Monasterium

Andréa Japp · Chapitre 7 sur 21

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Monasterium

Abbaye de femmes des Clairets*, Perche, fin septembre 1306

Abbaye de femmes des

Clairets*,

Perche, fin septembre 1306

 

Les centaines d’arpents* offerts à l’abbaye des bernardines de l’ordre de Cîteaux commençaient en bordure de forêt des Clairets, sur le territoire de la paroisse de Masle. La construction du monastère – décidée par charte de juillet 1204 à l’initiative de Geoffroy III, comte du Perche, et de son épouse Mathilde de Brunswick, sœur de l’empereur Othon IV – avait duré sept ans pour s’achever en 1212.

Généreusement pourvue et exemptée de charges, l’abbaye des Clairets avait droit de haute, de moyenne et de basse justice sans requérir l’aval du grand bailli, ni de qui que cela fût. Les abbesses successives y

incluait les condamnations à la flagellation, à 23 l’amputation, voire à mort. Les fourches patibulaires avaient prérogative de seigneur en la matière, laquelle servant à l’application des peines, sitôt prononcées,

l’enceinte. Elles avaient été dressées au lieu-dit du 24 Gibet s’élevaient à quelques centaines de toises* de .

Moult privilèges avaient été concédés à ce monastère de femmes, l’un des plus importants du royaume. Déchargé d’impôts, il pouvait se fournir en

23Gibet constitué de deux fourches fichées en terre, soutenant une traverse à laquelle étaient pendus les suppliciés.

24Qui a conservé son nom jusqu'à nos jours.

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bois de chauffage et de construction dans les forêts appartenant aux comtes de Chartres. S’ajoutaient à ces précieux avantages, des terres à Masle et au Theil, ainsi qu’une rente annuelle plus que substantielle, que grossissait l’afflux des dons de bourgeois ou de seigneurs, voire de paysans aisés.

On y comptait à cette époque plus de trois cents moniales, une cinquantaine de novices et près de quatre-vingts serviteurs laïcs. Au fil des années, les Clairets s’étaient transformés en efficace ruche dont la puissance foncière et commerciale aurait pu rendre jaloux bien des petits seigneurs des alentours. Saisissante vision que ce royaume dédié à la prière et au travail, qui surgissait brusquement à l’orée de la forêt. Massif et sombre.

La plupart des bâtiments, dont l’abbatiale Notre-Dame au nord avec son chœur tourné à l’est vers le tombeau du Christ, avaient été édifiés en grison, un conglomérat naturel noirâtre composé de silex, de quartz, d’argile et de minerai de fer. Un haut et interminable mur d’enceinte protégeait l’ensemble, seulement troué par trois porteries, dont l’une principale qui ouvrait au nord. Juste derrière se trouvaient les édifices où l’on tolérait les étrangers de passage : l’hostellerie, le parloir et les écuries. Seuls

d’aller. À droite s’élevaient le logement de la grande 25 prieure les invités de l’abbesse jouissaient de quelques libertés

et de la sous-prieure, puis le palais abbatial.

Cette dénomination prestigieuse ne désignait en réalité qu’un petit édifice trapu d’un étage, guère plus confortable que les dortoirs des moniales, où l’abbesse et sa secrétaire travaillaient et logeaient. Son austérité était un peu compensée par les beaux jardins en escalier – les terrasses de l’abbesse – qui descendaient en pente douce vers l’ouest. Il s’agissait là de l’unique enjolivement concédé en ces temps d’application

25Seconde de l'abbesse, notamment en l'absence de coadjutrice.

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farouche de la règle de Saint-Benoît. Un peu plus au sud-est commençait le cloître Saint-Joseph. On y accédait par un passage ménagé entre les caves et les celliers. À droite du cloître s’élevaient, d’ouest en sud, les cuisines puis le réfectoire et le scriptorium. À gauche, la bibliothèque et la salle des reliques qui flanquaient le mur de l’abbatiale. Le fond du cloître était délimité par l’enfilade de la salle capitulaire, du chauffoir et des étuves avec à leur étage le grand dortoir des moniales. Derrière ce rempart s’étendaient l’infirmerie et ses jardins ainsi que le noviciat, la babillerie qui accueillait les enfants abandonnés et la chapelle Saint-Augustin. Enfin, totalement à l’est, excentré et sans accès direct au cloître Saint-Joseph,

entendait son nom, il recevait les « ex-fillettes 26 communes se tassait le cloître de La Madeleine. Ainsi que le sous-

 », la soixantaine de repentantes27 qui

avaient choisi de rejoindre la vie monacale afin de purifier leurs âmes de péchés que seule la misère les avait contraintes à commettre.

 

laisser transparaître sa mauvaise humeur. Elle avait 28 déjà été supplette Marie-Gillette d’Andremont fit un effort pour ne pas de four de cette génisse de

Gilberte Charon en début de mois. Autant dire qu’elle avait passé ses journées à nettoyer les cendres, charrier le petit bois, allumer les feux, puisque Gilberte se courbait de douleurs de dos, frissonnait de migraines ou d’aigreurs de ventre dès que se profilait la moindre corvée. Et ne voilà-t-il pas que la sœur

26« Fillette commune », « fille de joie », « bordeleuse », « fille amoureuse », « folle de son corps », autant de synonymes à l'époque pour désigner une prostituée.

27Prostituées ayant décidé de rejoindre un monastère afin de se laver de leurs « péchés ». L'Église les y encourageait.

28Sœur suppléant une sœur semainière, cette dernière étant désignée pour effectuer une tâche ou une corvée durant une semaine.

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cherche29 lui annonçait qu’elle devenait semainière30 de lecture ! Une autre interminable semaine, à rester debout, à déclamer les textes saints d’une voix ferme pendant que ses sœurs copiaient dans le scriptorium ou piquaient, ravaudaient, brodaient dans la grande salle commune d’été. Elle grimaça un sourire. Le regard d’épervier d’Adélaïde Baudet, la sœur cherche, la scrutait.

— Quel bonheur ! Cela étant, ma voix n’est certes pas la meilleure pour transporter toute la beauté et la force des Évangiles. Elle est parfois si fluette qu’on ne l’entend pas à trois toises*.

Adélaïde Baudet ne fut pas dupe. Marie-Gillette d’Andremont faisait partie de son recensement « d’oisives, de dormantes et de babillettes », à l’instar de Gilberte Charon que ses accablantes douleurs de membres quittaient dès qu’une promenade ou un bavardage profane s’annonçaient. Au demeurant,

en tête de cette liste noire. Un endormissement au 31 cours de nocturnes Gilberte – accompagnée de quelques autres – figurait lui avait valu ce douteux privilège.

La sœur cherche, étonnée par sa profonde respiration, s’était rapprochée de la jeune religieuse comme d’une proie. Cette nuit-là, Gilberte Charon, à genoux, le visage enfoui dans ses bras croisés de dévotion, semblait prier avec une ferveur peu commune. La fureur l’avait disputé à l’indignation lorsque Adélaïde avait compris que ce sifflement bas et lent était, de fait, un ronflement. Elle avait balancé sans aménité sa grosse chaussure à semelle de bois dans la cheville de l’autre qui avait sursauté, ouvrant de grands yeux noyés de sommeil. La sœur cherche avait sifflé entre

29Sœur chargée de « chercher » et de remettre dans le droit chemin les oisives et les bavardes.

30Moniale sans fonction permanente à laquelle on attribue une corvée différente chaque semaine.

31Prière de nuit, aux environs de 22 heures.

