Magiciens et illuminés
La Croisade
En ce temps-là, le pays qui allait de la mer de Provence et des tours de Fréjus, jusqu’aux pins maritimes de Guyenne, était, après l’Espagne savante des arabes, le plus civilisé de la terre. La lumière d’Athènes et d’Alexandrie l’éclairait encore d’un rayon qui ne voulait pas s’éteindre. Les thermes et les arcs de triomphe des empereurs n’étaient pas tombés en ruine dans ses cités et il n’y avait pas une colline sur laquelle ne se dressât, entre la vigne et l’olivier, la blancheur d’un marbre romain. Aristote et Platon qu’on était allé traduire en latin à Grenade, étaient la nourriture de ses lettrés. Les villes avaient des libertés municipales ignorées par les villes du nord. A Toulouse le pouvoir des Capitouls élus par le peuple tempérait celui des comtes.
L’immense littérature des troubadours fleurissait jusque dans les villages perdus des Pyrénées. Et les envahisseurs Sarrasins avaient laissé en s’en allant des théorbes qui venaient de Damas et sur lesquelles on faisait résonner la musique de l’Orient.
Mais les hommes du midi semblaient alors aux hommes du nord, ce qu’ils leur paraissent encore aujourd’hui: une race bavarde, vaine et oisive.
Leur légèreté joyeuse était un manque de sérieux et leur mysticisme ne pouvait être qu’hérétique. Les souvenirs du paganisme étaient parmi eux plus vivants qu’ailleurs, la liberté de pensée était plus grande, elle se traduisait dans les vers satyriques des poètes, dans les prédications des moines prêcheurs, dans les mouvements populaires si audacieux, si irrespectueux qu’on put voir saint Bernard, après une tournée triomphale dans la France, hué par la foule toulousaine. Les croisés qui revenaient de Constantinople et de la Palestine et qui pour rentrer chez eux débarquaient à Fréjus et à Marseille ne pouvaient s’empêcher de trouver une étrange ressemblance entre les méridionaux bruns et maigres, aux os trop saillants, aux faces trop longues et ces infidèles qu’ils avaient combattus avec une si pieuse ardeur et une si grande soif de pillage.
C’est vrai, les seigneurs de Provence et de Gascogne avaient été leurs compagnons. Mais en remontant le Rhône pour gagner les forêts d’Armorique ou les landes de Flandres, ils voyaient des villes trop claires, dont les architectures différaient des leurs, des villes qui ressemblaient de loin à celles qu’ils venaient d’assiéger et devant lesquelles tant de chevaliers avides de richesses étaient tombés pour un butin insuffisant. Ils voyaient les restes détestables de l’invasion Sarrasine. C’était non loin de Saint-Tropez la masse du château Fraxinet d’où les infidèles avaient commandé si longtemps la côte méditerranéenne, les fortifications de Narbonne aux tourelles dentelées, l’abbaye de Saint-Donat près de Grenoble et ces tours octogones sur les hauteurs, gardiennes de passages et de carrefours qui attestaient le séjour des Maures venus d’Espagne. Les robes des femmes étaient trop voyantes et avaient quelque chose d’oriental et d’impudique. La langue avait une résonnance barbare. Les villes renfermaient un grand nombre de juifs et non seulement ceux-ci exerçaient librement leur religion maudite, mais ils avaient des commerces prospères, professaient les lettres et la médecine, étaient honorés par une noblesse insouciante.
Aussi, quand sur l’ordre du pape Innocent III les moines de Citeaux se répandirent dans toute la France pour prêcher la guerre d’extermination contre Raymond VI, comte de Toulouse et contre le midi tout entier, ils trouvèrent un terrain préparé. L’opération était mille fois plus avantageuse que celle qu’on avait tentée en passant les mers sous le prétexte de délivrer le tombeau du Christ. On avait les mêmes avantages spirituels assurés par l’Église, la rédemption des péchés et même la vie éternelle et les avantages matériels étaient immédiats et connus. On savait les richesses des châteaux, la beauté des femmes, l’abondance du vin. Ce devait être une œuvre bénie de Dieu que d’envahir cette terre ocrée comme un paysage de Palestine, de mettre à mort ces hommes d’Oc turbulents et révoltés, de posséder, au milieu d’étoffes mauresques, leurs épouses perverses comme les filles de satan.
