Monasterium

Andréa Japp · Chapitre 4 sur 21

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Monasterium

Seize ans plus tôt. Palais du Vatican, Rome, septembre 1290

Seize ans plus tôt.

Palais du Vatican, Rome,

septembre 1290

 

L’évêque Jean de Valézan, un des plus jeunes prélats

déplaisir sur le visage, il se tourna pour contempler les 9 maisons épiscopales du royaume de France, s’impatientait. Une moue de

palais papal, cœur que l’on devait au court règne de 10 Nicolas III qui constituaient le cœur du

. Une pensée chassa sa mauvaise humeur.

Dans peu de temps, il en serait le maître absolu, le maître juste après Dieu. Car Dieu était à ses côtés, il n’en doutait pas. Dieu aime les forts et les encourage de signes. Seuls les imbéciles ou les courts de vue n’y perçoivent que des coïncidences. Monseigneur de Valézan venait d’en recevoir une nouvelle preuve. Il flairait son proche succès. Sa fulgurante ascension dans la hiérarchie religieuse n’était pas pour le détromper. Belle revanche, en vérité. Thierry, son aîné, qui hériterait du domaine familial à la simple raison qu’il l’avait précédé de deux ans dans le ventre de leur mère, devait maintenant s’incliner devant lui. Jean de

frère lui présenterait une requête, faveur pour lui ou sa 11 mesnie Valézan attendait avec délectation le moment où son

. Que ferait-il alors ? L’enverrait-il paître avec

9 À cette époque, elles s'élevaient à la place de l'actuelle basilique Saint-Pierre, dont la construction commencée en 1452 se poursuivra durant plus d'un siècle.

10Pape de 1277 à 1280.

11Maisonnée au sens large, du seigneur aux serviteurs logés.

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onctuosité, en lui rappelant d’un ton douloureux que de telles partialités familiales défiguraient l’Église, ou bien condescendrait-il à lui accorder son soutien ? Une pointe d’aigreur tempéra son plaisir. Jusque-là, Thierry s’était bien gardé de jamais requérir de son cadet un service.

Enfin, la mince silhouette de celui qu’il attendait se dessina à une centaine de toises*. Valézan attendit, profitant de ce dernier répit pour répéter son entrée en matière.

Antoine Cuvier s’inclina bas, murmurant :

— Monseigneur, j’ai accouru dès réception de votre missive.

— Et je vous en sais gré, mon bon Antoine, répondit Valézan d’une voix suave mais tendue. L’heure est grave, et je ne sais comment vous expliquer la situation dans laquelle nous nous embourbons… Avant cela, permettez-moi d’insister à nouveau : rien de nos échanges ne doit filtrer. La plus extrême discrétion est indispensable… de nous tous.

— C’est ainsi que…

Jean de Valézan interrompit le jeune prêtre d’un léger geste de la main et poursuivit :

— Par un enchaînement dont l’ampleur nous dépasse, Dieu nous a choisis tous deux afin de Le servir et de protéger la chrétienté ainsi que notre bien-aimé Saint-Père. Entendez-moi, cher Antoine, insista l’évêque d’un ton urgent : lorsque j’évoque l’effroyable danger qui menace la chrétienté, il ne s’agit pas d’une exagération…

Antoine Cuvier blêmit et se signa.

— … mais de la crise la plus redoutable que nous ayons jamais eu à affronter. Nous ne sommes que bien peu à partager ce pesant secret, fardeau devrais-je dire.

— Notre Saint-Père…

 

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— Nicolas IV* est dévasté à la perspective du chaos qui pourrait se répandre à la vitesse de l’éclair, le coupa de nouveau Jean de Valézan. C’est pourquoi nous devons tout mettre en œuvre… je dis bien tout, pour étouffer dans l’œuf cette… abomination.

— Je vous y aiderai au péril de ma vie s’il le faut, monseigneur.

— Antoine, cher Antoine… il est réconfortant d’être secondé par de belles âmes telle la vôtre, sourit le prélat. Je n’en attendais pas moins de votre valeur.

— Ordonnez et je vous obéirai, pour l’amour de Dieu et de notre vénéré Saint-Père.

Ils firent quelques pas en silence. Jean de Valézan se demandait jusqu’à quel point il convenait de mettre ce jeune Cuvier dans la confidence. Un secret n’est tout à fait sauf que lorsqu’il n’est pas partagé, ou alors par des défunts. Il se lança, à regret :

— L’un de nos espions vient de nous faire parvenir le message tant attendu. Un… objet qui avait disparu depuis deux ans non loin d’Al Iskandarïyah a refait surface il y a peu, à Constantinople. S’il venait à tomber en de mauvaises mains… ce serait la pire des catastrophes. Un séisme dont vous n’avez nulle imagination. L’Église ne s’en remettrait pas.

— Qu’est donc cet objet pour être si formidable et malfaisant ? s’affola le jeune prêtre.

— Il s’agit d’une sorte de relique, lâcha Valézan.

— En quoi une relique pourrait-elle nous nuire gravement ?

— Une relique qui n’appartient pas à la vraie foi, le renseigna l’évêque à contrecœur. Je ne puis vous en dire davantage pour votre propre sécurité.

L’autre, intrigué malgré son inquiétude, mais encore plus flatté par l’amitié que lui témoignait le puissant Jean de Valézan, hocha la tête en signe d’acquiescement. Ce dernier reprit :

 

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— Il vous faut le récupérer, coûte que coûte. Il voyage en ce moment même vers la Terre sainte. Faute de solution de rechange, nous sommes parvenus à convaincre le jeune comte Aimery de Mortagne, qui séjourne en la citadelle Saint-Jean-d’Acre, de le recouvrer pour nous. Mortagne ignore que la papauté est derrière cette… tractation. Il doit toujours demeurer dans l’incertitude à ce sujet. L’ami dévoué et pieux qui nous sert de… médiateur auprès de lui a pour mission d’aller quérir ensuite l’objet des mains de Mortagne afin de le remettre à Guillaume de Beaujeu*, grand maître de l’ordre du Temple. C’est alors que vous interviendrez afin de l’acheminer jusqu’à moi.

— Et que deviendra ensuite cet… objet, si je puis ?

— Notre Saint-Père en décidera, cher Antoine. Nous aurons terminé notre lourde tâche. Je ne doute pas que notre bien-aimé Nicolas vous en sera reconnaissant.

— Monseigneur, prétendit s’offusquer Cuvier… Seule sa satisfaction et le rayonnement de notre mère l’Église me préoccupent.

— Je connais votre noble cœur. Nous ne sommes que deux laborieux serviteurs qui œuvrons de toutes nos forces à sa gloire, c’est-à-dire à celle de Dieu. Hâtez-vous, Antoine. Redoublez de prudence, de méfiance, même. Notre sort est entre vos mains. Si vous veniez à échouer… Que Dieu ait pitié de nous.

Le jeune prêtre s’inclina et s’éloigna d’un pas vif. Jean de Valézan le suivit un long moment du regard, s’interrogeant. Que ferait-il de ce brave Cuvier lorsqu’il aurait récupéré l’objet tant convoité ? Antoine risquait-il de lui porter préjudice ? Il était peu probable qu’il parvienne à approcher assez le Saint-Père pour s’apercevoir que celui-ci ignorait tout de l’existence de cette prétendue relique. Toutefois, le jeune homme représentait un impondérable. Et Valézan détestait les impondérables.

 

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