Magiciens et illuminés
Apollonius de Tyane
LA JEUNESSE D’APOLLONIUS
La voix qui avait crié un soir: Pan, le grand Pan est mort! au capitaine de navire Thamas résonnait encore sur la mer Tyrrhénienne, les trois mages astrologues de Chaldée venaient à peine de remonter dans leur tour après leur voyage de Bethléem quand Apollonius naquit dans la petite ville de Tyane.
De grands prodiges, d’après les légendes, marquèrent sa naissance. Le plus merveilleux, parce qu’il est tout à fait vraisemblable et qu’ainsi il cesse d’être un prodige, me paraît digne d’être rapporté.
Comme elle était enceinte de lui, sa mère alla, un jour, se promener dans une prairie, elle se coucha sur le gazon et s’endormit. Des cygnes sauvages qui avaient accompli un long voyage s’approchèrent d’elle et par leurs cris et le battement de leurs ailes la réveillèrent si brusquement que l’enfant Apollonius vint au monde avant terme.
Peut-être,—car il y a des correspondances entre la naissance de certains êtres et la vie ambiante,—ces cygnes avaient-ils pressenti et marquèrent-ils par leur présence que ce jour-là devait naître une créature à l’âme aussi blanche que leur plume et qui serait comme eux errant et splendide.
Car Apollonius reçut par exception le don de la beauté. Les hommes marqués du sceau de l’esprit sont d’ordinaire myopes, disproportionnés, contrefaits. Il semble que leur feu intérieur soulève sans règle leur écorce humaine. Et il s’attache à leur destinée le vague murmure qu’ils n’ont suivi la voie aride de la pensée que parce que celle du plaisir leur était fermée. Rien de tel pour ce favorisé entre les enfants de la Grèce. Et sa renommée de beauté et d’intelligence en même temps devint si grande que cette phrase fut proverbiale en Cappadoce: —Où courez-vous si vite? Sans doute vous allez voir le jeune homme.
Un autre don inusité fut celui d’une grande fortune. Son père était un des hommes les plus riches de sa province. Aussi son enfance s’écoula dans le luxe. Rien ne lui manqua, ni les maîtres savants pour l’instruire, ni l’inestimable possibilité de la rêverie que procure l’oisiveté. Certains mérites ne sont dévolus qu’à un petit nombre. Pour distribuer sa fortune, il faut avoir d’abord la chance d’en posséder une. Mais tout avantage a son revers. Apollonius garda de sa première éducation une tendance aristocratique, un faible pour la grandeur qui le poussa, au cours de ses voyages, à se précipiter d’abord chez les souverains des pays qu’il traversait, et plus tard, à Rome, à devenir le conseiller des empereurs.
A quatorze ans, son père l’envoya à Tarse afin d’y compléter son éducation. Tarse était une ville de plaisirs en même temps qu’une ville d’études et la vie y était voluptueuse et douce pour un jeune homme riche. Le long du Cydnus, sur une avenue bordée d’orangers, les étudiants en philosophie s’entretenaient de Pythagore et de Platon avec de jeunes femmes aux tuniques de couleur, fendues sur le côté jusqu’à la hanche et qui portaient dans leur chevelure de hauts peignes égyptiens triangulaires. Le climat était chaud, les mœurs libres, les amours faciles. Mais cela n’était pas pour enchanter le jeune Apollonius. Il montra à Tarse un précoce puritanisme dont il ne se départit jamais. Le vin coulait à son gré avec trop d’abondance, le vin qui voile la clarté des idées, et arrête l’essor spirituel. Peut-être fut-il troublé un soir par un trop beau visage et pensa-t-il que s’il se laissait aller à reposer sur un sein de femme, à défaire une fois l’agrafe d’or d’un chiton de soie, il aurait la tentation de recommencer jusqu’à la fin de ses jours.
Sans doute, dès sa quatorzième année, eut-il la notion des deux chemins différents et pesa-t-il tout ce que l’on perd de temps, de richesse intellectuelle, de sève vivante, par l’amour. Il dut apprendre le rapport inverse qui existe entre le don de clairvoyance et l’acte sexuel. Et sans doute aussi n’éprouva-t-il pas le besoin d’enrichir l’esprit par l’apport du cœur. Il prit la résolution de demeurer chaste et il semble avoir tenu sa promesse.