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ses dents : « Que je ne vous y reprenne pas, c’est une honte ! »

Adélaïde dévisagea Marie-Gillette. La jeune femme était élancée, bien tournée. Un haut front, que ne diminuait pas le voile, donnait à son visage à l’ovale parfait une sorte d’angélisme accentué par de beaux sourcils blonds. S’ajoutaient ces grands yeux charmeurs que la cherche jugeait déplacés chez une moniale. Il y avait… comment dire sans offenser la

chez mademoiselle d’Andremont, langueur que le 32 siècle pudeur… il y avait une sorte de langueur inappropriée

eût appréciée pour sa séduction. La sœur

cherche se posa la même question pour la centième fois. Pourquoi Marie-Gillette avait-elle rejoint leur ordre, dont la règle stricte ne séduisait que les plus pures, les plus oublieuses des facilités du monde ? Ce n’était certes pas dans une foi brûlante qu’il fallait en chercher la raison.

— Trois toises ? C’est plus qu’il n’en faut pour être entendue jusqu’aux piliers. Toutefois, chère Marie-Gillette, si la lecture vous déplaisait, je puis, pour vous être agréable, vous désigner semainière de cuisines. Ainsi que le disait notre maître saint Benoît, l’oisiveté

en partageant notre temps entre les travaux manuels 33 et les lectures édifiantes est une ennemie de l’âme et nous devons nous occuper .

La perspective de récurer d’énormes pots noirâtres à coups de poignées de sable, de vider des truites, d’assommer des anguilles, ou de nettoyer les boyaux de porc étant encore moins réjouissante, Marie-Gillette se rétracta avec vivacité :

— Non pas, j’adore faire la lecture, avoir ainsi le sentiment de contribuer, bien modestement, à la paix intérieure de chacune.

32Société laïque.

33Extrait de la règle fondatrice de Saint-Benoît.

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— Comme c’est généreux à vous, ironisa la cherche. Eh bien, soit ! Allons, je dois poursuivre ma tournée.

Marie-Gillette regarda Adélaïde s’éloigner. Cette vieille acariâtre lui portait sur les nerfs. Elle sentait son animosité, sa méfiance. Méfiance certes justifiée. Marie-Gillette était assez honnête pour le reconnaître.

d’Adélaïde Baudet. Après tout, elle jouissait de la 34 protection de Rolande Bonnel, la sœur dépositaire Bah ! Elle n’allait pas se ronger la rate avec l’acrimonie

une des six discrètes , et ce n’était pas une petite

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sœur cherche qui lui gâterait l’humeur. On pouvait assurément rêver appui plus subtil que cette brave Rolande. D’un esprit médiocre mais d’une obstination qui forçait le respect, Rolande avait été élue dépositaire un an plus tôt et s’acharnait toujours à prouver à quel point on avait eu raison de la choisir pour cette tâche. Elle s’épuisait en additions, en soustractions, en divisions, reprenant ses calculs à trois fois, et sans doute rêvait-elle de colonnes de chiffres.

Marie-Gillette se leva du muret qui ceinturait le cloître Saint-Joseph. Elle s’y était installée une demi-heure plus tôt, profitant de la clémence de ce début d’après-midi, au prétexte de méditer. Ses pensées l’avaient conduite bien loin et certainement pas dans les prières. Pour la millième fois, Marie-Gillette avait pilé devant le gouffre qui béait à ses pieds. Il s’en était fallu d’un cheveu qu’elle n’y sombre, quatre ans auparavant, une éternité plus tôt.

Cet après-midi-là, elle somnolait dans une chambre noyée du soleil de Castille. Enveloppée d’un tulle fin, elle souriait. Un choc sourd contre la porte qui menait à la grande salle commune. Elle avait ouvert, pas

34Sœur chargée de tenir les comptes de l'abbaye.

35Du latin discretus, « capable de discerner ». Il s'agissait des sages : la cellérière, la boursière, la dépositaire, la portière et deux autres sœurs.

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même inquiète. Le manche orfévré d’une large dague, laquée de sang. Une panique l’avait jetée dans la chambre. Ensuite, la fuite, durant des mois. Où se rendait-elle ? Sa vie en eût-elle dépendu qu’elle eût été incapable de le préciser. Elle avait aperçu l’ombre de l’homme, du tueur, avançant sur la pierre. Depuis, elle se demandait encore et encore « Pourquoi ? ». Le hasard, ou plutôt un très vague souvenir, l’avait conduite ici. Alexia de Nilanay s’était créé un nom : Marie-Gillette d’Andremont. Depuis ? Depuis, chaque jour était devenu une sorte de pari. Un inacceptable pari puisqu’elle en ignorait les règles et l’exacte définition.

Cesser de remâcher cet incompréhensible cauchemar. Elle bagarra contre l’angoisse qui l’engourdissait. Trouver une occupation, se secouer ! L’ironie de cette admonestation la dérida : la sœur cherche serait aux anges si elle l’entendait, elle qui ressassait jusqu’à plus soif que l’oisiveté était la pire ennemie de l’âme. Bien, Alexia, ou plutôt Marie-Gillette, allait vérifier l’état de ses dernières possessions terrestres. Deux rouleaux de toile peinte qu’elle avait dissimulés à son arrivée en l’abbaye – pour l’un derrière les gros volumes de la plus haute étagère de la bibliothèque, pour l’autre sous un monceau de cornes à encre fendues que l’on remisait dans l’armoire du chauffoir. Les rouleaux, ultime attache avec son passé, avec ses éclats de joie et ses charmants excès. Les frôler lui procurait une sorte de consolation toujours renouvelée, à la manière d’un puissant talisman. Les deux panneaux du diptyque demeuraient la preuve que, peut-être un jour… peut-être pourrait-elle enfin quitter ce lieu sinistre, ces murs rébarbatifs. Elle les vendrait alors. Ils étaient d’élégante facture.

Une cavalcade légère la rattrapa. Elle se tourna pour découvrir le plaisant visage d’Angélique Chartier,

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une novice en fin de probation. La charmante Angélique, fille d’un gros négociant de draps et de laine d’Alençon, lança avec son enjouement coutumier :

— Je vous ai vue de loin, en conversation avec notre bonne Adélaïde. De quelle semaine serez-vous ? Il me plairait que nous partagions une corvée.

De toute autre, l’adjectif « bonne » accolé à « Adélaïde » aurait provoqué l’ire de Marie-Gillette. Mais nul ne pouvait tenir rigueur de quoi que ce fût à la douce Angélique, pour qui le monde demeurerait toujours un jardin peuplé d’êtres bienveillants. Un rien intriguait, fascinait, amusait la très jeune fille. Ne s’était-elle pas un jour esclaffée en commentant leur ressemblance physique ? Toutes deux étaient blondes comme les blés, au regard bleu, de ravissante silhouette. Elle avait ri, assurant que l’on pourrait les prendre pour des sœurs jumelles. Cette similitude avait paru la satisfaire grandement puisque, avait-elle ajouté : « Après tout, nous sommes déjà sœurs en Jésus-Christ. »

— J’en serais moi aussi fort aise, chère Angélique. Cela étant, je suis de lecture.

L’autre lâcha un « oh » un peu dépité. Son sourire revint aussitôt, et elle déclara avant de s’éloigner :

— Quant à moi, je suis de ramassage de petit bois. Une autre fois, alors.

Marie-Gillette suivit du regard la course gracieuse d’Angélique. Sa coutumière alacrité avait le don de dérider les plus crispées. La bibliothèque, maintenant.

Feignant un intérêt dévorant pour une traduction richement enluminée des Évangiles, elle attendit non

musaraigne d’Agnès Ferrand, plongée à son habitude 36 dans des piles d’ouvrages. La sœur portière sans impatience le départ de cette déplaisante

se tenait

appuyée à un haut lutrin de bois sculpté à trois

36Sœur qui détient les clefs de l'abbaye et surveille les entrées et les parloirs.

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tablettes. Plusieurs lectrices pouvaient ainsi se réunir afin de partager leurs trouvailles d’érudition.

