Monsieur Sapiro

Benny Barbash · Chapitre 11 sur 12

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Monsieur Sapiro

Chapitre 7

 

 

Intérieur. Lobby d’hôtel. Matin.

« Des mauvaises nouvelles ? » demande la serveuse, qui vient de surgir derrière lui et le regarde d’un air inquiet.

Tout dépend pour qui et du point de vue, se dit-il en la regardant droit dans les yeux. Elle a les yeux verts. Comme Liat, se souvient-il brusquement, et comme sa femme Liora, qu’il est sur le point de quitter. Ses cheveux châtains sont lisses et elle parle avec une pointe d’accent russe. Elle est belle, pense-t-il. Je pourrais facilement tomber amoureux. Je pourrais facilement la baiser. L’épouser. J’aimerais savoir comment elle s’est blessée au genou. Je pourrais lui demander : « Excusez-moi. J’ai remarqué que vous aviez une petite cicatrice au genou. Me permettez-vous de vous demander comment cela s’est produit ? » Tout simplement. Elle me répondra ou pas. Qu’est-ce que je risque ? Elle ne va pas me manger.

« Tout va très bien, merci.

— Vous n’avez besoin de rien d’autre ? »

Serait-il possible que je lui plaise pour qu’elle fasse tant d’efforts, ou est-ce que la crise économique qui frappe durement l’industrie touristique en Israël pousse les employés à redoubler d’amabilité et d’attention envers leur peu de clients ?

« On a déposé une enveloppe pour moi à la réception, dit-il, en trouvant le courage d’ajuster les boutons de sa nouvelle identité pour récupérer le document destiné à un autre.

— En-dehors de l’enveloppe, vous n’avez besoin de rien ? »

Si, me lever et partir d’ici, voilà ce dont j’aurais besoin. Mais il reste cloué sur place, épuisé. Toute cette affaire Sapiro, qui l’effraie au plus haut point, n’en continue pas moins de lui adresser des clins d’œil aguicheurs pour l’ensorceler. « Pour voler, il faut avoir des ailes. »

Il appelle à son secours ces paroles que Sapiro lui-même a prononcées, il y a un instant, lors de la conversation téléphonique qu’il a eue avec celle qui se fait appeler Madame Frankel. « Si l’on veut obtenir quelque chose, il faut savoir prendre des risques », lui disait toujours sa mère lorsqu’elle décelait chez lui l’ombre d’un doute. Elle le saisissait fermement par le menton, le fixait droit dans les yeux et ignorant ses tentatives pour détourner la tête, elle lui ordonnait : « Regarde-moi quand je te parle. » Elle serrait sa mâchoire inférieure entre ses doigts et le forçait à répéter après elle, mot pour mot, « si l’on veut obtenir quelque chose, il faut savoir prendre des risques », ajoutant ensuite l’injonction pratique qui concluait chacune de ses leçons, « et maintenant, vas-y, saute du grand plongeoir, comme les autres enfants », ou « maintenant, descends et va montrer à ce petit merdeux à qui il a affaire », ou encore, tout en lui pressant un mouchoir dans la main : « Maintenant sèche tes larmes, pleurer ne t’avancera à rien. Il faut être fort dans la vie. » Il se remémore également un souvenir profondément enfoui sous une couche de scepticisme, « quand on ne dirige jamais d’opérations, on ne se trompe jamais ». C’est ainsi que l’officier de sa division le consolait lorsqu’il échouait aux exercices militaires. Des milliers de phrases de ce genre lui viennent à l’esprit, cachées dans les recoins de sa conscience, inemployées, en appelant au courage, à l’héroïsme, à la générosité, à l’humilité, à la constance et à l’esprit de sacrifice. Peut-être le temps est-il enfin venu de les dépoussiérer. De vivre la vie comme un gigantesque cliché, en dissipant toutes les hésitations et les formulations prudentes. Mieux encore, ne vivre que des scènes choisies en sautant les passages ternes. La vie comme une opportunité sans cesse renouvelée ! Il s’observe dans le miroir, tourne la tête à droite, puis à gauche, lève le menton et le baisse de nouveau, pour se regarder sous tous les angles. Et finalement, saisi d’un sentiment inexplicable, il comprend que sous la pâleur de son visage se cache effectivement le personnage qu’il a décidé d’incarner. Cet homme mène une vie fascinante, débordante d’action. Peut-être est-il un espion industriel, un tueur à gages, un contrôleur des comptes qui blanchit l’argent de la mafia ou que sais-je encore. Peu importe, le principal, c’est qu’il y ait de l’action dans sa vie ou tout du moins qu’il y en ait eu avant qu’il ne soit tué. Et même si Sapiro n’était pas tel qu’il se le représente, il insufflera à son enveloppe charnelle ce qu’il faut pour qu’il le devienne. Ce n’est pas comme s’il ignorait comment diriger sa vie, c’est simplement qu’il n’a pas eu l’occasion par le passé de mettre la théorie en pratique. Lorsque la serveuse reviendra avec l’enveloppe, d’ici quelques instants, il aura appris son rôle à la perfection. Sa bouche se plisse en un mince sourire. J’ai mené cette conversation avec brio, se félicite-t-il en se souvenant de l’appel téléphonique. Je me suis littéralement glissé dans la peau du personnage. Et la décision de parler un hébreu teinté d’accent américain – qui s’est révélée appropriée – ne témoigne-t-elle pas du fait qu’il était particulièrement bien inspiré au moment où il avait décidé d’endosser ce rôle ? De quoi d’autre peut-il s’agir, si l’on ajoute le fait que Sapiro est mort dans un accident et que lui-même, assis par hasard dans ce lobby d’hôtel au moment où l’on demandait Monsieur Sapiro, a su reconnaître l’opportunité qui s’offrait à lui et a trouvé le courage de prendre l’appel, sans commettre de faux pas ni éveiller le moindre soupçon chez Madame Frankel ? Sans parler d’intervention d’une force supérieure, on peut pour le moins évoquer un rarissime concours de circonstances, une inspiration unique qui l’a guidé pas à pas, avant et tout au long de la conversation téléphonique. Il sait bien sûr que ces suppositions sont tout aussi improbables que de voir les débris d’une maison se rassembler après une explosion (probabilité que la statistique n’exclut d’ailleurs pas entièrement). Mais cette faible probabilité n’ébranlera pas sa détermination. Ne jamais sous-estimer le côté irrationnel des événements, conclut-il, en se contemplant de nouveau dans le miroir. Il adresse un clin d’œil coquin à son reflet, qui accepte avec une gaieté solennelle cette décision cruciale. Il saute à pieds joints dans l’aventure, au diable les doutes et les hésitations, il conquerra sa nouvelle identité haut la main et vivra sa nouvelle vie librement, sans crainte, jusqu’à son issue heureuse ou malheureuse (clin d’œil supplémentaire). Que peut-il bien m’arriver ? Pendant quelques jours, je serai un autre. Le voilà qui inconsciemment met déjà des limites à sa témérité. Personne n’en mourra, à l’exception de Sapiro, bien entendu, qui est déjà mort et il n’y est pour rien, sauf à admettre certaines théories de la physique selon lesquelles le présent exercerait une influence sur le passé – du moins à l’échelle des particules élémentaires. Sapiro, paix à son âme, le voilà qui commence l’éloge funèbre qui lui tiendra également lieu de discours d’intronisation, et il se sent à nouveau plein d’exubérance – vous n’êtes plus en vie, mais je poursuivrai votre route à partir d’ici. Je ne vous décevrai pas. Je m’attacherai à suivre votre précieux héritage, je serai le meilleur dans votre domaine, car tel vous a défini Monsieur Smith… Dès que j’aurai découvert de quoi il s’agit.

