosseur monstrueuse, un saphir blanc de la taille d’un œuf, les trésors de la lampe merveilleuse», est un plaisir inoffensif si on a trouvé ces richesses dans l’héritage de sa famille, ou si on les a fabriquées grâce à des connaissances exceptionnelles. C’est un bien petit travers de tirer ses manchettes pour faire étinceler les rubis des boutons. Et si Mlle Lambert a sur la galanterie des idées de son siècle, quel reproche peut-on faire au comte de Saint-Germain de s’attarder un soir dans sa chambre pour ouvrir devant elle la mystérieuse cassette aux bijoux et lui faire choisir un de ces diamants qui firent l’admiration de Mme de Pompadour?
Car le plaisir de la vie ne rabaisse l’homme que par son excès. Il y a peut-être un chemin qui permet d’atteindre dans la joie la spiritualité la plus élevée. D’ailleurs à une certaine hauteur la chaîne des sens n’existe plus, le baiser cesse de brûler, on ne peut plus faire de tort ni à soi-même ni aux autres à cause du pouvoir de transformation qui vous est dévolu.
*
«Un homme qui sait tout et qui ne meurt jamais», a dit Voltaire du comte de Saint-Germain. Un homme qui venait on ne sait d’où et qui disparut sans laisser de traces, aurait-il pu ajouter. Le comte de Saint-Germain a volontairement gardé le plus profond mystère sur son origine. C’est vainement que ses contemporains essayèrent de percer ce mystère et c’est vainement que les chefs de police et les ministres des différents pays où il intrigua les hommes, se flattèrent d’éclaircir l’énigme de sa naissance. Louis XV dut savoir qui il était car il lui témoignait une amitié qui rendait sa cour jalouse. Il lui avait donné un appartement dans le château de Chambord. Il s’enfermait avec lui et Mme de Pompadour durant des soirées entières et le plaisir qu’il prenait à sa conversation, l’admiration que pouvait lui inspirer l’étendue de ses connaissances ne peuvent pas expliquer la considération et presque les égards qu’il avait pour lui. Mme du Hausset dit dans ses mémoires qu’il parlait de Saint-Germain comme d’un personnage d’illustre naissance. Le landgrave Charles de Hesse Cassel chez lequel il vécut pendant les dernières années où l’histoire peut le suivre devait aussi posséder le secret de sa naissance. Il travaillait l’alchimie avec lui et Saint-Germain le traitait d’égal à égal. C’est à lui que Saint-Germain confia ses papiers, un peu avant sa prétendue mort en 1784. Or, ni Louis XV ni le landgrave de Hesse Cassel n’ont jamais rien révélé de la naissance de Saint-Germain. Le landgrave même a toujours refusé obstinément de donner le moindre détail sur la vie de son mystérieux ami. C’est là une chose extraordinaire. Saint-Germain était un personnage très célèbre. Dans ce temps où la bonne société était éprise de sciences occultes, de sociétés secrètes et de magie, cet homme qui passait pour posséder l’élixir de longue vie et pour fabriquer de l’or à son gré, était le sujet d’interminables conversations. Une puissance intérieure d’une force invincible oblige les hommes à parler.
On a beau être roi ou landgrave, on est soumis à cette puissance. Et cela d’autant plus fortement que l’on consacre son temps aux femmes.
Pour que ces personnages aient résisté à satisfaire la curiosité de maîtresses bien-aimées, il faut leur supposer une force d’âme qu’ils n’avaient pas ou un impérieux motif qui nous échappe.
L’hypothèse la plus répandue est qu’il aurait été le fils naturel de la veuve de Charles II d’Espagne et d’un certain comte Adanero qu’elle aurait connu à Bayonne. Cette reine espagnole était Marie de Neuborg que Victor Hugo prit pour héroïne de Ruy-Blas sans tenir aucun compte de sa véritable personnalité.
Ceux qui étaient hostiles à Saint-Germain disaient qu’il était le fils d’un Juif portugais appelé Aymar et ceux qui le haïssaient, comme pour ajouter un degré à sa déconsidération, le prétendaient fils d’un Juif alsacien appelé Wolff.
Assez récemment il a été donné de lui une nouvelle généalogie qui est de toutes la plus vraisemblable. Elle provient des théosophes et de Mme Annie Besant. Celle-ci a écrit à plusieurs reprises que le comte de Saint-Germain était un des fils de François II Racokzi, prince de Transylvanie. Les enfants de François Racokzi furent élevés par l’empereur d’Autriche, mais l’un d’eux fut soustrait à sa tutelle. On fit croire qu’il était mort et il fut confié au dernier descendant de la famille des Médicis qui l’éleva en Italie. Il prit le nom de Saint-Germain à cause de la petite ville de San Germano où il avait passé quelques années de son enfance et où son père avait des propriétés. Cela rendrait vraisemblables les souvenirs de terres méridionales et de palais ensoleillés que Saint-Germain se plaisait à évoquer comme le cadre de sa jeunesse. On s’expliquerait la considération que Louis XV lui marquait. Le silence impénétrable qui fut gardé par lui et par ceux auxquels il confia son secret aurait eu pour raison la crainte de l’empereur d’Autriche et de ses vengeances possibles. L’opinion que Saint-Germain et le descendant des Racokzi ne font qu’un est maintenant ancrée dans tout un milieu qui le considère comme un personnage actuel et même vivant encore. Il est vrai que ce milieu a moins souci de vérité historique que de connaissance intuitive et de révélation merveilleuse.