Rien chez Agnès Ferrand ne parvenait à racheter son long visage de fouine. Elle faisait partie de cette redoutable espèce qui s’applique à vous tirer les vers du nez dans le seul but de nuire. On pouvait lui faire confiance pour répéter, en les déformant, tous les clabaudages qu’elle parvenait à collecter. Quant à ses cordialités, elles n’avaient d’autre objet que d’insister sur sa supériorité, en ridiculisant si possible son vis-à-vis. C’était sans compter sur l’habitude du monde et de son fiel de Marie-Gillette. Cette dernière avait mis au point une imparable stratégie : elle feignait l’idiotie, mettant un point d’honneur à ne jamais comprendre les allusions vipérines de la portière. Étrange qu’une pie-

grièche37 de cette envergure ait trouvé refuge aux Clairets. Il se murmurait qu’Agnès Ferrand était l’une des innombrables bâtardes semées par un clerc parisien pour qui le pouvoir avait quelques reconnaissances. On plaçait donc ses nombreux et clandestins rejetons où l’on pouvait. Agnès leva la tête, et ses lèvres s’étirèrent en un sourire peu engageant.

— Ma bien chère Marie-Gillette, quelle surprise, quel bonheur de vous apercevoir enfin en ce lieu. Je vous croyais réfractaire à l’étude. À votre décharge, elle est parfois ardue.

La jeune femme détailla avec insistance le visage revêche éclairé par de petits yeux noirs sans cesse en mouvement. Elle frôla du regard les lèvres minces, pincées et songea que la mauvaiseté marque certains êtres de bien plus disgracieuse façon que le grand âge.

— C’est que, ma bonne, je n’ai point votre savoir ni votre culture. Vous avez dû rendre votre famille bien fière, s’excusa Marie-Gillette d’un ton d’admiration.

Un regard aigu se posa sur elle. Agnès Ferrand cherchait si une pique se dissimulait sous cette phrase

37Au figuré : chipie, harpie.

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anodine et en apparence flatteuse. Elle se rassura : nulle ici ne pouvait connaître ses origines bâtardes. Elle se trompait. Lesdites origines en avaient réconforté bon nombre. Une petite vengeance aux humiliations dispensées par la portière.

— Malheureusement, je vous vais devoir abandonner, expliqua Agnès. Je dois rencontrer notre grande prieure, qui a besoin d’un conseil. Qu’en pensez-vous ?

— Qu’elle est fort avisée de le requérir de vous.

Agacée, Agnès Ferrand rectifia :

— Non, que pensez-vous d’Hucdeline de Valézan, notre grande prieure ?

— Oh, une femme admirable, une aubaine pour notre communauté ! mentit avec aplomb Marie-Gillette.

Elle patienta ensuite quelques instants, redoutant que l’autre ne revienne sur ses pas. Elle détailla la pièce de belles proportions. On s’y sentait pourtant à l’étroit, au point qu’elle évitait d’y rester plus que de nécessaire. Il y régnait en permanence une fraîcheur sèche, lourde d’essences de bois de genévrier et de cannelle propices à la conservation des ouvrages et à leur protection contre les insectes. Les fenêtres, qui permettaient à l’air du printemps de pénétrer, étaient défendues de grilles ouvragées qui interdisaient le passage des animaux ravageurs. On les occultait de peaux huilées à la mauvaise saison.

Elle se rapprocha de la porte, tendant l’oreille, feignant de déchiffrer les titres des ouvrages alignés. Pas un qui n’eût trait à la foi, à la vie monastique, si ce n’était un ou deux volumes consacrés à la science

les magnifiques romans de monsieur Chrétien de 38 Troyes agricole. Certes, elle ne s’attendait pas à y découvrir , comme ce Chevalier de la charrette. Pourtant,

certaines chansons de geste de fort bon aloi auraient

38Vers 1140-vers 1190.

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pu trouver place sur ces rayonnages. Que lui importait, après tout. On lui avait lu tant de poèmes qui resteraient à jamais gravés au fond d’elle. Parfois, le

récitation : « Belle amie, si est de nus : ne vus sanz 39 mei, ne mei sanz vus soir au coucher, elle se délectait de leur silencieuse . »

Le silence l’environnait. L’odieuse portière était loin.

Marie-Gillette tira l’escabeau devant le meuble de bibliothèque. Lorsqu’elle frôla du bout des doigts la toile du rouleau, caché derrière des volumes que nul ne consulterait jamais tant leur contenu était indigeste, elle soupira de bien-être.

Elle devait se hâter. Vite, le chauffoir. Ensuite, elle serait rassérénée. Pour quelque temps.

Marie-Gillette se mordait les lèvres d’énervement. Elle avait retourné l’armoire aux cornes d’encre de fond en comble. Comment se pouvait-il ? Qui ? Le deuxième rouleau de toile peinte avait disparu. L’agitation la faisait transpirer. Une crainte superstitieuse se mêlait à son exaspération. La moitié de son talisman venait de s’envoler. Qu’est-ce qui pouvait la protéger, maintenant ? Elle se tança. Allons, elle allait le retrouver. Sans doute quelqu’une l’avait-elle déplacé. L’écho de bancs, de fauteuils que l’on tirait dans la pièce voisine attira son attention. Le conseil rejoignait la salle capitulaire qui jouxtait le chauffoir. Il lui fallait sortir en discrétion. Si elle venait à se faire surprendre, comment expliquer sa présence ?

En dépit de la fraîcheur de la soirée, Plaisance de Champlois respirait avec peine. La salle capitulaire

39« Belle amie, ainsi en est-il de nous : jamais vous sans moi, jamais moi sans vous. » Marie de France, « Le chèvrefeuille » (Lais), écrit avant 1167.

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unes et des autres, des jalousies déguisées de la 40 plupart. La jeune abbesse de tout juste quinze ans bruissait des arguties, des mécontentements voilés des n’ignorait rien du nombre de ses adversaires. Élue par ses sœurs sur vive recommandation du pape Clément V*, son parrain, il s’en trouvait pour regretter son âge encore vert, insister sur le fait que cet « appui » du

si l’on n’y prenait point garde, le chapitre n’aurait 41 bientôt plus voix au chapitre Saint-Père ressemblait à s’y méprendre à un ordre, que et que le pouvoir – qu’il

soit temporel ou spirituel – finirait pas imposer ses représentants. Cette opposition, qui virait à la mutinerie, était menée de main de maître par Hucdeline de Valézan, la grande prieure. Celle-ci avait espéré que la maturité de ses vingt-huit ans, son habitude du commandement et son indiscutable foi lui réserveraient le rôle d’abbesse au décès de Catherine de Normilly, leur bien-aimée mère, qui s’était écroulée, terrassée par une faiblesse de cœur au début de l’hiver dernier.

Un sourire, le premier de cette longue journée, vint à Plaisance à l’évocation de cette femme dont le titre de mère avait été tant justifié dans son cas. De sa mère de sang, Plaisance ne gardait qu’un souvenir confus et sans chaleur. Lassée de ses incessantes grossesses, la jolie dame qui l’avait mise au monde jetait parfois un

40Jacqueline-Marie Arnault devint coadjutrice (sous-abbesse) de l'abbaye de Port-Royal, l'une des plus grandes et des plus prestigieuses abbayes de femmes, à l'âge de huit ans. En 1602, elle fut nommée mère abbesse à l'âge de onze ans sous le nom d'Angélique. Elle rétablit l'Étroite Observance et redonna à Port-Royal sa notoriété et son rayonnement culturel et économique. Jean Racine et Blaise Pascal furent d'ardents défenseurs de l'abbaye.

