Monasterium
Abbaye de femmes des Clairets, Perche, décembre 1306, à la nuit
Abbaye de femmes des
Clairets,
Perche, décembre 1306, à la
nuit
La lune pleine semblait se diluer dans un ciel laiteux. Hermione de Gonvray avait requis permission de nuit de l’abbesse afin de planter les graines de simples dont les vertus thérapeutiques variaient avec les phases lunaires. La fonction d’apothicaire requérait une solide connaissance des propriétés des plantes, des doses auxquelles employer leurs huiles, leurs distillats ou leurs broyats de feuilles sèches ou de racines, associée à de bonnes notions de botanique et de pratiques culturales. Ainsi, la cueillette des simples devait être effectuée au printemps, à l’été, ou en automne en fonction des signes du zodiaque qui les influençaient. En janvier le gui, en février les bourgeons de bouleau et l’écorce de saule, en mars les feuilles de pissenlit et de pervenche, en avril les racines de valériane, le lierre et l’ortie blanche, et ainsi de suite. Les plantes de Saint-Jean devaient être fauchées avant le lever du soleil afin de leur conserver leur rosée matinale. Certaines, comme la verveine et la digitale, ne se prélevaient que de la main gauche. Hildegarde de Bingen* avait même préconisé que l’on s’adressât en ces termes au hêtre avant d’en couper les
155
feuilles : « Je coupe ta verdeur parce que tu purifies toutes les humeurs qui entraînent l’homme sur les chemins d’erreur… »
En réalité, Hermione n’avait nulle intention de planter quoi que ce fût. Elle devait réaliser au plus vite une préparation qu’elle tenait jalousement secrète. L’efficace recette lui était parvenue grâce à sa mère qui la tenait d’une dame franque de Terre sainte. Les tragiques événements survenus récemment avaient tant bouleversé leurs vies qu’elle n’avait pas trouvé un moment pour se consacrer à son ouvrage clandestin. Il lui fallait faire vite. Si par malheur elle était surprise, elle aurait bien du mal à trouver un mensonge assez convaincant pour se tirer d’affaire. Elle frissonna à l’idée du châtiment qui lui serait réservé si jamais la véritable raison de sa présence dans l’herbarium, à la nuit, était découverte. Elle récupéra le miel qu’elle avait demandé en cuisine afin de préparer ses tisanes et potions, et les prunes sèches qu’elle y avait dérobées. Elle en pressa le jus noirâtre dans une jatte de terre et ajouta le contenu du pot de miel. Lorsque le mélange aurait longuement réduit sur les braises de la cheminée, elle ajouterait les autres ingrédients et le tour serait presque joué.
En attendant, elle s’installa sur le banc de pierre taillée sous l’unique fenêtre du petit édifice dans lequel elle concoctait depuis des années les remèdes qui guérissaient ou apaisaient les maux, petits ou grands, des moniales. Un lancinant chagrin lui fit fermer les yeux. Il revenait toujours, comme une ombre fidèle et finalement supportable, lorsqu’elle s’enfermait à la nuit pour composer sa secrète mixture. Chagrin de ce qui avait été, de ce qui serait, de ce qui n’adviendrait jamais. Amer et doux pèlerinage de mémoire qui la maintenait en vie. Jeanne, il fallait s’y attendre, s’y engouffra. Jeanne, sa sœur aînée. Jeanne la brave, la magnifique extravagante, seule gaîté de l’enfance par
156
ailleurs sinistre d’Hermione. Jeanne cédait toujours aux petits caprices de sa cadette. Prétendant la sévérité, elle finissait par fermer la porte de sa chambre et l’habillait telle une poupée, la coiffait de rubans en commentant : « Tu es bien coquette, ma petite mie. Je ne devrais pas t’y aider. Tu sais bien que c’est mal. Mais je ne puis te résister très longtemps. C’est faiblesse de ma part. »
