Monsieur Sapiro

Benny Barbash · Chapitre 12 sur 12

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Monsieur Sapiro

Chapitre 8

 

 

Intérieur. Lobby luxueux. Jour.

« Votre enveloppe, Monsieur Sapiro », dit la serveuse, en déposant, d’un geste formel, l’enveloppe décisive sur la table devant lui. Il ne peut détacher son regard du papier kraft qui contient sa nouvelle identité, mais il surmonte son désir de l’ouvrir.

« Avez-vous besoin d’autre chose ? » lui demande-t-elle avec douceur, brisant l’espace d’un instant le ton formel de leur relation. Il décèle dans sa voix souci et compassion, qui résonnent au plus profond de son être. Il faut si peu de choses pour dissiper la solitude, pense-t-il avec frayeur, presque effondré. Je suis une mauvaise personne, pourrie jusqu’à la moelle. Il a un goût acide dans la bouche, un sentiment de vanité désespérant monte en lui. Il n’a aucune chance. Depuis le début, il n’a aucune chance. Il n’en a jamais eu. Personne n’a jamais eu aucune chance. Il jette un œil au miroir et y voit leurs reflets à tous deux. La serveuse et le client. Elle est debout, il est avachi dans son fauteuil. Elle se tient droite, il est tout tordu. Elle a encore toute la vie devant elle, son avenir à lui est fermé. La Belle et la Bête, résume-t-il. J’essaie de berner qui exactement ?

« Monsieur, murmure-t-elle d’une voix douce comme pour lui révéler un secret, désirez-vous autre chose ? » Oui. Deux choses. De la gentillesse et de l’amour. Surtout de l’amour. Je vis avec une femme que j’ai cessé d’aimer et j’ai beaucoup de mal à continuer ainsi, d’un autre côté, je n’ai pas la force de la quitter. Elle a cessé de m’aimer, elle aussi, et elle a tout autant de mal à couper les liens avec moi. Nous nous détestons l’un l’autre. Nous nous détestons le matin, l’après-midi et le soir. Et même la nuit, quand nous faisons l’amour, nous nous détestons l’un l’autre. Et après que nous avons joui, ou que nous avons feint de jouir, nous fermons les yeux et feignons de dormir. Plic, ploc, plic, ploc, nous déversons notre haine goutte à goutte sur la tête de l’autre, comme dans un supplice chinois. Qu’est-ce que cette femme fait dans ta vie ? me demande ma haine. Qu’est-ce que tu fabriques dans le lit de cet homme ? lui demande sa haine à elle. Assidue, notre haine fait des heures supplémentaires toute l’année, hébraïque et civile, mais nous nous haïssons tout particulièrement le shabbat matin, au début de la période de khamsin, lorsque tout collants et transpirants malgré la douche et la climatisation, nous sommes coincés l’un en face de l’autre sans avoir à nous hâter de partir au travail. Ces matins-là, nous nous haïssons lentement, profondément, nous n’avons tout simplement nulle part où fuir. Sans vacarme ni cris, nous nous haïssons. On pourrait presque dire que nous nous haïssons poliment. Pourrais-tu me passer le pain, s’il te plaît ? Pourrais-tu me verser encore un peu de café ? Haïr est une occupation harassante, qui ne laisse le temps de rien faire d’autre et pourtant, nous ne nous contentons pas de nous haïr réciproquement, nous nous haïssons également nous-mêmes. Autant que tu le saches d’emblée, pendant que tu es encore jeune, belle et que ton avenir est devant toi, la haine de soi entraîne la haine de l’autre, c’est un fait psychologique démontré par de nombreuses études. Inversement, la haine de l’autre entraîne la haine de soi, c’est un fait biographique démontré depuis bien des années. Ainsi s’autogénère le cercle de la haine.

Il n’est pas difficile de deviner pourquoi nous ne nous séparons pas. Aucun de nous n’a de meilleure option, nous craignons manifestement autant l’un que l’autre la solitude dans laquelle nous sommes déjà enfoncés jusqu’au cou.