41Assemblée des moines ou moniales qui réglait la vie interne du monastère. D'abord élus par les chapitres régionaux ou généraux, les abbés et abbesses furent ensuite nommés par le pape.

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regard étonné sur cette avant-dernière version de sa progéniture, semblant se demander quel prénom elle avait bien pu lui attribuer. Sans doute était-ce la raison pour laquelle elle avait opté pour un « mademoiselle ma fille » peu compromettant qui lui évitait une fâcheuse erreur. Monge, le frère de Plaisance et le cadet de cette tribu qui s’étendait sur douze ans, n’était guère mieux loti. Il était également « monsieur mon fils », rares rappels à l’ordre lancés d’une voix incertaine. Au contraire, madame Catherine de Normilly avait accueilli l’enfante de six ans qui parlait, lisait, écrivait déjà le français, le latin, sans oublier l’anglais, comprenait l’arithmétique et l’astrologie, connaissait les textes sacrés et les vénérés Latins. Elle avait parfois ri, parfois grondé et toujours salué avec joie les progrès de son élève, de sa fille spirituelle. La petite fille s’était peu à peu convaincue que dans un autre monde, un autre temps, Catherine de Normilly eût été la mère de ventre qui lui était destinée. Elle avait tenu cette certitude secrète, afin de ne pas effaroucher la grande femme dont les rares emportements ne ternissaient ni la bonté ni l’infinie générosité. Madame Catherine était sa véritable mère, mais elle ne le lui dirait jamais. Le reste, tout le reste, était devenu simple. Les corvées, le silence imposé, les nuits glaciales, les privations, rien ne l’avait plus rebutée. Puisqu’elle était la fille de madame Catherine, elle devait lui ressembler en tous points. À tout le moins, elle devait s’efforcer de contenter cette femme vieillissante dont l’énergie ne connaissait nulle trêve. Il le fallait, afin de lui plaire et de la persuader de leur communauté d’âme et de cœur. Plaisance s’y était employée, avec une ferveur et un amour qu’elle se découvrait. Le désert du cœur l’avait abandonnée, la laissant éblouie de reconnaissance.

Le regard de la jeune fille se posa, presque à la dérobée, sur les sœurs qui constituaient le chapitre.

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Elle se redressa. Dieu que sa charge nouvelle lui pesait ! Aurait-elle la force, l’autorité requise pour diriger les quatre cents âmes et plus de l’abbaye ? Hucdeline de Valézan, la grande prieure, murmurait à l’oreille d’Aliénor de Ludain, la sous-prieure, son ombre fidèle. Aliénor prenait mal de gorge dès qu’Hucdeline éternuait. On voyait rarement l’une sans l’autre, et Plaisance s’était souvent demandé ce qui avait pu rapprocher deux femmes si dissemblables. Après tout, on prétend que les contraires s’attirent. Hucdeline était péremptoire. Elle aimait à régner au-dessus d’une cour de moniales captivées par sa prestance et son habileté d’esprit. De belle langue, elle convainquait sans effort. À l’opposé, Aliénor de Ludain était de celles dont l’on ne remarque la présence que lorsqu’elles quittent une pièce en passant devant vous. Elle semblait soupeser le moindre mot, au point que ses phrases en devenaient inintelligibles tant elle les alourdissait de préambules : « Elle ne savait pas… peut-être, éventuellement que… après tout, qui était-elle pour… sans doute se trouvait-elle dans l’erreur… à l’évidence, son jugement n’était guère infaillible… » Au bout du compte, on savait rarement si elle avait souhaité formuler une chose ou son opposé. Sa nomination comme sous-prieure devait beaucoup à l’amitié que lui témoignait Hucdeline, mais également au bon sens politique de madame Catherine, qui avait

finesse de l’ancienne abbesse ne s’était pas arrêtée là. 42 Elle avait fait élire Barbe Masurier cellérière jugé qu’une grande prieure autoritaire lui suffisait. La

. Barbe

était une femme entre deux âges, enjouée, qui avait rejoint le cloître à son veuvage, jugeant qu’il la

42Sœur chargée de la gestion de l'abbaye : elle avait soin de l'approvisionnement et de la nourriture du couvent, surveillait les granges, les moulins, les brasseries, les viviers, les magasins, dirigeait la fourniture de meubles, d'objets divers et variés, et supervisait les visites.

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changerait peu de la vie que lui avait imposée son 43 défunt mari, un riche mercier ? acariâtre et avare. Elle se trompait. Elle avait trouvé aux Clairets un magnifique dédommagement. Ses talents d’organisatrice avaient enfin été appréciés à leur valeur, non plus parce qu’elle économisait à un mari atrabilaire un commis, une souillon de cuisines et une garde-malade, sans oublier un délassement de nuit. Veuve sans enfants, cette mère qui s’ignorait avait conquis un petit monde qu’elle houspillait parfois, qu’elle rassurait et réconfortait le plus souvent. La tête sur les épaules et les pieds fermement plantés sur terre, Barbe ne se connaissait pas d’ennemies, pas même Hucdeline de Valézan. Cet état de grâce avait pesé en sa faveur lors de son élection au poste de cellérière. Plaisance réprima un sourire lorsqu’elle la détailla. Barbe portait sa grande carcasse avec

au point que nombre de ses cadettes auraient pu lui 44 envier sa vigueur. Aude de Crémont, la boursière élégance. Âgée de quarante-cinq ans, elle restait alerte ,

retint ensuite l’attention de la jeune abbesse. Insaisissable Aude. Elle semblait toujours poursuivre un but confidentiel et très personnel. Pourtant, jamais Plaisance ne l’avait prise en défaut d’arrogance ou d’ambition. Plus troublante encore était sa manière de vous mener là où elle souhaitait vous voir, à coups de suggestions, d’insinuations, de soupirs ou de phrases à double entente. Plaisance ne parvenait toujours pas à se décider à son sujet, pas plus que madame de Normilly avant elle. La boursière était-elle une redoutable calculatrice ou une manipulatrice exerçant ses talents par simple distraction ? Plus urgent en ce moment, était-elle une alliée potentielle ou une

43Les merciers devinrent une corporation extrêmement puissante et furent considérés assez rapidement comme des bourgeois.

44Sœur chargée d'effectuer les achats et les paiements.

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ennemie probable ? Le toussotement d’Agnès Ferrand l’alerta. La portière la fixait, un mince sourire aux lèvres. Plaisance lutta sans grand succès contre le fard qui lui montait aux joues. Avait-elle manqué de prudence en détaillant chacune de ses filles ? Peu de chose atténuait la laideur et l’aigreur d’Agnès si ce n’était sa vive intelligence et sa culture. Au demeurant, n’eut été l’insistance de monsieur de Nogaret*, conseiller du roi Philippe le Bel*, sans doute Catherine de Normilly l’aurait-elle évincée du conseil des sages. Agnès était la deuxième énigme du chapitre. Elle possédait un don peu commun pour mettre en valeur, d’une simple phrase, d’un regard à peine appuyé, toutes les faiblesses des autres. Un désir de revanche expliquait-il sa permanente acrimonie ? Plaisance n’aurait su le dire. Toutefois, elle-même appréhendait la cinglante ironie de la portière. S’efforçant au calme, Plaisance lui destina un sourire plat, et tourna avec une feinte nonchalance le regard vers Rolande Bonnel, sa fille dépositaire. Pauvre chère Rolande ! Elle courait

les croisait entre eux, traquant le moindre fretin fautif. 45 Elle harcelait les infirmières, la pitancière toute la journée, vérifiait, revérifiait tous les registres,

chambrière et même la sacristaine47, sans compter les

46 , la

quatre-vingts serviteurs laïcs au service de l’abbesse,

avait dû apaiser les humeurs froissées, assurer les 48 forestiers, les gardes-bois, les vivandiers les soupçonnant de dépenses injustifiées. Plaisance

et les

tonneliers que leur probité n’était nullement mise en doute et que le zèle de la dépositaire était à mettre au compte de son envie de servir au mieux les intérêts de

45Sœur chargée des cuisines et de leur organisation ainsi que des repas.