ENIGME DE SA VIE ET DE SA MORT
Le comte de Saint-Germain était un homme «de taille moyenne, très robuste, vêtu avec une simplicité magnifique». Il parlait avec un sans-gêne extrême aux personnages les plus haut placés et il avait une conscience parfaite de sa supériorité. Gleichen raconte ainsi la façon dont il l’a rencontré pour la première fois.
«Il jeta son chapeau et son épée sur le lit de la maîtresse du logis, se plaça dans un fauteuil près du feu et interrompit la conversation en disant à l’homme qui parlait: Vous ne savez pas ce que vous dites. Il n’y a que moi qui puisse parler sur cette matière que j’ai épuisée, tout comme la musique que j’ai abandonnée ne pouvant plus aller au delà.»
A la cour du margrave d’Anspach, alors très âgé, il montre à ce personnage vénérable une lettre de Frédéric II et il lui dit: Connaissez-vous cette écriture et ce cachet?—Certes, répond le margrave, c’est le cachet de Frédéric II. Eh bien! Vous ne saurez pas ce qu’il y a dans la lettre et Saint-Germain remet avec gravité la lettre dans sa poche.
«En musique il exécutait et composait avec une égale facilité et le même succès». Plusieurs personnes qui l’entendirent jouer du violon ont affirmé qu’il égalait et même qu’il surpassait les plus grands virtuoses de l’époque. Il aurait donc bien atteint comme il le disait la dernière limite possible de cet art.
Un jour il amène Gleichen chez lui en lui disant: Je suis content de vous et vous méritez que je vous montre une douzaine de tableaux.
«Effectivement il me tint parole, dit Gleichen, car les tableaux qu’il me fit voir étaient tous marqués à un coin de singularité ou de perfection qui les rendait plus intéressants que bien des morceaux de la première classe».
Il semble n’avoir pas excellé dans la poésie. On a conservé de lui un sonnet médiocre et une lettre adressée à Marie-Antoinette et reproduite par la comtesse d’Adhémar et qui contient des prédictions narrées en vers tout à fait mirlitonnesques. Il compose aussi à la demande de Mme de Pompadour un assez pauvre canevas de comédie. Mais la poésie est une grâce légère qui semble être accordée par les puissances qui la distribuent, à des êtres imparfaits marqués du signe mobile des passions et la précieuse chanson du verbe ne vient des royaumes inconnus que pour celui qui a peu de sagesse en partage.
Les plus grands talents apparents du comte de Saint-Germain résidaient dans sa connaissance de la chimie. S’il a su fabriquer de l’or, il fut assez avisé pour n’en rien dire. La possession de ce secret pourrait seule expliquer les immenses richesses dont il disposait sans avoir de fortune connue chez aucun banquier. Ce qu’il semble avoir avoué, tout au moins à mots couverts, c’est de savoir faire de gros diamants avec plusieurs petites pierres. On évaluait les diamants qu’il portait à ses jarretières et à ses souliers à plus de deux cent mille livres. Il disait aussi pouvoir à son gré faire grossir les perles et il en avait en sa possession d’une surprenante dimension.
Si tous ses propos à ce sujet n’étaient que hâbleries, ces hâbleries lui coûtaient fort cher car il les appuyait de dons magnifiques. Mme du Hausset raconte qu’un jour où il montrait des bijoux à la reine en sa présence, elle déclara trouver fort jolie une croix de pierres blanches et vertes. Saint-Germain, lui en fit négligemment cadeau. Comme Mme du Hausset refusait, la reine, pensant que les pierres étaient fausses, lui fit signe qu’elle pouvait accepter. Mme du Hausset fit ensuite évaluer le bijou qui était vrai et de grande valeur.
Ce qui paraît le plus invraisemblable dans la personnalité de Saint-Germain est son extraordinaire longévité. Le musicien Rameau et Mme de Gergy (avec laquelle d’après les mémoires de Casanova il dîne encore vers 1775) déclarent tous deux qu’ils l’ont rencontré à Venise en 1710, sous le nom de marquis de Montferrat. Tous deux sont unanimes à affirmer qu’il avait alors déjà l’apparence d’un homme entre quarante et cinquante ans. Si leurs souvenirs sont fidèles, ce témoignage met à néant les hypothèses qui veulent que Saint-Germain soit le fils de Marie de Neubourg, ou celui de François II Racokzi, car il n’aurait pu avoir en 1710 plus d’une vingtaine d’années. Mme de Gergy dira plus tard à Mme de Pompadour qu’elle reçut de Saint-Germain, à Venise, un élixir qui lui permit d’avoir très longtemps et sans la moindre altération, l’apparence d’une femme de vingt-cinq ans. Un aussi précieux cadeau ne s’oublie pas. Il est vrai que Saint-Germain questionné par Mme de Pompadour au sujet de sa rencontre avec Mme de Gergy, cinquante ans auparavant, et du don merveilleux qu’il lui aurait fait de son élixir, répond en riant:
—Cela n’est pas impossible, mais je conviens qu’il est possible que cette dame que je respecte, radote.
On peut, à ce sujet, faire un rapprochement avec l’offre qu’il fit à Mme de Genlis, encore enfant: «Quand vous aurez dix-sept ou dix-huit ans, serez-vous bien aise d’être fixée à cet âge-là, du moins pour un grand nombre d’années? Je répondis que j’en serais charmée. Eh bien!
reprit-il très sérieusement, je vous le promets. Et aussitôt il parla d’autre chose.»
Sa grande renommée parisienne va de 1750 à 1760. Tout le monde s’accorde alors à lui trouver l’apparence d’un homme entre quarante et cinquante ans. Il disparaît pendant une quinzaine d’années et quand la comtesse d’Adhémar le revoit en 1775, elle déclare le trouver rajeuni. Il aura encore le même air quand elle le reverra douze ans après.