Outre la haine, nous avons deux autres points communs. Le temps file pour tous deux et aucun de nous n’est devenu ce qu’il voulait être. Tu ne peux pas t’imaginer comme il est terrible d’être quelqu’un que tu ne voulais pas être quand tu n’as plus assez de temps pour tout changer. Un tel rêve de devenir chirurgien pendant des années, à cause de ses mains merveilleuses qui dans sa jeunesse disséquaient des ailes de papillons avec une précision extraordinaire, et le voilà qui enseigne la mécanique à des enfants handicapés à l’école Max Fein. Tel autre s’est vu toute son enfance devenir pianiste, y a consacré beaucoup d’énergie, d’argent et des heures et des heures d’entraînement, et il se retrouve employé des finances. Ce n’est pas que je voulais être chirurgien ou pianiste et que je sois devenu enseignant ou employé des finances. Non. Ce sont juste des exemples de vies ratées. Et il y en autant que d’êtres humains dans le monde. Tu te rêvais millionnaire et tu arrives à peine à boucler les fins de mois, tu comptais sur ta bonne santé et te voilà atteint d’un cancer ou de sclérose en plaque. Tu t’es efforcé d’être un héros et tu n’es qu’un lâche. Tu voulais ne manquer de rien et la faim te ronge les entrailles. Tu ne pourrais même pas dire avec précision quand et où tes plans ont commencé à mal tourner. D’un coup, au beau milieu de la nuit, ou au cours d’un trajet en bus entre Haïfa et Tel-Aviv, tu comprends que tu as complètement raté ta vie et qu’il n’y a plus aucune porte de sortie. Ma femme, par exemple, voulait être peintre, elle est devenue une ratée. Était-ce là son destin depuis le début ? Impossible de le savoir. Je pencherais pour dire que non, ou du moins, je veux croire que nous sommes en partie responsables. Que nous avons le choix. Comme celui que j’ai fait en prenant cet appel téléphonique. Pour elle, les choses se sont peu ou prou passées ainsi : au début, elle était sur la bonne voie, cours de peinture, section artistique au lycée, Betsalel, petite exposition dans une galerie modeste. Mais à un moment de sa vie, elle est devenue amère. Elle a cessé de croire en elle. Elle a cessé de peindre et a commencé à enseigner dans un collège, juste pour un an, disait-elle, elle haïssait ses élèves qui la volaient à elle-même. Elle a fini par tomber malade. On lui a ôté un sein. Moi aussi, je voulais devenir peintre, à la place je me suis retrouvé publicitaire. Un autre genre de raté. Maintenant, quand je te regarde et que je vois la lueur magnifique qui éclaire ton regard, je me sens encore capable de m’extraire de cette existence gâchée. Si tu m’aimais, je pourrais surmonter toutes mes angoisses, je divorcerais de ma femme et je t’épouserais sous ma nouvelle identité. Nous serions Monsieur et Madame Sapiro et nous ferions plein de petits Sapiro tout mignons. Nous irions en Australie et y ouvririons une agence de production de films pour touristes sur la nature. Nous filmerions des pandas et des kangourous. Nous apprendrions à faire du jet-ski. Nous suivrions ensemble des cours de cuisine. Nous nagerions avec les dauphins. Nous aurions un beau jardin. Tu serais la femme idéale, je le vois à tes yeux brillants. Tu serais un super coup, je le vois à tes cuisses magnifiques. Nous serions un couple parfait, nous nous aimerions pour toujours. Crois-moi, c’est vraiment possible. Je t’en prie. Please. I won’t take no for an answer .

« Monsieur… »

Il ne lui dit rien de tout cela. Il ne dit jamais ce qu’il voudrait dire. « Merci. L’addition je vous prie. »

Il continue à la regarder tandis qu’elle s’éloigne. Sa minijupe est vraiment très courte et couvre à peine son derrière rond et ferme. Nous pourrions être heureux, pense-t-il, tout en suivant des yeux dans le miroir le balancement de ses fesses, pelotonnées comme deux petits chatons dans le tissu de sa jupe courte.

Lorsqu’elle revient vers lui, le sourire a disparu de son visage, et elle se contente de déposer l’assiette avec le bout de papier sur la table. « L’addition. » Il décèle dans son expression une certaine impatience. Je ne suis qu’un emmerdeur pour elle, pense-t-il avec une tristesse mêlée de colère. Si seulement elle avait conscience de l’événement dont elle vient d’être le témoin, peut-être même l’actrice, ses rapports avec lui changeraient du tout au tout. Mais qu’est-ce que ça peut bien faire maintenant qu’il se trouve au seuil d’une nouvelle vie. Pourquoi s’embêter à faire des calculs mesquins avec ceux qui peuplent son ancienne vie ou qui occupent la zone de transition qui sépare celui qu’il était de celui qu’il s’apprête à devenir. Et elle, la serveuse, appartient à cette zone grise, cet entredeux, bien que son expression actuelle la relègue directement dans le passé.