46Sœur chargée du linge et des vêtements.

47Sœur chargée du mobilier liturgique, du fleurissement des autels et des reliques.

48Intermédiaire qui vendait les vivres.

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leur communauté. Cela étant, elle voyait venir, non sans alarme, le moment où elle devrait ramener cette brave mais fatigante Rolande à davantage de mesure et surtout de diplomatie. Jusque-là, Plaisance avait atermoyé, remettant toujours à demain la nécessaire conversation. La dépositaire était une de ses alliées et elle n’en comptait pas tant qu’elle puisse les blesser ou les vexer au risque de se les mettre à dos.

La jeune abbesse avait choisi deux autres sœurs parmi les officières afin de compléter ce conseil de discrètes, deux autres alliées, du moins l’espérait-elle. Élise de Menoult, sœur chambrière, et Hermione de Gonvray, l’apothicaire, dont la blondeur juvénile aurait pu la faire passer pour une adolescente quand elle avait dépassé la trentaine. Élise intercepta son regard et hocha la tête avec discrétion pour l’assurer de son soutien. Elle avait rejoint leur ordre dix ans

pour fuir un mariage qu’elle n’avait ni l’effronterie ni le 49 cœur ? auparavant, alors qu’elle n’était âgée que de seize ans,

de refuser à son père. Le gendre que se

souhaitait ce dernier avait quarante ans de plus que la ravissante Élise et souffrait d’une répugnante maladie de peau qui lui donnait l’aspect d’un batracien cloqué. Ces défauts avaient été jugés de mince importance en regard de la colossale fortune qu’il avait promis de mettre au service d’un futur beau-père de vingt ans son cadet, ruiné par de calamiteux investissements. Le lent clignement de paupières d’Élise apaisa un peu plus l’abbesse. L’alacrité de sa fille chambrière dissimulait une force d’âme et une ténacité peu communes. Quant à Hermione de Gonvray, elle patientait, à son habitude. Leur vœu de silence avait fort peu dû contraindre l’apothicaire, tant son économie de paroles confinait au mutisme. Elle répondait le plus souvent aux questions

49Contrairement à la légende, l'Église prohibait les mariages imposés aux filles. Cela étant, il leur était très difficile de refuser la volonté paternelle.

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d’un sourire, d’un hochement de tête, ou d’un pincement de lèvres, selon qu’elle agréait ou désapprouvait. Un jour que Plaisance lui en faisait la remarque, Hermione avait rétorqué de sa voix douce et grave : « Qu’aurais-je à dire qui ne soit déjà ressassé ? » Toutefois, ses rares sorties faisaient mouche. Il y avait chez cette femme aux yeux limpides une rigueur, une inflexible exigence qui inquiétaient parfois l’abbesse.

Les différents points à l’ordre du jour avaient été passés en revue. N’en demeurait qu’un que Plaisance redoutait d’aborder. Elle retint un soupir consterné. Comment allait-elle leur annoncer que – sur ordre du pape, du roi, sans omettre la vive insistance du comte Aimery de Mortagne dont la maladrerie ne parvenait plus à absorber l’afflux de lépreux* – les Clairets devraient accueillir une cinquantaine de malades ? La géographie de l’abbaye s’y prêtait mal. Comment épargner aux sœurs la vision permanente de la déchéance physique, la crainte de la contagion, sans pour autant reléguer un peu plus ces pauvres âmes en souffrance ? Elle avait tourné et retourné le problème afin d’offrir au plus vite une solution de nature à calmer les plaintes et les protestations qui ne manqueraient pas de s’élever parmi ses filles. Une seule lui semblait appropriée. Diviser La Madeleine,

fillettes repentantes et réserver la plus petite aux 50 scrofuleux excentrée à l’est, tasser dans la plus grande surface les

.

D’abord assez bien tolérés, les lépreux de Terre sainte s’étaient mêlés à la population. La propagation

50Scrofule : forme particulière de la tuberculose, caractérisée par des altérations de la peau ou des muqueuses, et des tuméfactions ganglionnaires. On regroupait à l'époque sous ce terme les maladies provoquant des symptômes dermatologiques.

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part des bien portants, effrayés par la possible 52 contagion. De victimes, les ladres de la maladie*51 avait étouffé toute magnanimité de la

étaient devenus

coupables. Deux siècles plus tôt, on avait commencé de les parquer à la manière d’animaux. Si certains de ces mouroirs avaient été richement dotés par les familles des chevaliers croisés atteints, ils n’en demeuraient pas moins des geôles. Il avait été fait interdiction aux

et obligation de signaler leur approche au moyen d’une 53 cliquette malades de pénétrer dans les édifices et lieux publics, . S’y étaient vite ajoutés des soupçons de

commerce avec le diable et de sorcellerie. Plaisance, pas plus que les autres, n’était dupe. On espérait qu’ils trépasseraient au plus vite afin de débarrasser les vifs de leur encombrante présence.

Elle s’éclaircit la gorge. On fit silence. Les huit paires d’yeux la dévisagèrent.

— Mes filles, nous reste à aborder le dernier point soumis à la réunion du chapitre élargi. Je… (Elle raffermit le ton.) Peut-être est-il préférable que je vous précise dès l’avant que notre… arbitrage n’est pas requis.

Plaisance souhaitait presque être interrompue afin de lâcher l’information qu’elle ne savait comment formuler. Elle poursuivit :

— Monsieur de Mortagne, notre bon comte Aimery, s’est ouvert au roi de ses difficultés. Il… La maladrerie de Chartagne* est bondée, depuis des années. Il arrive tous les jours à ses portes d’autres malades que l’on n’y peut loger. L’idéal eût été d’agrandir

51Dont les synonymes à l'époque étaient « maladie scrofuleuse » et « ladrerie ».

52À l'origine, lépreux. Le terme évoquant la perte de la sensibilité provoquée par la maladie, il a ensuite désigné les insensibles de cœur et les avares.

53Ancêtre de la crécelle. Il s'agissait d'une sorte d'éventail fait de lamelles de bois superposées que l'on secouait afin de signaler son approche.

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l’établissement, mais monsieur de Mortagne jugeant – à juste titre – qu’il avait assez fait preuve de charité et de générosité, refuse d’en payer le coût. Consulté sur cette épineuse situation, notre bien-aimé Clément V* a fait état des difficultés financières actuelles de Rome.

Un vague sourire étira à nouveau les lèvres d’Agnès Ferrand, la sœur portière. Les rumeurs ne tarissaient pas au sujet du nouveau souverain pontife, élu un an auparavant. Sa vaste intelligence et son sens aigu de la diplomatie étaient connus depuis longtemps. En revanche, nul n’avait soupçonné, avant son élection, son extrême prodigalité vis-à-vis des membres de sa famille. Pas le moindre petit-cousin n’était exclu de sa libéralité, et se retrouvait bien vite évêque ou cardinal. Clément le munificent dépensait sans compter afin de combler de présents fastueux ses proches. La table qu’il tenait ouverte à ses alliés faisait pâlir d’envie les souverains les plus raffinés d’Europe. À coups de

entrepris la titanesque construction d’un château sur la 54 petite seigneurie de Villandraut où il était né dizaines de milliers de livres, le nouveau pape avait . L’on

disait qu’une fois les travaux achevés, sa somptuosité n’aurait rien à envier aux palais byzantins. Quant aux réfections de cathédrales et d’abbatiales, elles allaient bon train.

