Monsieur Sapiro

Benny Barbash · Chapitre 6 sur 12

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Monsieur Sapiro

Chapitre 2

 

Intérieur. Jour. Lobby.

« Monsieur Sapiro ? » demande la serveuse qui se reflète dans le miroir. Le son de sa voix transperce la bulle de souffrance dans laquelle il s’était retranché et l’arrache à son appartement déprimant pour le ramener dans le lobby d’hôtel étincelant.

Ce n’est pas trop tôt, pense-t-il avec une certaine amertume. Tu en as mis du temps. Toute ma vie a défilé devant mes yeux. Mais il n’en est pas pour autant préparé à rencontrer cette messagère du destin, qui le découvre assis dans un fauteuil dans une posture étrange, les yeux rivés sur son livre.

« Monsieur Sapiro ? » La serveuse fait une autre tentative. Sa question renforce encore la décision qu’il a prise : À partir de cet instant, je me transforme définitivement en Monsieur Sapiro, déclare-t-il solennellement pour lui-même, coupant le ruban coloré qui le sépare de sa nouvelle vie.

« Monsieur Sapiro ? » demande-t-elle une troisième fois, comme pour s’assurer que l’infime mouvement de la tête qu’elle a perçu n’est pas dû au hasard mais correspond bien à un signe d’assentiment.

Sa prise de décision refuse de se traduire concrètement, il ne parvient ni à ouvrir la bouche ni à actionner ses cordes vocales pour formuler une réponse : « Oui, je suis Monsieur Sapiro. De quoi s’agit-il ? » Sa langue, cette créature souple, musculeuse, rapide, séductrice et lisse, ce poisson agile doté d’une dentition aiguisée, capable de déchiqueter les adversaires plus faibles que lui et de s’élancer, à l’instar du coucou, hors de l’abri de la bouche pour se précipiter sauvagement vers d’autres nids, qui fait preuve la plupart du temps d’impulsivité, sans s’embarrasser d’un minimum de précautions, sa langue donc, est soudain prise de terreur et reste paralysée dans sa bouche, aussi rigide qu’une vieille semelle de chaussure. Bien entendu, nous disposons d’autres moyens d’expression, non verbaux, grâce auxquels il nous est possible de communiquer avec notre prochain, ou tout du moins de lui transmettre des messages de base, lesquels, depuis le hochement de tête rapide, le regard d’approbation ou le signe d’assentiment de la main, disparaissent de son répertoire lorsqu’il est confronté à des situations de stress. Seul son cœur bat la chamade dans sa poitrine, menaçant de tirer tout le lobby de la torpeur dans laquelle il est plongé. Tous ses membres sont figés, jusqu’à ses poumons bloqués par l’émotion. Il manque de s’étouffer.

« Monsieur Sapiro ? » Un soupçon d’inquiétude transparaît désormais dans la voix de la serveuse, qui s’aperçoit des efforts extraordinaires déployés par l’homme muet avachi devant elle dans son fauteuil.

« Hum… » marmonne-t-il, sans parvenir vraiment à reprendre contrôle sur son corps qui refuse de participer à la machination qu’il a échafaudée. Il bouge la tête avec difficulté mais ne lève pas encore les yeux vers la serveuse. Ils seraient les premiers à trahir ses mauvaises intentions.

« Veuillez m’excuser Monsieur… Êtes-vous Monsieur Sapiro ? »

Il hoche de nouveau la tête sans la regarder, feignant d’être absorbé par son livre.

« Un appel pour vous, Monsieur… » annonce-t-elle d’un ton formel.

D’un mouvement presque imperceptible, il se tourne vers le bas du miroir. Une paire de tennis s’y reflète. Des tennis blanches. Des chaussettes de couleur claire ornées d’une collerette de dentelle aérienne, pétales enserrant de jolies jambes. Sa cheville droite, ou plus précisément la cheville droite du reflet, se rappelle-t-il. Il ne faudrait pas qu’il commette la même erreur que Rembrandt qui dans un autoportrait s’est représenté en gaucher. La cheville gauche, donc, est ornée d’une fine chaîne dorée à laquelle sont suspendus des petits cœurs argentés. Penché en avant, il lui jette un regard en biais. Son champ de vision ne va pas plus loin que les cuisses de la serveuse. Mais qu’est-ce que je fabrique dans ce miroir avec ces cuisses inconnues ? s’étonne-t-il.

« Monsieur… » Elle fait une nouvelle tentative polie, tout en élevant un peu la voix. « Un appel pour vous. »

Il n’ose pas se relever davantage. Si son regard rencontre le sien, elle s’apercevra de sa confusion, il pourra dire adieu à sa nouvelle identité. Sa femme a raison, il est bel et bien peureux. Son cou reste incliné dans un angle étrange, plus ou moins face au tiers inférieur du corps de la serveuse. Ses mollets fermes et bronzés sont recouverts d’un duvet doré presque invisible. Ses genoux ovales ont une couleur un peu plus foncée. Comparés à ses mollets féminins, ils sont osseux et ont quelque chose d’enfantin qui le touche. J’aime bien ses genoux, se dit-il. Je les embrasserai. Et il lui semble déjà sentir du bout de la langue la dureté fraîche de l’os sous la peau lisse et tendue qui le recouvre. Il jette encore un coup d’œil et découvre, sur l’un des genoux, une cicatrice pâle en forme d’éclair. Il se sent aussitôt envahi par un sentiment de compassion. Peut-être est-elle tombée de son premier vélo alors qu’elle commençait tout juste à apprendre à en faire ou peut-être est-elle tombée au cours d’une excursion annuelle à Nahal Amoud et a été transportée en ambulance à l’hôpital de Tsfat, où il fut lui-même soigné pendant son service militaire. Je baiserais bien la propriétaire de ces superbes genoux, se dit-il, tandis que surgit en lui cette pulsion animale dont on ne sait pas très bien quand ni pourquoi elle vient s’immiscer en lui. Je la déchirerais bien, lui bourrerais le mou, la déchiquetterais en morceaux ! Qu’est-ce que tu as à t’attarder sur les genoux ? Remonte directement à sa chatte ! Les muscles de son cou sont comme pétrifiés et sa tête refuse de bouger. Il chasse à la hâte ces pensées obscènes, irrévérencieuses, et les relègue à leur prison, tandis que par association, son attention redescend vers les genoux. De la pornographie à l’érotisme, pense-t-il, se méprisant lui-même et remarquant avec un certain étonnement l’absence de jupe, du moins sur la portion qu’il parvient à embrasser du regard (c’est-à-dire un petit peu au-dessus du genou), ce qui laisse supposer que ses jambes se rejoignent plus haut, quelque part à l’infini. La pornographie se serait-elle faufilée par la porte de derrière ? Mais il se rassure aussitôt ; tant que le fantasme sexuel, aussi cru et pervers soit-il, reste dans les limites de l’imaginaire, il échappe aux paramètres définissant la pornographie, même selon l’acception rigoureuse de Diana Russell, qui, dans son ouvrage Against Pornography , la définit comme une représentation « blessante ou déshonorante du sexe ou de son dévoilement, autorisant, excusant, voire encourageant une telle présentation ». Définition qui ne saurait s’appliquer à ses pensées à lui, puisque (1) il ne les dévoile aucunement, à moins que la définition du terme dévoilement n’inclue aussi, selon cette érudite sociologue, ces films que l’on se projette à soi-même, en imagination, (2) il n’excuse bien évi-demment pas ses fantasmes, et (3) même s’il les encourage parfois, le mécanisme sophistiqué dont il est doté, à l’origine du sentiment de culpabilité, se charge aussitôt de les réduire à néant. Pour plus de sûreté, il détourne les yeux du péché potentiel et laisse glisser son regard le long de la cuisse jusqu’au pied, « véritable chef-d’œuvre d’ingénierie », selon les propres termes de Leonardo, qui y dénombrait 26 os, 114 tendons et 20 muscles recouverts de cartilage et de graisse, protégeant le fragile dispositif et amortissant les chocs dus à la marche.

Mais attention, voici que je me perds de nouveau dans les détails qui composent le tableau au risque d’en obscurcir le sens, s’avertit-il lui-même. Il lui est plus aisé de penser à 26 os minuscules, s’imbriquant les uns dans les autres tel un système complexe de leviers qui nous permettent d’élever notre corps (par exemple en se tenant sur la pointe des pieds pour embrasser notre amant ou atteindre une étagère interdite), d’amortir les chocs (dans le cas de chutes ou de sauts), de prendre rapidement de la vitesse (comme au départ d’une course), de piétiner (des raisins dans un pressoir ou des hommes en rut dans un salon de massage à Bangkok), plutôt que de songer à un petit pied érotique, dont un fétichiste adorerait sucer le gros orteil et lécher le talon, tandis qu’un masochiste prierait pour s’en faire piétiner.

