Magiciens et illuminés

Maurice Magre · Chapitre 6 sur 18

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Magiciens et illuminés

Le Maitre Inconnu des Albigeois

Y eut-il un maître inconnu dont la parole fit éclore la vérité cathare[4]? Un instructeur apporta-t-il d’Orient les éternelles vérités aux hommes albigeois et toulousains? Est-ce celui qu’un paysan de Rouergue rencontra au bord d’un chemin, un soir qu’il regagnait sa ferme, celui qui avait, d’après ce que le paysan rapporta au tribunal de l’Inquisition, outre une étrange puissance persuasive, un visage de Maure et une lumière bleuâtre autour des cheveux. Est-ce ce Pierre, disciple d’Abélard qui commença à enseigner au douzième siècle? Est-ce un de ces prêcheurs anonymes qui s’arrêtaient dans les carrefours des bourgades pour apprendre aux hommes simples que la pauvreté qui faisait leur malheur apparent était le gage d’une immense béatitude après la mort?

[4] L’origine du mot cathare est obscure. Dérivé du grec, cathari devait signifier ceux qui tendent à la perfection et être le nom que les membres de la secte se sont primitivement donnés. Prononcé Cazari il a pu désigner les habitants de Cazères, petite ville près de Toulouse qui fut un centre de l’hérésie et de même que le mot Albigeois s’étendre ensuite à tous les hérétiques du Midi.

Le véritable initié, le grand propagateur du catharisme serait-il ce Nicetas, ce mystique bulgare qui traversa à plusieurs reprises le midi de la France, jeta à Saint-Félix de Caraman les bases d’une église nouvelle et confia à certains hommes qu’il reconnut purs d’esprit, le livre où était résumée la doctrine spirituelle? On ne sait rien de lui, sauf la grande impression que laissa son passage et l’extension du mouvement cathare qui suivit son départ pour la Sicile[5].

[5] Il est à remarquer que c’est après le séjour en Sicile de Nicetas que se forma le groupe des Fidèles d’amour dont la doctrine avait tant de rapports avec le catharisme. Frédéric II, protecteur des hérétiques y fut dit-on initié. Un des maîtres de ce groupe fut Guido Cavalcanti, ami et initiateur du Dante.

Les plus grands maîtres demeurent cachés et l’on ne retrouve avec certitude à l’origine des Albigeois aucun personnage sublime jouant le rôle d’initiateur. Peut-être, en vertu de la force expansive de la vérité, les doctrines hérétiques venues d’Orient traversèrent-elles l’Europe pour envahir la France et s’étendre jusqu’en Allemagne, comme les pollens de l’arbre que le vent transporte au loin et qui germent partout où il y a une terre propice.

En Grèce, le moine Niphon, homme plein de sagesse et de vertu est condamné à perdre sa barbe par le patriarche Oxitès, ce qui est un supplice bien doux et un peu singulier. On l’enferme aussi. Mais il est délivré par un autre patriarche. Sa barbe repousse et ses prédications ardentes lui suscitent des disciples qui partent à travers le monde pour répandre sa parole.

Près de Turin, une comtesse exaltée qui habite le château de Monteforte, forme avec un mystique appelé Girard, une communauté où l’on essaie de mener la vie parfaite. Tous les hommes y sont égaux et les biens de l’un appartiennent à l’autre. On ne fait pas usage de viande, car il ne convient pas d’ôter la vie aux animaux. On ne boit pas de vin dont la vapeur obscurcit la présence de l’esprit. La vie est une sorte de pénitence et si l’on ne veut pas rentrer éternellement dans de nouveaux corps, se réincarner sans fin, il faut arriver au détachement de toutes choses qui seul permet de réintégrer Dieu. On doit, mais seulement lorsqu’on a atteint un certain degré de perfection, se garder du mariage et de l’acte par lequel se perpétue la vie.

L’archevêque de Milan dirigea une expédition contre le château de Monteforte. Il s’empara des hérétiques et les fit tous brûler.

L’historien de ces faits note qu’il aurait préféré leur laisser la vie sans expliquer pourquoi il ne le fit pas.

Et alors se vérifièrent les paroles que Girard avait dites avant de mourir:

—Ce n’est pas moi seulement que le Saint-Esprit visite. J’ai une grande famille sur la terre et elle comprend un grand nombre d’hommes qu’il éclaire, certains jours et à certaines heures et auxquels il donne l’illumination.

On vit de toutes parts cette illumination se manifester.

Une femme inconnue arrive à Orléans et après l’avoir écoutée, tous les chanoines de l’église collégiale de Sainte-Croix deviennent hérétiques.