« Nous n’acceptons pas les chèques », s’empresse-t-elle de lui déclarer en le voyant sortir son chéquier. « Désolée. » Son ton ne laisse pas place au doute. Il ne l’emmènera pas avec lui. En outre, il a déjà Liora, qu’il rencontrera demain pour la première fois, mais dont la voix lui semble très prometteuse. Il sort des billets de son portefeuille, congédie la serveuse d’un mouvement de tête et passe de la promesse qu’elle a déçue à l’enveloppe déposée solennellement sur la table devant lui. Une enveloppe kraft brune, 23 x 35, assez épaisse. Il est tout à la fois ému et effrayé, tendu et plein d’espoir. Il attend, impatient, que la serveuse s’éloigne pour saisir l’enveloppe. Voilà ce que ressentent les pères dans les couloirs des maternités tandis que leurs femmes mettent leurs enfants au monde dans la pièce d’à côté. Mais que sait-il de cela au fond ? Il n’a assisté qu’à deux interruptions de grossesse, et il n’était pas présent à la naissance de son fils qu’il ne connaît même pas. Il chasse cette association d’idées perturbante pour se concentrer de nouveau sur l’enveloppe qui va accoucher de son avenir. Il se penche et la soulève avec précaution. Elle est lourde. Bien plus qu’il ne l’aurait cru. Elle lui tombe presque des mains. Attention. C’est un bébé qui vient de naître. Un fœtus. Il la pose sur ses genoux et passe ses doigts sur le nom inscrit à l’encre en caractères latins : Monsieur Sapiro.

Demain, demain, je vais rencontrer la jeune femme du téléphone. Encore une dernière soirée avec sa femme. Derniers préparatifs. Une dernière nuit. Et bien entendu, un dernier petit déjeuner commun, assis l’un en face de l’autre comme à leur habitude, le mari et la femme, dégoûtés d’eux-mêmes et fatigués l’un de l’autre. « La cène », voilà comment ils nomment, chacun de son côté, ce rituel, sans se douter que l’autre fait de même. Et effectivement, au cours de ce repas, quelqu’un va trahir, quelqu’un va souffrir et quelqu’un va subir une métamorphose impressionnante. Tous deux se trouvent face à des décisions majeures. Elle vient de passer une mammographie dont les résultats l’obligent à se préparer à l’ablation d’un sein. Il vient de téléphoner à Liora et il est sur le point de se rendre au rendez-vous qu’ils se sont fixé. Une enveloppe se trouve sur la table, à côté de son assiette pleine. Il ne l’a pas encore ouverte. Sur la chaise vide à côté d’elle, un sac élégant portant le logo d’une marque de sous-vêtements féminins. Elle a déjà essayé le soutien-gorge.