Ces petits détails, qui lui trottent dans la tête comme autant de badauds devant une caméra de télévision qui filmerait quelqu’un d’autre, brouillent l’image et font obstacle entre lui et la réalité, ce qui est étrange en soi puisque la réalité est constituée de ces mêmes minuscules détails qui font d’elle ce qu’elle est. La réalité réside dans ses éléments. Sans eux, pas de réalité, l’absence de quelques-uns la modifierait également. Si la réalité et ses éléments sont identiques, pourquoi ne puis-je contempler le tableau dans sa globalité alors que j’en identifie les différents éléments, se demande-t-il avec tristesse. Comme des éclairs lointains qui luiraient à l’horizon, des fragments de pensées tourbillonnent dans son esprit, faisant apparaître encore et encore d’autres détails qui l’empêchent de les appréhender tous ensemble. Existe-t-il un lien entre une chose et sa représentation ? se demande-t-il soudain, sans savoir très bien d’où lui vient cette question.

Prends bien soin de tes petits pieds charmants, se dit-il. Le reflet de ces derniers dans le miroir trahit les premiers signes d’impatience (léger pianotement des orteils) et il recentre son attention sur leur propriétaire. Pour l’heure, ils sont encore doux et élastiques, mais le temps passe à une vitesse incroyable, le temps, dont la mission principale, outre de nous rapprocher de la mort, est d’anéantir la beauté des femmes. Rides, taches de vieillesse, ostéoporose, relâchement des tissus, peau flasque et fanée, articulations sclérosées, baisse du taux d’œstrogène, affaissement des seins, si tant est qu’il en subsiste deux, car c’est un fait avéré qu’une femme sur neuf souffre de cette maladie maligne, et plus le temps passe, plus ce chiffre effrayant va en augmentant. Et les pieds, qui sont faits pour gambader, sauter, courir, ne seront pas assez rapides pour échapper au sort réservé au corps tout entier. Ils perdront leur douceur, le talon prendra une couleur terne et maladive et se recouvrira de corne, les orteils se tordront, les ongles se fendront et se décoloreront. Voilà pourquoi il te faut prendre grand soin de tes pieds (et si je pouvais voir ta poitrine dans le miroir, crois-moi, je te dirai d’en prendre également soin, car le même sort cruel l’attend, elle aussi).

Tes pieds, auxquels tu n’accordes pas la moindre pensée, en voient de toutes les couleurs. Tout au long de sa vie, un homme foule le sol plus de dix millions de fois en moyenne. Les gens comme toi, les serveurs, exigent de leurs pieds encore davantage, puisqu’ils travaillent même lorsque tu ne fais que te tenir derrière la vitrine réfrigérée des gâteaux, les yeux rivés sur le lobby, dans l’attente qu’un touriste importun te fasse signe ou qu’un appel téléphonique t’envoie à la recherche de Monsieur Sapiro, dont le double potentiel est assis à présent devant toi, tout ratatiné et comme pris d’une paralysie soudaine. Au lieu de te regarder dans les yeux, plein d’assurance, comme l’eut certainement fait Monsieur Sapiro – « C’est moi, de quoi s’agit-il ? » –, au lieu de jouer dignement le rôle qu’il s’est attribué, il ne fait que se renfermer davantage dans sa coquille de peureux, évitant de croiser ton regard, fuyant l’aventure pour se réfugier vers tes pieds et le fardeau qu’ils supportent.

Ils doivent fournir un effort conséquent pour coordonner les diverses parties qui les constituent, afin de te permettre de garder l’équilibre, et tout cela alors même que tu te tiens parfaitement immobile. Porter la main à une mèche de cheveux pour la lisser, tourner la tête pour observer une autre partie du lobby, sortir le téléphone portable de son sac pour parler à un ami, le moindre de ces gestes perturbe le fragile équilibre entre les différentes parties du pied et les contraint à s’adapter à une nouvelle répartition du poids, sans quoi ton corps s’écroulerait aussitôt. Comme nous sommes grands comparés à nos pieds, qui constituent pourtant la base de notre stabilité ! Quelle injustice de la part du Créateur, ou quel manque de sagesse de la part de l’évolution, dont l’efficacité est, de l’avis de tous, jugée miraculeuse ! Imaginez un corps en trois dimensions, dont le rapport entre la base, la taille et le volume supérieur et inférieur serait semblable au rapport entre nos pieds et le reste de notre corps. Ajoutons à cela que le centre de gravité se trouve situé relativement en hauteur, pour qui n’est pas affublé d’un énorme derrière comme la Vénus de Willendorf, auquel cas il se trouve localisé plus bas. Le tien en revanche, que je n’ai encore jamais vu et ne verrai sans doute jamais – je m’appuie simplement sur les proportions des parties de ton corps que j’ai sous les yeux pour en déduire celles de ton derrière –, le tien donc, est petit, ce qui fait remonter encore davantage ton centre de gravité vers le haut, juste un petit peu si ta poitrine est menue, bien plus si la Nature t’a dotée d’une forte poitrine, augmentant ainsi la charge imposée à tes petits pieds charmants. Et je ne parle même pas des excursions scolaires, marches militaires, sauts à l’élastique, combats de coqs, karaté, trampoline, massages thaïlandais, sauts d’obstacles, jeux de ballons, danses folkloriques ou soirées en discothèque – toutes occasions où ton corps se tord, comme pris de folie, où le rythme effréné de la musique fait monter et descendre les danseurs, comme ces pistons qui actionnent les roues d’une voiture de course, où les pieds viennent frapper le sol et sont pressurés jusqu’à la moelle. Et toi, dont la peau des mollets, tendue comme un bas de soie de deux tailles trop petit, trahit le jeune âge, tu vas certainement en discothèque te trémousser devant des garçons transpirants, aux lèvres humides et à l’esprit mal tourné qui, tels des espions en mission, concentrent toute leur énergie pour obtenir de toi l’information suivante : comment t’attaquer en vue de te soumettre. Bien que dans le cas des boucs qui frétillent en face de toi, c’est plutôt l’inverse : comment se soumettre pour réussir ensuite une percée. Et ne va pas te laisser berner par leurs sourires enjôleurs, leurs gestes attirants, leurs langues habiles et éloquentes qui ne désirent qu’une seule chose : se précipiter dans la bouche entrouverte d’admiration de la fille qui leur fait face. Une seule question occupe leur esprit : quand seras-tu enfin prête à coucher avec eux ? C’est l’unique pensée dont ils sont capables tandis qu’ils dansent sur ces rythmes abêtissants. Tels des agriculteurs consciencieux entièrement voués à leurs plantations – taillant, fertilisant, arrosant, cultivant, jusqu’à ce que leurs fruits arrivent à maturité –, ces jeunes garçons s’attèlent eux aussi avec diligence à obtenir ton consentement. Mais au contraire des amoureux de la terre, qui attendent patiemment que vienne la saison des récoltes, le type des discothèques, lui, est impatient, et cherche aussi à fertiliser les vergers des autres. Sans même attendre la maturation. Il est prêt à croquer dans un fruit vert, et se demande s’il parviendra à t’entraîner aux toilettes dès la première danse pour te baiser entre le lavabo et la cuvette des toilettes, ou s’il lui faudra s’armer de patience jusqu’à la fin de la seconde danse pour que tu sois plus détendue. Peut-être es-tu de celles qui ne se décoincent qu’après un verre et le voilà qui court au bar t’en rapporter un, c’est un investissement. Coincée entre le volant et la boîte de vitesses qui te rentre dans le dos, ses mains brûlantes te tripoteront dans la voiture, sur le chemin du retour, ignorant tes petits rires gênés et tes murmures effrayés, pas ici, pas maintenant, je ne suis pas de celles qui couchent dès le premier soir, tu m’as arraché un bouton, tu es con ou quoi ? Tu ne sais pas à quoi sert une boutonnière ? Doucement, tu déchires mes bas, ne tire pas comme ça sur ma culotte ! Tu crois qu’on enlève une culotte comme un soutien-gorge, en la passant par-dessus la tête ? Arrête de tirer dessus ! Enlève tes mains, enlève tes mains, je te dis, je ne vais pas m’enfuir, laisse-moi faire, voilà, tu vois ? C’est si compliqué que ça ? On ne peut enlever une culotte que par les pieds (et nous y revoilà, aux pieds, ces capitaines du corps, les premiers à s’engager dans la culotte et les derniers à abandonner le navire en perdition), doucement maintenant, je ne suis pas encore tout à fait prête, comme ça, ça fait mal, doucement je te dis, tu ne comprends pas ce que je te dis ? Doucement ! Et si ça ne se fait pas dans la voiture, parce que tu n’es vraiment pas de ces filles-là, tu es une romantique et le sexe pour toi, comme pour la plupart des femmes, procède de quelque chose de plus profond, sentimental, intime, amoureux, alors ces jeunes comédiens te la joueront romantique, ils t’emmèneront au bord de la mer, vous vous assiérez sur la plage, ils te jetteront des regards de chien battu tout en contemplant les rayons d’argent de la lune sur l’eau. Ils te conteront une complainte d’amour déçu et de cœur brisé, te diront comme la nuit est belle, comme la lune est enchanteresse et comme elle met en valeur ta beauté et souffleront dans un soupir : tu ne crois pas qu’elle ne brille que pour nous ce soir ? Et grâce à cette manipulation sémantique élémentaire, ce « nous » qui crée un lien entre vous, ils concluront une alliance intime avec toi. Tu lèveras alors des yeux languissants vers le ciel, en souriant doucement, parce que tu te sentiras en sécurité et protégée, et ils porteront une main timide et hésitante à ta joue, leurs doigts glisseront comme par inadvertance sur ta nuque, la caresseront avec douceur, délicatesse, exactement comme tu aimes, là, dans le creux du cou, là, oui là. Un agréable frisson se répandra dans tout ton corps jusqu’à tes pieds. Tu fermeras les yeux en t’abandonnant. C’est cet instant qu’ils guettent, et même s’il ne dure qu’un clin d’œil, il n’aura pas échappé à leur vigilance qui enregistre le moindre mouvement. Autant que tu le saches : en baissant les paupières, tu leur offres la brèche tant attendue pour passer du sexe virtuel au sexe tout court et ils s’y engouffreront sans attendre, car elle aura disparu dès que tu auras ouvert les yeux.