Plaisance ignora la réaction de la portière, peu désireuse de devoir justifier les incessantes dépenses de Rome, donc de son parrain qu’elle n’avait jamais rencontré.

Aude de Crémont, la boursière, lâcha avec un sens coutumier de l’insinuation :

— Je ne suis pas certaine d’avoir saisi. Faut-il que les Clairets contribuent à la construction d’une sorte d’annexe à la ladrerie de Mortagne ?

54Entrepris en 1305 ou 1306, les travaux furent terminés en 1312, un temps record à l'époque, preuve des moyens financiers mis en œuvre.

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Plaisance se souvint de la phrase sibylline prononcée par madame de Normilly au sujet de la frêle et pâle miniature de trente ans, à la jolie bouche en cœur : « Aude est une pluie d’été. On l’espère. Pourtant, elle ne rafraîchit que rarement. » Elle se contenta d’un peu compromettant :

— Cette éventualité n’a pas été évoquée.

Hucdeline de Valézan comprit aussitôt où n’osait en venir l’abbesse.

— Ma mère, ne nous dites pas que le roi et… votre parrain envisagent de nous confier la garde de certains des malades ?

— Notre bien-aimé Saint-Père, rectifia Plaisance, en accord avec notre souverain, que Dieu le protège, a opté pour une solution temporaire et nous charge effectivement de soigner et de soutenir une cinquantaine des scrofuleux de Chartagne. Un chanoine de Saint-Augustin les visitera et leur offrira

nous décharger au mieux, propose de les faire 55 accompagner par son mire l’apaisement spirituel. Le comte Aimery, œuvrant à , un sieur Étienne

Malembert. Puisque l’on souhaite mon sentiment au sujet de sa venue, j’entends refuser. Je ne doute pas de l’excellence de praticien de monsieur Malembert, cela étant, il s’agit d’un laïc et nous avons notre médecin. Je pense vous avoir tout dit.

Un brouhaha fit suite à cette annonce. Élise de Menoult la fixait. Aliénor de Ludain, la sous-prieure, tournait la tête en tous sens. Hermione de Gonvray avait baissé le visage et s’absorbait dans la contemplation de ses mains croisées.

55Le mire exerçait la médecine, le plus souvent sans diplôme, après quelques années d'étude. Laïc, il pouvait fonder une famille. Le médecin était docteur en médecine. Considéré e comme un clerc jusqu'au xv siècle, il avait interdiction de se marier.

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— Ma mère, tonna la grande prieure, vous n’y songez pas ! Nous exposer de la sorte à la contagion ? C’est folie !

— N’est-il pas de notre devoir et de nos vœux de servir Dieu en aidant les hommes ? contra Plaisance.

— Dieu et les hommes sont deux choses différentes. Nous travaillons à la gloire du Premier… ce qui sous-entend que nous restions en vie ! L’horreur de ces faces ravagées par le mal, de ces moignons suintants ! Même les mires et les médecins refusent maintenant de les approcher à moins d’une toise*.

Elle porta la main à sa bouche en un geste d’effroi, puis se signa. Plaisance de Champlois comprit aussitôt qu’elle tentait de terroriser les autres afin d’affermir son pouvoir. Il lui fallait réagir très vite, sans quoi le clan des opposantes, des affolées ou des indécises se réunirait derrière la bannière d’Hucdeline de Valézan.

Aliénor de Ludain, il fallait s’y attendre, apporta son concours à la grande prieure en balbutiant d’une voix incertaine :

— Enfin… peut-être est-ce bien hâtif de ma part, mais… il est de fait… que tout le monde redoute maintenant la contagion… Quelle odieuse défiguration… La terreur qu’inspirent les scrofuleux est-elle tout à fait justifiée, je ne me risquerai pas à l’affirmer, pourtant…

— Que savons-nous, ma fille apothicaire, de la lèpre* et de sa propagation ? l’interrompit Plaisance.

Navrée de devoir intervenir, Hermione de Gonvray fronça ses sourcils blonds et lâcha un long soupir avant de se lancer.

— Elle est connue depuis fort longtemps, si l’on en croit des récits de médecins juifs ou arabes. Il semble en exister plusieurs formes. Les premiers symptômes en sont des macules, c’est-à-dire des sortes de taches souvent violettes ou cuivrées parsemant les membres, la chute de reins, le front et les épaules. Surviennent

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des lésions cutanées qui perdent toute sensibilité à la piqûre ou à la brûlure. La maladie évolue et atteint les mains et les pieds, qui résistent à la volonté du mouvement et deviennent traînants. Le visage de certains sujets finit par être ravagé au point d’évoquer un mufle de bête, puis, ils deviennent aveugles. Leur nez est comme rongé de l’intérieur. Certains meurent en dix ans, d’autres survivent sans qu’on s’explique pourquoi. Le plus troublant est que certains croisés sont revenus au royaume et n’ont commencé de manifester les premières atteintes que vingt ans plus tard.

Hucdeline sauta sur l’occasion.

— En d’autres termes, on peut être contaminé et l’ignorer fort longtemps, ce qui trahit une maladie particulièrement sournoise… dont nous ne voulons pas en ce lieu, asséna-t-elle en quêtant l’approbation de chacune.

La majorité hocha la tête, même Barbe Masurier qui avait blêmi à la description d’Hermione.

— En d’autres termes, rectifia Hermione de Gonvray, vous pourriez être atteinte et nous avoir déjà toutes contaminées sans que nous n’en sachions rien. Votre oncle et votre père suivirent la dernière croisade, si je ne m’abuse ?

La pesterie énoncée d’un ton plat claqua le bec d’Hucdeline. Temporairement. La jeune abbesse n’ignorait pas que l’aide que venait de lui apporter l’apothicaire était conditionnelle. Hermione n’offrait pas son soutien à une femme, mais à une politique, à une vision de leur couvent. Pourtant, elle retint un soupir de soulagement. Peu de moniales se risquaient à braver la grande prieure et à encourir son courroux. Il était vrai qu’Hermione semblait le plus souvent hors d’atteinte. Son économie de paroles, son goût pour la solitude mais également la paisible supériorité que lui donnait la science ne laissaient que peu de prise aux

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attaques. Aussi mademoiselle de Valézan préféra-t-elle faire mine de ne pas avoir perçu l’affront et se contenta-t-elle de répondre :

— Dieu nous en préserve, ma chère Hermione. Rassurez-vous : mon père décéda des suites d’une chute et aux dernières nouvelles, mon oncle se portait fort bien.

— Nous en sommes bien heureuses, se réjouit Rolande Bonnel, qui n’avait rien compris de l’offense à peine voilée. Cela étant, poursuivit-elle en comptant sur ses doigts, nous n’en sommes qu’à quatorze ou quinze ans, et notre sœur apothicaire vient juste de…

Le regard vipérin que lui jeta Hucdeline lui ôta toute velléité de poursuivre.

— Je comprends votre émoi, reprit l’abbesse. Malheureusement, je doute que notre consentement soit requis. À vrai dire, je n’ai pas reçu de Rome une… suggestion, mais un ordre. Ordre nous est donné de recevoir ces malades.

— Enfin, argumenta Hucdeline qui reprenait du poil de la bête, votre parentèle baptismale devrait nous épargner ce… cet inacceptable voisinage.

— Contrairement à ce que vous semblez croire ou vouloir faire accroire, ma fille, je n’ai jamais eu le bonheur de croiser mon parrain, rétorqua Plaisance d’un ton ferme. Son camerlingue s’est récemment adressé à moi comme il l’eût fait d’une autre abbesse. Les Clairets n’ont été désignés pour cet accueil qu’en raison de leur proximité de Mortagne. Il ne nous est pas demandé de discuter ou de désapprouver. Voici donc la solution à laquelle je suis parvenue. Elle n’est certes pas idéale, cependant je la crois raisonnable. Si quelqu’une en trouvait une meilleure, elle serait bienvenue. J’ai longuement réfléchi. À l’évidence, il nous faut écarter le plus possible ces malheureux des bien portants, ce que ne facilite pas le plan de notre abbaye. Il me semble donc judicieux de leur réserver

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une partie de La Madeleine, quitte à tasser dans l’autre nos filles repentantes.