Trois figures terribles dominent le grand massacre Albigeois. Pour que ce massacre ait été possible, il a fallu que dans le même temps un extraordinaire génie de violence, d’organisation et d’hypocrisie s’incarnât dans trois hommes, également dépourvus de pitié et peut-être également sincères dans leur haine de l’hérésie et leur amour de l’Église.
Ce fut le pape Innocent III qui voulut et qui décida la croisade avec une volonté obstinée. L’assassinat du légat Pierre de Castelnau ne fut qu’un prétexte. Tous les historiens sont unanimes à glorifier le génie de ce pape. Les grands hommes de l’histoire sont ceux qui font quelque chose, qui exercent vers un but une puissante volonté. On ne se préoccupe pas après eux si le but fut sublime ou néfaste et la réussite donne la mesure du génie.
A peine élu pape, Innocent III commence à parler dans tous ses discours «d’exterminer les impies». C’est là l’idée maîtresse de sa vie et il l’a pleinement réalisée. Il pense avec une puissante conviction que tout homme qui essaye de se faire de Dieu une opinion personnelle en désaccord avec le dogme de l’Église doit être impitoyablement brûlé.
Il va même plus loin. Il estime que l’on doit déterrer les cadavres des morts hérétiques, dont on a ignoré l’hérésie de leur vivant pour leur ôter une paix à laquelle ils n’ont pas droit. «En 1206, il excommunie un abbé de Faenza qui se refusait à laisser déterrer les restes d’un hérétique déposés dans le cimetière abbatial[7]». «Il faut que l’habile investigation des catholiques, dit-il, révèle le crime de ceux qui ont feint de mener une vie chrétienne pour égarer l’opinion».
[7] Luchaire, Innocent III.
Dans un décret adressé aux bourgeois de Viterbe, il assure que «la sentence divine punit les pères jusque dans les fils et que les lois canoniques sanctionnent cette disposition.»
Il est très bien renseigné sur la pureté des mœurs des Albigeois et des Cathares, et cependant il les traite de «sectes lascives qui, bouillant d’ardeur libertine, ne sont que les esclaves des voluptés de la chair.»
Il exhorte sans scrupule ses envoyés à tromper le comte de Toulouse par des promesses qui ne seront pas tenues car pour une aussi juste cause que la destruction d’un peuple, tous les moyens lui paraissent bons.
Il trouve en Simon de Montfort l’instrument de fer qui doit servir sa fureur apostolique.
Ce Simon de Montfort est un guerrier noble et pauvre. Il est sexagénaire quand commence la croisade et dépouillé du désir des femmes qui peut inciter un chef à l’indulgence quand on va massacrer les habitants d’une ville. Ses mœurs sont austères. Il ne sait pas lire et il ne songe pas à apprendre. Peut-être ne pourrait-il pas d’ailleurs. Il est étonnamment myope. Quand il se bat, il ne voit pas l’ennemi qu’il frappe. Il donne des coups d’épée au petit bonheur et il rit bruyamment ensuite avec ses chevaliers d’avoir pu tuer sans voir. Ses paupières sont toujours fermées et on l’a appelé le chevalier sans yeux. Peut-être une partie de sa cruauté vint-elle de ce qu’il ne vit jamais les expressions de désespoir sur le visage de ses victimes. Il obéit en aveugle aux ordres du pape. Il est animé d’une inconcevable cupidité, mais il est prodigue avec le clergé. Il ne voit pas plus loin que son nez, mais il a le don de voir les richesses à travers les murailles et quand il a traversé une ville il sait quel habitant il doit accuser d’hérésie pour confisquer ses biens à son profit. Il ignore l’honneur chevaleresque de son temps.
Il est comme possédé par une folie destructrice, une passion froide de raser des châteaux, de faire périr des prisonniers, de promener la dévastation. Pendant les dix années que dure la guerre on ne peut rapporter de lui un trait de pitié. Il est dévoré par la haine du pays qu’il conquiert et dont on l’a nommé suzerain. Il n’aime même pas les siens. Quand il lève le siège de Toulouse, il abandonne ses blessés qu’il aurait pu emmener avec lui. Il est impitoyable pour les faibles et il se prosterne devant les puissants. Il est le valet des évêques, l’esclave du pape. Le lion est son emblème héraldique. Rien n’exprime davantage le mal que la face de ce félin monstrueux et féroce. Simon de Montfort ressemble au lion. Il a le courage que donne la certitude d’être le plus fort. Il est le symbole du mal incarné dans l’homme et ce mal s’exerce d’une façon d’autant plus redoutable qu’il a mis sur son visage le masque de l’archange saint Michel[8].