Les hommes d’une si austère vertu, si toutefois on peut appeler vertu l’absence de désir sexuel, n’ont souvent aucune peine à pratiquer cette vertu parce qu’ils sont dépourvus du désir qui brûle les autres. De combien d’enseignements sont privés ceux qui se font, dès le commencement de leur vie, une règle de la chasteté. Le Bouddha épousa la belle Yasodhara et il l’aima tendrement. Il eut même d’autres femmes selon les usages de son pays. Confucius fut marié à l’obéissante Ki-Kéou et Socrate eut deux épouses, comme le prescrivaient les lois d’Athènes, la charmante Myrto et l’acariâtre Xanthippe. Platon ne faisait pas profession de chasteté et Pythagore n’avait pas inscrit cette chasteté parmi les règles essentielles de sa secte puisque la tradition rapporte qu’il fut marié avec Théano et qu’il édicta même une série de prescriptions sur la vie conjugale. Ce fut donc sa propre prudence, un souci extrême de préservation spirituelle qui poussa l’exemplaire jeune homme de Tyane à garder une virginité que l’on n’exigeait que des vestales et des pythies.
Il s’installa à Egées avec son maître l’épicurien Euxène.
Egées possédait un temple d’Esculape dont les prêtres étaient des philosophes et des médecins de l’école pythagoricienne. On venait de toute la Grèce, de la Syrie et même d’Alexandrie pour les consulter. Il y avait des pèlerinages, des guérisons collectives, une atmosphère de psychisme et de miracle. Les prêtres d’Egées guérissaient par l’imposition des mains et l’application du pouvoir de la pensée qui était chez eux une science. Ils pratiquaient la magie, étudiaient l’art d’interpréter les rêves et l’art plus subtil de les provoquer et d’en dégager l’élément prophétique. Ils étaient les héritiers de connaissances séculaires dont l’enseignement était oral, qui venaient des anciens mystères orphiques et dont le secret devait être jalousement gardé par le disciple qui les recevait[1].
[1] La pythagoricienne Timycha se coupa la langue plutôt que de révéler à Denys l’ancien la cause de l’interdiction des fèves dans les règles de la communauté.
L’école de Pythagore formait alors une communauté secrète qui avait plusieurs degrés d’initiation dont les membres se reconnaissaient par des signes convenus et employaient un langage symbolique afin que la doctrine demeurât inintelligible aux profanes. La musique, la géométrie et l’astronomie étaient les sciences les plus recommandées chez les pythagoriciens comme susceptibles de préparer l’âme à la pénétration des idées supra-sensibles. Ils enseignaient le détachement des choses matérielles, la doctrine de la transmigration des âmes à travers des corps humains successifs, le développement de nos facultés spirituelles au moyen du courage, de la tempérance, de la fidélité à l’amitié. Ils avaient découvert les rapports des nombres avec les phénomènes de l’univers et au moyen de conjurations et de cérémonies ils communiquaient avec les âmes des morts et les génies de la nature. Le but de tous leurs enseignements était l’agrandissement et la purification de l’homme intérieur, sa réalisation en esprit.
Apollonius ne quitta plus le temple d’Esculape. Il y montra des dons précoces de guérisseur et de clairvoyant, une extraordinaire ardeur à s’instruire dans la science secrète. Il laissa croître sa chevelure, ne mangea plus d’aucun animal, s’abstint de vin, marcha pieds nus et ne se revêtit que d’étoffes de lin, renonçant à toutes celles qui sont faites de poils d’animaux. Il mit même une certaine ostentation à avoir l’apparence extérieure d’un jeune prophète. Si grand que soit l’homme il ne dédaigne pas d’habiller sa sagesse d’un uniforme de sage.
En vain Euxène tenta-t-il de le détourner vers une voie plus moyenne. La vraie sagesse n’avait pas tant d’exigences selon lui. Elle se conciliait avec tous les plaisirs de la vie. Cet Euxène était un de ces jouisseurs maigres, jamais rassasiés comme l’Orient en produit tant et pour qui les spéculations de l’esprit étaient des voluptés presque physiques du même ordre que le choix des vins ou celui des femmes. Il doutait des miracles et ce qu’il admirait le plus dans Platon, c’était qu’il avait discuté de l’immortalité de l’âme, parmi les fleurs et devant les mets choisis du Banquet d’Agathon.