Non pas que je nourrisse, moi aussi, de telles pensées. Ou tout du moins, je les ai chassées de mon esprit pour contempler tes pieds, tes Reebok aux lacets roses, taille 37. Mais je pense à d’autres choses, songe-t-il avec amertume, comme par exemple à tous ces sports dans lesquels tes pieds jouent un rôle essentiel dans la chorégraphie du mouvement. Si tu aimes le ski, je t’emmène sur-le-champ à l’aéroport, nous irons à Saint-Moritz ou toute autre station de ski de ton choix, pour glisser la journée entière, ou une partie de la journée, comme tu voudras, sur les pistes couvertes de neige étincelante, le soir nous nous allongerons paresseusement dans notre cabane chaleureuse, un feu joyeux crépite dans l’âtre, réchauffant nos membres frigorifiés (notamment le nez et les pieds), des édredons légers nous enveloppent de leur douceur et ton corps nu serré contre le mien fera fondre et mon cœur et mes doutes et je t’aimerai comme aucun homme ne t’a jamais aimée jusqu’alors et note bien que je ne parle plus de sexe, mais d’amour. D’amour et de ski. D’amour et de pieds. D’amour et de neige étincelante. D’amour et de cheminée brûlante. D’amour et d’édredon. D’amour et de doutes qui s’envolent.

« Vous avez perdu quelque chose, Monsieur ? » Son rêve éveillé éclate comme une bulle de savon. Lorsque la serveuse se penche vers lui pour l’aider, la cicatrice en forme d’éclair se tend sur ses genoux, avant de redevenir une ligne pâle dont les bords roses se fondent dans la peau bronzée (toujours aucune trace d’une quelconque jupe) lorsqu’elle se redresse. Puisque tu me le demandes, alors oui, j’ai perdu quelque chose. J’ai perdu ma vie.

« Monsieur…

— Non, je… » croasse-t-il, la bouche sèche, sans remuer les lèvres. Sa langue repose, immobile et lourde dans sa bouche, comme une baleine échouée sur la plage. Un mouvement superflu, un mot de travers et cette nouvelle vie qu’il s’efforce d’obtenir sera anéantie.

« Je… »

À quelle distance de son reflet suis-je désormais ? Il est soudain pris du désir irrépressible de toucher du doigt le reflet de la cicatrice dans le miroir, qu’il est le seul au monde à voir à l’instant présent. Il se rappelle qu’une même distance sépare et l’objet et son reflet de la surface du miroir, si tant est que l’on soit capable de mesurer la profondeur de champ d’une surface bidimensionnelle. Dans ce cas précis, la serveuse se tient à peu de choses près à un mètre du miroir. Son reflet est donc éloigné d’elle d’environ deux mètres. Assis bien plus près du miroir, il n’a qu’à se pencher en avant pour parcourir les quelques trente centimètres qui le séparent de la surface argentée, transpercer de la main le revêtement d’argent et pénétrer dans cet autre monde, de l’autre côté du miroir. Il doit parcourir un mètre pour parvenir au genou argenté. Le voilà qui tend déjà un doigt hésitant, désignant la direction que sa main toute entière est sur le point de prendre.

Mais bien entendu il sait que le mouvement absurde de sa main se heurtera à la froide surface de verre. Il est bien plus simple de toucher le véritable genou. Sa main ouverte, prête à se mettre en chemin, se referme en un poing sceptique.

« Monsieur… » dit la serveuse sur un ton inquiet. Peut-être a-t-elle aperçu son poing fermé. Il lui est déjà arrivé de se méprendre sur l’intention d’un client qui lui faisait signe comme pour demander l’addition, alors qu’il était pris d’un accès d’épilepsie.

Il ferme les yeux et inspire de l’air à pleins poumons pour éviter de s’évanouir par manque d’oxygène. Pourquoi me suis-je fourré dans ce pétrin…? Je suis incapable de sortir un mot sous ma nouvelle identité. Et il songe déjà à la possibilité de replonger dans l’ennui bien connu de son ancienne vie.

Elle baisse un peu la tête vers le miroir, cherchant des yeux l’endroit où s’est fixé son regard à lui et ce faisant, elle réduit la distance qui les sépare l’un de l’autre. « Un appel pour vous, Monsieur », répète-t-elle de nouveau sur un ton formel.

 

Son odeur, ou plus précisément le parfum léger de la crème hydratante qui chatouille ses narines, lui rappelle un autre matin, une autre femme… Un hôtel. Une chambre d’hôtel. Ou peut-être n’était-ce pas un hôtel. Peut-être que le fait de se trouver en ce moment dans un hôtel induit ce souvenir. Daniel Schechter écrit que les souvenirs sont influencés par les circonstances extérieures qui les font naître en premier lieu, les altérant bien souvent. Pas un hôtel donc. Il ne tombera pas dans ce piège. Il inspire une nouvelle fois cet air odorant qui le sépare de la serveuse et le brouillard qui pèse sur ses souvenirs se dissipe. Une odeur de pieds légèrement aigre se mêle au parfum de la crème hydratante. Comment pourrait-il en être autrement, penché qu’il est dans une position étrange, touchant presque du nez les tennis de la serveuse ? Mais il lui est désormais possible de trancher avec certitude. Ce n’était pas un hôtel. Peut-être une maison. Pas en Israël. Certainement pas en Israël. Mais c’était bien la même crème hydratante. Peut-être était-ce en Italie. Ou en Grèce, en Yougoslavie, avant que la guerre civile ne la détruise ? La mémoire va lui revenir. Cette odeur si familière, et pourtant si rare, l’amènera certainement au bon endroit. Et soudain, comme si quelqu’un avait brusquement soulevé un voile, il voit avec clarté le tableau dans son entier. Elle y avait travaillé avec assiduité durant tout leur séjour. Si son mari – son juge le plus exigeant – avait pu le voir avant sa mort, il lui aurait certainement jeté un coup d’œil critique, tout en fredonnant un Lied de Schubert, comme à son habitude lorsqu’il se concentrait pour rendre son cruel jugement. Ce tableau était trop direct à son goût. Trop immédiat. On ne devinait pas assez le travail de l’artiste. L’appareil photo a été inventé précisément pour éviter de tels tableaux. Puis, afin d’adoucir un peu la dureté de ses paroles, il aurait ajouté, grand prince, sur un ton qui l’aurait froissée encore davantage que sa critique, « il est si aisé de parler d’art, comme je le fais, et si difficile d’être une artiste, comme tu t’y évertues ». Et dans sa grande bonté, pour rendre hommage à son travail, il aurait jeté un second coup d’œil à cette toile, accrochée encore aujourd’hui dans leur galerie commune. Des collines bleutées tombent doucement dans la mer Adriatique, un petit village, un balcon suspendu au-dessus de la baie, des murs blancs. Une agréable brise fait bouger le store vert, laissant apercevoir un instant la baie, avant que le store ne revienne frapper légèrement contre le cadre en bois de la fenêtre. Une eau d’un turquoise profond se mêle à une eau d’une teinte plus sombre. Et toujours cette même odeur. Exactement la même. La femme est allongée sur le ventre, les jambes écartées, le visage enfoui dans l’oreiller. Il promène sa langue sur son pied, le long de son mollet, jusqu’au creux de son genou et l’intérieur de sa cuisse. Les lèvres pressées, la femme laisse échapper de petits soupirs contenus, car le malade qui dort dans la pièce voisine n’est autre que son mari qu’elle trompe, son ami à lui, dont il bafoue la confiance. À quoi ressemble-t-elle, se demande-t-il, en essayant de se représenter son visage, tandis qu’il écarte des doigts ses lèvres pubiennes pour que sa langue puisse en fouiller l’intérieur. Le goût envahit sa bouche, il a le sang en ébullition, et relève d’un coup les cuisses de la femme, qui se retrouve à quatre pattes. « Prends-moi », gémit-elle, et elle passe une main entre ses jambes, afin de saisir son membre vibrant. Elle se redresse, tend le dos et presse son derrière contre son bassin, afin qu’il puisse la pénétrer plus profondément. « C’est qu’elle remue de la queue », se dit-il en colère, avec un sentiment de haine qu’il regrette toujours après coup. Il enfonce encore davantage ses doigts dans les rondeurs généreuses de la femme, soudant de force son corps au sien. « Tu me fais mal », murmure-t-elle. « Tu aimes qu’on te fasse mal », répond-il à voix basse, saisissant plus fermement encore sa chair tendre et battant avec violence contre ses cuisses. Les rayons de soleil font apparaître des reflets métalliques sur la chevelure noire de la femme dont la tête dodeline en rythme. « Tu me fais mal avec tes ongles », se plaint-elle de nouveau, avec davantage d’insistance. Il relâche un peu la pression, effrayé de voir des gouttes de sang se former à l’endroit où ses ongles se sont enfoncés. Il plonge un doigt en elle qu’il fait glisser le long de sa colonne vertébrale, comme s’il ouvrait une fermeture éclair depuis la nuque jusqu’à la fente sombre qui divise en deux son postérieur. Elle frissonne de plaisir, son ongle gratte légèrement la peau lisse, tandis que la fente semble sur le point de s’ouvrir pour laisser sortir une autre femme. Ou un essaim de chauves-souris effrayées.