[8] Michelet, désireux de lui trouver quelque vertu parle: «de son courage, de ses mœurs sévères, de son invariable croyance en Dieu.»
Il raconte aussi avec admiration un récit rapporté par tous les chroniqueurs. Simon de Montfort aida une fois, au péril de sa vie, plusieurs de ses soldats à passer une rivière. Et M. Achille Luchaire dit en parlant de lui: «Un diplomate plein de ressources, un organisateur habile des pays conquis».
Un grand saint lève une croix derrière le front de Montfort pour lui faire une sorte d’auréole et lui permet de puiser à une source idéale cette exceptionnelle puissance de détruire les villes, de faire périr des hommes. Ce saint est l’espagnol Dominique de Guzman. Il est pour le domaine spirituel ce que Montfort est pour la pierre et pour la chair.
Mais l’ennemi auquel il s’attaque a plus de résistance que les murailles de Carcassonne ou celles du château narbonnais. C’est l’hydre de l’hérésie qu’il entrevoit dans les âmes. Ce sont les pensées de pureté qui montent plus haut que les tours, les rêves divins plus légers que les nuages. Pour arriver à ses fins, il imite les ascètes Albigeois, il s’en va nu pieds, en demandant son pain sur les routes méridionales, avide de parler et de convertir. Sa foi est aussi absolue, son désintéressement aussi parfait que ceux de ses ennemis. Mais il ne sait pas mendier. Il le fait avec orgueil et il a envie de frapper de son bâton celui qui a rempli sa besace généreusement mais qui est demeuré muet quand il a parlé de la sainte Église. Ceux qu’il rencontre en cheminant ont des crânes aussi durs que son crâne espagnol et dans sa rage de ne pas les convertir, il forge le plan d’un Ordre terrible, l’Ordre qui convertira un peu plus tard par la force. Le son de sa voix est rauque et il n’a pas pu perdre son accent d’Espagne. De ce côté des Pyrénées, la voix est chantante et l’homme du midi reconnaît sa race à une lumière de l’œil noir que le moine d’Osma ne possède pas. Il est incapable de gagner les cœurs. Il ne se retrouve avec les siens que parmi les barons du nord. Simon de Montfort n’agit jamais sans prendre conseil de lui. Le mystique suit le guerrier. Il n’a jamais un mot de clémence. Il n’intervient jamais en faveur de femmes ou d’enfants d’hérétiques que l’on va massacrer devant lui et il assiste à toutes les tueries. D’ailleurs il regarde les maux de la croisade comme le juste châtiment de fautes qui ne méritent pas de pardon. A Prouille, il avait dit à la foule:
—Là où ne vaut la bénédiction vaudra le bâton. Voici que nous exciterons contre vous les princes et les prélats. Les tours seront détruites, les murailles renversées et vous serez réduits en servitude.
Il n’a aucun scrupule à s’installer dans les demeures que Montfort lui donne et qui sont volées aux seigneurs du midi, pour en faire les monastères de son Ordre. Un globe de feu tombant la nuit d’une façon miraculeuse sur le domaine de Prouille lui indique que là Dieu veut voir s’élever l’école des convertisseurs qui doit porter son nom et il n’hésite pas à faire déposséder Guilhem de Prouille de son bien héréditaire. Ses disciples après lui glorifient le saint et s’enorgueillissent du miracle, sans trouver invraisemblable que Dieu ait envoyé un globe de feu pour désigner le lieu d’une rapine.
Le sens de sa vie est indiqué par un autre miracle qui eut lieu à Toulouse en 1234, le jour de sa canonisation. L’évêque Raymond venait de célébrer cette canonisation par une messe, dans le couvent des Dominicains. Comme il se rendait au réfectoire pour achever la fête religieuse par un repas, on vint lui apprendre qu’une femme hérétique de Toulouse était en train de mourir dans la rue de l’Olmet sec et qu’elle attendait l’évêque Cathare pour en recevoir le consolamentum. Aussitôt il se précipite avec des soldats. Les parents de la mourante crient: Voici l’évêque! La femme trompée croit qu’il s’agit de l’évêque Cathare et, avec allégresse, elle affirme sa foi devant Raymond, elle répond à toutes ses questions, lui donne les noms des croyants qu’elle connaît.