Le comte de Saint-Germain laissait volontiers entendre que la durée de son existence était beaucoup plus longue qu’on ne pouvait le supposer.
Il ne le disait pas positivement. Il procédait par allusions: «Il savait doser le merveilleux de ses récits, suivant la réceptibilité de son auditeur. Quand il racontait à une bête un fait du temps de Charles Quint, il lui confiait tout crûment qu’il y avait assisté et quand il parlait à quelqu’un de moins crédule, il se contentait de peindre les plus petites circonstances, les mines et les gestes des interlocuteurs, jusqu’à la chambre et la place qu’ils occupaient, avec un détail d’une vivacité qui faisaient l’impression d’entendre un homme qui y avait réellement été présent. Ces sots de Parisiens, me dit-il un jour, croient que j’ai cinq cents ans et je les confirme dans cette idée puisque je vois que cela leur fait tant de plaisir—ce n’est pas que je ne sois infiniment plus vieux que je ne parais…[33]».
[33] Gleichen.
La légende a prétendu qu’il disait avoir connu Jésus-Christ et assisté au concile de Nicée. Il n’est point allé jusqu’à mépriser à ce point les hommes qu’il fréquentait et à se rire de leur crédulité. Cette légende vient de ce qu’un mystificateur appelé lord Gower imitait dans les salons les personnages connus de son époque et quand il en arrivait à Saint-Germain, il racontait en prenant son allure et sa voix, les entretiens qu’il avait eus avec le fondateur du christianisme sur lequel il portait ce jugement: C’était le meilleur homme du monde, mais romanesque et inconsidéré.
Un journal anglais, le London Chronicle, raconta sérieusement, vers 1760, l’histoire suivante: le comte de Saint-Germain avait remis à une dame de sa connaissance qui s’affligeait de vieillir, un flacon de son célèbre élixir de longue vie. La dame enferma le flacon dans un tiroir.
Une de ses servantes, qui était d’un certain âge, croyant que le flacon contenait une purge inoffensive, en but le contenu. Le lendemain quand la dame appela sa servante, elle vit paraître une toute jeune fille, presque une enfant; c’était l’effet de l’élixir. Quelques gouttes de plus et la servante n’aurait répondu à sa maîtresse que par des vagissements.
«Je vous demande si jamais quelqu’un m’a vu manger ou boire,» dit Saint-Germain à Gräffer, quand il est de passage à Vienne et quand celui-ci lui offre du vin de Tokay. Tous ceux qui ont connu Saint-Germain sont d’accord pour affirmer que, s’il aime volontiers s’asseoir à table avec une nombreuse société, il ne touche jamais aux plats. La recette qu’il donnait le plus volontiers à ses intimes était une purgation faite de graines de séné. Sa principale nourriture, qu’il préparait lui-même était un mélange de farine d’avoine.
Faut-il s’étonner tellement de voir que les auteurs des mémoires dépeignent un homme pendant tout un siècle avec le même extérieur physique? La vie humaine peut avoir une durée infiniment plus longue que celle que nous lui attribuons. C’est le mouvement de nos nerfs, c’est la flamme de notre désir et l’acide de notre crainte qui consomment quotidiennement notre organisme. Celui qui parvient à s’élever au-dessus des passions, à supprimer en lui la colère et la peur de la maladie est susceptible de vaincre l’usure des années et d’atteindre un âge au moins double de celui qu’atteignent les hommes qui meurent de vieillesse. Il n’y a rien d’extraordinaire à ce que le visage de l’homme dépourvu d’angoisse garde sa jeunesse. Il n’y a pas longtemps, un périodique médical de Londres rapporta l’histoire d’une femme qui à 74 ans avait conservé «les traits et l’expression d’une jeune fille de 20 ans, sans rides ni cheveux blancs. Elle était devenue folle à la suite d’un chagrin d’amour et sa folie consistait à revivre l’instant de sa dernière séparation avec celui qu’elle aimait.» Par la conviction d’être jeune, elle était restée jeune. Peut-être une manière intérieure d’envisager le temps, la suppression de l’impatience et de l’attente permettent-elles à un homme très évolué de réduire à un minimum l’usure normale du corps.
Le comte de Saint-Germain prétendait en outre avoir la capacité d’arrêter pendant le sommeil le mécanisme de l’horlogerie humaine. Il supprimait ainsi, presque totalement, la dépense physique qui s’opère à notre insu par le souffle et le mouvement du cœur.
Son activité et la diversité de ses occupations étaient considérables.
Il s’occupa de la préparation des couleurs et il fonda même, en Allemagne, une fabrique de feutres pour les chapeaux. Son rôle principal fut celui d’agent secret de politique internationale au service de la France.
Il était devenu pour Louis XV un confident, un conseiller intime et il fut chargé par ce roi de diverses missions secrètes. Cela lui attira l’inimitié de beaucoup de grands personnages et notamment celle du duc de Choiseul, le ministre des Affaires étrangères. C’est cette inimitié qui le força à partir précipitamment en Angleterre pour éviter d’être enfermé à la Bastille.