Deux clercs, Etienne et Lisoi sont les théologiens d’une nouvelle église où l’on enseigne que Jéhovah, le dieu de la Bible fut un Dieu mauvais qui après avoir eu l’imprudence de créer, ne s’occupa que de châtier, une église où l’on rejette le baptême et où l’on n’obtient la rémission des péchés que par la perfection de la vie.

Sur l’ordre du roi Robert, ces hérétiques sont saisis dans une maison d’Orléans où ils étaient réunis. On les entraîne dans une église où Guarin, évêque de Beauvais, les interroge pendant qu’on dresse leur bûcher en dehors de la ville. La reine Constance attend la sortie des condamnés devant le portail de l’église et elle tient personnellement à crever avec le bout de sa canne, un œil d’Etienne parce qu’il avait été auparavant son confesseur et lui avait fait courir le risque d’ouïr quelque fausse doctrine. L’historien note qu’une nonne préféra abjurer ses erreurs que de mourir par le bûcher, sans indiquer le nombre de ceux qui préférèrent mourir que d’abjurer.

L’esprit souffla au hasard, toucha les extravagants autant que les raisonnables. Un jour que le breton Eon de Loudéac écoutait la messe dans une église, il s’endormit. Or le prêtre qui officiait avait une voix retentissante et cette voix réveilla Eon en prononçant la phrase de la liturgie: Per eum qui venturus est judicare vivos et mortuos. Eon crut entendre prononcer son nom dans ces syllabes: Per eum! C’était Dieu qui le conviait à être juge des vivants et des morts, à reconnaître les purs et les impurs. Il sortit précipitamment de l’église. Sa mission commençait.

Il se mit à prêcher. Il flétrissait la richesse des prélats, la dureté des puissants. Tous ceux qui possédaient étaient les morts. Lui, Eon, conférait la vie par l’imposition des mains. Il jugeait, comme Dieu le lui avait prescrit, en s’adressant à lui directement. Il exposait les doctrines cathares qui étaient mystérieusement arrivées jusqu’à lui et sa sincérité, voisinant avec une sorte de folie pleine d’allégresse le rendait populaire dans tous les lieux où il passait. Des disciples se groupèrent autour de lui et leur nombre alla grandissant. Eon après avoir parcouru la Bretagne descendit vers le midi. Il campait avec sa troupe dans les landes et les forêts. Il avait organisé une Église de prêtres selon Dieu qui ne possédaient rien et allaient, presque nus, suivis d’une immense cohorte de fidèles.

L’archevêque de Reims parvint à disperser le flot menaçant de ces hommes purs. Le pape Eugène III vint présider en personne le concile qui jugea Eon. Mais à toutes les interrogations Eon se contenta d’affirmer qu’il était celui qui devait juger les vivants et les morts à cause d’un ordre de Dieu.

Dans les Flandres c’est Tanquelin qui parle aux pêcheurs, comme Jésus.

Il enthousiasme les populations du Nord en proclamant que les sacrements sont inutiles et que les femmes doivent être mises en commun à cause de la vanité du plaisir qu’elles procurent. Mais le succès lui fait perdre la raison. Il se laisse aller à festoyer avec ses disciples. Il revient à ce goût des richesses qu’il avait commencé par proscrire. Cet ancien apôtre de la simplicité, se revêt d’un habit de prince, entoure ses cheveux de bandelettes d’or, et un jour, devant une statue il se fiance à la Vierge Marie.

Mais c’est dans la région d’Albi, de Carcassonne et de Toulouse que s’opère la révolution mystique. Il y a Pons dans le Périgord, Henri à Toulouse, Guillabert à Castres. Mais ceux-là sont des lettrés et des philosophes qui expliquent par écrit la sagesse du catharisme. Le dogme romain avait fermé ses portes de fer et élevé les murailles de ses principes à jamais immuables. Avec la philosophie cathare, beaucoup d’esprits accueillirent la possibilité de voir s’ouvrir par la libre recherche le sens spirituel des Ecritures et de résoudre les problèmes métaphysiques qui ont de tout temps hanté les intelligents. Les autres, ceux qui ne lisaient pas de livres, mais qui regardaient et s’indignaient du faste et de l’immoralité des évêques, écoutèrent les ascètes des carrefours parce qu’ils avaient des âmes semblables à celles des premiers chrétiens et qu’ils retrouvaient dans leurs paroles la pure doctrine du maître Jésus.