Il cesse peu à peu de trembler et se laisse envahir par un sentiment de sérénité, comme seul peut l’éprouver celui dont les doutes ont été dissipés. Cette aventure promet d’être intéressante. Très intéressante. Et, cerise sur le gâteau, elle lui fournira le matériau pour le scénario d’un film à suspense ou pour la trame d’un bon livre, dans tous les cas, cette aventure lui donnera l’impulsion nécessaire pour quitter son travail à l’agence et concrétiser son vieux rêve de devenir artiste.

Il y a des années, sur les conseils de sa professeur de lycée, il s’était inscrit à des cours de dessin à Betsalel. Hormis quelques soirées déjantées – il avait rencontré sa femme au cours de l’une d’elles, ce qu’il aurait peut-être mieux fait d’éviter –, il n’en garde pas vraiment de bons souvenirs, et pas seulement parce qu’il avait fini par comprendre qu’il était certes doué pour l’imitation, mais qu’un véritable esprit de création lui faisait défaut, tout comme à sa femme. Il était jeune encore, et idéaliste, il vivait selon l’adage « tout ou rien », il se mit donc à travailler dans le graphisme et l’animation, ce qui ne lui réussit qu’à moitié. Pas de quoi satisfaire son perfectionnisme. Ce n’est qu’une fois engagé comme concepteur-rédacteur que sa fortune commença à tourner. Il créa des slogans divertissants pour des cigarettes (« allumez celle d’après », au-dessus d’une photographie montrant une femme en train d’allumer une cigarette après l’amour et qui cligne de l’œil, l’air coquin), des aliments pour nourrissons (« si vous voulez vraiment le sevrer, laissez-le y goûter »), des voitures (« souple, mais résistante »), des motos (« la dernière de Honda »), des téléphones portables (« avec Pelkom, vous entendrez même les silences… »). Des slogans, il était passé à la réalisation de films publicitaires, où il avait également brillé. L’un de ses films avait même gagné le prestigieux prix de l’Association pour la promotion de la lingerie. Travailler dans ce domaine raviva son désir de revenir à la création, non pas au dessin où il avait échoué, mais à l’écriture, qui apportait tant de valeur ajoutée aux produits qu’il vantait. Mais lorsqu’il décida de se mettre à mi-temps à l’agence pour se consacrer davantage à cette Muse bien exigeante, il comprit bien vite qu’écrire un scénario pour un film publicitaire de trente secondes destiné à vanter les mérites d’un soutien-gorge rembourré est une chose, et qu’écrire l’histoire de la femme à la poitrine flasque qui achète le soutien-gorge en question pour redonner du lustre à sa féminité en est une bien différente. Car avant d’en arriver à la petite cabine d’essayage dans laquelle la femme passe le soutien-gorge, il faut commencer par le commencement, à savoir, c’est une femme triste, aux seins tombants, peut-être même amputée d’un sein, pour conférer une profondeur à l’histoire, qui pousse la porte d’un magasin de lingerie de luxe du Dizengoff Center afin de se consoler de la tromperie de son mari, qui couche avec une femme plus jeune et qui est peut-être sur le point de la quitter, en achetant un bel objet, en l’occurrence un soutien-gorge push-up. Mais même ce début déprimant n’est pas en mesure de dissiper tous les obstacles pour la suite. Combien de temps pouvons-nous passer avec la malheureuse au rayon des soutiens-gorge de dentelle et de velours, puis dans la petite cabine d’essayage, équipée d’un miroir qui flatte toutes celles qui s’y contemplent ? Pas bien longtemps. Même si la femme est vraiment une belle plante, un mannequin pour lingerie ou une nymphomane excitée qui se masturbe devant le miroir, les jambes écartées, en s’enfonçant un cintre dans le vagin (le reflet dans le miroir doublant l’effet produit), même dans ces conditions, le scénariste aura le sentiment que l’intrigue est bloquée, d’autant plus qu’il avait l’intention de faire un film de qualité et pas de la pornographie, sans quoi il n’aurait pas choisi de raconter l’histoire d’une femme triste, dans la situation décrite plus haut. L’auteur peut également ajouter à ce tableau deux vendeuses, l’une jeune et optimiste, l’autre plus âgée et amère, car son mari est un gagne-petit, toutes deux s’affairant avec impatience autour de leur malheureuse cliente, car après la fermeture du magasin, la première