Louis XV n’était pas d’accord avec son ministre, au sujet de la politique avec l’Autriche et il voulut négocier la paix à son insu. Il pensa se servir de l’intermédiaire de la Hollande. Saint-Germain fut envoyé à La Haye pour y négocier avec le prince Louis de Brunswick qui s’y trouvait. M. d’Affry, le ministre de France en Hollande fut instruit de cette démarche et se plaignit amèrement à son ministre que des négociations fussent faites par la France sans passer par lui. Le duc de Choiseul sauta sur cette occasion. Il renvoya à M. d’Affry l’ordre de réclamer l’extradition de Saint-Germain, de le faire arrêter par le gouvernement des Pays-Bas et de l’envoyer à Paris. Il informa le roi, de sa décision, devant les ministres réunis et Louis XV, n’osant pas avouer sa participation à l’affaire, sacrifia son envoyé. Mais Saint-Germain avait été prévenu un peu avant l’arrestation. Il eut le temps de s’enfuir et de s’embarquer pour l’Angleterre. L’aventurier Casanova donne quelques détails sur ce départ. Il était justement dans un hôtel voisin de celui dans lequel était descendu Saint-Germain et il se trouvait embarrassé dans une histoire compliquée de bijoux, d’escrocs, de pères dupés et de jeunes filles amoureuses de lui, comme toutes celles qui forment la trame habituelle de sa vie.
Saint-Germain d’après les lettres d’Horace Walpole avait été arrêté à Londres quelques années auparavant à cause de l’énigme de son existence.
On avait été obligé de le relâcher parce qu’il n’y avait rien contre lui. Cet Anglais avait conclu que «ce n’était pas un gentleman» parce qu’il disait en riant qu’on le prenait pour un espion. Il ne fut pas arrêté une seconde fois. On le retrouve peu de temps après en Russie où il dut jouer un rôle important mais occulte dans la révolution de 1762.
Le comte Alexis Orlof le rencontrant quelques années après en Italie dit de lui: Voilà un homme qui a joué un rôle considérable dans notre révolution, et son frère Grégoire Orlof lui remet spontanément vingt mille sequins ce qui est un geste assez rare vis-à-vis d’un homme dont on n’a pas reçu d’éminents services. Saint-Germain porte alors un uniforme de général russe et s’appelle Soltikof.
C’est vers cette époque, au commencement du règne de Louis XVI, qu’il revient en France et qu’il voit Marie-Antoinette. La comtesse d’Adhémar a laissé de cette entrevue un récit détaillé[34].
[34] Récit reproduit dans le Lotus Bleu de 1899, par Mme Cooper Oakley.
C’est à elle que Saint-Germain s’adressa pour parvenir auprès de la reine. Depuis sa fuite il n’avait plus reparu en France, mais son souvenir était resté légendaire et l’on savait l’amitié que Louis XV lui avait portée. La comtesse d’Adhémar put donc obtenir aisément un rendez-vous de Marie-Antoinette. En s’y rendant avec lui, elle lui demanda s’il allait de nouveau se fixer à Paris.
—Un siècle se passera, dit-il, avant que j’y réapparaisse.
Une fois en présence de la reine, il parle d’une voix solennelle et il annonce les événements qui se produiront une quinzaine d’années après.
«La reine pèsera dans sa sagesse ce que je vais lui confier. Le parti encyclopédique désire le pouvoir. Il ne l’obtiendra que par la chute absolue du clergé et pour assurer ce résultat il renversera la monarchie. Ce parti, qui cherche un chef parmi les membres de la famille royale a jeté les yeux sur le duc de Chartres. Ce prince deviendra l’instrument d’hommes qui le sacrifieront quand il aura cessé de leur être utile. Il trouvera l’échafaud au lieu du trône. Les lois ne seront plus longtemps la protection des bons et la terreur des méchants. Ce sont ces derniers qui saisiront le pouvoir avec leurs mains teintées de sang. Ils aboliront la religion catholique, la noblesse, la magistrature.
—De sorte qu’il ne restera que la royauté, interrompt la reine avec impatience.
—Pas même la royauté, mais une république avide, dont le sceptre sera le couteau de l’exécuteur.»
On voit par ces paroles que Saint-Germain avait des idées tout à fait différentes de celles qui lui sont prêtées par la plupart des auteurs de l’histoire de cette époque, qui ont voulu voir en lui un instrument actif du mouvement révolutionnaire.
Ces prédictions terribles et surprenantes jetèrent le trouble dans l’âme de Marie-Antoinette. Saint-Germain demanda à voir le roi pour lui faire des révélations plus graves, mais il demanda à le voir sans que son ministre Maurepas en soit informé. «Il est mon ennemi, dit-il, et je le range parmi ceux qui contribueront à la ruine du royaume, non par malice mais par incapacité.»
Le roi n’avait pas assez d’autorité pour avoir une entrevue avec quelqu’un sans la présence de son ministre. Il mit Maurepas au courant de l’entretien que Saint-Germain avait eu avec la reine et celui-ci pensa que le mieux était d’enfermer à la Bastille un homme qui avait une vision aussi sombre de l’avenir.
Par courtoisie, il va prévenir chez elle de cette décision la comtesse d’Adhémar. Celle-ci le reçoit dans sa chambre.
«Je connais le coquin mieux que vous, dit-il… Il sera découvert. Nos policiers ont un flair très fin… Une chose seulement me surprend. Les années ne m’ont pas épargné et la reine déclare que le comte Saint-Germain a l’apparence d’un homme de quarante ans.
A ce moment l’attention des deux interlocuteurs est détournée par le bruit d’une porte qui se referme. La comtesse d’Adhémar pousse un cri.
Le visage de Maurepas s’altère. Saint-Germain est devant eux.
—Le roi vous a sommé de lui donner un bon avis, dit-il, et vous ne pensez qu’à maintenir votre autorité en vous opposant à ce que je voie le monarque. Vous perdez la monarchie, car je n’ai qu’un temps limité à donner à la France et ce temps écoulé je ne serai plus revu qu’après trois générations consécutives. Je n’aurai rien à me reprocher quand l’horrible anarchie dévastera la France. Ces calamités, vous ne les verrez pas, mais les avoir préparées sera suffisant pour votre mémoire.