L’évêque et les Dominicains la font condamner avec rapidité et ils ont le temps de la voir brûler sur la place voisine sans que le repas ait subi un retard exagéré. Mais une méprise si heureuse, un bûcher si vite allumé sont les signes de la faveur de Saint-Dominique. Les moines rentrent au réfectoire en chantant des cantiques et ils célèbrent par un appétit inaccoutumé le miracle qui marque la canonisation du saint.
On sait, ou plutôt on devrait savoir l’histoire de la croisade Albigeoise. Je la résume rapidement.
*
Le Catharisme venait de se répandre avec une extraordinaire rapidité dans le midi de la France. C’était le culte rayonnant de l’Esprit pur qui s’emparait des âmes et il faisait courir le plus grand danger à l’église matérialiste du pape. Innocent III le comprit et il dépêcha dans le midi de la France plusieurs légats apostoliques. Ces légats se rendirent à Toulouse qui était la capitale du Catharisme.
Ils étaient résolus à frapper un coup retentissant qui ferait pleurer le midi et l’épouvanterait.
Il y avait alors à Toulouse dans la rue du Taur, un vénérable vieillard appelé Pierre Maurand qui avait été l’hôte de Nicetas et qui tenait chez lui des réunions nocturnes où il prêchait la religion nouvelle. On le comparait à saint Jean à cause de ses yeux illuminés. Il était capitoul et sa fortune était une des plus grandes de Toulouse. Les légats le firent comparaître solennellement devant le peuple, l’interrogèrent, le convainquirent d’hérésie et le condamnèrent à mort. La force d’un martyr n’était pas en lui. Il eut peur de la mort, plus dure à un riche vieillard qu’à un autre homme et il promit de rentrer dans l’église romaine. Mais on lui imposa un retour difficile. Il dut aller nu, à pied, de la prison à l’église de Saint-Sernin entre l’évêque de Toulouse et un des légats qui le fouettaient de verges à tour de bras. Là, il demanda pardon à genoux, il abjura et il s’entendit condamner à avoir ses châteaux détruits, ses biens confisqués. Il devait partir pour la Terre sainte et durant trois années se consacrer à secourir les pauvres de Jérusalem. En outre, avant son départ, pour qu’aucun habitant de Toulouse n’ignorât son abjuration, il devait pendant quarante jours visiter en se flagellant toutes les églises de Toulouse.
Pierre Maurand qui avait alors quatre-vingts ans, se fouetta et erra nu dans les rues pendant les quarante jours prescrits. Il partit, traversa la mer, atteignit l’Orient. Il alla en Arabie s’entretenir sur des sujets mystiques avec le soufi persan Farid Uddin, il séjourna à Tripoli, connut le philosophe Maïmonide, passa trois années à Jérusalem et put rentrer à Toulouse où ses amis ne pensaient plus le revoir. Sa carrière n’était pas finie. Elle commençait presque. Symbole de la race tenace des hommes de Toulouse, il recommença à prêcher secrètement et il fut chaque trois ans et à cinq reprises élu consul de la ville par ses compatriotes désireux d’honorer en lui la résistance nationale au pape étranger. On s’était tellement habitué à l’idée que la mort ne pouvait le frapper qu’il passa longtemps pour s’être réfugié dans les forêts de Comminges et un siècle et demi après les gens des faubourgs prétendirent avoir vu Pierre Maurand faire le tour des remparts de Toulouse, pour en examiner la solidité[9], appuyé sur son bâton et très droit, comme jadis.
[9] Ne pouvant croire à cette étonnante longévité quelques historiens ont prétendu à tort que les consuls qui se succédèrent après son voyage en Palestine étaient ses fils.
Le midi avait été terrifié par la condamnation de Pierre Maurand. Le pape qui osait toucher à un vieillard d’une vertu aussi parfaite ne pouvait être que le pape du mal. Le Catharisme grandit: Les églises furent abandonnées. Une nouvelle église spirituelle sans monuments, sans hiérarchie et sans costumes d’apparat se créa secrètement. La voix de l’espagnol Dominique retentit inutilement sur le parvis des cathédrales.