doit se rendre à un casting pour une publicité (vantant les mérites d’un soutien-gorge, elle a mis en avant son expérience en la matière), quant à la seconde, elle veut fermer le magasin et s’asseoir à la caisse enregistreuse pour éditer le ticket de caisse du jour destiné à dissimuler ses larcins, grâce auxquels elle maintient un train de vie élevé que ses propres revenus et ceux de son bon à rien de mari ne peuvent satisfaire. Et après ? se demande l’auteur, dont toute l’expérience se résume à des films qui s’achèvent à peine commencés. On pourrait bien sûr insérer un flash-back au moment de la cabine d’essayage, un flouté dans le miroir encadrerait la scène où le mari de la cliente triste lui annonce qu’il la quitte. Mais la femme était déjà triste avant que son mari ne lui fasse part de son intention (peut-être est-ce d’ailleurs la raison pour laquelle il voulait la quitter). Il lui dit qu’il veut tourner la page et tout recommencer. Et bien entendu, il ne veut pas d’elle dans sa nouvelle vie, car c’est elle qui transforme à chaque instant sa vie en une vie grise, ennuyeuse et terne. Et s’il l’emmenait avec lui, sa nouvelle vie deviendrait à son tour grise et terne. L’intérêt d’une vie nouvelle est précisément d’abandonner tout ce qui définissait l’ancienne vie – hormis bien entendu le principal intéressé, sans qui toute l’affaire perdrait singulièrement de son intérêt. Comment faire autrement ? demande-t-il à sa femme, peut-être pas tout à fait en ces termes, l’état de santé de cette dernière ne lui permettant pas d’être aussi brutal. La femme triste et raisonnable qui lui fait face à table tire laconiquement, pour elle-même, la conclusion qui s’impose, à savoir que son mari a une maîtresse, hypothèse tout à fait plausible lorsque les hommes se mettent à parler de tristesse, de désespoir et de leur désir de tout reprendre à zéro et qu’ils espèrent de surcroît que la femme qu’ils sont en train de quitter les comprenne, leur donne sa bénédiction pendant qu’on y est, car toute cette histoire n’est pas simple, pour eux non plus, et les fait beaucoup souffrir.

Après ce flash-back déprimant – qui gagnerait peut-être à être filmé en noir et blanc, la malheureuse associant désormais ces couleurs au petit déjeuner pris avec son mari –, nous repassons de l’autre côté de ce miroir qui flatte même la femme triste, debout dans sa cabine d’essayage. Le regard abattu, elle contemple la métamorphose que vient de subir sa poitrine, nichée dans son nouveau soutien-gorge. OK, admettons que cette scène fasse pleurer dans les chaumières, combien de temps peut-on s’y attarder ? On ne peut laisser indéfiniment cette femme dans sa cabine d’essayage, d’une part parce que la logique veut que ceux qui y rentrent finissent par en ressortir au bout d’un moment et d’autre part, parce que l’histoire doit se poursuivre, sans quoi on risque de perdre des spectateurs ou des lecteurs. En outre, les deux vendeuses se montrent de plus en plus pressantes et lorsque la cliente émerge enfin de la cabine, elles se répandent en louanges à propos du nouveau soutien-gorge qui transforme toutes les poitrines en « poitrines de jeune fille », d’ailleurs, la publicité qui en vante les mérites a gagné un prix (Hitchcock lui-même faisait bien une brève apparition dans chacun de ses films). La femme triste décide d’acheter le soutien-gorge, mais ne souhaite pas le porter tout de suite, elle demande à ce qu’on le lui emballe, ce qui provoque un nouveau flot de compliments exaltés de la part des deux vendeuses stressées, comme le soutien-gorge vous va bien, Madame, comme vos seins vont bien à ce soutien-gorge, il les met tant en valeur. Malgré ces cris d’enthousiasme, la femme triste reste sur sa décision et demande à ce qu’on lui emballe le sous-vêtement, elle rentre de nouveau dans la cabine d’essayage honnie, à la fois parce qu’on s’y trouve à l’étroit, et parce que les murs en sont couverts de miroirs, si bien qu’en s’y habillant ou s’y déshabillant, on ne saurait échapper à son propre reflet qui s’entête à reproduire le moindre mouvement, fut-il idiot ou embarrassant, grâce à cette vue panoramique, elle peut contempler son corps sous tous les angles, y compris les plus inédits et tout cela n’est pas exactement un festin pour les yeux.