Comment ? Comment Hermione n’avait-elle pas deviné que sous l’adorable nervosité de son aînée, sous sa joie qui explosait pour une broutille, un oiseau, un papillon, un orage, se dissimulait une inflexible volonté ? Un gouffre sans fin, aussi. Jeanne qui aimait Dieu d’une inextinguible passion. L’amour que Lui vouait Hermione était plus prudent. Jeanne ne s’en offusquait pas. Elle se moquait juste, chantonnant : « Tu verras, joli minois. Un jour, ta surprise n’aura d’égal que mon régal. Un jour, la révélation t’atteindra et tu trépigneras du temps perdu. Moi, je m’esclafferai. » Jeanne la prenait alors dans ses bras, et tournoyait à en perdre l’haleine. La « surprise » d’Hermione n’avait eu d’égal que son infini désespoir lorsque le corps glacé de Jeanne avait été allongé dans la grande salle commune du manoir. Ses longs cheveux plaqués d’eau lui faisaient un élégant linceul. Leur mère s’était ensuite murée dans un mutisme d’accablement. Quant à leur père, il avait trouvé la seule explication qui lui permît de continuer à vivre : Jeanne avait glissé sur une berge moussue. La profondeur de l’eau avait fait le reste. Pourtant, Hermione savait. Jeanne, promise de longtemps en mariage, ne pouvait rejoindre le couvent auquel elle aspirait tant. Elle avait choisi la seule échappatoire qui lui demeurait afin de ne mécontenter personne. Sans hargne ni regret, elle avait rejoint son grisant Amour aussitôt. Épargnée de crainte, elle s’était couchée dans
157
le lit de la rivière, attendant que son Dieu magnifique vienne la chercher enfin.
Les larmes dévalèrent des yeux clos d’Hermione. Pourquoi n’avait-elle pas deviné ? Comment n’avait-elle pas senti que Jeanne ne laisserait personne la séparer de son divin Amour ?
Une odeur caramélisée la tira de son précieux supplice. Elle se leva avec peine et tira la jatte de l’âtre. Elle récupéra ensuite dans son armoire différents sachets de jute, et deux petits flacons auxquels pendait une étiquette. Une faux rouge y avait été dessinée afin d’en signaler l’extrême toxicité. De l’aigremoine, du lys et de la poudre de ronce ; de la grande ciguë et du colchique.
Henriette Viaud se réveilla en sursaut, le cœur battant la chamade. Une sueur désagréable trempait sa chemise en dépit du froid qui régnait dans le dortoir de La Madeleine. Le souffle paisible de Claire, endormie dans la cellule de toile voisine, lui brisait les nerfs. Une question monstrueuse tourna dans son esprit, pour la centième, pour la millième fois. Claire avait-elle quelque chose à voir avec le meurtre de la gentille Angélique ? Elle s’en voulait affreusement des mesquines mauvaisetés qu’elle avait infligées à cette pauvre moniale : l’urine sur son matelas, les limaces dans ses bas. Certes, tout cela faisait partie du plan que Claire avait établi pour convaincre Angélique de son affection et de la jalousie brûlante d’Henriette.
Non, Claire n’aurait jamais… Pas cela. Néanmoins,
alors qu’elles suaient sang et eau dans l’hortus Un souvenir lui revint. Un jour d’étouffante canicule, 117 elle pouvait être dure, si féroce parfois. ,
Claire lui avait déclaré d’un ton calme, presque enjoué : « Que crois-tu ? Ce que je veux pour nous est bien au-delà de la vengeance. Je n’ai nulle intention de
117 Jardin potager avec légumes et condimentaires.
158
rendre dent pour dent, de me dédommager du mal que j’ai, que nous avons subi. C’est tellement plus simple : ma peine est ma limite. Si je l’ai supportée, d’autres le peuvent. Si je l’ai endurée, elle est maintenant mienne et je puis la redistribuer. Je n’infligerai rien que je n’ai souffert. Rien de plus. »
Claire n’avait pas enduré la mort, bien qu’il s’en soit fallu d’un cheveu. Claire ne donnerait donc pas la mort.
Pourtant, et si…
Une prière lui vint : que Claire ne soit pas mêlée au trépas d’Angélique, je Vous en supplie.
159