— L’idée me réconforte, approuva Élise de Menoult en volant à son secours.

— Certes, mais qui s’en occupera, hormis le chanoine ? intervint Barbe Masurier.

— Celles qui souhaiteront plaire au Seigneur, décida Plaisance. Il n’est pas dans mon intention de contraindre les autres.

— Voilà qui soulagera tout le monde, applaudit Élise.

Plaisance de Champlois jouait finement. Une obligatoire promiscuité avec les malades eût été de nature à tourner bon nombre des moniales contre elle, ce dont elle n’avait vraiment pas besoin. Son autorité était déjà émiettée par les manigances du camp de la grande prieure.

— Vraiment ? lança Agnès Ferrand d’une voix ironique. Je doute fort que nos catins repenties soient de cet avis. Je gage que certaines d’entre elles, qui ont vive repartie, le feront savoir.

— Avez-vous une meilleure suggestion ? s’enquit Plaisance d’un ton patient.

— Il vous déplairait de l’entendre, d’autant que, si je ne m’abuse, madame votre mère est cousine de second degré de notre Saint-Père.

— Je n’ai pas revu ma mère depuis l’âge de six ans, sauf à l’occasion d’une courte visite. Notre pape, alors qu’il était encore monseigneur de Got, se fit représenter pour me tenir sur les fonts, ainsi qu’il est de coutume pour la parentèle baptismale éloignée. Quant à mon élection – dans laquelle il vous plaît de ne voir qu’une nomination – madame de Normilly en demanda l’approbation à Rome, pas l’inverse. Qu’il soit dit une fois pour toutes et devant chacune d’entre vous. Enfin, et pour vous rassurer tout à fait, je puis tout entendre.

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Agnès Ferrand sembla décontenancée par cette véhémence sans éclat, qui résumait ce que nulle n’ignorait. Pourtant, elle s’acharna :

— Vous me permettrez d’en douter, ma mère, avec tout mon respect.

Née bâtarde, sans beauté, sans fortune, la portière n’avait eu d’autre option que la vie monastique. Elle s’y était trouvée environnée de femmes pour certaines fort belles, de haute naissance et richement dotées. Alors que cette mitoyenneté aurait dû, en toute logique, la rasséréner, elle l’avait rongée davantage par le continuel spectacle de ce qu’elle ne posséderait jamais. Son aigreur n’avait d’égale que son absence de générosité. Plaisance était contrainte d’admettre qu’alors qu’elle craignait Hucdeline, elle n’aimait pas Agnès.

— Mettez-moi à l’épreuve, rétorqua-t-elle d’une voix dont elle parvint à estomper l’exaspération.

— Si la papauté, plutôt que de faire bâtir une luxueuse forteresse en sa seigneurie de Villandraut, seigneurie qui n’a jamais été un enjeu stratégique, distribuait aux nécessiteux ne serait-ce que la moitié de la fortune engloutie de la sorte, nous n’aurions pas à accueillir les plus purulents d’entre eux.

Plaisance se leva et déclara d’un ton calme :

— Ainsi que je vous l’avais promis, je puis tout entendre, même vos blasphèmes. Il ne vous appartient pas de juger les décisions de notre Très Saint-Père, pas plus que celles du roi. Les délibérations de ce conseil sont secrètes. Je vous recommande, en amitié et pour votre propre tranquillité, de ne pas propager vos critiques au-delà des murs de cette salle. J’en profite pour rappeler à toutes présentes céans que votre opposition demeurera à jamais confidentielle. Mes filles, le chapitre est clos.

 

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Plaisance de Champlois soupira en refermant derrière elle la porte de ses appartements, qui

fenêtres de son vaste bureau, vitrées, comble du luxe, 56 elle contempla les deux bouquetiers donnaient sur les terrasses inclinées. Par l’une des en pente douce.

À chaque printemps, les mauves jetaient leur note violente au milieu de l’immaculée blancheur des lys. Au soir, la jeune abbesse en percevait les effluves grisants, presque lourds. Mais le printemps ne renaîtrait pas avant de longs mois. Ne restaient des splendeurs végétales que quelques tiges noircies et desséchées.

Plaisance pouffa. Leurs jeux de voûtes. On plantait des arceaux d’osier dans la terre. Le jeu consistait à faire passer dessous une balle d’étoupe serrée. Il fallait une belle dextérité afin d’y parvenir, puisque le joueur ne devait jamais franchir les lignes qui le séparaient de ses cibles. D’abord, Plaisance avait remporté toutes les parties. Jusqu’au jour où une grimace douloureuse l’avait renseignée. Madame Catherine souffrait. Son dos la martyrisait en permanence. Se baisser était un supplice pour elle. Les larmes étaient montées aux yeux de la petite fille. Fallait-il qu’elle l’aime comme une mère pour souffrir à seule fin de lui offrir une distraction. Elle avait subtilement laissé madame Catherine gagner. Le contentement de la belle dame l’avait comblée.

Le mince bonheur que lui procurèrent ces souvenirs fut éphémère. Il lui fallait préparer la venue des lépreux, tenter d’expliquer à ses filles du cloître de La Madeleine qu’aucune injustice n’avait conduit son choix, que seule la topographie le motivait et qu’elles plairaient ainsi à Dieu. Elle s’installa derrière sa

56Jardin strictement ornemental, de superficie modeste, réservé à la culture de fleurs destinées à l'agrément et au fleurissement des autels. À l'époque, on y trouvait principalement des lys, des roses de Damas et des giroflées, nombre d'espèces étant encore inconnues.

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grande table de travail, qui la faisait paraître encore plus menue.

Aucune injustice ? Allons, qui espérait-elle convaincre ? Sûrement pas elle. Cela étant, cette iniquité dont elle avait pris la mesure n’était en rien motivée par un quelconque mépris vis-à-vis de ces femmes, ballottées et trahies par la vie. Le cloître de La Madeleine hébergeait soixante anciennes prostituées. Seul le bon sens politique avait guidé le choix de la jeune abbesse. Il n’en demeurait pas moins qu’elle appréhendait sa rencontre avec Mélisende de Balencourt, grande prieure du cloître de La Madeleine. Celle-ci avait refusé le relatif confort des appartements privés que lui réservait sa charge. Elle s’était installée

rapprocher du dortoir de ses filles situé à l’étage, et 57 portait sa haire dans une austère cellule du rez-de-chaussée afin de se

jour et nuit, du moins le prétendait-

on. Quelque chose chez cette grande femme décharnée faisait froid dans le dos. L’excessive rigueur de son ascèse déroutait Plaisance de désagréable manière. On

consommer, qu’elle se fouaillait à saigner, qu’à l’hiver 58 elle ôtait ses socques prétendait qu’elle laissait avarier la viande avant de la

et ses bas afin de marcher dans

la neige jusqu’à en avoir les pieds bleus. Pourtant, Mélisende de Balencourt l’avait parfois étonnée par son manque de compassion. Sa sécheresse face aux peines du monde avait eu maintes fois l’occasion de se révéler. Mélisende souhaitait-elle montrer à toutes avec quelle opiniâtreté elle poursuivait sa quête de pureté ? Voulait-elle ainsi fustiger les autres, celles dont elle jugeait la foi imparfaite ? Pis, s’agissait-il d’un de ces délires dont l’abbesse avait entendu parler et qui conduisaient certains à rechercher la souffrance

57De l'anglais hair devenu harja en francisque. Chemise rugueuse, en général en poil de chèvre, portée par pénitence à même la peau.