En ôtant le soutien-gorge, elle se contemple dans le miroir et se sent envahie d’un sentiment de tristesse encore plus fort, non seulement ses seins ne correspondent plus vraiment à l’idéal de beauté en vogue à la Renaissance – lequel, selon l’écrivain Gartien Di Font, voulait qu’ils soient petits, blancs, ronds comme des pommes, élastiques, souples et éloignés l’un de l’autre… À notre époque, seuls Arnold Schwarzenegger ou Sylvester Stallone passeraient peut-être le test –, mais en plus ils lui rappellent la description que donne le Vénitien Venier de la poitrine de la célèbre courtisane Veronica Franco, qu’il haïssait et dont il affirmait que les seins étaient tellement flasques et tombants qu’elle aurait pu s’en servir comme des rames de gondole. Non, notre héroïne a vécu avec ses seins, ou eux avec elle, tout dépend du point de vue. Ils ont mûri, se sont épanouis et sont devenus blets ensemble et maintenant qu’ils sont tout mous et pendouillants, elle ne peut guère le leur reprocher. Au contraire de son mari, que la simple évocation du temps qui passe jette dans un état de panique, elle accepte avec sérénité la vieillesse qui approche à grands pas. Elle réagit ainsi, car elle sait qu’elle devra se séparer de l’un d’eux après-demain et maintenant qu’elle le voit tout orné de ce soutien-gorge sophistiqué, elle se sent soudain prise de pitié envers lui (que vont-ils en faire après l’opération ?) et envers elle-même, et elle se demande si elle n’aurait pas du dire à son mari qu’elle était sur le point de subir une opération, au moment où il lui a annoncé ce qu’il lui a annoncé à la fin de leur petit déjeuner commun. Mais peut-être vaut-il mieux le laisser partir, il ne faudrait pas qu’il reste avec elle uniquement par pitié ou culpabilité.

Les exclamations des vendeuses qui la pressent de sortir de la cabine, car le magasin est sur le point de fermer, la tirent de ses pensées, elle sort de la cabine, paie et s’en va avec son soutien-gorge tout neuf qui repose dans un luxueux sac cartonné. Cet achat ne la rend pas heureuse pour autant, bien au contraire, il ne fait qu’accroître son sentiment de tristesse. D’une part, parce qu’elle a dépensé de l’argent inutilement, surtout maintenant que son mari est sur le point de la quitter et qu’ils ne se sont pas encore entendus sur la répartition de leurs biens, de sorte que sa situation financière est assez floue, et d’autre part, parce qu’elle sait très bien qu’elle ne portera jamais un tel soutien-gorge. Ni avec deux seins et encore moins avec un seul. Elle ignore que sa prophétie se révélera inexacte et qu’elle portera au moins une fois encore ce soutien-gorge après son opération. Son regard plein de souffrance surprend le reflet de son mari dans le miroir, qui lui jette un coup d’œil à la dérobée, depuis la porte entrouverte. Elle se retourne vers lui, effrayée, et lui demande pourquoi il la regarde ainsi.

Dans les films publicitaires qu’il a réalisés avant de s’essayer avec une témérité toute héroïque à l’histoire de la femme triste, nul besoin d’aller plus avant. Au contraire, il lui aurait fallu s’arrêter il y a bien longtemps, le début et la fin de l’intrigue étant pratiquement concomitants. Mais dans un roman, un scénario complet ou même une nouvelle, il aurait tout juste achevé le stade de l’enquiquinante exposition des grandes lignes.