Le légat Pierre de Castelnau repartit vers Rome découragé. C’était un ancien abbé de Maguelonne. Le jour où il avait été promu au titre de légat par le pape, il avait été atteint comme par une flèche, d’une sorte de folie d’orgueil. Il avait fait habiller ses gardes de rouge et il marchait revêtu d’un étrange uniforme ecclésiastique, chamarré d’or.
Il venait d’excommunier Raymond VI, comte de Toulouse. Il avait fait réunir les capitouls, les notables et le peuple et il avait repris en s’adressant au comte les termes d’une lettre d’Innocent III.
—Homme pestilent! Tremble, pervers! Tu es comme les corbeaux qui vivent de cadavres. Impie, cruel et barbare tyran! n’es-tu pas confus de protéger les hérétiques?
Il avait menacé Toulouse de la destruction, et il avait assuré que par ses soins personnels on labourerait bientôt là où s’élevaient les tours de ses remparts.
Un jeune homme dont le nom n’a pas été retenu avait vivement ressenti l’injure faite à la cité. Il résolut de punir l’orgueilleux légat. Il le suivit jusqu’au Rhône ce qui devait être aisé à cause de l’éclat des costumes de sa suite. Près de Fourques, à la nuit tombante, comme Pierre de Castelnau s’apprêtait à passer le fleuve, le toulousain s’élança sur lui et lui porta un coup de lance dont il mourut. Il put s’enfuir jusqu’à Beaucaire et regagner Toulouse où nul ne le punit de son acte.
Le pape Innocent III, dit «la chanson de la Croisade» en apprenant la mort de son légat «de l’affliction qu’il en eut tint longtemps la main à sa mâchoire et invoqua saint Jacques de Compostelle». Il ne devait pas s’en tenir là. Il envoya des messages à tous les rois chrétiens. Toutes les chaires romaines fulminèrent de malédictions. La croisade contre les hérétiques Albigeois fut prêchée avec la promesse des riches cités du Languedoc à piller. La noblesse de France à la tête de routiers allemands s’apprêta à descendre vers le midi par le Rhône, par le Velay et par l’Agenois.
Le midi pouvait tenir tête au nord. Si Raymond VI, le plus puissant seigneur d’occident après le roi de France avait réuni ses armées et s’était entendu avec l’héroïque Trencavel, vicomte de Béziers, la victoire lui serait peut-être restée. Mais il était possédé par l’amour des femmes plus que par celui de son peuple. Déjà, adolescent, il excitait la colère de son père parce qu’il s’obstinait à le tromper avec ses maîtresses. Il venait de se marier pour la cinquième fois avec la belle Eléonore d’Aragon qui avait seize ans et que son père avait été obligé de tenir captive dans une tour parce qu’elle ne pouvait voir un homme sans se pâmer. Il désirait savourer en paix la possession d’une aussi ardente créature. Albigeois de cœur, il commençait à s’habituer aux excommunications. Mais il craignait une lutte ouverte avec l’église.
Peut-être avait-il ce goût de se trahir soi-même que l’on rencontre chez certains hommes usés par l’amour du plaisir. D’ailleurs on ne peut rien attendre de grand de quelqu’un qui a les yeux chassieux, les mains trop grasses et molles et toujours un peu humides. Il fit sa soumission au pape. Il fut assez misérable pour guider l’armée des croisés dans les plaines du midi et combattre ceux qui s’étaient placés sous sa protection.
*
Les croisés arrivèrent devant Béziers où s’étaient enfermées les populations des campagnes fuyant devant les envahisseurs. La ville contenait avec tous ceux qui s’y étaient entassés plus de soixante mille personnes. Un grand nombre n’avait pas participé à l’hérésie et étaient d’excellents chrétiens. C’est là qu’eut lieu, au nom de la religion de Jésus, par le fanatisme de l’un des plus vénérés entre ses papes, un des plus sauvages massacres de l’histoire. D’ailleurs l’histoire, si habilement contée aux enfants par les historiens officiels, mentionne à peine, en passant, la prise de Béziers et semble la considérer comme un événement sans importance.
Les portes furent forcées le premier jour par l’avant-garde des Ribauds.
On appelait ainsi des bandes de brigands qui accompagnaient les armées pour profiter des pillages et détrousser les morts. Les croisés s’élancèrent derrière eux. La veille un conseil des chefs et des légats avait décidé l’extermination de toute la population.