Apollonius ne lui en voulut pas d’être si différent de l’homme parfait qu’il avait pour idéal. Il lui acheta aux environs d’Egées une villa entourée d’un jardin et il lui donna l’argent nécessaire pour les courtisanes, les soupers et les amis pauvres.
Il s’impose alors les quatre années de silence nécessaires pour obtenir la dernière initiation pythagoricienne. Il est devenu très célèbre.
Cette célébrité ne fait que grandir et il voit sans déplaisir cet accroissement de gloire. Il fait des prédictions qui se réalisent, apaise une émeute par sa seule présence, ressuscite une jeune fille dont le cortège funèbre passe auprès de lui. Mais ce ne sont là que des récréations. Comme tous ceux qui cherchent la vérité avec passion, il remonte à ses sources, il veut savoir l’origine de cette eau divine dont il s’abreuve. Pythagore a voyagé à Babylone et en Égypte. Mais d’après une tradition conservée dans tous les temples, c’est dans l’Inde qu’il a reçu le dernier mot de sa sagesse, c’est de l’Inde qu’il est revenu porteur du message dont l’annonce devait transformer les hommes de Grèce. Des siècles ont passé et ont ramené avec eux les vagues profondes et régulières de l’ignorance. Le message est toujours à renouveler.
Apollonius se sent investi de la mission d’aller chercher la parole nouvelle et de la rapporter.
Sans doute devait-il être très impressionné par les récits qui défrayaient alors la Grèce touchant le prêtre bouddhiste Zarmaros de Bargosa. Quelques années avant la naissance d’Apollonius, ce Zarmaros était venu à Athènes avec une ambassade indienne chargée de présents pour l’empereur Auguste. Il s’était fait initier aux mystères d’Eleusis, puis comme il était très âgé, il avait déclaré que le terme de sa vie était arrivé, il avait fait dresser un bûcher sur une place et il y était monté devant les Athéniens stupéfaits.
Le récit de cette mort poussa Apollonius à voir le pays où vivaient des sages qui avaient un tel mépris de la mort. Seul, à pied, il va se mettre en marche. Le voyage sera long et difficile. Moins cependant qu’on peut le supposer. Savants et religieux se reconnaissaient alors de la même race et ils formaient des communautés secrètes où le voyageur trouvait une aide et un abri, d’étape en étape.
Et puis, Apollonius sait où il va. Il reprend la route de Pythagore dont le hasard ou la bienveillance d’une puissance cachée lui ont fait découvrir l’itinéraire.
A quelque distance d’Antioche, visitant selon sa coutume les anciens lieux consacrés aux dieux, il est allé dans le temple à demi abandonné d’Apollon Daphnéen. Il a été séduit par la beauté solitaire du lieu, la mélancolie de la fontaine et le cercle de cyprès d’une hauteur extraordinaire qui entoure le temple. Il n’y avait là qu’un prêtre à demi paysan, un peu insensé mais en qui vivait, comme une lampe oubliée, le sentiment d’un secret religieux à conserver. Le prêtre en revenant de labourer son champ trouva Apollonius au milieu de ses cyprès. Il lui offrit l’hospitalité pour la nuit et le Tyanéen l’accepta pour se trouver le lendemain, avant l’apparition du soleil, dans le lieu saint.
Car il pensait que pour converser avec les dieux, en recevoir des avertissements et des conseils, l’heure la plus favorable est celle qui précède la naissance du jour. Il était en prière le lendemain quand le prêtre lui apporta le trésor du temple conservé en vertu d’une tradition reçue de père en fils. C’était quelques lamelles de cuivre sur lesquelles étaient gravés des chiffres et des dessins. Le prêtre insensé les avait gardées jalousement jusque là mais il venait de reconnaître en Apollonius, l’homme digne de recevoir l’incompréhensible trésor.
A la lumière du soleil levant, le pythagoricien déchiffra sur les lamelles de cuivre le tracé du voyage de son maître, l’indication des déserts qu’il fallait franchir, des hautes montagnes qu’il fallait traverser pour atteindre le fleuve où s’ébattent les éléphants et près duquel fleurissent des pommes de couleur bleue, comme le calice de l’hyacinthe. Il y vit la description de l’endroit exact où il devait parvenir, de ce monastère entre les dix mille monastères de l’Inde qui était la demeure des hommes qui savent.
Il sera le dernier missionnaire d’Occident. Après lui la porte se ferme.