« El sueño de la razón produce monstruos. » Il pense à une esquisse de Goya dans laquelle des chauves-souris s’échappent de la Raison endormie. Il avait vu ce tableau au Prado, avec sa femme, quelques jours après ce terrible avortement… Se souvient-il de ce tableau maintenant, en se remémorant cette scène ou s’en était-il souvenu alors, au moment où il la vivait ?

Dehors, le vent qui s’est levé fait battre le store avec plus de force. « Il faut que je ferme le store, ces claquements vont finir par le réveiller », dit la femme dans un gémissement. Plus tard, lorsqu’il repensera à cette scène, il sera pris de remords, mais pour l’heure, de l’entendre lui répéter de la laisser un instant ne fait qu’augmenter le rythme de ses coups. Il ne la laissera pas se lever. « Je dois descendre le store », dit-elle à nouveau, effrayée par le fracas. Elle tente de se libérer de son étreinte, mais il est possédé par le démon sauvage du désir qui s’est emparé de lui depuis qu’il a rejeté sa véritable identité pour endosser la nouvelle. « Laisse-moi me lever une minute pour descendre le store », le supplie-t-elle, sanglotant presque, mais sa faiblesse ne fait qu’attiser une cruauté enfouie au plus profond de lui dont il n’avait jamais eu conscience jusqu’alors. Les doigts écartés, il se saisit de la chevelure de la femme et referme le poing. Agrippant violemment ses cheveux, il relève de force la tête de la femme, dont il peut désormais voir le profil. Les muscles de son cou sont tendus comme les pans d’un éventail, ses yeux sont fermés sous l’effet de la concentration, ses paupières tremblent de plaisir et de douleur, tandis qu’elle serre les mâchoires pour étouffer un cri de plaisir.

Depuis la pièce voisine, on entend une voix inquiète : « Liora », mais elle est toute entière emplie par le cri qui explose dans sa tête. « Liora », dit à nouveau la voix sur un ton désespéré : « Liora, tu es là ? »

Elle ouvre des yeux fixes, comme si elle se réveillait d’une hallucination et le regarde sans le reconnaître. D’un mouvement abrupt, elle se détache de lui, sans prêter attention à sa virilité relâchée, oisillon tombé du nid qui se réfugie dans son duvet tendre avec un pépiement étouffé. D’un geste rapide, elle le découvre, passe le drap entre ses jambes, se lève du lit, et dans un élan de pudeur, revêt son peignoir, le dos tourné. Puis elle sort de la pièce sans lui adresser un mot ni lui jeter le moindre regard. Seul son parfum subsiste. On entend leur conversation dans la pièce voisine à travers la cloison :

« Tu es réveillé ?

— Tu me croyais donc déjà endormi pour l’éternité ?

— Je déteste ton sens de l’humour.

— Je t’ai appelée trois fois. Où étais-tu ?

— Je dessinais dehors. Désolée.

— Aah… Tu dessinais.

— Il y a quelque chose ?

— Je me suis réveillé. C’est déjà quelque chose dans mon état.

— C’est pour ça que tu m’as appelée ?

— Je voulais m’assurer que je m’étais bien réveillé au bon endroit.

— Je n’aime pas ce genre d’humour, Adam.

— Ça avance, le tableau ?

— Le mien ou le sien ?

— Je n’ai aucune inquiétude au sujet du sien. Il ne s’agit que d’une copie.

— Ce n’est pas si simple.

— Il touche suffisamment d’argent, même si c’est difficile. Non, je parle de ton tableau.

— Je te le montrerai lorsque je l’aurai achevé.

— J’espère que tu n’auras pas peur de me le montrer.

— Tu sais que ton avis m’importe. Tu seras le premier à qui je le montrerai, lorsque je l’aurais terminé.

— Pourquoi, on fait déjà la queue pour le voir ?

— Je ne suis pas obligée d’écouter ce genre de discours. »

On entend un bruit de chaises, puis des pas qui se dirigent vers la porte.

« Je suis désolé, ne pars pas, s’il te plaît… Tu me connais… Tu pourrais me le montrer maintenant, même si tu y travailles encore, ajoute-t-il prudemment, je pourrais peut-être te… tu sais bien. Te donner un conseil.

— Je sens bien ce tableau cette fois. Je te le montrerai une fois terminé.

— N’oublie pas que je risque d’être terminé moi-même avant lui.

— Je déteste ce genre d’humour.

— Tu l’as déjà dit.

— Je le répéterai encore et encore jusqu’à ce que tu perdes cette habitude.

— Peut-être qu’au lieu de changer mon caractère, tu pourrais essayer de t’y faire, le peu de temps qu’il te reste à en souffrir.

— Je déteste t’entendre parler ainsi, proteste-t-elle, des larmes dans la voix.

— Ne pars pas, Liora. Je suis désolé. Je suis vraiment désolé.

— Alors arrête de dire ce genre de choses. Je déteste cela.

— Je suis vraiment désolé. Je vais faire des efforts… Tu sais… Ce n’est pas facile avec…

— Ce n’est pas grave, lui dit-elle, conciliante.

— C’est facile pour toi de dire que ce n’est pas grave, répond-il en colère, ce n’est pas toi qui vas mourir.

— Toi non plus.

— Comment pouvez-vous croire que m’entourer de cet optimisme infantile me soit d’un quelconque secours ?

— Que veux-tu que je te dise ?

— Tu pourrais dire, par exemple, que tu es heureuse de me voir encore respirer… Ou tu pourrais me dire que c’est bien que je tienne encore le coup, malgré les pronostics des médecins… »

Elle se tait.

« Je t’aime, murmure-t-elle.

— Je ne te crois pas. Je ne crois pas que quiconque puisse aimer quelqu’un dans mon état.

— Je suis incapable de continuer cette conversation…

— Ne pars pas. Je suis désolé… vraiment.

— Alors arrête avec ça.

— Je suis désolé pour tout.

— Tu veux un thé ?

— Je viens de dire que j’étais désolé pour tout, répète-t-il, irrité, comme si elle n’avait pas saisi on ne sait quelle allusion cachée.

— Tu n’as pas à être désolé tant que ça, répond-elle, avant d’ajouter, pragmatique : je vais te faire un thé. »

Pendant ce temps, de l’autre côté du mur, Miki examine la petite culotte de la femme, la porte à son nez, la hume. Aucun doute. C’est bien la même odeur. La composition chimique de la transpiration des pieds correspond aux mêmes acides gras que ceux des parties génitales. Cela expliquerait pourquoi il est érotique d’embrasser les pieds de son amante. Ce n’est pas étonnant que la serveuse l’attire tant et que son odeur ait éveillé en lui ce souvenir. D’autres, plus fins que lui, ont également expérimenté ce phénomène, à ceci près que dans leur cas, il s’agissait de pâtisseries.

« Tu veux du thé alors ? demande-t-elle à nouveau.

— De l’eau. De l’eau chaude avec beaucoup de citron. Ce goût dans la bouche m’insupporte.

— Et la piqûre, on la fait maintenant ?

— On va attendre encore un peu pour la piqûre. Elle m’étourdit plusieurs heures durant. Je veux m’asseoir un petit moment sur le balcon et profiter de la vue. Me sentir encore vivant.

— Tu es encore vivant et tu vas continuer à vivre, si tu ne fais pas de bêtises.

— Soi-disant.

— Non, pas soi-disant. C’est ce qui va se passer.

— Soi-disant.

— On ne va pas repousser davantage le moment de la piqûre, autrement les douleurs vont revenir.