Des semaines durant, il est resté assis face à son ordinateur, à tenter de sauver la malheureuse du labyrinthe du Dizengoff Center dans lequel elle s’était perdue. Elle y errait, l’air abattu, avec un sac cartonné noir et élégant, annonçant en lettres dorées le prestigieux logo de la marque du soutien-gorge, en espérant que quelque chose finira bien par lui arriver à elle aussi. Parce qu’elle le vaut bien. Du moins avant sa terrible opération. Mais hormis le fait de croiser d’autres personnes porteuses des mêmes espoirs et qui errent, elles aussi, dans les couloirs du centre commercial, un sac plastique ou un sac cartonné de luxe à la main, en se laissant porter par le flot humain pour échapper à la solitude – rien d’extraordinaire n’arrive à cette femme, ni à celui qui écrit son histoire. L’intrigue est au point mort. À un certain moment, la tristesse de l’écrivain dépasse même celle de son personnage, car à la compassion qu’il éprouve pour cette malheureuse femme s’ajoute celle qu’il éprouve pour lui-même, il a le sentiment que, tout comme les clients du centre commercial, il commence à se perdre lui aussi, certes sans sac de luxe, mais sans légitimité non plus, il erre dans ce labyrinthe enchevêtré à en perdre le sens de l’orientation. En outre, au contraire de ces clients, il n’a même pas pénétré dans le labyrinthe, non, il peine encore à en trouver l’entrée.

Lors de ses errances sans fin dans les galeries du centre commercial, tandis qu’il jette un œil aux vitrines, qu’il s’assoit un instant dans les cafés ou va voir un film au cinéma, il a accumulé nombre de rencontres, personnages, petites remarques, traits d’esprits, répliques émouvantes, mots qui éveillent en lui de vagues souvenirs, des flash-backs, des suites partielles à son histoire – mais tous ces détails, qu’il note pourtant consciencieusement dans ses carnets, ne constituent pas pour autant une véritable intrigue. Il manque un fil rouge. Il finit par se décourager et abandonne son projet, il enterre son rêve et s’inscrit à un cours du soir en cinéma/réalisation, obtient de l’avancement dans l’agence de publicité et devient associé, cultivant, comme la plupart de ses amis, un sentiment permanent d’amertume, qu’il tente de surmonter en perfectionnant son pouvoir d’autopersuasion. En d’autres termes, il mène sa vie dans un cul-de-sac, s’éloignant de plus en plus de ses rêves, mais c’est là une histoire tant rabâchée qu’elle ne vaut plus la peine d’être racontée.

Maintenant qu’il se trouve à un tournant de son existence, il sent de nouveau poindre l’espoir de revenir à sa vie d’avant, celle qu’il a abandonnée. L’expérience qu’il est sur le point de vivre lui fournira la matière pour une double intrigue : son histoire à lui et celle de Sapiro. Peut-être serait-il judicieux de lister tous les événements qui se sont produits jusqu’ici, afin de n’oublier aucun détail. Lorsque toute cette affaire sera terminée, il n’aura plus qu’à reprendre ses notes et le tour sera joué. Il fouille dans son sac, en extrait un stylo et un bloc de papier qu’il ouvre au début. La première chose à déterminer est le titre de son livre, l’appât qui attirera le client potentiel, qui contienne une promesse et révèle juste ce qu’il faut de l’intrigue pour éveiller la curiosité du lecteur sans pour autant la satisfaire. Le titre est d’une grande importance, non seulement en tant que moteur des ventes, mais également par ce qu’il révèle du style et du contenu du livre. De nombreux artistes décident de nommer leur œuvre une fois cette dernière achevée, notamment les sculpteurs, certains même se refusent à donner un titre, préférant attribuer à leur œuvre l’appellation « sans titre ». Pour d’autres cependant, le titre permet à l’intrigue de se former dans leur esprit, à une mélodie de naître et à un rythme d’écriture de s’installer. À l’image d’un enfant qui grandit et s’approprie le prénom que ses parents ont choisi pour lui et ont prononcé encore et encore avant sa naissance, de même l’œuvre qu’il est sur le point de créer naîtra du titre qu’il s’apprête à lui attribuer. Hormis le titre, il ne connaît encore rien de l’intrigue de son livre, car il n’a pas encore vécu l’expérience qui lui permettra de l’écrire.

Identité volée

écrit-il au beau milieu de la page, il sait, bien entendu, que ce titre désigne déjà une autre œuvre (plusieurs autres œuvres, pour être tout à fait exact) et ajoute entre parenthèses « titre provisoire ». Deux lignes en dessous, il écrit : « Autres titres possibles », réfléchit un instant et saisit de nouveau son stylo :

J’étais le double de Sapiro

Une nouvelle identité, une nouvelle vie

Entre deux identités

Sapiro et moi

Deux fois dans une vie

Ce dernier titre lui plaît, bien qu’il ait déjà été pris pour un film sans importance, qui ne lui a pas fait honneur. Dommage. En anglais, cela sonne bien mieux : Twice in a Lifetime. S’il n’avait été qu’un auteur débutant, il aurait pu passer outre ce détail gênant, mais en tant que publicitaire confirmé, au fait des problèmes liés au droit d’auteur, il craint de se retrouver en procès avec la Warner Bros pour utilisation frauduleuse de leur titre. Même Sapiro, pourtant le meilleur dans son domaine, n’a rien à gagner à entrer en conflit juridique avec une firme de cette ampleur. Elle le dévorerait, comme l’ont dévoré les crocodiles de Louisiane. Il raye à regret le titre numéro 5, tourne la page et écrit au milieu de la ligne :

Intérieur. Jour. Lobby luxueux.