En vain Plotin tentera deux siècles après de refaire le voyage d’Apollonius derrière les armées de l’empereur Gordien. Il sera obligé de revenir sur ses pas. Il faudra désormais produire la lumière avec les éclats perdus de la vieille sagesse. Les ténèbres s’étendront pendant des siècles sur le monde devenu chrétien.
APOLLONIUS DANS «LA DEMEURE DES HOMMES SAGES»
Apollonius venait d’arriver dans la petite ville de Mespila qui avait jadis été Ninive, «brillante comme le soleil sur une forêt de palmiers»
et il regardait les maisons basses construites dans les siècles révolus par les esclaves de Salmanazar. L’arc d’une coupole à demi ensevelie émergeait du sable. A côté se dressait la statue d’une déesse inconnue qui avait deux cornes sur le front et un homme était assis parmi les mosaïques brisées. C’était Damis[2] celui qui allait devenir, à partir de cet instant, le compagnon de sa vie.
[2] On connaît la vie d’Apollonius par les récits naïfs de Damis, son disciple. Ces récits furent recueillis au IIe siècle par Philostrate qui composa une Vie d’Apollonius de Tyane, à la demande de l’impératrice lettrée Julia Domna.
En vertu d’une affinité inconnaissable, un chien que l’on croise dans une rue se détourne et s’attache obstinément à vous en manifestant une inexplicable fidélité. Damis se leva, salua celui qui devait être désormais son maître et se fit agréer par lui comme guide pour aller jusqu’à Babylone.
Il en connaissait parfaitement la route et il se flatta aussi de connaître les langues des peuples chez lesquels ils allaient passer.
Apollonius sourit et répondit qu’il savait toutes les langues que parlent les hommes et qu’il comprenait aussi leur silence. Damis devait s’apercevoir un peu plus tard qu’Apollonius possédait en outre la connaissance du langage des oiseaux et qu’il savait lire ces grands caractères, sombres sur l’azur, que forment les trajectoires de leur vol.
D’ailleurs le guide ne devait être guide que de la route terrestre et c’est lui qui allait être guidé dans le voyage spirituel. Damis était un homme ordinaire en quête d’un destin quelconque. Si une troupe de mimes était passée, peut-être se serait-il engagé comme danseur. Ce fut un sage qu’il rencontra. Il se voua à la sagesse. La sagesse ne fit jamais grand cas de lui. Il ne pénétra rien des mystères qu’il frôla. Peut-être parce qu’Apollonius le laissa toujours à la porte des temples. Peut-être parce que son amour du merveilleux lui empêcha de comprendre la vérité, plus belle que les fictions.
Les deux voyageurs virent étinceler les dômes en argent bleui de Babylone; ils franchirent ses murailles; ils s’entretinrent avec les mages et ils repartirent. Ils gravirent des montagnes comme ils n’en avaient encore jamais vues. Les nuages voilaient leurs sommets, mais le déroulement de leurs immensités neigeuses n’impressionnait pas Apollonius.
—Lorsque l’âme est sans souillures, disait-il, elle peut s’élancer bien au-dessus des monts les plus élevés. Ils traversèrent l’Indus, marchèrent dans les pays où la monnaie est en orichalque et en cuivre noir et où il y a des rois revêtus de blanc et qui méprisent le faste.
Ils rencontrèrent un soir, sur le rivage désert d’un fleuve, une stèle d’airain sur laquelle étaient gravés ces mots: Ici Alexandre s’arrêta…
Et quand ils eurent longtemps descendu le Gange, quand ils eurent longtemps remonté de nouvelles pentes, gravi de nouvelles montagnes, rencontré l’onagre unicorne, le poisson à crête bleue comme celle du paon et l’insecte avec le corps duquel on fait une huile inflammable, après avoir évité le tigre au corps dentelé dont le crâne renferme une pierre précieuse, ils aperçurent au milieu d’une plaine une demeure de pierre qui avait la même élévation que l’Acropole d’Athènes. Ils étaient, rapporte Philostrate, à 18 jours de marche du Gange[3]. Un brouillard singulier flottait alentour et sur les rochers qui les entouraient, il y avait des empreintes de visages, de barbes et de dos d’hommes qui paraissaient être tombés à la renverse. D’un puits dont le fond était d’arsenic rouge, le soleil faisait sortir un arc-en-ciel.
[3] Il est à remarquer que Tzigadzi, le grand centre des lamaseries thibétaines est à environ 18 jours de marche du Gange.