— Je préfère encore avoir des douleurs plutôt que sombrer dans ce sommeil de mort. »

Dans un moment, lorsque Adam aura exposé son corps délabré et agonisant aux généreux rayons du soleil, il se joindra à lui et ils poursuivront leur partie d’échecs entamée il y a presque trois semaines de cela. Entre deux coups, ils parleront de la galerie de peinture, le bébé d’Adam, de nourriture et de cancer, de femmes, de la ligue de la NBA, de l’éternité, des mécanismes de la douleur humaine, de l’ADE, After Death Experience. « C’est le genre d’information utile pour quelqu’un dans mon état », déclare Adam en souriant, avant de lui lire, plein de mépris, un extrait du livre Survival, qu’un proche, lourdaud mais plein de bonnes intentions, lui a apporté. Seul le tableau auquel il est en train de travailler – une copie de l’œuvre disparue de Johannes Gumpp – reste absent de leurs discussions. Adam s’en remet entièrement au jugement de Sapiro – qui lui a été recommandé par les meilleurs experts – en particulier après que Miki, qu’Adam prend pour Sapiro, eut démontré son savoir-faire avec Modigliani. Il n’a rien à ajouter à ce qu’ils avaient évoqué lors de leurs premières rencontres, avant le voyage, une fois définis les aspects techniques du travail. Il respecte la demande de Sapiro, qui ne souhaite lui montrer le tableau qu’une fois achevé.

Leur première rencontre s’était déroulée dans la maison d’Adam et Liora, à Kfar Shmaryahu. Liora l’y avait préparé au cours de plusieurs rendez-vous dans ce même hôtel, où il avait accepté, à la place de Sapiro, le coup de téléphone du destin. Elle l’avait averti que son mari était un homme soupçonneux et pédant et qu’il lui faudrait gagner son entière confiance. Aux craintes qu’éprouvait son mari avant de s’engager dans cette aventure criminelle s’ajoutait l’amertume due au cancer qui le rongeait inexorablement. Déjà à l’époque, il ressemblait au personnage de la Mort dans les tableaux de Baldung. Il nourrissait en outre quelques soupçons quant au sauvetage miraculeux de Sapiro, seul survivant d’un crash aérien dans les marécages de Baton Rouge au cours duquel tous les autres passagers avaient trouvé la mort. Soupçons que Liora avait partagés avec lui, du moins au début. La froideur méfiante d’Adam était perceptible, même lorsqu’il montrait ses tableaux à Sapiro. Adam ne s’en remettait pas entièrement aux recherches de sa femme (lesquelles à cette époque étaient déjà de nature très intime), quand bien même Liora ne cessait d’assurer à son mari qu’il n’y avait aucun doute quant à l’identité de Sapiro.

Des œuvres d’artistes célèbres étaient accrochées aux murs. Les Israéliens étaient entre autres représentés par Zaritsky, Reuven, Shneor, Caravan, avec, à leurs côtés, quelques étrangers de grande valeur : Soutine, le bon ami de Modigliani, des dessins de Dix, un tableau de Beckmann, un tableau et deux dessins de Lucian Freud, un Hopper des débuts, quatre esquisses préparatoires de Sisley. Un mur était dédié à des impressionnistes oubliés par la postérité qu’Adam affectionnait visiblement. Le point d’orgue de leur visite les attendait dans la grande pièce de travail d’Adam, dans laquelle ils s’étaient retirés pour se mettre à leur « projet » – comme ils appelaient l’entreprise de faussaire dans laquelle ils s’étaient lancés ensemble.

Un nu représentant une femme nonchalamment étendue était accroché face à l’immense bureau. Son visage longiligne légèrement tourné de côté reposait, comme sur un coussin, sur l’un de ses bras remonté sous la nuque. Elle jetait un regard mélancolique vers Adam, qui, plein de fierté, la désigna du doigt en l’appelant, à l’intention de Sapiro, « son Modigliani » – précision superflue pour quiconque est familier du style incomparable du « peintre libertin » et de sa célèbre série de « femmes nues allongées » –, dont certains critiques affirment qu’elle s’apparente à de la pornographie.

« Voici mon bébé », ajouta Adam, le visage rayonnant, sans qu’il fut possible de savoir s’il parlait du tableau ou de la femme qui y était représentée. Sapiro jeta un coup d’œil à la toile, comme quelqu’un qui chercherait à réprimer un sourire sceptique. Il avait déjà en tête une petite ruse, qui validerait de façon définitive sa nouvelle identité.

Adam se mit à extraire de tubes de carton des agrandissements photographiques de l’autoportrait de Johannes Gumpp, pris sous différents angles, ce qui ne manqua pas de surprendre Sapiro, qui était tombé sur ce tableau inquiétant il y a de cela plusieurs années, dans d’autres circonstances et dans son autre vie.

« Qu’en dites-vous ? demanda Adam, tout en étalant les reproductions sur la table, vous sentez-vous en mesure de faire ce travail ?

— Ce n’est pas une tâche facile, répondit Sapiro, en examinant un agrandissement placé au centre du bureau.

— C’est pour cette raison que nous nous sommes adressés à vous, répliqua Adam en lui jetant un regard scrutateur, nous avons cru comprendre que vous étiez le meilleur. »

La difficulté dans l’art du portrait ne tient pas à la reproduction exacte de la topographie du visage – parties proéminentes (nez, oreilles), creuses (bouche, narines), surfaces planes présentant des zones d’ombre et de lumière (front et joues) – même si leur rendu exige talent et grand savoir-faire artistique et technique. Le problème se situe à un niveau bien plus profond, expliqua Sapiro, répétant le peu de choses que Miki avait apprises au sujet des portraits et des autoportraits lorsqu’il était étudiant à Betsalel. S’il y a quelque chose qui est complexe et difficile à rendre en peinture, c’est bien l’expression du visage.

Dans son premier ouvrage sur la peinture, Alberti raconte combien il est délicat pour un portraitiste de différencier un visage souriant d’un visage en pleurs, tous deux affichant des rictus similaires. Kupfer, de son côté, ajoute qu’il convient de distinguer les traits fixes du visage, qui témoignent du caractère et de la nature du modèle, des expressions occasionnelles fonction d’émotions passagères. Seuls les grands portraitistes parviennent à saisir, puis à reporter sur la toile, ce que les psychologues appellent « les indices minimum d’expression ».

S’il est difficile de réaliser un portrait, ce n’est rien en comparaison de la complexité de l’autoportrait. Le peintre véritable qui fait son autoportrait doit rester assis face au miroir des heures durant, ce qui n’est pas une mince affaire, même pour une femme cherchant à masquer l’apparition d’un bouton sur son front ou pour un homme s’efforçant d’extraire de sa narine un poil rebelle. Même l’être le plus narcissique devient irritable et commence à se trouver des défauts s’il reste trop longtemps à se contempler dans un miroir. Le reflet contraint son propriétaire à se concentrer sur lui-même, éveillant toutes sortes de questions, certaines assez simples (suis-je vraiment belle ? peut-être devrais-je me faire rapetisser le nez ?), d’autres plus existentielles (qui suis-je et que suis-je en train de faire face à mon reflet dans le miroir ?). Enfermé dans son cercueil transparent, le reflet parvient même à éveiller chez celui qui le regarde un sentiment de malaise, de crainte, voire de terreur.

Lorsqu’un peintre se tient devant le miroir heure après heure, jour après jour, parfois pendant plusieurs semaines et plusieurs mois, il lui arrive de se perdre dans son reflet, de se noyer dans une foule d’expressions diverses et étranges, qui lui dissimulent – même si le miroir est limpide comme du cristal – sa véritable apparence, laquelle s’efface toujours lorsqu’on la cherche dans un miroir. Car dès l’instant que vous vous regardez pour faire votre autoportrait, vous ne vous voyez plus vous-même. Vous commencez à vous observer, ce qui demande d’emblée un certain effort et annule la première impression. C’est la raison pour laquelle bon nombre d’autoportraits pêchent par un excès d’efforts, exagérant les traits en bien ou en mal, ou les surestimant.

Lorsqu’un peintre s’apprête à faire son autoportrait, il doit décider qui il est sur le point de représenter. Veut-il rendre une expression mélancolique pour montrer sa déception d’avoir été abandonné par son amante, sa tristesse existentielle, sa grandeur ou sa joie, sa sérénité ou la confusion de ses sentiments ? Que verra-t-il de tout cela, lorsqu’il sera assis face au miroir et à la toile ? Vraisemblablement très peu. Et même s’il a la chance de découvrir un jour l’expression exacte qu’il recherchait, entre le moment où il regarde dans le miroir avant de tourner la tête pour reporter sur la toile l’image qui s’est inscrite dans son souvenir et le moment où il porte à nouveau les yeux sur son reflet pour se rafraîchir la mémoire, cette expression très précise, qu’il a recherchée des semaines durant, a déjà disparu de son visage. En fin de compte, dans sa volonté d’atteindre au plus près le but qu’il s’est fixé en entreprenant cet arrogant projet, il se retrouve en train d’accomplir un travail de faussaire de haute volée. Il ne se représentera pas lui-même tel qu’il est, mais tel qu’il est censé être. Ce qui a tout de même l’avantage de ne tromper que lui-même et personne d’autre.

Se pose également un problème de perspective : où se place celui qui se représente lui-même ? Dans la plupart des tableaux de ce genre, le peintre regarde son sujet, sans que l’on puisse en déduire qu’il s’agit d’un autoportrait. Parfois, le peintre représente également ses instruments (pinceaux, palette), afin que l’on comprenne que le personnage du tableau est bien celui qui l’a réalisé.