M. de Saint-Germain ayant ainsi parlé sans reprendre haleine, revint vers la porte, la ferma et disparut. Tous les efforts pour le retrouver furent inutiles.
Le flair très fin des policiers de M. de Maurepas ne parvint pas les jours suivants ni plus tard à découvrir ce qu’était devenu le comte de Saint-Germain.
Comme cela venait de lui être prédit, Maurepas ne vit pas les catastrophes qu’il avait en partie préparées. Il mourut en 1781. Le bruit courut en 1784, à Paris, que le comte de Saint-Germain venait de mourir dans le duché de Schleswig, chez le landgrave Charles de Hesse Cassel. Cette date restera pour les biographes et les historiens la date officielle de sa mort. Mais le mystère qui a entouré le comte de Saint-Germain va devenir, à partir de cet instant, plus grand encore qu’il ne l’a été.
Retiré à Eckenfoern dans le château du landgrave il se prétendait las de l’existence. Il paraissait soucieux et triste. Il se disait affaibli, mais il ne voyait aucun médecin et il ne se faisait soigner que par des femmes. On n’a pas de détails sur sa mort, ou plutôt sa prétendue mort.
Aucune pierre tombale ne porta son nom à Eckenfoern. On savait qu’il avait laissé tous ses papiers et des documents relatifs à la franc-maçonnerie au landgrave de Hesse Cassel. Celui-ci déclarait de son côté qu’il venait de perdre un ami qui lui était très cher. Mais son attitude était pleine d’équivoque. Il se refusait à donner aucun détail sur son ami et sur ses derniers moments, il détournait la conversation si on parlait de lui. Tout, dans sa conduite, permet de penser qu’il fut le complice d’une mort simulée.
Or, cette mort d’un homme qui, par des témoins dignes de foi devait avoir au moins un siècle d’âge, ne peut avoir été réelle.
Les documents officiels de la franc-maçonnerie disent qu’en 1785 les maçons français le choisirent comme représentant à la grande convention qui eut lieu cette année-là avec Mesmer, Saint-Martin et Cagliostro. Il fut reçu l’année suivante par l’impératrice de Russie. Enfin la comtesse d’Adhémar narre longuement une entrevue qu’elle eut avec lui en 1789
après la prise de la Bastille, dans l’église des Récollets.
Il avait le même visage que trente ans auparavant. Il lui dit arriver de la Chine et du Japon, «Là-bas, rien n’est aussi singulier que ce qui se passe ici… Mais je ne peux rien. J’ai les mains liées par plus fort que moi. Il y a des périodes de temps où reculer est possible, d’autres où quand il a prononcé l’arrêt, il faut que l’arrêt s’exécute.»
Et il lui raconte dans leurs grandes lignes tous les événements qui vont se dérouler pendant les années suivantes sans excepter la mort de la reine. «Les Français comme les enfants joueront aux titres, honneurs, cordons. Tout leur sera hochet jusqu’au fourniment de la garde nationale. (Il oubliait qu’il s’habillait parfois lui-même d’un uniforme de général russe). Quelque quarante millions forment aujourd’hui un déficit au nom duquel on fait la révolution. Eh bien! sous le dictatoriat des philanthropes, des rhéteurs, des beaux diseurs, la dette de l’État dépassera plusieurs milliards.»
«J’ai revu M. de Saint-Germain, écrit Mme d’Adhémar en 1821, et toujours à mon inconcevable surprise, à l’assassinat de la reine, aux approches du 18 Brumaire, le lendemain de la mort de M. le duc d’Enghien, en 1815 dans le mois de janvier et la veille du meurtre de M.
le duc de Berry.»
Mme de Genlis dit avoir rencontré le comte de Saint-Germain en 1821
au moment des négociations du traité de Vienne et le comte de Châlons assure qu’il a causé avec lui peu après sur la place Saint-Marc à Venise, où il était ambassadeur. Il y a d’autres témoignages, mais moins probants, de sa survivance. L’anglais Grosley, prétend l’avoir vu dans une prison de la Révolution en 93 et quelqu’un a écrit qu’il se tenait parmi la foule qui entourait le tribunal devant lequel comparut la princesse de Lamballe, avant d’être massacrée.
Le comte de Saint-Germain n’est, à coup sûr, pas mort dans le lieu et à la date que l’histoire a fixés. Il a poursuivi une carrière inconnue dont nous ignorons le terme et dont la durée semble si grande que notre imagination se refuse à l’accepter.
LES SOCIÉTÉS SECRÈTES
Beaucoup d’écrivains qui ont étudié la période de la Révolution n’ont pas cru à l’influence du comte de Saint-Germain. En effet, il n’a pas posé de jalons pour la postérité. Il efface même ses traces derrière lui. Il ne laisse pas ces orgueilleuses inscriptions que sont les livres. Il travaille pour l’humanité et non pour lui-même, il est modeste, ce qui est la qualité la plus rare parmi les intelligents. Sa seule vanité est cette inoffensive coquetterie à paraître beaucoup plus vieux que son âge et le plaisir qu’il prend à faire étinceler une bague.
Mais on ne juge les hommes que d’après leurs propres déclarations et selon le mérite qu’ils s’attribuent. On n’a parlé que de son âge et de ses bijoux.
Son rôle spirituel fut pourtant considérable. Il a été l’architecte qui a dessiné les plans de l’œuvre et que l’on voit à peine sur le chantier.