Il contemple la page blanche, éblouissante, autour de ces premiers mots. Le titre, qui promet solennellement une certaine intrigue, ressemble au titre d’une scène de film. Comme une femme qui viendrait tout juste de tomber enceinte et dont le ventre plat ne révèle pas encore la grossesse, de même cette page blanche et lisse recèle déjà le récit des aventures dont il est le héros. Il ne lui reste plus qu’à mettre par écrit tout ce qu’il lui arrivera et l’intrigue se développera d’elle-même. C’est tout. Nul besoin de plonger dans les profondeurs oubliées de son âme, en quête d’une nourriture à même d’assouvir l’appétit de la Muse. Tout ce processus pénible et douloureux, qu’il a vécu dans sa chair (voir l’affaire de la femme triste et du soutien-gorge push-up) et que sa femme et ses amis artistes lui ont rapporté d’innombrables fois, lui sera épargné et c’est tant mieux. Parfois, lorsqu’il est confronté aux malheureuses créations de ces âmes errantes, c’est-à-dire lorsque les artistes lui présentent leurs œuvres, les lui lisent ou lui font écouter le fruit de leur inspiration – il tend l’oreille, par exemple à des couinements électroniques qui alternent entre le grave et l’aigu, accompagnés d’un bourdonnement de moustique plus ou moins fort, ou contemple deux boîtes galvanisées, tordues sous l’effet d’une pression non négligeable, il faut bien le dire, reliées par le tuyau de cuivre en spirale d’une vieille gazinière – en le fixant du regard de l’enfant qui attend un compliment, un encouragement, un bon mot, dont toute son existence dépend à cet instant précis, il s’efforce de répondre à leur attente, allumant ainsi une étincelle dans le regard de l’artiste, celle-là même que les peintres de la Renaissance savaient conférer au regard de leurs personnages, afin d’éveiller leurs yeux éteints et de leur donner vivacité et rondeur. Mais au regard de telles créations médiocres, conçues, elles aussi, au prix d’intenses souffrances, il lui semble préférable de puiser le matériau de son histoire dans la réalité joyeuse de sa vie présente et non dans les tréfonds de son âme.

Il tourne une page du carnet et non sans une certaine émotion, rédige sur la première ligne une note supplémentaire : « Têtes de chapitres. » Deux lignes plus bas, il s’attache à faire la synthèse des événements qui se sont produits jusqu’à l’instant présent. (1) « Le 8 août…, j’étais assis dans le lobby de l’hôtel Sheraton et je lisais le livre de Gardner. Dehors, il faisait chaud », écrit-il, effaçant aussitôt le « dehors, il faisait chaud » pour le changer en « une chaleur écrasante régnait au-dehors », avant de tirer un trait rageur sur cette phrase. Tout le monde s’en fiche du temps qu’il faisait dehors. « Je pouvais suivre ce qui se passait derrière mon dos », poursuit-il, « car j’étais assis devant un immense miroir, accroché au mur du lobby ». Il repose le stylo et contemple sa phrase. Sans aucune complaisance, il relève d’ores et déjà les défauts qui apparaissent dans cette minuscule portion de texte. Premièrement, le miroir n’est pas accroché au mur, il y est fixé et le recouvre entièrement. Deuxièmement, il y a beaucoup de répétitions, deux fois l’expression « j’étais assis » et deux fois le mot « lobby ».

Il est si facile de parler d’art et si difficile d’en faire, disait toujours Adam à Liora. Peut-être que je pourrais changer l’un des « j’étais assis » en « je me trouvais », voire en « je m’étais installé », plus solennel, et à la place du second « lobby », je pourrais écrire « le hall ». (1) « Le 8 août…, je me trouvais dans le lobby de l’hôtel Sheraton et je lisais le livre de Gardner. » L’espace d’un instant, il ressent une certaine satisfaction au vu de ces améliorations, avant de décider qu’il n’y a nul besoin de nommer expressément l’hôtel, non seulement pour éviter de faire à ce dernier une publicité déguisée et injustifiée – alors qu’il ne perçoit aucun droit – mais également parce que l’évocation d’une célèbre chaîne d’hôtel conférerait un caractère trop concret aux événements décrits et invaliderait le suspense nécessaire pour éveiller la curiosité du lecteur. D’autant que l’intrigue est assez mince. L’évocation du nom de l’auteur du livre dans lequel il se trouvait plongé lui paraît également superflue. Un critique pédant pourrait trouver le moyen d’aller vérifier les sources et y décèlerait des inexactitudes, pire même, des contresens, prouvant qu’il n’avait pas saisi les explications de Gardner.