58Chaussures à semelles de bois.

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gratuite et les mortifications extrêmes au prétexte de purification ?

Un coup péremptoire porté sur la porte de son bureau tira Plaisance de Champlois de l’interminable recensement qu’elle s’imposait chaque jour après laudes*. Durant deux heures, elle relatait leur quotidien dans un grand registre dont l’utilité lui paraissait bien floue. Rien de leurs journées, pourtant semblables, ne manquait à son scrupuleux inventaire. Chaque bougie brûlée, chaque vêtement élimé jusqu’à la trame et remplacé, chaque commande de farine ou d’onguent pour chevaux y figurait.

Mélisende de Balencourt pénétra dans la grande pièce froide, jetant un regard vers la cheminée éteinte comme si elle soupçonnait l’abbesse d’abus d’aise. Le visage émacié de la grande prieure de La Madeleine évoquait à Plaisance un masque mortuaire, le squelette qu’elle serait bientôt. La peau grisâtre et sèche était tirée sur les pommettes, le nez et le menton comme si nulle chair ne l’en séparait. Seul l’éclat fiévreux de ses prunelles sombres semblait en vie. Mélisende s’approcha du bureau et baissa la tête, attendant. Ses mains, agitées d’incessants petits mouvements, pendaient le long de sa robe, presque translucides sur le blanc de la laine épaisse. Plaisance en détourna le regard. Elles ressemblaient à de longues griffes osseuses.

— Ma chère fille, je vous ai fait mander devant moi afin de vous expliquer le projet que le conseil a formé. Avant d’entrer dans le vif du sujet, je tenais à vous assurer que nous n’avions pas pris notre décision de gaîté de cœur, et que seule l’obligation dans laquelle nous nous trouvons nous contraint à…

— Suis-je dessaisie de ma fonction ? demanda la grande prieure d’un ton sec.

 

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Cette sortie sidéra Plaisance. Qu’est-ce qui avait pu lui mettre une telle supposition en tête ? Mélisende de Balencourt avait revendiqué la fonction de grande prieure du cloître de La Madeleine, arguant que seule une chaste pourrait démontrer la merveille de l’abstinence charnelle aux anciennes filles de joie. Madame Catherine l’y avait nommée avec empressement. L’ancienne abbesse avait ainsi trouvé le moyen d’écarter de son entourage direct une fille dont le voisinage lui pesait. À la vérité, Mélisende s’acquittait au mieux de sa lourde tâche. Aucune de ses moniales ne s’en était plainte, et les activités du cloître n’engendraient nul commentaire désobligeant. Elles avaient, entre autres, la charge des ruches et des vignobles, et un miel et un vin de bonne qualité agrémentaient l’ordinaire des autres sœurs. Il n’était pas rare que l’on puisse en vendre à l’extérieur, augmentant les revenus plus que substantiels de l’abbaye. Quant à la cire, on ne manquait ni de cierges ni de bougies, ces dernières étant réservées aux discrètes et aux officières, les autres se contentant de lampes à huile.

— Certes pas. Vous réalisez des prodiges en encourageant ces femmes aux efforts et à la tempérance.

Il lui sembla que l’autre retenait un soupir de soulagement et un étirement de lèvres, sans doute un sourire, salua ce compliment. Étrangement, cette confirmation dans sa fonction paraissait lui avoir ôté tout intérêt quant au motif de cette convocation. Un peu décontenancée par son évidente indifférence, Plaisance de Champlois hésita :

— Ma fille… le comte Aimery de Mortagne ne peut recueillir d’autres lépreux. Certains errent de par les routes, quelques-uns se sont fait lapider par des villageois affolés.

 

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— Il nous faut alors leur ouvrir nos portes, la devança Mélisende.

— C’est ce que nous demandent notre Saint-Père et le roi, approuva Plaisance surprise de sa réaction. Cela étant… Quelques-unes d’entre nous ne sont pas épargnées par la crainte ressentie par les laïcs, voire leur animosité et…

— Le cloître de La Madeleine conviendrait. Il nous suffirait de le séparer nettement en deux parties afin de ne pas provoquer de réactions hostiles de la part de mes moniales.

Plaisance avait redouté une attitude adverse de la part de la grande prieure, défendant bec et ongles ses repentantes. Néanmoins, sa fougueuse approbation lui procura un vague déplaisir.

— Votre attitude, inspirée par la charité, vous honore, chère Mélisende.

Il lui sembla que l’autre cherchait la signification de ses paroles. Enfin, elle acquiesça :

— En effet, ma mère, « charité » est bien le mot. Afin de montrer à Dieu notre amour, il nous faut aimer Ses créatures les plus meurtries.

Rien dans la ligne aiguë de ses maxillaires, dans ce regard de braise qui dévorait ses joues d’une pâleur malsaine, ne trahissait cependant le plus modeste amour du prochain.

Plaisance se demanda soudain si la proximité d’avec des lépreux ne la satisfaisait pas, au contraire de ce qu’elle avait pu imaginer. Si les rumeurs qui couraient au sujet des mortifications dont elle se délectait étaient fondées, l’arrivée des scrofuleux lui fournirait d’autres formes de pénitence.

— Il vous faudra bien sûr, ma très chère, préparer vos filles à cette venue. S’il s’avérait que certaines rechignent ou protestent, je pourrais…

 

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— Que nenni. Je les connais. Sous des dehors parfois frustes, elles ont un cœur pur, ayant tant souffert des autres.

Plaisance songea qu’elle faisait preuve d’un optimisme peu commun. Pourquoi d’anciennes prostituées accepteraient-elles sans inquiétude la proximité d’un mal rongeant ?

— Vous m’enlevez une vilaine épine du flanc, ma fille.

— Quand pensez-vous que les malades arriveront en l’abbaye des Clairets ?

— Le plus rapidement possible, à ce que j’ai cru sentir. Le comte Aimery est pressé de réduire l’encombrement de la ladrerie de Chartagne.

— On ne peut que le comprendre.

— Certes, approuva dans un murmure Plaisance, que la tournure de la conversation dérangeait de plus en plus. Je vous enverrai dès le demain les charpentiers ainsi que le maçon. Vous veillerez, ma fille, à établir avec eux un plan de séparation du cloître, séparation dont nous ne souhaitons pas qu’elle s’apparente à une geôle, ni pour vos moniales, ni pour les ladres à venir. Cela étant, nous la voulons… étanche. Vous me présenterez votre projet. Selon mes estimations, nous n’avons que peu de temps devant nous.

— Il en sera fait à vos ordres, acquiesça Mélisende comme un vrai sourire lui venait.

— Je vous en sais gré. Allez en paix, ma fille.

Un indéfinissable malaise persista en elle bien après le départ de la grande prieure de La Madeleine. Mélisende de Balencourt se leurrait-elle de bonne foi sur l’aisance avec laquelle ses moniales accepteraient leur future cohabitation avec la maladie ? Son attitude presque désinvolte cachait-elle autre chose ? Une angoisse imprécise étreignit l’abbesse. Dans sa démesure purificatrice, la grande femme décharnée

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aurait-elle imaginé de soumettre toutes les sœurs de La Madeleine au risque de contagion afin de sauver leurs âmes ? Un frisson la parcourut. La vie selon elle était un don dont nul être ne disposait. Quant à tenter de mimer les souffrances du Sauveur afin de s’en rapprocher, elle y voyait une sorte d’arrogance, bien humaine.

Il lui fallait en avoir le cœur net. Ne pourrait-elle charger quelqu’une d’une discrète enquête ? Quelqu’une que nulle ne soupçonnerait de double jeu. Certainement pas une des sœurs du chapitre.

 

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