Apollonius et son compagnon eurent le sentiment que le chemin par lequel ils étaient arrivés avait disparu derrière eux. Ils étaient dans un lieu gardé par l’illusion, où le paysage était mouvant et se déplaçait afin que le voyageur n’y put fixer de repère. Apollonius venait d’arriver enfin dans le pays des hommes sages de l’Inde, dont il devait dire plus tard:
—J’ai vu des hommes habitant la terre et cependant n’y vivant pas, protégés de tous côtés sans avoir aucun moyen de défense, et qui pourtant ne possèdent que ce que tous possèdent.
Alors un jeune Indien s’avança vers eux. Il avait une lune brillante dans l’intervalle de ses sourcils et il tenait à la main une baguette de bambou doré en forme d’ancre. Il salua Apollonius en langue grecque, car ceux dont il était le messager étaient informés de sa venue et il les conduisit vers la communauté des sages et vers leur chef, Iarchas.
Durant plusieurs mois Apollonius vécut avec ceux qui savent. C’est là qu’il s’instruisit dans la science de l’esprit, qu’il apprit les pouvoirs cachés dans le cœur de l’homme et les moyens de les développer, afin de vivre dans la proximité des dieux. C’est d’Iarchas qu’il reçut la mission qui devait le faire errer, toute sa vie, à travers les temples des pays méditerranéens, afin de dématérialiser le culte, de lui rendre son ancienne pureté. C’est là qu’il apprit la prononciation du nom ineffable, dont la combinaison secrète confère à celui qui la possède un pouvoir suprême sur les hommes et la faculté de se faire obéir par les êtres invisibles.
Quand il quitta ses hôtes hindous, Apollonius avait la certitude de rester en communication avec eux.
—Je suis venu à vous par terre, dit-il, et non seulement vous m’avez frayé le chemin de la mer, mais votre sagesse m’a ouvert le chemin du ciel. Je rapporterai toutes ces choses aux Grecs et si je n’ai pas bu en vain à la coupe de Tantale, je continuerai à m’entretenir avec vous comme si vous étiez présents.
Les sages, au seuil de leur vallée de méditation, indiquèrent aux voyageurs le chemin du retour et ils leur donnèrent des chameaux blancs pour la traversée de l’Inde.
Ils revinrent par la mer Érythrée sur laquelle ne se reflète pas la grande Ourse et où à midi les navigateurs ne projettent aucune ombre sur le pont de leur navire. Ils virent le pays des Orites où les rivières charrient du cuivre, Stobera, la ville des Ichtyophages et le port de Balara entouré de myrtes et de lauriers, où l’on trouve des crustacés dont la coquille est blanche et qui ont une perle à la place du cœur.
LA MISSION D’APOLLONIUS
Apollonius revenait de l’Inde, chargé d’une tâche d’ordre magique, qu’à la connaissance des hommes, il devait être le seul à accomplir.
Peut-être Pythagore avant lui fut-il investi de la même mission et s’en acquitta-t-il au cours de ses voyages. Mais nous l’ignorerons toujours.
Iarchas lui avait montré dans une cellule de son monastère un jeune ascète aux yeux brillants dont les facultés intellectuelles étaient plus extraordinaires que celles de tous les autres sages de la communauté mais qui ne parvenait pourtant à avoir une méditation sereine. Il se laissait aller parfois à maudire l’intelligence et à la déclarer inutile. Il souffrait sans cesse d’inquiétude et on ne pouvait l’apaiser. Apollonius avait demandé quel était cet ascète et la raison de sa souffrance.
—Il souffre par une injustice commise à son égard dans une vie antérieure, avait répondu Iarchas. Il a été Palamède, le plus grand et le plus intelligent des Grecs. Or, son nom est oublié, sa tombe est abandonnée et Homère n’a pas parlé de lui en racontant l’histoire de la guerre de Troie.
Cela était un exemple du danger de la connaissance. Apollonius aurait pu répondre:
—Comme il faut louer la nature qui a étendu sur l’homme le voile de l’oubli, en même temps que celui de la mort. Ainsi elle l’a préservé du contre coup des maux de la vie qu’on laisse derrière soi. Comme il faut plaindre celui qui est assez développé pour lire dans le passé mais qui ne l’est pas assez pour juger avec indifférence une injustice révolue.