Dans d’autres cas, il double sa présence et se représente lui-même face à son reflet dans le miroir ou face à sa toile, sur laquelle on voit son portrait plus ou moins achevé. Prenant le contre-pied de cette tradition établie, Gumpp se représenta lui-même trois fois dans son autoportrait. Le premier « véritable » Gumpp se trouve au centre du tableau et nous tourne le dos. Dans sa main droite, il tient un pinceau fin et met la dernière touche à son tableau, posé sur un chevalet, légèrement à sa droite. Face à lui sur la gauche, se trouve le miroir dans lequel il se reflète, dans un angle quelque peu étrange par rapport à sa tête, tournée vers le miroir. Mais la tension ne résulte pas de cette distorsion optique. La question est plutôt de savoir qui a réalisé le tableau dans son entier : est-ce Gumpp lui-même qui s’est représenté de dos, en train de peindre la toile ? Dans ce cas, quelqu’un d’autre a dû se tenir derrière lui afin de l’observer en train de nous tourner le dos, pour réaliser l’autoportrait. Ou le véritable Gumpp s’est-il rajouté lui-même, de dos, après avoir achevé son autoportrait ? Cette hypothèse n’efface cependant pas l’impression de malaise que l’on éprouve à la vue du tableau.

La solution de l’énigme se trouve dans un document dont l’authenticité est sujette à débat et qui a été rédigé après le décès prématuré de Gumpp, en 1646 – l’année où il peignit cette toile, alors qu’il n’était âgé que de vingt ans. Le document mentionne vaguement un jeu d’optique complexe auquel Gumpp aurait eu recours, afin de se voir lui-même de dos, alors qu’il était en train de se représenter de face. Le document évoque encore une autre toile, sur laquelle on peut voir Gumpp de dos, alors qu’il est justement en train de peindre le tableau qui nous occupe. Ce second tableau, disparu, soulève toujours la même question : si Gumpp est représenté de dos en train de peindre une toile qui le montre en train de réaliser son autoportrait, qui se tient derrière cet autre Gumpp ? Le document suggère que le second tableau, bien plus complexe que le premier, comporte des indices permettant de conclure à un jeu d’optique, grâce auquel le peintre aurait eu la possibilité de se voir à la fois de face et de dos.

Et c’est ce tableau disparu – pour lequel un homme aux penchants criminels, qu’il vaut mieux ne pas compter au nombre de ses ennemis, a déjà trouvé des acquéreurs prêts à payer une somme astronomique – que Miki doit copier, en se faisant passer pour Sapiro le faussaire. Nulle trace de l’œuvre originale, si tant est qu’elle eût jamais existé. Même le parchemin en lambeaux qu’Adam avait extrait de son enveloppe avec d’excessives précautions n’était apparemment pas un original, mais une copie réalisée une dizaine d’années plus tard. L’original, si tant est qu’il eût jamais existé, avait disparu sans laisser de traces.

Copier un tableau vieux de plusieurs siècles s’accompagne de divers problèmes techniques. Mais si l’on y ajoute la difficulté d’inventer un nouveau tableau et la nécessité de trouver une astuce optique adaptée au niveau de connaissance d’un jeune homme du XVIIe siècle, on se trouve face à une tâche quasi insurmontable.

« Pas vraiment une situation agréable », conclut Miki, un peu effrayé, tout en gardant à l’esprit qu’il se doit d’agir comme le véritable Sapiro et faire preuve d’assurance. Au moment décisif, son identité usurpée l’aiderait à surmonter les problèmes liés à la copie d’un tableau. Il suit des yeux les gestes d’Adam, qui repousse les documents sur le bord de la table et les déroule un à un, avant de les enrouler à nouveau sur eux-mêmes pour les ranger. Sans lever les yeux, Adam lui demande soudain :

« À quoi reconnaissez-vous une copie parfaite ? »

Sapiro contemple de nouveau le nu mélancolique de Modigliani et réfléchit quelques instants à cette question fatale, qui touche à deux savoir-faire qu’il est censé avoir assimilés : copier un tableau et endosser l’identité de Sapiro le faussaire.

« Vous n’avez pas de réponse claire à cette question ? » le presse Adam, tandis que Sapiro se creuse la tête pour avancer un argument aussi convaincant que possible. Il finit par déclarer que si la copie est véritablement parfaite, il est impossible de deviner qu’il s’agit d’une copie.

« Impossible ? insiste Adam. Même pour le peintre dont l’œuvre a été copiée ?

— Peut-être le peintre le devinera-t-il. Aussi est-il plus sage d’attendre qu’il soit mort avant de révéler la copie. Vous savez, les musées les plus célèbres regorgent d’œuvres de faussaires comme Eric Hebborn, Giovanni Bastianini et…, il s’interrompt un instant, moi-même bien entendu.

— Comment reconnaître une copie dans ce cas-là ?

— On peut commettre une erreur à chaque étape : le choix des matériaux, du motif, le style personnel trop marqué du faussaire, l’utilisation erronée de l’iconologie… par exemple, si vous regardez ici…, dit-il en désignant une reproduction du tableau de Gumpp, on reconnaît, en bas à droite, malgré l’obscurité, la tête d’un chien qui lève les yeux vers son maître et de l’autre côté, un chat. Ils n’ont pas été intégrés par hasard au tableau. Ils ont une signification iconologique. Selon Cesare Ripa, ils symbolisent l’antagonisme. Gumpp connaissait l’ouvrage de Ripa, Iconologia. Si on veut copier l’un de ses tableaux ou ajouter une toile à son œuvre, on peut y intégrer des éléments de Ripa. Mais si vous intégrez des motifs qui n’apparaissent dans l’histoire de l’art que trente ans après sa mort, vous éveillerez les soupçons du plus novice des experts… »

Adam contemple le tableau et découvre avec surprise les animaux qu’il n’avait jamais vus jusqu’alors. Il avait beau être amateur d’art, il était clair qu’il n’entendait rien aux copies. Il ne savait même pas regarder correctement un tableau, ce qui faciliterait certainement la tâche de Sapiro.

« Tout cela est bien beau, déclare Adam, en détachant son regard du chat quasi invisible, mais comment reconnaître une copie réalisée de main de maître ?

— Je vais vous révéler un petit truc, lui répond Sapiro, mais avant cela, je voudrais vous poser une question un peu personnelle… prenez-la comme une allégorie.

— Je vous écoute », dit Adam, en jetant un œil à sa montre en homme pressé.

Miki commence à se sentir à l’aise dans la peau de Sapiro. Il a adopté son accent, son style, son langage corporel. Son arrogance aussi. Et maintenant, ce petit piège qu’il s’apprête à tendre à cet homme érudit, prétentieux, parvenu, si sûr de lui et qui couche avec une femme de vingt ans sa cadette. Au moins vingt ans. N’avait-il pas accepté la conversation téléphonique à l’hôtel uniquement pour la femme d’Adam, prenant le risque d’abandonner sa vie confortable et sécurisante pour se perdre à ce jeu dangereux ?

« Alors ? le presse Adam, impatient.

— Vous vivez avec une femme que vous aimez depuis des années…, se lance Sapiro, et vous avez un fils qui est toute votre fierté… » Il remarque qu’Adam prête attention à ces mots, peut-être même a-t-il pâli. Que cache-t-il ? se demande Sapiro, tout en poursuivant lentement afin de découvrir la brèche dans le mur que cet homme soupçonneux a érigé tout autour de lui. « Il s’agit naturellement d’une simple hypothèse…

— Naturellement, grommelle Adam.

— Supposons maintenant…, continue Sapiro en feignant de réfléchir tout en parlant, alors qu’il avait élaboré la chute banale dès le début, pour les besoins de…

— Quel rapport avec les faux ? l’interrompt Adam, presque avec colère.

— Vous allez tout de suite comprendre », le rassure Sapiro, en réprimant le sourire satisfait de celui qui détient une information qui échappe à son interlocuteur. À quoi s’ajoute, dans son cas, la satisfaction de voir qu’il joue son rôle à la perfection. Sous sa véritable identité, il se serait probablement laissé intimider par la colère d’Adam à son égard et se serait résolu au silence. « Où en étais-je…? demande-t-il, candide.

— À “supposons maintenant”.

— Ah oui, supposons donc que votre femme ait eu une aventure avant sa grossesse, dont vous ignorez tout jusqu’à ce jour. Et que cet enfant, qui vous est si cher, parce que vous ne soupçonnez pas un instant qu’il puisse ne pas être cet enfant que vous adorez…

— Bref ! l’interrompt Adam. J’ai bien compris votre hypothèse, où voulez-vous en venir ?

— Cet enfant dont, permettez-moi d’insister, vous ignorez qu’il n’est pas de vous…

— Qu’est-ce que j’en ai à faire ? le coupe Adam.

— La question que je vais vous poser est purement hypothétique, ne le prenez donc pas pour vous : ne voudriez-vous pas savoir si cet enfant est de vous ou non ?

— En quoi est-ce censé m’intéresser, puisque j’en ignore tout ? rétorque Adam, en essayant de contenir son impatience. Je l’ai élevé, je l’aime, il m’aime et aucune information génétique n’y changera rien. Il est mon fils ! finit-il, visiblement irrité. Que m’importe son capital génétique, s’il est mon fils ? répète-t-il de nouveau.