—Mais comment, avait dit un baron ingénu, distinguerons-nous les catholiques des Cathares?
Et l’abbé de Citeaux avait répondu, réprimant sans doute le sourire que lui inspirait une semblable candeur: Tuez-les tous, Dieu saura reconnaître les siens.
Comme les rues étaient pleines de morts et que les portes des maisons étaient enfoncées le peuple crut trouver le salut en se réfugiant dans les églises. Les croisés y mirent le feu. Douze mille personnes périrent dans la cathédrale de Saint-Nazaire dont le plafond se fendit et dont trois côtés éclatèrent dans le même moment. Toute la ville fut livrée aux flammes et les soldats du pape encerclèrent cet immense bûcher, mettant à mort ceux qui tentaient d’en sortir.
—Que Dieu reçoive les âmes des morts dans son paradis! dit un pieux chroniqueur après avoir narré la prise de Béziers.
L’abbé de Citeaux, dans la lettre qu’il écrit au pape pour lui faire le récit de l’événement, pris d’une modestie singulière, n’évalue les morts qu’à vingt mille à peine.
Le jeune vicomte Trencavel qui avait vingt-cinq ans, qui était courageux comme Roland et beau comme le héros d’un roman de chevalerie s’était enfermé dans son imprenable cité de Carcassonne. Sa peau était couleur de lait et il était étonnamment imberbe avec des yeux bleus pleins de crédulité ce qui lui donnait une apparence d’enfant. Mais il avait un crâne carré qui faisait penser aux tours qu’élevaient les Templiers. Il était confiant jusqu’à l’absurdité et d’une violence extrême. Naguère à Béziers, il avait cruellement vengé son père assassiné par des notables de la ville. Non seulement il avait fait mourir ces notables mais, comme il avait entendu dire que leurs femmes avaient joué un rôle dans cette affaire, il avait forcé ces femmes à épouser les meurtriers de leurs maris, gens de basse condition. Ses sujets avaient vu là un beau trait d’énergie.
Ce fut en vain que la croisade battit les tours de pierre et les larges murs de Carcassonne avec les solives des machines, les pluies de flèches et le travail des sapes. La vaillance des assiégés repoussait les attaques. Une sorte de légende s’attachait au courage de Trencavel. Les barons du Nord sentirent que ce jeune homme plein de foi était comme le cœur du Languedoc et qu’il fallait arracher ce cœur pour obtenir la victoire. Ils se servirent pour le perdre de sa divine crédulité. Sous la sauvegarde du Christ, si authentiquement représenté par les légats romains, on lui demanda de venir sans armes dans le camp des Croisés afin de s’entretenir des conditions d’une paix possible. Le confiant héros, incapable de soupçonner une trahison sans exemple sortit de sa ville malgré l’inquiétude de ses compagnons d’armes qui le suppliaient de demeurer. A peine arrivé sous les tentes où se trouvait l’élite de la noblesse de France il fut saisi et retenu prisonnier.
On l’attendit tout le jour sur les remparts. Quand la nuit vint, les défenseurs de Carcassonne comprirent qu’ils ne reverraient plus leur chef. Alors des gémissements éclatèrent; ils se propagèrent de tour en tour, de rue en rue et de partout monta dans la nuit une plainte funèbre, le désespoir de la cité privée du chef héroïque qui incarnait sa vie.
C’était le 15 août, jour de la fête de la Vierge, protectrice de la Croisade. La nuit était extraordinairement claire. Les assiégeants crurent voir de loin les silhouettes des archers qui faisaient le guet devenir moins nombreuses sur les remparts, puis disparaître. La plainte nocturne diminua, mourut et il passa sur Carcassonne désespérée un impressionnant silence. L’assaut devait être commencé au lever du soleil. La forteresse semblait morte, comme un immense tombeau de pierre. Chevaliers et soldats avancèrent avec prudence, sous leur bouclier, croyant à un piège. Ils forcèrent une des silencieuses portes et quand elle fut tombée ils avancèrent à pas lents, glacés de stupeur dans une ville déserte, muette, comme ces villes des mille et une nuits, frappée d’un enchantement. Par les fenêtres entr’ouvertes, on voyait les intérieurs des maisons avec leurs richesses abandonnées. Dans les carrefours, des chiens hurlaient à la mort. Il y avait des armures vides sur le sol et des chevaux couraient çà et là. On pensa d’abord à un miracle puis on connut la vérité.