Elle est assise face à la lumière qui pénètre dans la pièce par la fenêtre rectangulaire et éclaire son visage d’une blancheur éblouissante. Ses pupilles sont rétrécies. Son dos est dans l’ombre. Sa silhouette se projette sur le mur derrière elle, immense et menaçante. Menaçante pour elle, qui la projette sans la voir et pour lui qui est assis face à elle et qui la voit. Ne te montre pas trop pressée, la met en garde l’ombre triste, en baissant la tête. Se séparer à la fois de son mari et d’un sein entraînerait des souffrances dont je doute que tu sois à même de les supporter. Mieux vaut reporter à plus tard l’une d’elles. Étant donné que le stade de la maladie est critique, il est préférable de subir l’opération en temps et en heure. Si tu quittais ton mari maintenant, où irais-tu à ta sortie de l’hôpital ? Qui s’occuperait de toi ? Quel homme voudra d’une femme amputée d’un sein ? Si tu voyais l’ombre de ton cou sur le mur, brisée, tu serais effrayée. Pour l’heure, elle choisit ses mots avec précaution. Il est exclu de couper les ponts avant d’être passée sur l’autre rive et pour les peureuses dans son genre, il est même interdit de les couper après. Elle distingue difficilement les réactions de l’homme en train d’étaler une généreuse couche de beurre sur une tartine. Il est pourtant très important qu’elle les voie. Ses expressions sont comme un livre ouvert : il fait passer sa langue au-dessus de sa lèvre supérieure ? Il la méprise. Il penche la tête un peu sur la droite et fait rouler ses yeux vers le ciel ? Il est impatient. Il saisit l’arête de son nez entre deux doigts ? Il est ailleurs. Il fronce les sourcils ? Il se sent menacé et se replie sur lui-même. Il lève le sourcil gauche ? Il est dubitatif. Il fait passer le dos de la main le long de son nez, du bas vers le haut ? C’est une mise en garde : ça suffit, arrête, je n’ai pas la force d’en entendre davantage. Il serre les mâchoires jusqu’à faire jouer ses muscles ? Il retient à grand-peine sa colère : attention, il est sur le point d’exploser, et d’envoyer partout autour de lui, comme un volcan, des projections de nourriture à demi mâchées. Elle s’efforce de lutter contre les rayons du soleil, mais ne parvient à voir que le halo de lumière qui entoure ses boucles, le reste de son visage reste dans l’ombre. Éblouie, elle ne peut lire les signes. Peut-être lui faudrait-il se lever et aller chercher ses lunettes de soleil, se dit-elle, hésitante, elle est sur le point de le faire mais se ravise aussitôt. Si elle se lève de table maintenant pour partir à la recherche de ses lunettes, dans le salon, la salle de bains, son sac à main – d’ailleurs, où est ce sac, où l’a-t-elle posé en rentrant à la maison ? Peut-être que ses lunettes sont dans la voiture ? Où l’a-t-elle garée ? Tous les matins, elle passe un quart d’heure hystérique à chercher la voiture héritée de son père il y a bien des années, terrifiée à l’idée qu’on ait pu la lui voler et elle élargit son périmètre de recherche, sillonnant chaque pâté de maison – Borochov, Ahad Ha’am, Hashmonaim, Peretz Khayut, elle passe en revue toute l’histoire d’Israël en un clin d’œil – marche dans une crotte de chien qui, jusqu’à la première pluie, restera collée sur le trottoir des rues Borokhov et Ahad Ha’am en longues traces sombres et desséchées. Il fait chaud et la sueur colle le tissu de son chemisier contre son dos, la transpiration coule le long de ses côtes, brûle ses aisselles épilées, il faudrait laisser pousser les poils à cet endroit, la puanteur s’élève de ses chaussures et l’importune même une fois qu’elle s’est arrêtée à côté d’un chantier et a essuyé sa semelle sur le gravier, il est vraiment temps de quitter cette ville dégoûtante, avec ses maisons délabrées et ses rues crevassées et brûlantes, fuir cette lumière pâle qui avale toutes les couleurs pour ne laisser qu’une lueur monochrome, tourner la page et commencer une nouvelle vie ailleurs, dans un endroit propre et pur, avec un ciel d’un bleu aigue-marine très profond et du rouge vermillon saturé et une lumière tamisée qui rend l’air cristallin, beaucoup de ce jaune tendre et gai des tournesols et des chrysanthèmes, beaucoup beaucoup de jaune, mais avant toute chose, il faut retrouver cette vieille Volvo fidèle que son père a achetée en renonçant, le cœur lourd, à l’épargne constituée pour le petit-fils qu’elle finirait bien par lui donner un jour ou l’autre avec l’aide de Dieu.

