Monasterium

Andréa Japp · Chapitre 20 sur 21

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Abbaye de femmes des Clairets, Perche, le lendemain, janvier 1307

Abbaye de femmes des

Clairets,

Perche, le lendemain, janvier

1307

 

Aimery de Mortagne fixait Plaisance de Champlois, assise très droite derrière sa table de travail. Il avait requis de la nouvelle secrétaire, une jeune moniale allègre, permission d’une brève entrevue avec l’abbesse.

— Je vous venais saluer avant de m’en retourner à Mortagne, madame. La dépouille d’Étienne Malembert, escortée par Charles d’Ecluzole et ses hommes, m’y précédera de peu. Madame de Nilanay, bien qu’éprouvée, est en belle santé. Elle s’y trouve déjà, en invitée de rang.

— Une réjouissante nouvelle, approuva Plaisance, le visage grave.

— Elle ne semble pourtant guère vous égayer.

— C’est que monsieur, les récents ravages que nous avons essuyés mettront longtemps à se cicatriser tout à fait. Il me reste encore tant à… constater, réparer… Des choses peu plaisantes, précisa Plaisance en songeant au prochain départ de Bernadine Voisin, à laquelle elle avait ordonné de rejoindre au plus rapide une autre abbaye.

 

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Quant à Hermione, ou plutôt Thibaud de Gonvray, Plaisance le fuyait depuis cette éprouvante scène dans l’herbarium. Déchirée entre la réelle affection, la reconnaissance qu’elle éprouvait pour cette fille – qui se révélait un fils en déguisement – et l’impossibilité de participer à son mensonge, l’abbesse ne parvenait à se résoudre à exposer la vérité au chapitre. Thibaud de Gonvray risquait la sentence capitale, précédée de tourments.

— Monseigneur de Valézan ? reprit la jeune fille.

— Est mort comme il a vécu : en vilain rat.

Elle soupira et Mortagne ne sut s’il s’agissait de soulagement.

— La nouvelle de son trépas court déjà. Il semblerait qu’il soit tombé sous les coups d’un ivrogne qui l’a détroussé avant de disparaître, l’informa-t-elle.

Un lent sourire étira les lèvres de Mortagne, qui précisa :

— Aidé en cela par l’aubergiste, ce seigneur du Coutillier, je suppose. Au fond, j’en suis aise. Je n’aurai pas à m’expliquer sur les raisons de ce duel. Valézan sera porté en terre avec les honneurs. Si sa mort en arrange beaucoup et en dédommage d’autres, le scandale de sa répugnante vie épargnera l’Église, et c’est pour le mieux.

Plaisance approuva d’un hochement de tête et revint à sa véritable inquiétude :

— Et le diptyque, le secret qu’il détient selon vous ? Comptez-vous jamais le produire, maintenant que Valézan n’est plus ? Ne vaudrait-il pas mieux le détruire ? Il a déjà tant fait couler le sang d’innocents.

— Le détruire ? Je m’y résoudrai sans doute. Pourtant, une certitude arrête encore mon geste. Ce diptyque représente à mes yeux un fragment de la connaissance, et elle est sacrée.

— Elle est également dangereuse.

— Pour qui la manie mal ou la corrompt.

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Les lèvres de Plaisance de Champlois se serrèrent. Le sort lui était contraire.

Ce tôt matin, Élise de Menoult, sœur chambrière chargée de débarrasser le logement de feu la grande prieure, lui avait porté une courte lettre retrouvée cachée sous la toile qui recouvrait le fond du coffre à registres d’Hucdeline de Valézan. D’une voix tremblante, sa gentille fille avait annoncé : « Je l’ai parcourue… C’est une telle… ignominie que j’ai d’abord refusé d’y croire. »

Lorsque Plaisance avait pris connaissance de sa teneur, un vertige l’avait déséquilibrée. En quelques mots graveleux s’étalait l’inceste des Valézan. Pourquoi Hucdeline avait-elle conservé la preuve écrite de ces turpitudes ? Pour se prémunir au besoin contre son frère Jean ?

À l’abattement, au dégoût qu’elle ressentait, s’était substituée l’idée d’un marché. Elle offrait la lettre accusatrice à Mortagne en échange du diptyque. Il ne pouvait rêver meilleure arme de dissuasion contre monseigneur de Valézan. Une fois en possession des deux rouleaux de toile, elle condamnait aux flammes celui qui représentait le soldat et son intolérable message.

Valézan occis, Mortagne n’avait plus utilité de la lettre et Plaisance perdait sa monnaie d’échange. Plaisance hésita pour la dixième fois de cette matinée. Fallait-il prévenir Rome de cette découverte ? Valait-il mieux pour tous se taire à jamais ?

Aimery de Mortagne se leva pour prendre congé.

— Madame, en dépit de l’effroi de ces derniers jours, du chagrin que me cause le décès de mon valeureux ami Malembert, en dépit des ravages que vous évoquiez et de notre mésentente au sujet de ce tableau, croyez que l’honneur de vous rencontrer et de vous seconder fut un des plus vifs de ma vie.

 

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— L’honneur fut mien, monsieur. En dépit de tout, en effet.

— Puis-je… Me pardonnerez-vous l’audace de vous croire un peu mon amie, madame ?

Le premier sourire de cette entrevue détendit le visage juvénile de l’abbesse. Elle se leva et tendit les mains vers lui en déclarant :

— Eh quoi ? Auriez-vous pu devenir notre sauveur sans devenir ainsi mon noble ami ? Je la revendique, cette belle amitié. À vous revoir donc, monsieur. En de meilleures circonstances. Dieu veille sur vous toujours.

 

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