Pour quelle raison en outre – l’idée lui traverse soudain l’esprit – commencerait-il son récit par le début, peinant ensuite à mettre l’intrigue en route ? Ne s’agit-il pas de toute façon d’une histoire qui se mord la queue, dont le début et la fin sont censés se rejoindre ou se sont déjà rejoints, tout dépend du point de vue auquel on se place. Pourquoi ne pas commencer à un autre moment, pas n’importe lequel, non, l’un des temps forts de l’histoire, par exemple la nuit où ils se sont enfuis de la villa, une nuit qui vit l’anéantissement de son ancienne vie et la naissance de la nouvelle. Ils s’étaient enfuis de la villa comme des voleurs, dissimulant un cadavre dans une valise et un embryon dans le ventre d’une femme. Ces secrets, qui au début de la soirée n’étaient connus que d’une partie des acteurs, seront dévoilés par la suite. Sapiro apprendra la grossesse de Liora et l’odeur qui s’échappe de la valise révélera au chauffeur l’existence du cadavre, quand il reviendra du village avec un mécanicien. Mais tandis que la camionnette peine encore à gravir le chemin de montagne et avant que Liora ne lui apprenne sa grossesse, alors qu’ils sont encore tous deux perdus dans leurs pensées, il songe à ce tableau du Tintoret, la Découverte du corps de saint Marc.

Le tableau, vraisemblablement inspiré par un fait réel, représente trois marchands vénitiens portant le corps du saint après l’avoir sorti de son tombeau à Alexandrie. Ils veulent le faire entrer en secret dans la ville pour en faire leur saint patron. À l’époque, tout comme aujourd’hui, une ville sans passé était semblable à un homme sans qualité et pour y remédier, comme l’écrit l’historien Otto Demus, il fallait s’inventer une histoire et falsifier des ruines à grande échelle. Les Vénitiens, tout comme lui avec Sapiro, se sont donc imaginé un passé glorieux, avec de faux documents, de fausses sculptures et jusqu’à des bâtiments entiers, construisant avec beaucoup d’habileté de supposées antiquités, bref, s’inventant un présent dont les racines remonteraient aux tout premiers siècles de l’ère chrétienne. Même l’église construite en l’honneur de leur saint patron est la réplique de l’église apostolique de Constantinople, prouvant ainsi que même une copie peut se hisser au rang de chef-d’œuvre.

Le corps athlétique du saint, tel que le Tintoret l’a représenté, ne porte pas les marques du temps, bien qu’il ait été inhumé sept cents ans auparavant environ. Le docteur Tommaso Giannotti, qui a commandé l’exécution de ce tableau quelque sept cent trente années après les événements qui y sont dépeints, exigea d’y apparaître, comme s’il avait lui-même participé à cette entreprise méritoire. Sur le tableau on le voit donc soutenir la tête du saint. Bien que les événements se soient produits en Égypte, les porteurs en route pour le port semblent se trouver sur une piazza italienne. Manifestement aucun détail du tableau ne correspond à la réalité – si tant est que l’on puisse parler d’une réalité indépendante de l’interprétation du spectateur.

Dans la partie supérieure du tableau, un ciel menaçant annonce une tempête et les passants s’abritent sous les arcades, à gauche. La pluie n’a pas encore atteint les passagers de la camionnette. La chaleur est encore écrasante, bien que le soleil soit déjà couché. L’orage, avec son lot d’éclairs et de coups de tonnerre assourdissants, amplifiés par les vallées, les attend eux aussi. Pour l’heure, Sapiro descend à tâtons le chemin pentu et finit par retrouver Liora, qui vient de bondir hors du véhicule en panne, furieuse. Elle est assise au bord d’un ravin, les yeux fixés sur l’obscurité à ses pieds. L’espace d’un instant, il lui vient l’idée qu’il pourrait facilement, presque sans effort, la pousser dans le vide et se débarrasser de sa présence gênante, mettant ainsi en pratique le célèbre adage « d’une pierre deux coups ».

La camionnette a rendu l’âme, lui annonce-t-il, en s’asseyant à ses côtés, avec le sentiment que sa vie à lui aussi est bel et bien en rade. La camionnette est en panne, son histoire avec Liora patine, il se retrouve coincé avec un enfant dont il ne veut pas, avec un cadavre et avec Sapiro. Où est-ce que tout cela va le mener ? Comment aller de l’avant si la vie qu’il a empruntée ne lui permet plus d’avancer ? Il jette un regard à la dérobée en direction de Liora, qui a les yeux baissés. Elle n’est plus aussi jeune ni aussi jolie que la serveuse, mais elle n’en reste pas moins une belle femme. Plus belle que Liat. En outre tous ses membres sont encore en place. Peut-être que s’il s’y prend bien – une lueur d’espoir s’allume dans l’obscurité qui l’entoure – il parviendra à rentrer avec elle en Israël et à l’épouser. Ensemble, ils sauront se mettre à l’abri de la vie aventureuse de Sapiro. Ils s’achèteront un bel appartement et y mèneront une vie calme, agréable, bercée par une paisible routine. Plein d’une énergie nouvelle que lui aura apportée sa petite aventure, il recommencera à travailler dans le domaine qu’il connait si bien, la publicité. Peut-être même parviendra-t-il à retrouver le poste qu’il avait abandonné si inconsidérément. Il pourra consacrer son temps libre à tenir la galerie avec Liora, dont cette dernière aura certainement hérité à la mort d’Adam et lorsqu’il se trouvera dans une phase créative, il pourra y exposer de temps à autre ses modestes œuvres. Il se ménagera beaucoup de temps libre pour travailler. Ils apprendront à profiter des choses simples, qui font le bonheur véritable. Des petits déjeuners pris ensemble le shabbat, des visites à des amis, des abonnements aux concerts de l’orchestre philharmonique, des voyages à l’étranger pour s’aérer et recharger les batteries. Bien sûr, il lui faudra renoncer à la dimension sadomasochiste qui caractérisait jusque-là leur relation, mais depuis la mort d’Adam, il n’y a plus grand-chose à tirer de ce genre de rapports. Il faut juste qu’il parvienne à la convaincre de renoncer à cette grossesse. Il ne saurait vraiment pas quoi faire d’un enfant maintenant. Attendons donc que le jour se lève, nous déciderons comment mettre en œuvre notre nouveau projet, se dit-il, en posant la tête avec un soupir sur les cuisses de Liora et en sombrant aussitôt dans un sommeil profond et bienvenu. Il attribue de façon erronée les gouttes d’eau qui tombent sur son front et ses lèvres à des gouttes de pluie. Même leur goût salé ne parvient pas à éveiller ses soupçons. Il est déjà plongé dans un profond sommeil. Les rêves, c’est bien connu, sont capables de résoudre les plus grandes contradictions.