— Vous ne voudriez pas savoir qui est le père biologique du garçon ?

— Non, répond Adam avec fermeté.

— Dans ce cas, inutile de poursuivre. Mon histoire n’a plus de chute », conclut Sapiro en feignant l’indifférence.

Ils restent silencieux quelques instants. Adam se remet à ordonner les papiers éparpillés sur le bureau, mais quelque chose continue visiblement à le travailler.

« Quel rapport avec les faux ? demande-t-il comme en passant, s’appliquant exagérément à lisser les clichés qui s’obstinaient à s’enrouler sur eux-mêmes encore et encore, afin de dissimuler sa curiosité.

— Cela ne vous intéressera pas, répond Sapiro sur un ton qui ne fait qu’attiser la curiosité d’Adam.

— Je voudrais pourtant bien connaître le rapport, déclare ce dernier en posant un cendrier sur l’un des documents.

— Laissez cela, s’entête Sapiro en s’approchant du bureau. Mettons-nous au travail.

— Vous ne parviendrez pas à me surprendre, pas en ce qui concerne mon fils, en tous cas…, ajoute Adam, moqueur.

— Vous avez un fils ? demande Sapiro, étonné, tout en s’asseyant.

— J’ai un fils, réplique l’autre avec insistance. D’un premier mariage. Il ne rentre pas vraiment dans votre exemple, parce que je le connais à peine. En fait, même pas du tout. Il vit avec sa mère, qui m’a trompée avec un minus, un publicitaire ou quelque chose du genre… Le divorce fut terrible et ses demandes tellement excessives que j’ai exigé une analyse génétique de l’enfant…

— Et ? demande Sapiro, avec le sentiment de marcher sur une corde raide.

— Je suis son père, répond Adam, sans qu’il soit possible de savoir si la tristesse et la déception qu’il affichait étaient dues à la séparation d’avec son fils ou au montant de la pension que son lien de sang avec l’enfant le forçait à payer.

— Ce fils est donc bien le vôtre, mais ce tableau n’est pas un Modigliani », déclare Sapiro, lâchant sa bombe avec un calme olympien qui le surprend lui-même. Il jette un œil sur la femme nue accrochée au mur, qui continue, elle aussi, à faire preuve d’une grande sérénité, comme si la conversation masculine qui se tenait dans la pièce ne la concernait pas le moins du monde.

« Vous vous moquez de moi », dit Adam, inquiet. Mais il n’a aucune envie de rire et lance un regard mauvais à Sapiro. « C’est impossible.

— C’est une copie que j’ai réalisée moi-même », répond l’autre, s’appropriant tout à la fois l’identité et le talent de Sapiro, le faussaire.

Adam se laisse lentement tomber sur une chaise et remet en place le cendrier qu’il s’apprêtait à poser sur le coin d’un document qui s’enroule derechef sur lui-même. « C’est impossible, répète-t-il, en lançant un œil à son Modigliani chéri. Vous vous moquez de moi.

— Je peux vous fournir quelques preuves irréfutables, si vous insistez… » répond Sapiro, en se levant de son siège et en s’approchant du tableau, priant pour qu’un miracle le délivre de l’insolent mensonge qu’il venait d’échafauder. Adam se lève d’un bond, tout excité, l’arrête et le conduit vers un coffre à l’autre bout de la pièce. Tout en faisant le code, il lui explique avec enthousiasme : « Je possède le certificat d’authenticité de l’expert, une chronologie presque complète de toutes les versions du tableau…

— Presque complète », l’interrompt Sapiro en poussant si loin l’audace que la chute ne pourrait que signifier sa perte. Mais il est sûr de lui et de sa bonne fortune, et poursuit : « Et je dis presque complète, parce que je suis entré en scène l’année où fut achevé le tableau. » Il sourit en voyant la mine surprise d’Adam et comprend qu’il avait visé dans le mille. « C’est l’année qui vous manque dans la chronologie du tableau, n’est-ce-pas ? 1916 ou quelque chose comme cela ? » insiste-t-il, pour forcer Adam à un aveu explicite. Ce dernier hoche tristement de la tête.

« De toute façon, autant que vous le sachiez, en matière de copies, lorsque la chronologie d’un tableau est trop détaillée – ce qui est loin d’être le cas de votre Modigliani », il fait le geste de mettre le mot Modigliani entre guillemets, geste qu’il répète à chaque nouvelle évocation du tableau, qui semble s’enfoncer de plus en plus dans le mur sous le regard dévasté d’Adam, en dépit de la femme qui continue d’y afficher sa lascivité candide – « cela jette souvent un doute sur l’authenticité d’une œuvre. Et croyez-le ou non, il arrive même parfois qu’un excès d’informations jette un doute sur l’original. Plus les détails sont nombreux et plus on ouvre la porte aux erreurs, qui à leur tour engendrent d’âpres controverses. Finalement, des experts sont convoqués pour se prononcer au sujet du tableau et le brouillard, loin de se disperser, s’épaissit davantage encore, car les experts, par leur nature et selon un penchant humain avéré, sont en compétition les uns avec les autres, ce qui en général ne conduit pas à la résolution du problème pour lequel ils ont été appelés, bien au contraire, cela ne fait qu’attiser davantage encore les débats. Il en ressort des expertises érudites et documentées, censées mettre un terme aux débats, mais qui ajoutent à la confusion et multiplient les points d’interrogation, dont la grande force est d’ébranler les certitudes. Inutile de vous décrire les ravages engendrés par les doutes que l’on sèmerait, par exemple, dans le cœur d’une femme en l’amenant à soupçonner son mari d’infidélité sans qu’elle n’en ait aucune preuve, et peut-être même tout à fait injustement. Terribles ravages. Dès lors, elle interprétera et considérera chacun des gestes et des paroles de son époux à travers le prisme de ses soupçons. Tout ce que son mari fera ou dira viendra s’assembler au puzzle qu’elle compose et dans lequel, petit à petit, vient s’intégrer sa vie toute entière. Il marmonne quelque chose pendant son sommeil ? C’est qu’il rêve de l’autre femme. Il cligne des yeux pendant qu’il lui parle et détourne le regard ? Il veut lui cacher quelque chose. Il bâille et est fatigué avant l’heure, le soir ? Aucun argument logique ne tient la route (il a eu une dure journée de travail, il souffre d’un dysfonctionnement de la glande tyroïde) comparé à ce qu’elle soupçonne, elle expliquera la fatigue de son mari par d’excessives coucheries avec sa maîtresse, le matin même. Je dirais que le soupçon qui s’appuie sur la réalité et l’interprète a plus d’efficacité que n’importe quelle théorie scientifique. Les conservateurs de musée ou les directeurs de galeries en sont également victimes lorsque l’authenticité d’un de leurs tableaux est remise en question, même en l’absence de toute preuve. Ils ne le décrocheront pas du mur tant que la supercherie n’est pas démontrée de façon absolue et qu’on peut donc encore lui accorder le bénéfice du doute. Mais ce même doute qui profite pour le moment au tableau, ronge son propriétaire, quand bien même ce dernier continuerait à défendre avec ferveur – en apparence – l’authenticité de l’œuvre. En son for intérieur, le ver de la suspicion a commencé à ronger sa conviction. Il se met à examiner la toile à la loupe et finit par trouver, ou par inventer, des indices qui justifient ses soupçons… Vous me suivez ? » dit-il en essayant d’attirer l’attention d’Adam dont le visage est tourné vers son tableau adoré. Sapiro ne poursuit qu’après avoir essuyé un regard noir de son interlocuteur : « On s’épargne toutes ces complications si au lieu d’attribuer une histoire à un tableau, on se contente de l’avoir trouvé – sur le marché aux puces, dans un vieux magasin d’antiquités, dans un grenier abandonné ou dans la maison des parents de votre amie en Italie, comme ces Vermeer que Van Meegeren y a soi-disant trouvé… Mais son cas ne peut pas servir d’exemple en l’occurrence, parce que ses copies étaient très mauvaises. Comment des directeurs de musée ont-il pu tomber dans un tel piège ? » Il prend une grande inspiration et poursuit : « Comme tous les êtres humains, les spécialistes espèrent eux aussi un miracle. Découvrir un Rembrandt, un Vermeer ou un Dürer. Ou notre Gumpp. Je sais tout cela dorénavant. Depuis que j’ai travaillé à votre “Modigliani”… Quand l’avez-vous acheté ?

— Il y a vingt et un an.

— Cela correspond bien, je l’ai achevé deux années auparavant, nous l’avons mis sur le marché un an plus tard, avec tous les documents le concernant… C’était aux alentours de 1974, non ?

— Août 1974 », répond Adam dans un murmure, de plus en plus convaincu de se trouver face au faussaire qui avait peint son Modigliani.