Le vieux baron Pierre de Cabaret, ami de Trencavel avait fait creuser quelques années auparavant un large souterrain allant du donjon de Carcassonne à son château de Cabardez, dans la montagne noire. Les guerriers, les consuls, toute la ville s’étaient enfuis durant la nuit.
C’est à peine si les croisés purent trouver, terrés au fond des caves, pour leurs gibets et leurs bûchers, quatre ou cinq cents Cathares oubliés, qu’on se hâta de pendre et de brûler, en trouvant que c’était bien peu.
Le midi était virtuellement vaincu. Les vainqueurs le donnèrent par élection à Simon de Montfort qui y demeura pour achever d’éteindre l’hérésie, avec ses bandes venues des Pays-Bas et de l’Allemagne.
Le lendemain de cette élection, on apprenait que Trencavel, vicomte de Béziers, était mort de maladie dans la prison où il avait été enfermé.
Il fut connu jusqu’aux confins de la chrétienté que Montfort avait fait assassiner celui qu’il venait de dépouiller. Mais un assassinat était bien peu de chose quand il s’agissait d’hérésie.
Et l’hérésie était encore vivace. Il fallut prendre les châteaux un par un, recommencer les sièges après les sièges. A Minerve, près de Narbonne, à Limoux, non loin de la montagne de ruines et d’ossements qu’était la malheureuse cité de Béziers, à Pamiers et à Mirepoix, partout Simon de Montfort dresse des potences et fait flamber des hérétiques. Les moines des abbayes et les fonctionnaires ecclésiastiques des villes, traîtres à leur pays, appellent l’homme du nord, envoyé par le pape, tandis que les Albigeois refluent vers les forêts des Pyrénées.
L’inlassable armée des croisés longe l’Ariège, puis la Garonne, revient vers l’Aude et recommence un nouveau massacre de toute la population de Lavaur dont la belle châtelaine, dona Geralda, fut jetée vivante dans un puits pour que sa mort fût lente et digne de la grandeur de son impiété.
«Nous les exterminâmes avec une immense joie» dit, en parlant des habitants le pieux Pierre de Vaux de Cernay, le chroniqueur de la croisade. Il signale à un autre moment que les Albigeois «se précipitaient eux-mêmes dans les bûchers, tant ils étaient pervers et obstinés dans leur malice.»
Une proie et peut-être la plus désirable échappa pourtant à la fureur de Montfort. Ce fut le château aux trois tours de Cabardez situé sur un contrefort de la Montagne Noire et où s’était réfugié Pierre de Cabaret et les défenseurs de Carcassonne. Pierre de Cabaret était marié à Brunissande, la plus belle châtelaine du Languedoc dont les chants des troubadours avaient rendu la beauté célèbre dans le monde. Il avait une fille d’un premier mariage, la blonde Nova, et une belle-fille, la brune Stephania de Sardaigne qui n’étaient pas moins illustres que Brunissande pour la beauté du corps et la sentimentalité amoureuse de l’âme. Les chevaliers de Montfort rêvaient des trois jeunes femmes enfermées dans le château aux trois tours. Quelle récompense pour les vainqueurs! Ils eurent pour les longs soirs de siège devant les tentes un aliment à leurs imaginations luxurieuses. Il dut y avoir des querelles, des choix et des partages. Brunissande passait pour s’être refusée à son époux par chasteté mystique de cathare parfaite et c’était un attrait de plus.
C’était un attrait aussi que la jeunesse virginale de Nova, et les sauvages guerriers, habitués aux viols dans les villes qu’on venait de prendre, devaient se représenter leur entrée dans le château de Cabardez comme l’entrée d’un paradis de plaisir charnel. Mais ce paradis de pierre qui dominait dans les rochers et les arbres, demeura clos derrière les herses et les ponts-levis. Les croisés furent obligés de lever le siège et de s’en revenir en longues colonnes vers les champs de Carcassonne n’ayant fait qu’entrevoir une robe blanche sur un rempart, un casque de cheveux parmi des casques d’acier, laissant derrière eux les trois jeunes femmes inviolées, comme le symbole de la pure beauté de l’esprit qui, pour l’homme grossier, demeure éternellement inaccessible.