Seulement il fut l’architecte que trahirent les ouvriers. Il avait rêvé d’une haute tour qui permettrait à l’homme de communiquer avec le ciel et les ouvriers préférèrent construire des maisons pour manger et dormir.
Ce rôle est exercé sur la franc-maçonnerie et sur les sociétés secrètes bien que beaucoup d’autres maçons modernes l’aient nié et même aient négligé souvent de nommer le grand inspirateur qu’il a été.
A Vienne, il collabora à la fondation de la Société des «Frères Asiatiques» et des «Chevaliers de la Lumière» où l’on étudiait l’alchimie et ce fut lui qui donna à Mesmer ses idées fondamentales sur le magnétisme et sur ses applications. On dit, et cela semble ne reposer sur rien, qu’il initia Cagliostro et que celui-ci alla plusieurs fois dans le Holstein le retrouver pour recevoir des directives de lui. Ces hommes devaient être emportés très loin l’un de l’autre par des courants opposés et une destinée différente.
La comtesse d’Adhémar cite une lettre qu’elle reçut de Saint-Germain et où il dit en parlant de son voyage à Paris en 89: «J’ai voulu voir l’ouvrage qu’a préparé le démon Cagliostro; il est infernal.» Il semble que Cagliostro a collaboré à la préparation du mouvement révolutionnaire tandis que Saint-Germain a tenté de l’enrayer en développant des idées mystiques parmi les hommes les plus avancés de son époque. Il avait prévu le grand bouleversement de la fin du XVIIIe siècle et il espéra l’orienter dans un sens pacifique en répandant parmi ses futurs promoteurs une philosophie susceptible de les transformer. Mais il comptait sans la lenteur qu’a l’esprit de l’homme à s’élever et le dégoût qu’il y apporte. Il comptait aussi sans les puissantes réactions de la haine.
De toutes parts surgissaient des sociétés secrètes. L’esprit nouveau se manifestait sous la forme d’associations. La noblesse et le clergé n’échappaient pas à ce qui était devenu une mode. On créa même des loges de femmes et la princesse de Lamballe fut grande maîtresse de l’une d’elles. Il y avait en Allemagne «les Illuminés» et les «Chevaliers de la Stricte Observance» et Frédéric II en arrivant sur le trône avait fondé la secte des «Architectes d’Afrique». En France, l’Ordre des Templiers était reconstitué et la franc-maçonnerie qui avait pour grand maître le duc de Chartres multipliait ses loges dans toutes les villes.
Martinez de Pasqually enseignait sa philosophie à Marseille, à Bordeaux et à Toulouse et Savalette de Lange avec des mystiques tels que Court de Gebelin et Saint-Martin fondait la loge des «Amis réunis.»
Les initiés de ces sectes avaient conscience qu’ils étaient les dépositaires d’un héritage qu’ils ne connaissaient pas, mais dont ils pressentaient la valeur immense et qui était quelque part, peut-être dans des traditions, peut-être dans le livre d’un maître, peut-être en eux-mêmes. On parlait de cette parole révélatrice, de ce trésor caché; on disait qu’il était gardé par les «supérieurs inconnus» de ces sectes et que ceux-ci leur dévoileraient un jour la richesse qui libère et rend immortel.
C’est cette immortalité de l’esprit que Saint-Germain tenta d’apporter à un petit groupe d’initiés choisis. Il croyait que cette minorité, une fois élevée, en élèverait une autre à son tour et qu’un vaste rayonnement de spiritualité descendrait par degrés, en ondes bienfaisantes, vers les masses moins instruites. C’était le rêve d’un sage. Il ne devait pas se réaliser.
Avec le concours de Savalette de Lange qui en fut le chef nominal il fonda le groupe des Philalèthes qui était recruté parmi l’élite des Amis réunis. Le prince de Hesse, Condorcet, Cagliostro furent membres des Philalèthes. C’est à Ermenonville et à Paris dans la rue Plâtrière que Saint-Germain exposa sa philosophie.
C’était un christianisme platonicien qui unissait les rêveries de Swedenborg à la théorie de la Réintégration de Martinez de Pasqually. On y retrouvait les émanations de Plotin et la hiérarchie des plans successifs que décrivent les théosophes d’aujourd’hui. Il enseignait que l’homme a en lui des possibilités infinies et que, pratiquement, il doit tendre sans cesse à se dégager de la matière pour entrer en communication avec le monde des intelligences supérieures.
Il fut compris de quelques-uns. Les Philalèthes tentèrent en deux grandes réunions successives où étaient représentées toutes les loges maçonniques de France, la réforme de la Maçonnerie. S’ils avaient abouti, s’ils étaient arrivés à diriger par le prestige de leur philosophie supérieure et désintéressée, cette force, alors immense, peut-être les événements auraient-ils changé et le vieux rêve d’un monde dirigé par de sages initiés aurait-il été réalisé.
Il devait en être autrement. D’antiques causes, générées par les injustices accumulées, avaient préparé de redoutables effets. Ces effets allaient à leur tour créer des causes de mal futur. La chaîne du mal, solidement liée par l’égoïsme et la haine des hommes, ne devait pas être interrompue. La lumière levée par quelques visionnaires intelligents, quelques veilleurs fidèles à la cause de leurs frères, allait être éteinte, à peine allumée.