 

Le chauffeur revint dans l’après-midi avec une dépanneuse qui peinait elle-même à avancer. Dans le ciel au-dessus d’eux, les vautours avaient déjà commencé à s’assembler. Lorsqu’ils arrivèrent au village, les habitants se regroupèrent autour de la camionnette et suivirent avidement des yeux le moindre geste du policier local, alerté par le chauffeur. On ouvrit la malle. Adam n’avait pas quitté la position fœtale dans laquelle il avait été placé, son œil à demi fermé adressait un clin d’œil au policier, qui bondit en arrière, effrayé, de même que les badauds. Le médecin local dissipa aussitôt les soupçons de meurtre et expliqua qu’il fallait enterrer le corps sur-le-champ. Ils n’eurent d’autre choix que de se résoudre à un enterrement chrétien. L’orage éclata avant la fin de la cérémonie, transformant les routes en fleuves. Trempés et perdus, ils regagnèrent la chambre qu’ils avaient louée dans l’hôtel du village, hésitants et prudents, afin de se retrouver et de reconstruire leur relation.

Ils grelottaient dans leurs vêtements mouillés et Liora alluma le vieux radiateur à spirales qui se trouvait dans la chambre. Tous deux s’y pressèrent en claquant des dents. Au bout d’un moment, Sapiro déclara que leurs vêtements mettraient des heures à sécher de cette façon. Liora acquiesça et proposa de les ôter et de les suspendre sur le radiateur pour les sécher. Et c’est exactement ce qu’ils firent.

Son manteau à lui – son pull à elle.

Sa chemise à lui – son chemisier à elle.

Son pantalon à lui – sa jupe à elle.

Son maillot de corps à lui – son hésitation à elle.

Ses chaussettes à lui – ses collants à elle.

Son slip à lui – son soutien-gorge à elle.

« Tu vas t’enrhumer avec ta culotte trempée », la mit-il doucement en garde. Ils ôtèrent leurs chaussures et les posèrent par terre, juste devant le radiateur. Une tennis, une botte, une tennis, une botte. Lorsque Liora se pencha vers le radiateur, la lueur rouge émanant des spirales éclaira sa poitrine, semblable à un sublime double coucher de soleil.

« Tu n’as pas froid avec ta culotte mouillée ? » lui demanda-t-il, comme en écho à un souvenir lointain. Après qu’elle l’eut sucé, ils firent l’amour dans les trois principales positions. Plus tard, debout à la fenêtre couverte de buée et enveloppés dans une même couverture, ils regardèrent la pluie tomber au-dehors, tandis qu’il apportait quelques changements mineurs au poème qu’il avait composé – Liora, tu es ma lumière, Liora, tu es pour moi, Liora, ma lumière. Toutes nos nuits ne sont-elles pas semblables à celles qui les ont précédées ? se dit-il, comme pour se consoler, tandis que les yeux mi-clos, il regardait Liora qui était sortie du lit et s’était approchée de la fenêtre pour souffler sur la vitre, donnant une vie nouvelle au vers qui y était inscrit. Elle regagna le lit en souriant, posa la tête sur sa poitrine et sombra aussitôt dans le sommeil. Ses cheveux lui chatouillaient le menton, l’empêchant de s’endormir, mais il ne s’en plaignit pas, bien qu’il n’eût trouvé le sommeil que bien après elle. Il en serait toujours ainsi. Même après qu’elle aura cessé de poser sa tête sur sa poitrine. Parce qu’il était moins bon qu’elle, plus amoral. Leur vie future commune ne ferait que confirmer ce pronostic. Lorsqu’ils se réveillèrent au matin, elle descendit lui préparer un café, un jus d’oranges pressées, un petit pain et un œuf coque, qu’elle lui apporta au lit. Ils firent de nouveau l’amour et elle répéta à plusieurs reprises qu’il était agréable d’être bien douillet dans son dodo, sous la couette, quand il faisait froid dehors et qu’il pleuvait. Il acquiesça et décida de parler plus tard de l’interruption de grossesse, une meilleure occasion finirait bien par se présenter, cela ne faisait aucun doute.

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