Ce que l’église appela «l’abominable lèpre épidémique du midi» se manifesta comme une épidémie de désintéressement, une communication de bonté, une chaîne de sacrifice.

Un riche bourgeois de Carcassonne s’éveille la nuit parce qu’il ne peut plus supporter l’idée de sa richesse, quand il y a tant de pauvres qui n’ont rien. Une voix intérieure lui a dit qu’il ne fallait pas perdre une minute et il lui obéit scrupuleusement. Il charge ses meubles précieux sur ses épaules et il les transporte dans la rue afin que chacun puisse prendre ce qui lui convient. Comme la nuit est obscure il allume deux chandeliers devant sa porte pour faciliter le choix du passant et comme la rue est déserte, il s’empare d’une trompette et il en joue pour qu’on sache que ses biens ne sont plus à lui, qu’on se hâte de l’en dépouiller et que le soleil levant éclaire sa pauvreté rédemptrice.

A Lavaur, un homme bègue se force à parler et devient éloquent par le désir d’apprendre à ses frères qu’il n’y a pas qu’une seule vie de douleur, mais qu’il faudra se réincarner sans fin dans de nouveaux corps d’hommes si on n’échappe pas à cette inexorable roue en devenant parfait dans une vie.

A Montauban, un certain Querigut scandalise la ville en abandonnant une épouse qu’il aimait pourtant avec tendresse et en la laissant à un autre homme dont elle était aimée. Il se retire sur une colline du voisinage hantée par les loups, il se nourrit de fruits et de racines, dort avec joie sur la terre nue, car, dit-il, on est enseigné par le compagnonnage des loups, plus le corps souffre, plus l’âme s’élève, plus on triomphe de l’amour humain et plus on gagne l’amour divin.

Le renoncement bouddhiste devient une loi morale qui se répand avec une étonnante rapidité. De Bordeaux jusqu’aux confins de la Provence, dans l’âpre Languedoc, sous les marronniers de l’Albigeois, et les landes du Lauragais, les routes sont pleines d’ascètes qui vont nu pieds, et qui sont avides de faire savoir à leurs frères ce que l’esprit leur a révélé. Et ce sont toujours des humbles qui sont inspirés. L’esprit est écarté par le magnétisme que dégage l’or des églises. Au contraire, il entre volontiers dans une cabane solitaire sur une hauteur, dans la petite maison d’un artisan adossée aux remparts d’une ville ou dans un monastère paisible sur les bords de l’Ariège où de la Garonne. Dans l’allée des peupliers, le cloître de pierre où tournent une centaine d’hommes au crâne rasé, il souffle parfois avec une force si communicative qu’il fait clore la porte, laisser le jardin et la chapelle à l’abandon et il change ces copistes de manuscrits, ces enlumineurs de missels en prophètes errants de la nouvelle hérésie.

A la fin du XIIe siècle cette parole des Pélagiens: Christ n’a rien eu de plus que moi, je puis me diviniser par la vertu… apparaît comme essentielle à la plupart des hommes du midi. De plus en plus étrangers au Dieu des églises, le Dieu qui avait des images trop dorées dans des châsses trop magnifiques, le Dieu des riches prélats et des seigneurs impitoyables, ils honorent le Dieu intérieur dont la lumière est d’autant plus visible qu’ils mènent une vie plus pure et plus remplie d’amour pour leurs semblables.

Crime du désintéressement et de l’amour! Il ne peut pas y en avoir de plus grand aux yeux des hommes égoïstes. La haine que suscite la supériorité morale est toujours impitoyable. L’église chrétienne avec sa hiérarchie sacerdotale, ses confréries de moines richement dotées, ses puissantes abbayes, ne devait pas pardonner aux Cathares de donner l’exemple d’un ascétisme plus grand que le sien. Il n’y a pas de tragédie plus cruelle dans l’histoire que celle de l’anéantissement presque total de la race méridionale par le roi de France et par le pape, par les barons du Nord et par l’Église de Jésus[6].

[6] Toutes les histoires de France sont les histoires de l’unité de la France et non l’histoire impartiale de ce pays. Cette idée d’unité fait aller à l’encontre de la plus élémentaire justice. La guerre des Albigeois semble avoir servi la future unité de la France. Aussi elle ne soulève qu’une incomplète indignation chez ceux qui la racontent.

Elle est partout résumée hâtivement. On veut l’oublier. Elle est gênante. Michelet lui-même, apôtre du droit, ne peut s’empêcher de laisser percer le mépris qu’a toujours inspiré et qu’inspire encore à l’homme du nord «les mangeurs d’ail, d’huile et de figues».