« Vous savez… aujourd’hui je ne retrace plus l’histoire de mes tableaux, mais à l’époque, cela me procurait un vif plaisir. En particulier dans le cas de tableaux anciens, pour lesquels il faut tenir compte du contexte historique, des luttes de pouvoir entre lignées aristocratiques, des répartitions d’héritage, des conflits entre les peintres et leurs mécènes. Toute une aventure. Mais dans le cas de notre Gumpp, dit-il – et le voilà qui entretient déjà une relation intime avec Johannes Gumpp –, qui, de toute façon, n’est pas un peintre célèbre, on peut s’épargner toute cette encombrante biographie. Nous l’aurons découvert je ne sais où… Où avez-vous dit qu’il avait peint ce tableau ?

— Je ne crois pas que mon Modigliani soit un faux », déclare Adam songeur, se refusant à accepter le jugement. Le regard mélancolique de la femme étendue, et dorénavant doublement mise à nu, semble devenir encore plus triste. Mais pas autant que le regard d’Adam, qui entend à peine les paroles de Sapiro.

« J’ai payé un demi million de dollars pour ce tableau, à l’époque, murmure-t-il, abattu, s’accrochant au prix payé comme preuve d’authenticité.

— Je n’ai touché moi-même que très peu d’argent, lui répond Sapiro en souriant, en guise de consolation. La chaîne des intermédiaires est infinie, vous le savez bien. Les marchands s’enrichissent et les artistes meurent de faim… »

Adam se lève pour s’approcher du tableau et se penche sur la signature apposée solennellement au bas de la toile. Accroché à ce fétu de paille salvateur, il jette un regard menaçant à Sapiro :

« Je ne vous crois pas.

— Lorsque vous savez copier une composition, les jeux de lumière et d’ombre, un trait de pinceau, le geste et l’énergie d’un peintre, copier une signature est un jeu d’enfant… Mais en quoi cela vous importe-t-il ? Nous sommes les seuls à être au courant. Aux yeux de tous les experts, de tous vos amis suffisants et pour le reste du monde, ce tableau est un Modigliani… Je ne comprends pas. On ne vous avait pas prévenu que j’avais également copié des Modigliani ?

— Je ne vous crois pas, répond Adam, désespéré, je peux vous montrer les papiers.

— Épargnez-moi cela. Ce sont des faux, je les ai réalisés moi-même.

— Vous avez une idée du montant de la prime d’assurance que j’ai versée ?

— Preuve que les assureurs eux-mêmes étaient persuadés de l’authenticité du tableau… Qu’est-ce qui vous gêne, Adam ? Ce tableau paraît être un Modigliani, vous l’aimez comme un Modigliani, vous l’avez payé le prix d’un Modigliani, vous l’avez assuré comme un Modigliani, c’est donc un Modigliani. Pensez donc à l’exemple de votre fils.

— Arrêtez avec cette histoire.

— Nous venons d’apprendre la première règle du faussaire, l’interrompt Sapiro, il faut se méfier d’un tableau à l’histoire trop parfaite. À l’instar du proverbe qui affirme que “le diable est dans les détails”, je dirais que dès lors que l’on se trouve confronté à une exagération, on est toujours en présence d’un mensonge. La vérité se passe d’alibi… » finit-il, savourant le flot de ses paroles et observant l’effet produit sur Adam. Quel dommage que ce dernier ne lui ait prêté l’oreille qu’à moitié et qu’une partie de son discours lui ait échappé. Son dernier trait d’esprit n’était pas mal du tout. « La vérité se passe d’alibi. » Comme c’est vrai, et pas uniquement en matière de peinture, pense-t-il avec tristesse. « Voulez-vous connaître les autres règles ? » Adam se contente de le fixer des yeux sans rien dire et il se hâte de poursuivre, presque avec allégresse : « Règle numéro deux : une copie doit paraître plus vivante qu’une œuvre authentique, plus attirante également, dégager davantage d’énergie, en bref paraître plus originale que l’original. Règle numéro trois : l’œuvre ne doit sembler authentique qu’en apparence, la plupart des expertises scientifiques menant quoi qu’il en soit à des conclusions divergentes, qui mettent en doute l’authenticité du tableau. Prenez par exemple le violent débat actuel autour de l’authenticité de la “carte du Vinland”… »

Adam le regarde d’un air surpris et Sapiro s’empresse de lui fournir une explication : « Il s’agit de ce parchemin, brusquement apparu en 1965, et qui contenait une carte prouvant que les Vikings auraient découvert le continent américain avant Colomb. Non qu’il s’agisse là d’une information capitale pour qui que ce soit, mais Jacqueline Olin, chercheuse à l’institut Smithsonian, a découvert grâce à des examens au carbone que la carte en question était authentique. Katherine Brown, du University College de Londres, arrive, elle, à la conclusion inverse, en se fondant sur d’autres analyses chimiques… » Il s’interrompt un instant pour reprendre sa respiration et avaler une gorgée d’eau. « La règle numéro quatre, poursuit-il, est la suivante : si un nombre suffisamment important de copies circulent sur le marché, il y a une grande chance pour que les faussaires se mettent à copier la copie, réduisant ainsi les risques que cette dernière soit découverte. Il est donc préférable de mettre en circulation à la fois la copie et les copies de cette dernière, afin d’altérer le jugement des experts, qui déclareront la copie authentique en comparaison de ses propres copies.

— Je ne vous crois pas, répète Adam en murmurant, comme si l’ensemble de son vocabulaire s’était soudain réduit à ces quelques mots.

— Si l’on rassemblait tous les Modigliani du monde, ceux qui sont conservés dans d’obscurs musées isolés ou dans des collections privées, vous verriez que même le Louvre ne dispose pas d’assez d’espace pour les exposer tous, déclare Sapiro pour remonter le moral de son interlocuteur.

— Cela ne me console pas.

— Je peux vous faire un autre Modigliani, si vous le souhaitez, qui aura l’air tout aussi authentique et qui vous coûtera dix fois moins que ce que vous avez payé pour celui-ci. Ou un Renoir. J’ai vu que vous aviez un faible pour les Impressionnistes, vous n’avez pas de Renoir… Je peux vous en faire un très rapidement… La rapidité d’exécution est déterminante dans la réalisation d’un faux. Le rythme de travail. La plupart du temps, les faussaires travaillent plus lentement que le peintre original, s’efforçant à la précision, et perdant par là même le mouvement et le rythme. Ah, le rythme… celui qui sait observer correctement un tableau décèlera immédiatement une perturbation dans le rythme. »

Tout en l’écoutant parler, Adam fixait Sapiro d’un œil noir, presque meurtrier. Comme un homme trompé regarderait un ami qui a engrossé sa femme, juste avant de les tuer tous deux, se dit Sapiro avec effroi, en se demandant si le crédit reçu jusque-là de Kairos venait de s’achever à l’instant et s’il était désormais temps de rendre des comptes. Il jugea préférable de se taire.

« Vous avez copié mon Modigliani ? » siffle Adam, attisant les craintes de Sapiro. Aucune des deux réponses qu’il pouvait lui apporter – « Oui, je l’ai copié » ou « Non, je ne l’ai pas copié, je me suis moqué de vous » – ne paraissaient appropriées à cette délicate situation. Il préféra garder le silence et s’en remettre au proverbe qui dit qu’un bon faussaire ne doit jamais laisser son propre style influer sur le tableau qu’il est en train de copier. Le véritable Sapiro, tel qu’il l’imaginait, ne se serait pas laissé impressionner et aurait fourni une réponse à même de dissiper les nuages sombres qui obscurcissaient le regard d’Adam.

Il eut un haussement d’épaules involontaire. Un faussaire expérimenté se serait aussitôt rendu compte de la contradiction entre ce geste et le personnage qu’il avait campé jusqu’à présent, mais Adam, lui, ne s’était apparemment aperçu de rien. Il se leva, et le dos tourné à Sapiro, lui intima, sur son ton impérieux habituel : « Cette information ne sortira pas de cette pièce. Même après que je me serai débarrassé de ce foutu Modigliani. » Et il se leva à la hâte, le visage sombre, laissant Sapiro tout à sa victoire.

Et c’est ainsi qu’en attribuant un défaut impardonnable à un authentique Modigliani, censé être copié par ses soins, Sapiro avait gagné la confiance d’Adam, victoire conséquente pour tout faussaire et d’autant plus pour un homme qui se trouve au début de sa carrière. Mais la véritable épreuve, la réalisation d’un tableau censé être postérieur à l’étrange autoportrait de Gumpp, restait encore à venir. S’il manquait à la tâche, les véritables soucis commenceraient. Le pot aux roses serait découvert, les hommes de la Mafia, impliquée dans la commande du faux, exigeraient le remboursement de la juteuse avance dont il aurait déjà dépensé une partie, Adam lui réclamerait l’argent qu’il aurait perdu du fait de la vente hâtive de son Modigliani et Liora, pour laquelle il s’était lancé dans toute cette aventure envoûtante, resterait de glace devant son désir brûlant. Il se trouvait dans une situation encore plus complexe que ce qu’il avait prévu. Le grand Sapiro lui-même ne serait pas de taille à l’affronter.

Ce n’est qu’une fois Adam parti que Sapiro s’autorisa à laisser libre cours à son angoisse, cherchant des yeux quelque chose pour éponger les gouttes de sueur qui perlaient à son front.

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