Cette injustice, Apollonius entreprit de la réparer. Il ne fit du reste qu’agir selon les instructions qu’il avait reçues.
Il avait appris d’Iarchas l’art d’enfermer dans des objets, des influences spirituelles qui devaient agir à distance et à travers le temps. Dans des lieux choisis, de préférence des sanctuaires renfermant déjà un magnétisme d’essence religieuse, il devait déposer des talismans destinés à perpétuer la force active qu’il y avait enclose. De même, il devait retrouver dans les anciens tombeaux, dans les cryptes consacrées, les talismans déposés jadis par d’autres messagers de l’esprit.
Les sépultures des héros gardent longtemps parmi leurs pierres, dans les feuillages des arbres proches, dans l’ambiance de l’air solitaire, l’idéal de celui qui est devenu poussière et ossements. C’est pourquoi les pèlerins qui traversent la terre en vertu de leur fidélité à un vœu, pour aller se prosterner devant le monument d’un être vénéré rapportent toujours dans leurs mains vides une immatérielle richesse qu’ils sont seuls à voir.
Le christianisme devait un peu plus tard restaurer ces pratiques de la magie antique et leur donner une extension immense avec le culte des saints et l’adoration des reliques. Mais il n’a jamais connu le secret d’Apollonius.
Le premier soin du Tyanéen, après qu’il eut atteint Smyrne fut de se rendre dans le territoire de Troie. Son voyage dans l’Inde avait accru sa célébrité et beaucoup de disciples l’accompagnaient. Ils montèrent avec lui sur un navire qui les conduisit sur les côtes d’Eolie, en face de Lesbos, non loin du petit port de Methymne. Ils arrivèrent au coucher du soleil dans une baie déserte et Apollonius demanda à être laissé seul sur le rivage pour qu’il put se trouver en méditation, à l’heure qui précède le jour et où les intuitions des esprits des morts et des puissances plus élevées parviennent aux hommes assez purs pour les recueillir.
C’est dans cet endroit qu’avait été enseveli autrefois Palamède.
Palamède, dont Homère ignora jusqu’au nom; Palamède, le poète et le savant avait été la victime d’Ulysse, l’homme de l’action. Lui qui avait inventé différents modes de calcul, les signaux au moyen de feux et le jeu de dames, Palamède le plus inventif des Grecs avait été lapidé devant Troie par ses compagnons, à cause d’une fausse accusation de trahison portée par Ulysse. Que l’intelligence créatrice fût méconnue; que le don ailé du trouveur de science et de beauté fût étouffé par la jalousie et que l’injustice ne fût pas réparée au delà de la mort, c’était un crime de la race qu’il fallait réparer, une souillure sur l’histoire des hommes qui irait grandissant avec leur culture et qu’il appartenait à la main d’un sage d’effacer.
Quand le jour parut, Apollonius indiqua l’endroit près des flots où l’on devait creuser. On découvrit une statue de la hauteur d’une coudée et qui était celle de Palamède. On la dressa à son ancienne place où Philostrate, deux siècles après, atteste l’avoir vue. L’image du héros méconnu, debout devant la mer, enseigna longtemps aux voyageurs curieux des monuments de la Grèce primitive que tôt ou tard justice est rendue à ceux qui ont allumé les premières lampes de l’intelligence. Et peut-être dans une cellule de la demeure des hommes sages, un ascète taciturne sentit tomber sur lui, comme un rayon du soleil d’Eolie une douceur d’âme qu’il n’avait jamais connue.
Où Apollonius déposa-t-il au cours de ses voyages dans le monde les talismans dont le rayonnement devait assurer la spiritualité de l’humanité? Est-ce à lui qu’il faut attribuer l’impression mystérieuse que l’on ressent à Pæstum où il séjourna, devant le temple maintenant abandonné de Neptune. Celui qui, de nos jours encore, en respire le silence, en touche le marbre pentélique, se sent obligé de regarder en lui-même et entrevoit au fond de son cœur un autre temple abandonné, devant une mer plus indéfinie que la Méditerranée. Il en est de même aux îles de Lérins où Apollonius s’arrêta parce qu’il supposait, sans raison du reste, que ce point favorisé de la côte gauloise deviendrait un centre de la civilisation future. Là, peu après sa visite, fut fondé le monastère de Saint-Honorat qui a subsisté à travers les siècles.