Après être passée devant sa voiture au moins trois fois, dans sa confusion, elle la reconnaît soudain, surprise de la retrouver exactement là où elle l’avait laissée la veille, elle s’en souvient tout d’un coup, comment avait-elle pu l’oublier ? Elle s’installe au volant en poussant un soupir de soulagement et se met en route, tout en se promettant de noter dorénavant dans son carnet où elle l’a garée, ce qu’elle ne va bien entendu jamais mettre à exécution, car lorsqu’elle rentre l’après-midi en pleine canicule et qu’elle cherche, accablée de chaleur, une place suffisamment grande pour garer une voiture de cette taille, en tournant dans le quartier avec une lenteur insupportable, s’arrêtant encore et encore au feu très court au croisement de Rothschild et Akhad Ha’am, avec pour seul objectif d’enlever tous ses vêtements, se laver de la puanteur de merde de chien qui s’est déjà attachée à sa peau, d’extraire son corps bouillant de cette caisse brûlante. Après une demi-heure de recherches désespérées et cinq minutes de manœuvres complexes, elle réussit enfin à se garer dans un concert de klaxons d’automobilistes excédés, pare-chocs contre pare-chocs entre une Subaru et une Mitsubishi, plus rien au monde ne la retiendra davantage dans la Volvo et certainement pas la vaine recherche de son carnet qu’elle a déposé Dieu seul sait où. Sans plus attendre, elle se précipite hors de ce lieu de supplice, court à la maison, refermant avec soulagement la porte d’entrée qui l’isole de cette horrible ville, pose machinalement ses lunettes à un endroit dont elle ne se souviendra certainement pas… Pourquoi, mais pourquoi est-elle incapable de faire preuve d’un tant soit peu de discipline ? Organiser sa vie, se souvenir des choses, faire des listes, payer à temps ses factures avant qu’on ne lui coupe le téléphone ou l’électricité, finir son mémoire de maîtrise pompeusement intitulé « De la Madonna del Latte à Madonna : des sous-vêtements dans l’art » et qu’elle traîne depuis si longtemps, systématiquement déposer ses lunettes de soleil, dès qu’elle a fermé les trois verrous de la porte d’entrée, sur le guéridon du téléphone face au tableau représentant un paysage banal qu’elle a peint il y a des années dans un village croate où elle avait passé des vacances avec son premier mari. Ce dernier était empêtré à l’époque dans une sombre histoire d’escroquerie et de faux, grâce à laquelle elle avait rencontré son second mari, assis présentement en face d’elle, posant encore et encore une main inquiète sur l’enveloppe de kraft brun qui se trouve sur la table.

Si quelqu’un observait sa vie à la loupe, il ne verrait qu’une suite de pointillés, pense-t-elle. Aucun lien, aucune continuité, aucune unité, rien d’indispensable, aucun concept général, pas de style, pas de ligne directrice, tout se dissout en lignes brisées et en points jetés au hasard sur la toile. Si elle se levait maintenant de table et partait à la recherche de ses lunettes, elle aurait déjà perdu toute sa détermination au retour. Car elle est ainsi faite : à peine retrouve-t-elle une chose qu’elle en a déjà perdu une autre. Il lui faudra dix années supplémentaires pour rassembler les lambeaux de sa volonté et se réinstaller face à l’homme corpulent qu’elle pense encore aimer, parfois, et lui dire enfin ce qu’elle aurait dû lui dire il y a dix ans. C’est pour cette raison qu’elle reste assise. Qu’elle choisit ses mots avec prudence, en clignant des yeux à cause du soleil et en se demandant quel sombre secret se cache dans cette enveloppe qu’il hésite à ouvrir depuis qu’il est rentré avant-hier de sa promenade hebdomadaire.

Les pupilles de l’homme assis face à elle, penché au-dessus de son ombre qui tombe sur une tranche de halla qu’il saupoudre de sel à l’instant, sont grandes ouvertes. Lorsqu’il se lèvera dans peu de temps pour leur verser du café, il lui faudra se retourner et il sera à son tour ébloui par la lumière du soleil qui pénètre dans la pièce par la fenêtre de la cuisine. Ses pupilles effrayées rétréciront. Il y a trop de lumière dans ce pays, pensera-t-il, et il se protégera les yeux de la main. Il n’y a pas de nuances, pas de dégradés de couleurs, nulle part où s’enfuir. Quand va-t-il trouver le temps de lire le contenu de ce pli, se demande-t-il en jetant un œil à sa montre et en posant une main prudente sur l’enveloppe. Il ne lui reste plus beaucoup de temps, se dit-il nerveusement. Il prend une grande inspiration et laisse ressortir l’air dans un soupir contenu. Il se sent lourd. Il mange trop. S’il ne veut pas mourir très prochainement, il lui faut réduire les quantités. Combien de calories ai-je ingérées ? Il se pose cette question à chaque repas. Deux œufs représentent environ cent soixante calories, trois tasses de café avec deux cuillerées de sucre et de Sweet’n Low chacune, ce qui correspond environ à cent vingt calories, puisqu’on compte à peu de choses près vingt calories par cuillerées, et quatre ou cinq tranches de halla, qui chacune… Attendez, quatre ou cinq tranches ? Quatre ou cinq ?