Le comte de Toulouse avait en vain supplié le roi de France, le roi d’Angleterre, l’empereur d’Allemagne et il était allé en vain se prosterner en pleurant aux pieds du pape. Il avait pris dans la compagnie des femmes une étonnante facilité à pleurer et à tomber à genoux. Il comprit enfin qu’aucune bassesse ne le sauverait. L’hérésie n’était qu’un prétexte, c’était à ses terres et à ses villes qu’on en voulait. Il se décida enfin à la résistance. Il était trop tard. Ses barons étaient décimés. Il avait lui-même livré à Montfort les meilleurs de ses partisans. A Toulouse, l’évêque Foulque avait fait mourir dix mille personnes accusées d’hérésie. C’était un ancien troubadour, un aventurier sans croyance, qui avait trouvé sage en vieillissant d’embrasser la carrière où l’on s’enrichissait le plus vite. Il était tellement dévoré par l’envie qu’on disait qu’il jalousait même le Christ quand il le voyait sur un autel trop chargé d’or. Il sortit de Toulouse en excommuniant pour la dixième fois en quelques années, la ville, son comte, ses capitouls et son peuple.
Toulouse ne fut pas prise par Simon de Montfort grâce à l’héroïsme de ses habitants. Deux fois les armées des croisés se brisèrent devant ses remparts. «O Toulouse! O nid d’hérétiques! O tabernacle de voleurs!»
s’écrie Pierre de Vaux de Cernay, indigné de cette résistance d’une ville qui ne veut pas mourir. Mais les croisés quittèrent la ville imprenable pour aller ravager Albi et le Quercy, le Lauragais et le comté de Foix. Le temps passait. Des renforts arrivaient toujours du nord. Une fois, c’était dix mille pèlerins armés d’Allemagne, une autre fois c’était le comte de Bar et ses troupes aguerries. D’Hautpoul dans la Montagne Noire, à Lavelanet, dans l’Ariège, Simon de Montfort, inlassable, cheminait, suivi d’un cortège d’évêques et de prélats, détruisant avec amour, avec patience, avec méthode, comme s’ils obéissaient à un mystérieux idéal de mort.
Une grande partie se joue à Muret où le roi d’Aragon est venu avec une immense armée défendre le comte de Toulouse. Le midi se réveille et espère. Le roi d’Aragon est un grand capitaine et la victoire semble assurée. Mais Montfort gagne encore. Il est protégé par le dieu des armées. Il gagne toujours la partie matérielle car il est l’homme de la matière qui dans ce temps et dans ce pays doit vaincre l’esprit.
Enfin, sous les murs de Toulouse qu’il assiège à nouveau et où on a armé les vieillards, les femmes et même les enfants, l’invincible tombe. Une pierre lancée par un mangonneau que manie une jeune fille fait voler en éclats le crâne du soldat de fer, de l’homme sans pitié. On ne sait pas le nom de la jeune fille. Un tableau la représente dans une salle du Capitole de Toulouse lançant la pierre libératrice. On ne voit pas son visage que le destin a voulu garder anonyme. Mais on sent dans l’élan du bras et du cou, la gerbe des tresses tordues, le mouvement du buste, les qualités de courage, de mysticité et d’indépendance de la race méridionale si injustement écrasée au treizième siècle.
Le corps de Simon de Montfort fut pieusement ramené par son fils et par son frère à travers le Toulousain et l’Albigeois, la Montagne Noire et le Quercy. D’abbaye en abbaye, d’église en église, le cortège funèbre chemina à travers les villes silencieuses, sur les routes où les paysans fuyaient en reconnaissant la bannière aux armes maudites. Parfois dans un défilé une pierre lancée d’une hauteur tombait sur le cercueil comme le témoignage de la malédiction populaire. Le soir dans les monastères où le mort était accueilli on allumait des cierges et l’on chantait des chants funèbres. Mais tout autour, dans les maisons, on éteignait les lumières. Enfin, Simon de Montfort sortit de la terre dont il avait été le fléau. Le terrible paladin du pape fut ramené à Montfort l’Amaury, dans le cloître des Hautes Bruyères, et l’on sculpta sur son sarcophage le lion symbolique, la bête qui rampe et qui dévore, avec cette inscription: Martyr très glorieux de Jésus-Christ.
Six siècles après, seulement, la Révolution brisa le sarcophage et le lion sculpté pour que le vent pût emporter sa poussière jusqu’aux Pyrénées.