LA LÉGENDE DU MAITRE ÉTERNEL
Napoléon III intrigué par ce qu’il avait entendu dire au sujet de la vie mystérieuse du comte de Saint-Germain avait chargé un de ses bibliothécaires de rechercher et de réunir tout ce qui lui était relatif parmi les archives et documents de la fin du XVIIIe siècle. Ce travail avait été fait. Un grand nombre de pièces formant un dossier considérable avaient été déposées dans une bibliothèque de la préfecture de police. La guerre de 70 survint, puis la Commune et la partie de la préfecture de police où se trouvait le dossier fut brûlée.
Le hasard venait, une fois de plus, en aide à cette antique loi qui veut que la vie de l’adepte demeure environnée de mystère.
Qu’est devenu le comte de Saint-Germain depuis 1821, date à laquelle on signale encore son existence?
Un Anglais appelé Vandam, dans ses souvenirs d’un «Anglais à Paris», parle d’un personnage «qu’il connut à la fin du règne de Louis-Philippe et dont la manière de vivre s’apparente curieusement avec celle du comte de Saint-Germain. Il se fait appeler le major Fraser, il vit seul et ne fait aucune allusion à sa famille. «Avec cela toujours prodigue de son argent, encore que les sources de sa fortune fussent un mystère pour tout le monde. Il avait une connaissance merveilleuse de tous les pays d’Europe dans tous les temps. Sa mémoire était vraiment incroyable et, chose singulière, souvent il donnait à entendre qu’il en avait pris les éléments ailleurs que dans les livres. Maintes fois il m’a dit, avec un sourire singulier, qu’il était convaincu d’avoir connu Néron, de s’être entretenu avec Dante et ainsi de suite[35].»
[35] Cité par Lang dans Les mystères de l’histoire.
Comme Saint-Germain, il a l’aspect d’un homme de quarante à cinquante ans. Il est de taille moyenne et très robuste. Le bruit court qu’il est le fils illégitime d’un prince de la cour d’Espagne et, comme Saint-Germain, après avoir ébloui quelque temps la société parisienne, il disparaît sans laisser de traces.
Est-ce le même major Fraser qui, en 1825, publia un récit de son voyage dans l’Himalaya et raconta avoir atteint Gangoutri et s’être baigné dans les sources de la Jumna?
C’est à la fin du XIXe siècle que la légende du comte de Saint-Germain s’est agrandie démesurément. Il avait pu passer, avec raison, à cause de ses connaissances, de la droiture de sa vie, des richesses dont il disposait et du mystère dont il s’enveloppait, pour un héritier des premiers Rose-croix, possesseur de la pierre philosophale. Il fut considéré par les théosophes et par un grand nombre d’occultistes comme un maître de la grande loge blanche de l’Himalaya.
On connaît la légende des maîtres. Dans des lamaseries inaccessibles du Thibet vivent des hommes très sages, possesseurs des anciens secrets de la civilisation perdue de l’Atlantide. Ils envoient quelquefois vers leurs frères imparfaits, aveuglés par les passions et l’ignorance, des messagers sublimes pour les instruire et les guider. Krishna, le Bouddha, Jésus, furent les plus grands. Mais il y eut bien d’autres messagers plus obscurs. Le comte de Saint-Germain a été reconnu pour l’un deux.
C’est, je crois, Mme Blavatsky, qui l’a signalé la première. «Cet élève des hiérophantes hindous, et égyptiens, ce savant en science secrète de l’Orient, dit-elle de lui… C’est ainsi que le monde stupide a toujours agi, envers ceux qui, comme Saint-Germain sont revenus à lui après de longues années de réclusion consacrées à l’étude, les mains pleines de trésors de sagesse ésotérique, avec l’espoir de le rendre meilleur, plus sage et plus heureux.»
Entre 1880 et 1900, il fut admis parmi tous les théosophes et ils étaient devenus excessivement nombreux, surtout en Angleterre et en Amérique, que le comte de Saint-Germain vivait encore, qu’il continuait à s’occuper du développement spirituel de l’Occident et que ceux qui collaboraient avec sincérité à ce développement étaient susceptibles de le rencontrer.
Mme Cooper Oakley consacra quelques années de son existence, vers 1900, à la recherche du comte de Saint-Germain. Elle alla même habiter quelque temps aux environs du château de Kolochwar en Transylvanie roumaine où elle pensait le rencontrer, se basant pour cela sur des données qui me sont inconnues. Mais elle ne le rencontra pas.
A ce moment-là on se forma des idées assez précises sur le nombre et la hiérarchie des maîtres répandus dans le monde pour guider les pas des hommes. J’ignore sur quelles réalités reposent ces idées séduisantes.
Saint-Germain fut appelé le maître hongrois à cause de sa prédilection pour ce pays et de son incarnation dans un membre de la famille Racokzi.
On sut que le maître Hilarion[36] qui avait été l’inspirateur de Plotin et de Porphyre, dicta à Mme Mabel Collins ce petit livre admirable qui s’appelle «l’Idylle du lotus blanc». C’est au nom du maître Hilarion et en se prétendant sa messagère qu’une dame qui se fait appeler l’Etoile bleue vient de fonder, il y a quelques mois en Californie, un groupement intitulé «Le mouvement du Temple». On sut que le maître vénitien avait longtemps concentré son pouvoir sur Venise, collaboré à enrichir la bibliothèque de Saint-Marc et guidé les actions de Ludovico Cornaro et de l’alchimiste Gualdi. On sut que Serapis avait animé la gnose égyptienne et que le maître Jésus habitait actuellement un corps physique vivant parmi les Druses du Liban. On sut beaucoup de choses si belles et étonnantes que la vie de celui qui en acquiert la connaissance serait transformée si la faculté de douter s’effaçait en même temps de son esprit.