Cette question s’enfonce dans son esprit comme une vis têtue et délie toutes les autres pensées alentour. Impossible de l’éviter. Shabbat dernier, il a mangé quatre ou cinq tranches épaisses de halla, il en certain, car sa femme le lui a fait remarquer. Si tu veux vraiment perdre un peu de poids, tu dois réduire les quantités, avait-elle lâché et il avait protesté en lui demandant pourquoi, qu’est-ce que j’ai mangé, elle lui avait jeté un regard plein de dégoût et s’était mise à faire le calcul, une tartine de fromage, une de charcuterie, une troisième avec du hareng fumé et une mince couche de mayonnaise, une quatrième avec une généreuse couche de confiture de fraises sur du beurre salé – il aime tant finir la première partie du petit déjeuner sur ce mélange sucré-salé qu’il laisse fondre entre la langue et le palais, jusqu’à ce qu’il ne subsiste qu’une pâte épaisse qui l’envahit d’un sentiment de bonheur, cette union entre les goûts opposés lui rappelle celui des tartines que lui faisait sa mère… Et outre ces tranches de pain, poursuit-elle, impitoyable, le tirant de ses souvenirs de plaisirs gustatifs et dénombrant la somme de ses péchés sur ses doigts pour donner plus de poids à son discours, tu as mangé deux œufs coque (pouce), dix olives dégoulinant d’huile (index), deux morceaux de brownies en guise de dessert (majeur), une crème au chocolat en guise de dessert du dessert (annulaire porteur d’une bague, en souvenir de leur mariage à Munich, juste après l’avortement), et si tu continues comme ça (auriculaire), non seulement tu ne vas pas perdre du poids, mais tu vas grossir et grossir et grossir, jusqu’à ce qu’un beau jour, boum ! tu finisses par exploser. La bouche de la femme se tord en une moue de dégoût. Elle sort de la cuisine et part à la plage.

Sa nouvelle vie le contraint à redéfinir sa silhouette, il se mettra donc au régime dans moins d’une heure, juste après avoir endossé sa nouvelle identité. Mais pour l’heure, tant que dure leur petit déjeuner commun, il peut encore profiter de son ancienne identité pour manger tout son content. C’est la dernière fois qu’il prend part à ce rituel de leur vie conjugale : elle prépare le petit déjeuner, il met la table, elle débarrasse, il fait la vaisselle, elle balaie les miettes par terre, il descend la poubelle, sauf que cette fois-ci, il ne remontera pas à l’appartement pour passer le reste de cette journée oppressante avec sa femme, non, il se rendra sous sa nouvelle identité au rendez-vous à l’hôtel. Il arrivera en avance, pour avoir le temps de prendre connaissance du contenu de l’enveloppe et se préparer comme il se doit. Qu’y a-t-il exactement dans cette enveloppe ? se demande-t-il de nouveau après s’être installé à côté de la petite table qui lui offre un excellent point de vue sur l’entrée du lobby. J’aurai l’avantage de voir Liora en premier et si elle ne me plaît pas, je pourrai toujours me retirer du jeu. Il pose l’enveloppe sur la table, toujours saisi par cette angoisse qui l’avait empêché de l’ouvrir la veille. Je vais l’ouvrir, y jeter un œil et enfin apprendre le fin mot de l’histoire. Ensuite, je me préparerai quelques notes en vue du rendez-vous. Il jette un œil à sa montre. Dix heures moins cinq. Il faut que je me dépêche de lire les documents, sinon on découvrira que j’ai usurpé l’identité de Sapiro. Il se penche sur sa tasse de café et en se redressant, il est surpris de voir son reflet siroter du café dans la même tasse que lui, en faisant les mêmes mouvements. Derrière lui, dans le miroir, il aperçoit la serveuse qui passe entre les fauteuils, en portant un tableau magnétique, annonçant en grandes lettres dorées MONSIEUR SAPIRO.

Ou plutôt, pour être plus précis, puisqu’il est assis face au grand miroir qui occupe tout un pan de mur, .

« Monsieur Sapiro ? » La voix polie de la serveuse le tire de ses pensées.

Il laisse échapper un grognement indistinct et fait un mouvement de la tête qui signifie tout à la fois l’assentiment et la négation.

« Un appel pour vous, Monsieur… »

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