Les cyprès de l’allée y ont un autre murmure qu’ailleurs, les pierres y ont une autre couleur et si l’on se penche sur le puits, on y sent frissonner les éternelles vérités de la vie. Est-ce par l’effet de la magie d’Apollonius? Il serait bien puéril de l’affirmer. Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’il appliqua ou tenta d’appliquer une méthode dont la transcendance nous échappe.
Le but avoué et plus compréhensible qu’il poursuivit fut d’unifier les cultes, d’expliquer les symboles, de montrer l’esprit derrière les images des dieux du paganisme, de supprimer les sacrifices et les formes extérieures pour que toute adoration participât de l’union platonicienne avec la divinité. Pour cela, il se rendit dans tous les lieux consacrés, en Syrie, en Égypte, en Espagne et il atteignit même le rocher de Gadès qui devait devenir Cadix et qui, d’après Pline, est le dernier morceau de continent échappé à la catastrophe de l’Atlantide.
Partout il reçoit sur son passage des honneurs presque divins. Ses dons de clairvoyance lui font faire des prédictions qui sont confirmées par les événements et sa renommée en est sans cesse accrue. Il échappe sans difficulté à la persécution de Néron contre les philosophes et ses admirateurs disent qu’il sut, devant le tribunal qui allait le juger, rendre blanche, par son art magique, la page de son acte d’accusation.
Il donne des conseils à Vespasien. Il reconnaît la véritable nature d’une femme vampire qui, sous l’aspect d’une belle jeune fille incitait au plaisir son disciple Ménippe afin de boire la nuit suivante, un sang d’autant plus précieux que c’était celui d’un philosophe. Il reconnaît aussi la personnalité d’un roi mort récemment et pleuré par son peuple dans un lion apprivoisé qui était herbivore, avait un caractère d’une douceur exquise et se montrait affectueux jusqu’à l’attendrissement. Il rend la juste notion de l’amour à un riche insensé qui voulait épouser solennellement une statue. Il exorcise un démon luxurieux qui poussait un habitant de Corcyre à se jeter sur toutes les femmes. Il guérit quelqu’un qui vient d’être mordu par un chien enragé, ce qui est un miracle ordinaire mais il ne néglige pas de courir longtemps après le chien enragé afin de le guérir aussi en le trempant dans une rivière, ce qui est le signe d’une exceptionnelle bonté. Emprisonné par Domitien, il disparut subitement quand il fut rendu à la liberté, après le jugement qui l’absolvait, soit parce qu’il usa d’un prestige de suggestion collective, comme le pratiquent certains fakirs, soit parce que, désireux d’être tranquille après les émotions de ce jugement, il se perdit simplement dans la foule sans être remarqué.
Enfin après mille prodiges naturels, aisément accomplis, ayant dépassé quatre-vingts ans, il accomplit le prodige de mourir. C’en fut un et très grand, car tout le monde le croyait éternel. Mais ce prodige ne fut peut-être pas réalisé car Apollonius, comme tous les grands adeptes, au terme d’une existence, disparut sans laisser de trace. Le phénomène de la disparition semble lui avoir été particulièrement agréable et il ne manqua pas de le pratiquer, au moment de la mort, cette disparition de longue durée.
Les uns disent qu’il sortit un soir de la maison d’Ephèse où il vivait avec deux servantes et qu’il ne rentra pas. D’autres prétendent que l’évanouissement de sa forme physique eut lieu dans un temple de Dictynne où il avait voulu passer une nuit à méditer.
On n’a jamais entendu parler d’un tombeau d’Apollonius de même que nul n’a su où était mort Pythagore. Plusieurs empereurs romains, admirateurs d’Apollonius, notamment Caracalla qui lui fit élever un temple, firent à ce sujet d’inutiles recherches.
Il convient de signaler, sans y attacher d’importance, que, onze siècles après, vivait, en Espagne, un philosophe arabe nommé Artephius qui prétendait être Apollonius de Tyane. Cet Artephius habita Grenade et Cadix où Apollonius avait longtemps séjourné. Il jouissait d’une très grande autorité parmi les philosophes hermétiques de son temps qui venaient des pays les plus éloignés pour le consulter. Comme Apollonius, il professait la philosophie pythagoricienne, étudiait l’art de composer les talismans et la divination par les caractères des planètes et le chant des oiseaux. Il avait pu, disait-il, prolonger sa vie de façon prodigieuse, par sa connaissance de la pierre philosophale.