[36] «Ce maître était alors connu sous le nom de Jamblique. Il fut l’inspirateur et le guide spirituel de Plotin et de Porphyre», dit M. Lazemby dans l’Œuvre des maîtres, traduction Jacquemot. Or Jamblique fut l’élève de Porphyre qui lui-même avait été l’élève de Plotin. Je note ceci pour montrer qu’il faut accueillir avec une certaine réserve les affirmations faites sur les maîtres.
La documentation sur ces points est fournie par M. Leadbeater[37] et Mme Annie Besant et je crois qu’elle est obtenue par clairvoyance, ce qui lui enlève une partie de sa valeur. C’est par ces méthodes de clairvoyance que M. Leadbeater put décrire minutieusement un centre initiatique du Thibet où il put voir de près tous les grands adeptes, dans la mesure où cela est possible par de semblables moyens. Il décrit ainsi le comte de Saint-Germain.
[37] On peut rapprocher les descriptions faites par M. Leadbeater de certaines visions d’Anne-Catherine Emmerich.
«Bien que de taille moyenne, il se tient très droit avec une apparence toute militaire. Ses yeux, grands et marrons sont pleins de tendresse et d’humour, avec l’autorité du pouvoir. Son visage est d’un teint olivâtre. Ses cheveux foncés et coupés courts sont divisés au milieu par une raie et brossés du front vers l’arrière. Souvent il revêt un uniforme de couleur foncée, orné de galons d’or et parfois aussi un magnifique manteau d’officier, rouge, qui accentue encore son allure militaire.»
Mais Mme Annie Besant a donné une précision plus décisive. Elle a écrit dans The Theosophist de janvier 1912: «Le maître (Racokzi) que je vis pour la première fois en 1896, Avenue Road, 19, m’avait dit qu’il existait un tableau de lui et que je trouverais».
Mme A. Besant connaît donc le comte de Saint-Germain. Elle raconte comment elle a retrouvé le portrait en question à Rome dans la salle du conseil des chevaliers de Malte. Ce portrait est celui du comte von Hompesch, grand maître des chevaliers de Malte qui naquit en 1744 et mourut à Montpellier en 1805. Il vécut donc pendant la période la plus historiquement connue de la vie du comte de Saint-Germain. Cela devrait logiquement réduire à néant l’hypothèse que le portrait de l’un peut être aussi celui de l’autre. Le portrait du comte von Hompesch et celui du comte de Saint-Germain ont été reproduits par The Theosophist puis par le Lotus bleu. «Il n’y a pas de doute possible, dit Mme A.
Besant, ainsi qu’on peut le voir en comparant la reproduction donnée ici, photographiée d’après ce tableau, avec la gravure bien connue représentant le comte de Saint-Germain». Or, en toute sincérité, ayant examiné avec le plus grand soin les deux visages, je ne leur ai trouvé aucun rapport de ressemblance.
Je ne donne ces détails que pour mesurer la part de l’illusion involontaire et les contradictions (peut-être seulement apparentes) de la foi profonde.
Il convient encore de faire un rapprochement suggestif entre ce que Saint-Germain dit à Franz Grœffer[38]. «Je pars demain soir. Je disparaîtrai de l’Europe et je me rendrai dans la région de l’Himalaya»
et l’arrivée au Thibet de ce voyageur européen au commencement du XIXe siècle.
[38] Franz Grœffer, Souvenirs de Vienne.
«La confrérie de Khe-lan était célèbre dans le pays tout entier (le Haut-Thibet) et un des frères les plus renommés était un Européen qui y arriva un jour de l’Occident dans la première partie de ce siècle. Il parlait toutes les langues, y compris le thibétain et connaissait toutes les sciences, nous dit la tradition. Sa sainteté et les phénomènes qu’il produisit firent qu’il fut proclamé Shaberon après quelques années seulement de résidence. Son souvenir est encore vivant aujourd’hui parmi les Thibétains, mais son véritable nom n’est connu que des seuls Shaberons[39].»
[39] Blavatsky, Isis dévoilée.
Ce voyageur mystérieux ne pourrait-il être le comte de Saint-Germain?
Mais, même s’il n’est pas revenu, même s’il n’existe plus et s’il faut rejeter dans la légende l’idée que le grand seigneur transylvanien erre encore par le monde avec ses bijoux étincelants, sa tisane de séné et son amour pour les princesses et les reines, on peut dire qu’il a conquis cette immortalité à laquelle il prétendait. Pour tout un groupe d’hommes chimériques et sincères, le comte de Saint-Germain est plus vivant qu’il ne l’a jamais été. Il en est qui, lorsqu’ils entendent le soir un pas résonner dans l’escalier, pensent que c’est peut-être lui qui vient donner un conseil, apporter une idée philosophique inattendue.
Ils ne se préoccupent pas alors de courir ouvrir la porte à cet hôte merveilleux car ces barrières matérielles n’existent pas pour lui. Il en est qui, au moment de s’endormir, sont pénétrés d’un pur bonheur parce qu’ils sont certains que leur esprit dégagé du corps aura toute facilité pour s’entretenir avec le maître dans la brume lumineuse du monde astral. Le comte de Saint-Germain est toujours présent parmi nous. Il y aura toujours, comme au XVIIIe siècle des docteurs mystérieux, des voyageurs énigmatiques, des porteurs de secrets occultes pour perpétuer sa figure. Les uns se seront baignés dans les sources de la Jumna et les autres montreront un talisman trouvé dans les pyramides. Mais ils ne sont pas nécessaires. Ils diminuent la portée du mystère en lui donnant une forme matérielle. Le comte de Saint-Germain est immortel comme il a rêvé de l’être.